‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 71 sur 79 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

Élévation de la maison d'Aiguillon. — Le duc d'Agenois fait ériger en pairie la terre d'Aiguillon. — Opposition des Pairs de France. — Commencements et caractère du duc d'Agenois , depuis duc et ministre célèbre. —Il aime madame de LaTournelle. — Le roi en devient amoureux aussi. — Intrigues et caractère du duc de Richelieu, favori de Louis XV. — Histoire de ses galanteries. — Sa conduite avec les femmes. — Il sert le roi et il en est servi dans les intrigues d'amour. — Stratagèmes et préparatifs éloignés pour traverser les amours de madame de La Tournelle avec le duc d'Agenois, et les favoriser avec Louis XV.

La branche cadette de la maison de Richelieu demandait depuis plusieurs années au gouvernement de renouveler en sa faveur les lettres patentes de duché-pairie attachées autrefois à la terre d'Aiguillon. Le ministre avait répondu , pendant la Régence, que le roi ne voulaitcréer des Pairs qu'après sa majorité, mais qu'on pouvait remettre les titres, en attendant, à la chancellerie. On fit cependant quatre ducs , sans penser à la grâce promise, et M. le Duc, devenu premier ministre, répondit même au comte d'Agenois que le roi ne voulait plus en augmenter le nombre.

D'Agenois brûlait du désir de faire son père duc et pair, pour le devenir un jour et pour en attacher le titre à sa famille. Il avait été fort aimé de madame la princesse deConti, et il eut l'adresse de la mettre dans ses intérêts pour obtenir de Fleury, devenu premier ministre, que l'affaire fût portée au parlement. Le cardinal en donna la permission; mais elle réveilla les oppositions des évêques de Laon , Beauvais et Noyon , Pairs de France, et des ducs de Sully, des Luynes, de Saint-Simon , de La Rochefoucauld, de Rohan, de Chabot de Luxembourg, d'Estrées, de Mortemart, de Gesvres, de Béthune, de Bouf-

fiers , de Villars , de Berwick , de Biron , de La Rocheguyon , d'Humières, de Lorges et de Châtillon, qui plaidèrent contre d'Agenois et qui allèrent jusqu'à lui reprocher qu'il s'appelait Wignerot. Le Normand parla pour lui avec beaucoup de succès ; Aubry plaida pour les ducs ; et, malgré les conclusions de Gilbert, avocat général, d'Aiguillon gagna son procès, et le comte d'Agenois, son fils, dont nous parlerons, fut aussi fait duc.

Attaché à madame de La Tournelle, il en était tellement aimé, lorsque. le roi prit du goût pour elle, qu'on entendait dire à cette dame qu'elle ne concevait point comment on pouvait , même pour un roi , manquer de fidélité au duc d'Agenois. Cet amant avait en effet toutes les qualités capables de former et d'alimenter une passion : sa physionomie était des plus intéressantes et son esprit étendu et profond ; son ambition seule et l'ordre du roi de partir pour l'armée pouvaient interrompre, sans la détruire, une liaison aussi bien cimentée. Louis XV, sensible à la beauté de madame de La Tournelle, en fit la confidence au duc de Richelieu , lui demanda conseil , et reconnut avec lui la nécessité d'envoyer d'Agenois à l'armée , pour opérer une diversion favorable et séparer les deux amants.

Le duc de Richelieu , si célèbre par ses talents dans l'art de la galanterie, était alors, parmi les courtisans, seul, capable de bien conduire cette affaire. L'amitié particulière du prince , la tournure singulière de son esprit , l'étude profonde qu'il avait faite du caractère des femmes, et toujours à leurs dépens, son expérience dans l'art de les connaître et de les faire agir semblaient en avoir fait l'homme du roi et de la circonstance. Dès l'âge de dix-sept ans il avait suivi, en 1713 , des intrigues trèsdélicates ; pendant la minorité de Louis XV il en avait conduit, en 1719, de fort dangereuses. La mère de Louis XV, la fille du régent, et plusieurs princesses du sang l'avaient rendu célèbre , et depuis ce temps-là, jusqu'à cette année 1742, il avait si bien perfectionné son talent qu'il était devenu le confident nécessaire du roi, Sa manière était à lui seul , et il avait un tact si

heureux que Louis XV, qu'il amusait par le récit de ses anciennes aventures , était assuré de la conquête de madame de La Tournelle , si le duc voulait l'entreprendre.

On racontait de lui diverses anecdotes qui constatent le portrait qu'on vient de faire , et celle , par exemple , qui regardait madame de *** (qui vivait encore en 1790) n'était pas la moins piquante. Le duc de Richelieu en était aimé, et, quoiqu'il ne fût que soupçonneux, sans en être jaloux, il avait de fortes raisons d'éprouver sa fidélité. Pour y parvenir il inspira à Durfort la même curiosité dont il était tourmenté lui-même. L'un et l'autre tentèrent la vertu de leurs respectives maîtresses; celle du duc de Duras succomba aux attaques de Richelieu, et celle du duc de Richelieu ne fut pas cruelle.

Celui-ci, qui aimait dans ce moment-là son infidèle, piqué du triomphe que Duras, qui le plaisantait , venait de remporter, lui joua un tour plus cruel encore ; en voici le détail. Madame de La **\ si célèbre par les grâces de son esprit et de sa Figure, avait des penchants pour les plaisirs, et le duc de Dur fort, qui l'aimait, s'en croyait aimé de même; mais Richelieu, plus heureux, en était aimé davantage , quoiqu'il ne l'aimât pas dans ce moment-là, après lui avoir été longtemps attaché.

Un matin Durfort vint dire à Richelieu, son ami, qu'il était dans une peine extrême , et que son malheur était d'autant plus cruel qu'il ne pouvait le communiquer à personne. Richelieu, toujours curieux, le tourmenta, et fît si bien que Durfort lui dit : J'avais compté passer la nuit avec madame de La ***, qui ne vit plus avec vous, et je me trouve penaud... Elle Va passée avec moi, repartit Richelieu. Durfort étonné jure et proteste que cela ne peut pas être. Cependant, ajoute Richelieu , cela est; et si tu veux venir demain dans ma petite maison, après minuit, je donnerai l'ordre pour que tu entres, et tu me surprendras, entre deux draps, avec elle. Durfort, piqué, amoureux et jaloux, ne manqua pas au rendez-vous de grand matin, gratta la porte et s'annonça lui-même à haute

voix. Madame de La ***, frappée de terreur d'être prise sur le fait, conjurait le duc de Richelieu de ne pas laisser entrer Durfort ; mais l'ordre en était donné , et non-seulement le duc voulut que Durfort entrât , mais il voulut encore la montrer en flagrant délit , et dit à Durfort : Fous voyez madame de La ***. La pauvre femme voulait s'enfoncer dans son lit et se perdre dans ses draps ; mais le duc se lève , entraîne la couverture et montre madame de La *** à Durfort, qui se retira stupéfait , ne voulant pas croire à ses yeux.

Une anecdote plus piquante et moins désagréable pour le beau sexe était celle de madame de La Poplinière. Le fait est si connu que je n'en parlerai qu'en passant , et pour ne rien manquer de ce qui peut caractériser avec vérité le genre d'esprit que Louis XV allait employer dans les négociations relatives à ses amours. M. de La Poplinière était un de ces maris aimants et jaloux- qui ne permettaient pas de visites assidues au duc de Richelieu ; mais le courtisan, dont la galanterie était encore plus ingénieuse que la jalousie de La Poplinière , lui joua un fort singulier tour. Il loue la maison voisine , il fait percer le mur mitoyen en l'absence de La Poplinière, et, comme sa cheminée aboutissait à celle de cette dame , il substitue à la plaque de fer scellée dans le mur une plaque mobile dont les mouvements obéissaient à la volonté du duc de Richelieu et de madame de La Poplinière.

Je ne finirais pas si je voulais rapporter les traits plaisants , ingénieux ou malins, pour ne pas dire autre chose , qui caractérisaient le duc de Richelieu. La plupart des femmes de la cour en étaient venues à ce degré de corruption qu'elles se glorifiaient, en quelque sorte, de leur amour pour lui. Ses correspondances amoureuses nous apprennent qu'il les rapprochait et les mettait en opposition entre elles pour les conquérir. Tout ce que les sultans peuvent réunir de beautés et de plaisirs dans un sérail et se les assujettir par la puissance, le duc de Richelieu le possédait librement et sans jalousie, au milieu

de la cour, depuis la régence du duc d'Orléans. Ne dévouons point les favorites encore vivantes à l'opprobre ; mais transportons-nous dans la première jeunesse du duc de Richelieu, ouvrons un de ces paquets sur lesquels il avait écrit de sa main cette étiquette : Lettres pour le même jour, que je n'ai pas eu le temps de lire. Elles n'ont été ouvertes, en effet, qu'en 1788, et voilà pourquoi nous ne les donnons qu'aujourd'hui , quoique nous ayons déjà parlé de la réception du duc à l'Académie.

Billet de madame d'Averne.... « Si vous voulez, ce « soir, et que vous n ayez rien de mieux , venez à minuit et « demi. M. d'Orléans n'en aura nul soupçon ; il est persuadé « qu'on me veille, et me croit trop malade pour imaginer que « je reçoive quelqu'un. Si vous venez , ne me faites point de « réponse. »

Billet de madame Le Gendre... « Je suis au désespoir. « Voilà bien huit jours que je ne vous vois pas et que je vous « attends. J'ai eu beau placer le signal , ce maudit signal ne « vous a pas fait venir. Si vous ne venez ce soir, je meurs de « douleur et de jalousie. »

Les billets des dames deN***, de Gontaut et de Goesbriant sont dans le même goût; mais celui de madame de Villeroi a un ton si original qu'on a jugé à propos de le conserver; il est du 13 décembre 1720.

« Je vous fais mes compliments , Monsieur l'académicien , « sur le discours que vous avez fait hier, qui a très-bien réussi, « à ce qu'il me paroît. J'aurois bien voulu en être témoin, et « le cœur me battoit à trois heures. Je n'oserois espérer qu'un « homme tout occupé des sciences voulût bien venir coucher « ce soir avec une pauvre ignorante comme moi, et qui ne « poura vous dire que tout grossièrement : Je vous adore. »

Billet de mademoiselle de Charolais. « Sachant la fa « cilité de votre esprit à imaginer des choses qui me déplaisent , « j'avois jugé que vous entretiendriez souvent ma sœur , parce

« que cela me choqueroit. Il fait trop clair pour que je vous « voie sans savoir si le temps s'obscurcira ; mais ce ne sera « sûrement pas ce soir, pour vous faire plaisir. Je vous ai a entendu louer déjà beaucoup et votre harangue aussi. »

Il faut, sans doute, que mademoiselle de Charolais fût, ce soir-là, la dame préférée, ou que le duc de Richelieu fût plus curieux de son billet que des autres; car ce dernier seul se trouvait décacheté en 1788. Les autres lettres de cette année-là expriment une passion effrénée pour lui , une jalousie extrême dans toutes les femmes, leur désespoir quand il les quittait; peu d'amour dans le jeune volage, et fort peu de respect pour la fidélité conjugale. Ces femmes ne rougissaient point de leur amour pour lui ; il jouissait lui-même de l'éclat et du genre de réputation que lui avaient donné ses aventures singulières. Enfin les femmes de la cour étaient arrivées à ce point de prostitution qu'on disait communément, et qu'on a toujours dit depuis , des femmes de la cour qui aimaient leurs maris, qu'elles vivaient bourgeoisement. Les historiens qui ont de la pudeur et les peuples libres et vertueux appellent honteuses ces galanteries ; la France, esclave de son roi et des courtisans, les appelait heureuses et brillantes.

Les anecdotes qu'on vient de lire peignent si bien le duc de Richelieu qu'il n'est plus permis de rien ajouter à son portrait ; mais , si les lois de l'histoire ont exigé ce ton de vérité , nous exposerons avec la même fidélité , dans la partie militaire de cet ouvrage, quelles furent ses entreprises audacieuses , l'éclat de ses succès et les ressources de son esprit juste, actif et pénétrant dans des occasions périlleuses. Jamais le duc de Richelieu ne mentit à son caractère ; il fut toujours le même, soit dans les petits appartements, soit à Vienne dans son ambassade, soit à Manon ou à Gênes. L'audace et l'esprit juste , les détails secrets et les succès brillants caractérisent toujours sa galanterie, ses faits militaires et sa vie privée de courtisan. Le roi ne pouvait donc trouver de confident plus capable de le seconder

dans ses plaisirs , sans l'avilir ; car le roi lui-même lui rendait les mêmes services, autant que la majesté de sa personne pouvait le comporter. Le style des correspondances respectives du monarque et du favori nous apprend d'ailleurs que , si le duc de Richelieu était un complaisant accompli , le roi , pour le mériter, savait se dépouiller secrètement de la majesté royale et se mettre de niveau avec lui. Le duc de Richelieu , doué de tous ces talents et convaincu de l'attachement du roi en sa faveur, s'éloigna pour quelque temps de la cour , et, pour séparer le duc d'Agenois de madame de La Tournelle , il le mena avec lui. Suivons les progrès de ses intrigues, et voyons comment il s'y prit pour la conduire à son terme.

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