CHAPITRE XL1X
Mort de madame de Mazarin, grand'mère de madame de Mailly, de madame de LaTournelle et de madame de Flavacourt. — Maurepas, sa femme, ses héritiers expulsent de la maison ces deux dernières dames.
— Singulier stratagème de madame de Flavacourt ; son portrait et son caractère. — Elle est expulsée par Maurepas de la maison de sa grand'mère , et , se trouvant sans père, sans mari, elle va se placer, dans une chaise à bras, au milieu de la cour des Princes. — Le duc de Gesvres l'y trouve et l'appelle à la cour, par l'ordre du roi , avec sa sœur de La Tournelle. — Elle pardonne à M. et à madame de Maurepas.
— Ressentiment de madame de La Tournelle.— Sources de l'inimitié, déclarée entre madame de La Tournelle et M. et madame de Maurepas.
— Neutralité de madame de Flavacourt
Madame la duchesse de Mazarin , dame d'atours de la reine , mourut en septembre 1742, à l'âge de cinquante- quatre ans ; elle était depuis longtemps brouillée avec madame de Mailly, ce qui avait favorisé la désunion entre les sœurs favorites et régnantes à la cour et les trois sœurs non encore présentées. Le cardinal de Fleury, qui savait qu'elle était l'amie intime de la reine , craignant que la place ne fût donnée à quelque dame redoutable par son esprit ou son crédit , chercha une femme sans ambition pour la lui donner, et nomma d'abord madame de Clermont-Tonnerre. A ce choix il ne se trompait pas ; elle le remercia , disant qu'étant attachée de cœur et d'âme à madame la duchesse d'Orléans elle ne pouvait se résoudre à la quitter, quelque honorée qu'elle fût de la place qu'on daignait lui offrir «t qu'elle ne méritait pas. Au refus de cette dame on alla cher-
cher madame de Villars, vieille, retirée et presque solitaire dej puis quinze ans. Elle refusait encore; mais la reine, pour plaire au cardinal, ajouta ses prières, et elle accepta. i Madame de Mazarin avait à peine rendu le dernier soupir que Maurepas , son héritier, gouverné par sa femme , prit la résolution de chasser de la maison madame de La Tournelle et madame de Flavacourt , que la défunte avait accueillies chez elle. L'une et l'autre alors étaient sans maison, sans père, sans mère et sans mari ; le mari du moins de madame de Flavacourt était à l'armée. Malgré cette position si intéressante , madame de Maurepas leur fit déclarer de sa part qu'elles devaient sortir sur-le-champ de l'hôtel. Si elles demandaient un verre d'eau , il devait leur être refusé ; elles devaient sur-lechamp chercher une retraite. Dans cette situation embarrassante, madame de La Tournelle, jetant feu et flammes, prenait le ciel et la terre à témoin contre un traitement aussi cruel et ne respirait que la vengeance. Madame de Flavacourt, au contraire, raisonnait autrement et parlait de sa position avec sa tranquillité accoutumée; elle imagina, pour en sortir, le plus singulier des stratagèmes.
En effet , tandis que madame de La Tournelle allait d'un hôtel à l'autre racontera ses parents ou à ses connaissances son aventure cruelle , madame de Flavacourt faisait approcher une chaise à bras, où elle se mit, et se fit porter à Versailles, au milieu de la cour des ministres , devant le château , en disant : Je suis jeune; je suis sans père et sans mère ; mon mari est absent : mes parents m'abandonnent; le ciel sans doute ne m'abandonnera point.
Placée. au milieu de cette cour , entre le ciel et la terre , elle fit ôter les brancards , renvoya ses porteurs et attendit les influence du ciel. Les indifférents passaient leur chemin , sans trop s'informer d'une station aussi singulière ; mais le duc de Gesvres passa, ouvrit la portière et s'écria tout émerveillé ; Ahl Madame de Flavacourt, par quelle aventure vous trou-
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ve-z-vous là ? Savez-vous bien que madame votre grand' mère vient de mourir ?
Comment je me trouve ici ? répond la facétieuse dame. Eh ! savez-vous bien aussi que monsieur M aurepas et sa femme nous ont expulsées, ma sœur La Tournelle et moi, comme des aventurières ? Ils craignaient sans doute que nous ne fussions à leur charge chez elle. Ma sœur La Tournelle est allée je ne sais où; quant à moi , me voilà entre les mains de la Providence.
Le duc de Gesvres, encore plus émerveillé de la belle découverte , la priant d'attendre quelques moments avec patience , vole chez le roi, le conduit à la fenêtre, lui montre cette chaise solitaire qui figurait singulièrement au centre de cette cour , et lui dit : Votre Majesté voit sans doute là-bas cette chaise? Eh bien ! elle renferme depuis deux heures madame de Fiavacourt.
Le roi , aussi étonné que l'était le duc de Gesvres , lui réplique : Mais qui l'a donc placée là ? — Cest l'ouvrage, dit le duc , de son esprit ingénieux. Elle a été renvoyée par madame de Maurepas, et elle a cru devoir se mettre à la garde de Dieu... Allez donc vite la chercher, répliqua le roi ému; qu'on lui donne un logement et qu'on aille aussi à la recherche de sa sœur La Tournelle!
Madame de Flavacourt n'attendit pas longtemps la rosée du ciel ; on la vint prendre et on la présenta à Louis XV , qui plaisanta et lui donna un appartement dans l'aile neuve, qui avait été occupée par madame de Mailly , sa sœur. La première place de dame du palais lui fut promise, et on logea madame de La Tournelle dans l'appartement de Vauréal , évêque de Rennes. i
Madame de Flavacourt, si intéressante par les moralités de son caractère, que je viens d'exprimer dans cette anecdote, intéressait encore par la beauté de sa figure et par ses beaux yeux ; elle était la plus belle des brunes qu'on pût citer , la
mieux faite des dames de la cour et la plus grande; elle avait de l'amabilité dans le caractère , de la décence dans le maintien, un air noble en même temps , et toujours compatible avec de plaisantes et aimables gentillesses.
Les cinq sœurs avaient été divisées en deux partis : celui de madame de Vintimille, attachée à madame de Mailly, et les vues de ce parti étaient de tenir loin de la cour mademoiselle de Montcarvel , madame de La Tournelle et madame de Flavacourt, qui n'étaient pas encore familières à la cour, et qui désiraient y être placées avec d'autant plus de raison que, par le droit de leur naissance, il n'y avait aucune place à laquelle elles ne pussent aspirer. Elles étaient les plus belles des sœurs ; elles pouvaient plaire à Louis XV, qui passait pour aimer le sang des Mailly; les deux sœurs déjà placées et favorites étaient donc les rivales de leurs cadettes , qui aspiraient aux mêmes honneurs.
Mais madame de Flavacourt ne connaissait pas ces rivalités ; elle avait les belles et les bonnes qualités de ses sœurs sans en avoir ni les défauts ni les défectuosités corporelles. Placée à côté du roi, non-seulement elle se préserva de la contagion par une conduite prudente et mesurée, mais encore elle refusa de se liguer avec sa sœur La Tournelle contre M. et madame de Maurepas qui l'avaient offensée. La fière La Tournelle lui faisait entendre vainement que, une insuite de cette nature étant publique , ce serait s'avilir que de la pardonner ; madame de Flavacourt lui répondait que, si Maurepas et sa femme lui faisaient des excuses, elle oublierait tout. Maurepas chercha, en effet , à en faire à madame de Flavacourt : il lui dit que ce qui s'était passé n'était qu'un malentendu , et il fut écouté. Mais madame de La Tournelle méprisa ses excuses et ses explications, et lui dit avec hauteur et vivacité qu'elle lui ferait tout le mal qu'elle pourrait. L'inimitié la plus éclatante régna , dès ce moment-là , entre le ministre et sa femme d'un côté , et la belle La Tournelle de l'autre. Chaque jour elle devenait
avec eux encore plus fière , et surtout lorsqu'elle s'avisa que ses beaux regards avaient déjà le mérite de toucher le roi.
Tels furent les commencements à la cour de madame de La Tournelle et de madame de Flavacourt. La première s'attacha au roi : la seconde se préserva de la séduction par sa conduite prudente et mesurée. Nous la verrons accourir, avec la reine, à la cour du roi, à Metz, lorsque ce prince mourant exilait madame de La Tournelle et madame de Lauraguais , pour le repos de sa concience, ce qui est une preuve de fait de la sagesse avouée de madame de Flavacourt. Nous sommes donc ravi qu'elle reçoive de son vivant ( en 1792 ) la récompense que l'histoire accorde à la vertu ; nous sommes ravi aussi de déconcerter la malignité qui attribuait sa conduite aux menaces du marquis de Flavacourt. Ce seigneur , tout militaire de son naturel , un peu brutal et peu galant, peut avoir dit qu'il tuerait sa femme si elle lui était infidèle ; mais sa sagesse , si connue par les faits que je viens de rapporter, avait-elle besoin d'être effarouchée par des menaces ?