‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 69 sur 79 · CHAPITRE XLVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVIII

Fleury exile à Courbépine madame de Prie , ancienne favorite de M. le Duc, premier ministre. — Fin tragique de madame de ♦Prie. — Il fait exiler M. le Duc, premier ministre, à Chantilly.

Madame de Prie avait un caractère démoniaque dans un corps et dans une figure angéliques; elle était séduisante , et sous les plus beaux dehors elle cachait un caractère noir et habile à la trahison. Elle se mêlait de toutes les affaires , honnêtes et malhonnêtes, qui pouvaient lui procurer de l'argent, et agissait souterrainement dans un commerce de blés qui prépara sa disgrâce et celle de M. le Duc , et la fameuse disette qui résulta de ses spéculations. Elle vendait les grâces , les dignités, les charges et les emplois, et devint en peu de temps l'objet de la haine et du mépris de la France , qui détesta dans tous les temps l'empire des maîtresses comme celui des favoris. Fleury, comme on l'a vu plus haut, brûlant d'une ambition secrète de devenir premier ministre et gouvernant déjà le génie de Louis XV, se préparait depuis longtemps à chasser M. le Duc ; il était jaloux surtout de distribuer les faveurs à ses créatures et se voyait avec déplaisir contrarié par madame de Prie.

Il avait d'abord obligé M. le Duc à ne donner les emplois qu'en sa présence, devant le roi, pour y avoir de l'influence, et M. le Duc et madame de Prie, fatigués de cette sujétion , essayant de s'en délivrer en employant la reine depuis peu arrivée en France , précipitèrent leur disgrâce. La reine ellemême , qui eut le malheur de se laisser entraîner à cette intrigue, non -seulement ne réussit pas, mais l'affaire manquée fut la source de ses peiues pendant le ministère de Fleury.

On sait que M. le Duc fut exilé à Chantilly. Quant à madame

de Prie , rien n'égala sa fureur lorsqu'elle en apprit la nouvelle. Elle était alors au cercle de la reine , jouant avec beaucoup de gaieté au clavecin. Un nouvelliste de la cour lui apprit dans cette circonstance la désastreuse nouvelle , qui la jeta subitement dans les transports d'une Furie. On la vit courir vers la reine, et, lui reprochant de n'avoir ni prévu ni empêché la catastrophe , elle lui dit insolemment : « Souffrirez-vous bien, Madame, que « monsieur le Duc, à qui vous devez la couronne de France, « éprouve la disgrâce qui vient de lui arriver? Partez dès ce « moment, Madame, allez demander au roi , et à genoux , s'il est « nécessaire , le retour de ce prince , à qui vous avez, comme à « moi, la plus grande des obligations. Souvenez-vous que nous « vous avons faite reine; voici l'occasion d'en témoigner une « juste reconnaissance.» La reine, interdite, timide, embarrassée, alla balbutier quelques paroles inutiles au roi, et le résultat fut un ordre fort sec d'exécuter les ordres de l'évêque de Fréjus comme ceux du roi lui-même. Un torrent de larmes bien inutiles fut la suite de ces ordres de Louis XV.

Madame de Prie , en attendant , fut arrêtée par un officier des gardes du corps , qui la conduisit dans sa terre de Courbépine, en Normandie , près Bernay, d'où elle écrivit à ses amis et à M. le Duc des lettres qui paraissaient avoir un ton d'assurance et de fermeté.

Après un an de solitude et d'intrigues épistolaires , elle désira d'obtenir la permission d'aller aux eaux de Forges, où devaient se trouver bien des gens de la cour ; elle avait imaginé d'y tenter, par des intrigues, son retour à la cour et la rentrée de M. le Duc dans les bonnes grâces du roi , c'est-à-dire une contre-révolution. Le cardinal de Fleury, ferme dans sa place comme un rocher, ne crut pas devoir lui refuser cet adoucissement; mais les entreprises séduisantes de madame de Prie furent inutiles , et ses grâces furent dédaignées des seigneurs de la cour qui prenaient les eaux de Forges. Elle revint donc a Courbépine , la douleur et le désespoir dans le cœur.

Elle s'était déjà attachée à un gentilhomme de la province , nommé Brèvedent , homme d'esprit et d'un naturel amoureux , qu'elle avait assujetti à ses ordres en lui faisant espérer toutes les faveurs â*e l'amour. Brèvedent , qui soupirait depuis longtemps, augmentait chaque jour d'assiduités , de soins , jusqu'à se tenir, comme un valet , dans l'antichambre de sa maîtresse. Un matin, madame de Prie sonna plus tard qu'à l'ordinaire , et Brèvedent, qui attendait dans l'antichambre fort patiemment, parut devant madame de Prie pour exécuter ses ordres. « J'ai « passé une bien mauvaise nuit, lui dit-elle, j'ai besoin de repos ; « laissez-moi seule, mais donnez-moi cette petite fiole » (en désignant la place avec le doigt). Madame de Prie, avec assurance, prit la fiole, avala ce qu'elle contenait, et, remettant la bouteille : « Tenez, Brèvedent, dit-elle, jetez au feu cette fiole; « je lui dois le bonheur dont je vais jouir éternellement, celui « d'être affranchie des chagrins de ce monde. » Brèvedent, consterné , reconnut qu'elle avait avalé du poison , et, se jetant à genoux, il la supplia de prendre des remèdes. « Non, ré- « pliqua madame de Prie; ce n'est point sans réflexions que j'ai « pris le parti d'abréger mes jours. Laissez-moi seule ; je vais « me comporter d'une manière convenable en appelant le curé. » Elle se confessa , et, ajoutant l'hypocrisie au suicide, elle reçut avec tranquillité les sacrements qu'elle profanait et dont elle se moquait avec ses domestiques affidés et avec Brèvedent, qui était sans religion comme elle.

Madame de Prie souffrit pendant trois jours des douleurs étranges , le poison n'ayant pas opéré l'effet qu'il devait produire; elle hurlait comme une mégère , et avec une telle force qu'on l'entendait hors du château à une distance de trois cents toises. Des convulsions horribles précédèrent sa mort.

Ainsi périt, en 1728, madame de Prie, la plus méchante et la plus fausse des femmes. Nous avons donné plus haut son portrait et des détails sur sa vie à la cour de France.

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