‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 68 sur 79 · CHAPITRE XLVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVII

Le cardinal deFleury et madame de Vintimille, respectivement jaloux, s'observent soigneusement. — Naissance de M. de Vintimille. — Mort de la mère. — Désolation du roi. — Il est longtemps tourmenté par son image. — Son caractère sombre. — Intrigues de la cour pour lui donner d'autres maîtresses. — Le roi s'en tient à madame de Mailly. — Il se retire avec elle dans les petits appartements. — Portrait de Meuse, son coniident et son favori. — Remords religieux du roi. — Anecdotes de sa vie privée dans les petits appartements. — Jalousie de la cour et propos contre Meuse. — Jalousie de Maurepas. — Anecdotes dans cette circonstance.

Madame de Vintimille, déjà piquée de ce triomphe secret du cardinal dans l'élévation de son neveu, souffrait impatiemment le joug d'un prélat qui se comportait avec elle comme un personnage qui affectait l'important , à qui elle avait l'obligation de n'être pas renvoyée. Impatiente, hautaine et dissimulée, elle cabalait sourdement pour le rendre désagréable à Louis XY ; et Fleury, qui l'observait silencieusement , semblait attendre de ses couches une mort prochaine, ou peut-être même le coup de précaution préparé par celui qui craignait de perdre avec le cardinal toute son influence si le ministre devait succomber aux coups que lui portait secrètement madame de Vintimille La favorite et le cardinal *se craignaient et s'observaient ainsi l'un et l'autre depuis la faveur accordée au duc de Fleury, au mois de juin 1741 è

Le 8 août suivant , le roi laissa à Choisy madame de Mailly et toutes les dames qui l'accompagnaient, auprès de madame de Vintimille, grosse de huit mois et malade d'une fièvre continue avec des redoublements. Elle fut saignée deux fois , et quoiqu'il eût établi l'usage singulier que les maris ne pouvaient venir à Choisy quand il y allait avec leurs femmes , Grammont

cependant, Coigny d'Ay en ( maréchal de France en 1791) et les deux Meuses restèrent à Choisy. Luxembourg et Richelieu y retournèrent, et le roi y mena ensuite la maréchale d'Estrées et madame de Ruffec. On conserve ici les noms de ces seigneurs et de ces dames , parce qu'il est nécessaire de noter ceux de la cour qui avaient une pareille complaisance dans le caractère.

Malgré ces maladies, l'amour du roi augmentait chaque jour, et, si celles de la reine l'avaient éloigné et séparé d'elle, celles de madame de Vintimille semblaient le rendre encore plus amoureux. Il lui donna un cuisinier, pour la première fois , la veille des couches, à Versailles, et il resta chez elle jusqu'à deux heures du matin. A neuf heures elle accoucha d'un beau et gros garçon, que le roi prit dans ses bras , qu'il posa ensuite sur un coussin de velours cramoisi, le touchant et le considérant avec la plus sérieuse attention, avec plaisir, et comme pour rechercher en lui des traits qui devaient lui être agréables. 11 admira longtemps cet enfant, qui vit en janvier 1791 , et il lui donna le nom de Louis, que ses camarades de collège changèrent dans la suite en l'appelant le demi-Louis , et ce nom lui resta. • Le roi était si émerveillé de sa naissance qu'il voulut , ce jour-là, dîner dans la chambre même de madame de Vintimille, avec les ducs d'Ayen , de Villeroi et avec Meuse ; il y reçut l'archevêque de Paris, qui venait rendre visite à la nouvelle accouchée , et qui obligea le père putatif et le grand-père à y venir. Mais la présence du roi ne put empêcher l'éclat de rire que fit partir le vieux marquis, quand, Taprès-dînée, il appela l'enfant mon beau-petit- fils.

Quoique madame de Vintimille fût accouchée heureusement après une heure de souffrances et qu'elle fût entièrement guérie, elle se trouva, le 9 septembre 1741 , dans une situation terrible, qui obligea le roi de mander Silva de Paris et Sénac, alors médecin de Saint-Cyr. La malade , épouvantée des douleurs atroces qu'elle souffrait dans les entrailles , demanda un confesseur, qui fut longtemps renfermé avec elle. Elle mourut

presque subitement , sans autre sacrement , et son confesseur, chargé de commissions sans doute fort importantes , tomba mort en entrant chez madame deMailly pour s'en acquitter. Ces coups inopinés frappèrent tellement Louis XV qu'il fut obligé de se coucher à demi mort et de se faire dire la messe dans sa chambre. Dans sa désolation extrême , le comte de Noailles ( vivant en 179Î ) fut le seul qui pénétra jusqu'à lui. La reine , qui désirait ardemment de venir le consoler, ne put obtenir cette grâce, et madame de Mailly, aussi frappée que le roi, alla se jeter dans le lit de la maréchale d'Estrées.

On laissa en place le corps de madame de Vintimille, parce que le roi voulut qu'on fit son portrait ; on l'ouvrit aussi par son ordre , car on disait hautement qu'elle était morte empoisonnée. On trouva une boule de sang dans le cerveau , qui ne parut être pourtant que l'effet d'une veine dilatée. On ne dit point ce qu'on trouva dans le reste du corps , qu'on recousit aussitôt , et d'où se manifesta l'infection la plus extraordinaire ; mais on commit la faute de la déposer dans une remise, où elle fut quelque temps abandonnée indécemment à la risée des passants : effet de la grande préoccupation qu'avait occasionnée sa mort, de la terreur du roi et de toute la cour, et de l'usage indécent et ridicule de sortir précipitamment ceux qui meurent dans les châteaux de nos rois , comme si la mort devait saisir le vivant.

S'il y a une étiquette digne de nos rois , c'est celle que prescrivent la décence et la nature , et l'une et l'autre répugnent à ces transports inhumains.

Le roi n'avait jamais paru aussi affecté qu'il le fut à cette occasion. Madame deMailly, qui avait le cœur naturellement sensible, alla souvent pleurer sur le tombeau de sa sœur, la demandant à Dieu , toute seule, dans l'église, et avec de grands cris. Le roi refusa longtemps de prendre part aux nouvelles du temps et ne parla aux seigneurs de la cour que pour faire l'éloge de sa favorite. 11 se fit porter ses cassettes ; il retira ses billets doux,

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( il y en avait plus de mille ) , voulut lire tous ses papiers , et se plut à dire qu'elle n'était point méchante comme on l'avait prétendu.

Dès ce jour-là, deux partis puissants, qui aspiraient à dominer sur l'esprit du roi , dont madame de Yintimille s'était absolument emparée , se formèrent visiblement à Versailles ; on appela le premier le parti de Noailles , qui tenait auprès du roi par le père, les deux fils (qui vivent l'un et l'autre en 1791 ) et madame la comtesse de Toulouse, et auprès de la reine par les dames de Villars et d'Armagnac. Ce parti soutenait madame de Mailly , à laquelle le roi paraissait ne témoigner qu'un simple attachement.

Bachelier, premier valet de chambre, était à la tête de l'autre parti. Ce Bachelier, qui avait de l'empire sur le roi , qu'il avait élevé , pour ainsi dire , dès l'enfance, voulait lui donner de petites filles , et cet avis était soutenu par toute la chambre ; mais Louis XV, qui avait adoré madame de Vintimille , qui l'avait plus aimée qu'aucune autre femme , et qui, après elle, ne devait jamais plus aimer, avec le même feu , aucune de ses favorites, frappé comme de la foudre par la mort inopinée et sans sacrements de madame de Vintimille , ne tenait plus que le langage de la piété. L'idée affreuse d'un empoisonnement le tourmentait sans cesse. Timide dans cette circonstance , et craignant de voler à d'autres amours , il persista dans son attachement pour madame de Mailly ; il résolut de lui donner au-dessus de lui un appartement secret, et voulut conserver à l'extérieur la plus grande décence , pour n'attirer sur elle aucune jalousie ni aucun regard dangereux. Voici quelques anecdotes relatives à sa vie privée depuis la mort de madame de Vintimille.

Un soir donc, soupant avec madame de Mailly et avec Meuse, il demanda à celui-ci s'il ne serait pas satisfait de recevoir un joli appartement. Je le recevrai avec reconnaissance, répondit Meuse... Vous en aurez un, ajoutait le roi,

au-dessus de ma petite galerie. Et Meuse se confondait en remercîments , se voyant logé aussi près des petits cabinets.

Fort bien, dit le roi , mais je vous en fermerai ta communication; vous n'aurez qu'une petite antichambre^ une seconde antichambre pour y manger , une jolie chambre à coucher, un cabinet, une office, une cuisine, une garde-robe de commodité et une garde-robe pour coucher; mais vous n'y coucherez pas. Meuse comprit à ces paroles de quoi il s'agissait.

Le roi ajouta ensuite : Je vous donnerai une clef de votre appartement pour en ouvrir la porte apparente. Fous appellerez chez vous et vous donnerez à dîner à Coigny et à Luxembourg y etc., à leur retour de l'armée, et il faudra que vous dîniez chez vous ordinairement. Que voulez-vous pour votre dîner ?

Meuse avoua qu'il aimait la bonne chère, et demanda chaque jour un bon potage, une pièce de bœuf, deux entrées, un rôti et deux entremets ! Eh bien ; vous aurez tout cela, répartit le roi ; Mais combien faut-il que je vous fasse toucher? car vous me donnerez souvent à dîner et surtout à souper. Meuse , qui craignait de dire trop peu : Aidez-moi donc, dit-il à madame de Mailly ; et il demanda quinze cents livres par mois. Le roi , qui craignait toujours les plaintes du cardinal, ne trouva pas que ce fût trop peu pour la nouvelle maison, dont le valet de chambre de madame de Mailly, qui était connu et aimé du roi, fut maître d'hôtel. Madame de Mailly passait la journée dans l'appartement, où le roi n'était servi que par un officier de la bouche et un du gobelet, avec beaucoup de tristesse ; car , depuis la mort de madame deVintimille, les amusements des petits cabinets étaient troublés par des réflexions fréquentes et profondes. Le roi alors ne parlait que de religion, et , quand il n'était plus dévot dans ses propos , sa vie était tourmentée par des réflexions qui accablaient madame de Mailly et Meuse, qui était leur commun confident. Le roi lui dit un jour avec le plus grand sangfroid : Je ne suis pas fâché de souffrir de mon rhumatisme ,

et y si vous en saviez la raison, vous ne la désapprouveriez pas, je souffre en expiation de mes péchés. Et cependant il passait avec madame de Mailly la nuit suivante. Rien n'était donc si triste ni si sauvage que ces petits soupers, quand les repentirs duroi le tourmentaient , et, depuis la mort de madame de Vintimille , jamais il n'y faisait gras les jours prohibés.

Une autre fois', se trouvant malade et réduit, le soir, à souper de lait, il persista, le matin, à faire maigre un jour d'abstinence, disant : II ne faut pas commettre des péchés de tous les côtés. 11 avait fréquenté les sacrements plusieurs fois l'année et fait ses Pâques régulièrement jusqu'à la publicité de ses amours avec madame de Vintimil le ; peu à peu il s'en éloigna , et se dispensa dans la suite de ce devoir des chrétiens, même aux fêtes de Pâques : ce qui engageait le Dauphin, pour éviter les comparaisons populaires , à faire les siennes un jour ouvrier et de grand matin, dans sa paroisse.

Madame de Mailly répandit longtemps des larmes sincères sur la mort de sa sœur et tâcha d'adoucir la douleur du roi, qui voulut prendre un soin particulier de l'enfant. Les autres dames que le roi honorait de ses attentions , ou qui avaient eu des liaisons plus particulières avec lui , soulageaient sa douleur, occupaient et amusaient son esprit toujours sombre. Madame la comtesse de Toulouse, mademoiselle de Charolais employaient toutes les ressources de l'esprit pour distraire ses moments d'ennui et de désœuvrement. Elles étaient quelquefois appelées aux parties ; elles contribuaient à augmenter les plaisirs du monarque; elles allaient même à Choisy pour être des parties de chasse , où la cour se permettait un exercice et des divertissements bien plus bruyants quà Versailles (où l'étiquette était encore scrupuleusement observée ), ce qui rompait l'antique et ennuyeuse monotonie de la cour ; mais le roi était toujours si rêveur, depuis la mort de madame de Vintimille , que , le dernier jour de l'année 1741, parlant des cérémonies d'un enterrement dont il aimait à s'entretenir avec madame de Mailly,

l'un et l'autre s'attendrirent à table. Madame de Mailly versa des larmes, et le roi lui-même, pour ne pas pleurer comme un enfant, se leva sur-le-champ.

Ils avaient l'un et l'autre convenu qu'il faudrait un jour se séparer et mourir, et l'image de la mort était trop affreuse, depuis celle de madame de Vintimilie, pour qu'il pût s'en occuper tranquillement. Meuse avait beau distraire le monarque ; le cardinal l'avait élevé dans cette crainte, qu'il ne pouvait point ne pas manifester. Les ouvrages de la philosophie moderne , qui , depuis ce temps-là , donnèrent aux esprits un autre caractère , n'existaient pas, et le roi n'avait pas reçu une éducation favorable au changement inopiné" que ces ouvrages firent dans les opinions.

Les courtisans, éloignés de ces entretiens intimes et secrets, contribuaient aussi à augmenter l'humeur mélancolique de Louis XV. Jaloux des faveurs du roi et blâmant la complaisance singulière de Meuse , ils disaient de lui que ses fonctions auprès du roi n'étaient point convenables à un homme de son rang et tournaient en ridicule sa contrainte et son assiduité. Meuse, qui le sentait, était lieutenant général et demandait avec empressement d'être envoyé à l'armée; mais le roi, qui l'avait formé à ce genre de vie, éludait, en lui promettant de le faire servir Tannée suivante.

Après un an d'attente et de contrainte, Meuse demandant au roi de tenir la parole qu'il lui avait donnée, le roi avait promis de l'employer ; mais il ajoutait qu'il avait changé d'avis et qu'il ne voulait plus qu'il le quittât. Meuse, triste et rêveur, insistait , et le roi lui répliquait : « Meuse, vous n'êtes plus jeune , « vous vous portez mal. Voulez-vous être maréchal de France? « Vous le serez.. . Ne puis- je pas vous faire duc et pair, che- « valier de l'Ordre? Tenez-vous donc tranquille, et ne soyez « point aussi affligé que vous le paraissez. » Toutes ces paroles étaient conservées et écrites.

Désolé par les courtisans , contraint chez le roi, détesté du

cardinal de Fleury, poursuivi par la jalousie de Maurepas , Tennemi déclaré des maîtresses et de tout ce qui servait les plaisirs du roi , Meuse n'avait pas fini de souffrir ; et madame de Mailly racontant à la comtesse de Toulouse une partie de cette conversation du roi en présence de La Froulaye, qui la rapporta à Maurepas, celui-ci, malin, facétieux, spirituel et grand conteur d'anecdotes, la répandant à Versailles et à Paris, dévoila à ses intimes amis toutes les complai&mces du courtisan. Le cardinal , qui savait tout, reprochait au roi d'avilir les premières dignités de l'État en les destinant à récompenser les ministres de ses plaisirs. Le roi s'en plaignit à Meuse et à madame de Mailly, qui se répandait en invectives contre Maurepas. Mais le roi, qui avait besoin des facéties de Maurepas pour se distraire et de la complaisance de Meuse pour couler le temps des petits cabinets , repartit : «Je sais qu'on peut reprocher delà légèreté à Maurepas sur « plusieurs choses , » et il en cita des traits ; mais il jouta « que « sa légèreté n'allait pas jusques aux essentielles. Maurepas, « dit-il , sait des choses de cette nature dont personne n'a « jamais été instruit ; je les sais comme lui , et jamais per- « sonne n'en saura rien... Mais cela est-il bien extraordinaire? « repartit madame de Mailly ; s'il n'était pas secret sur des ob - « jets de cette nature, il serait donc fou. «Toutes ces paroles étaient conservées , quoique prononcées dans des tête-à-tête fort secrets , et l'auteur de ces Mémoires les a tirées mot à mot des correspondances de ce temps-là.

Ainsi se passèrent les années 1739 , 1740 et 1741 , dans l'intérieur des petits appartements. Ces terreurs paniques diminuèrent peu à peu ; mais jamais les craintes de la mort ne quittèrent entièrement le feu roi... Son éducation pusillanime, les horreurs de la mort de madame de Vintimille , en étaient les sources ; et croira-t-on bien qu'avant ses amours pour cette dernière femme le roi , attaché à la seule comtesse de Mailly , se levait de nuit , faisait à genoux des actes de contrition et se recouchait avec elle? Madame de Mailly, convertie, l'a avoué à

un de ses parents, de qui on tient l'anecdote ; elle a avoué encore à un autre militaire distingué de sa famille, qui vivait en 1791, honoré de la nation par ses vertus et son mérite , l'anecdote du roi couché avec cette favorite et que nous avons racontée ci-dessus.

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