CHAPITRE LI
Intrigues du duc de Richelieu pour détacher madame de La Tournelle de son neveu d'Agenois et pour favoriser les amours du roi. — Singulier stratagème d'une dame languedocienne, qui se fait aimer d'Agenois. — Leurs lettres interceptées et envoyées à madame de La Tournelle, qui écoute le roi. — Le renvoi de madame de Mailly lui est promis. — Fleury et Maurepas ligués pour écarter madame de La Tournelle et retenir madame de Mailly à la cour. — Pusillanimité de la reine. — Madame de Mailly donne sa place à sa sœur. — Conditions préalables de madame de La Tournelle pour s'attacher à Louis XV.
11 fut aisé au duc de Richelieu d'observer la passion de son neveu d'Agenois pour madame de La Tournelle et de l'environner dans tous les sens pour lui tendre des pièges. Croyant qu'une diversion serait favorable à ses projets, il fit approcher une dame de Languedoc , qu'il avait aimée à Montpellier pendant la tenue des états précédents , et, l'ayant initiée dans les mystères amoureux du roi et instruite de la cruauté de madame de La Tournelle envers ce prince, il lui montra la nécessité d'attirer à elle le fidèle d'Agenois , qui rendait le roi si malheureux. La dame, pleine d'activité, d'esprit et d'ambition , brûlait du désir de produire sa beauté dans la capitale , d'y jouer un rôle, et Richelieu lui en offrait les moyens ; mais la conquête du beau d'Agenois en était la condition préalable.
La dame , tout émerveillée , ne demandait pas mieux , puisque le succès de cette question préalable devait lui assujettir le plus beau seigneur de la cour ; elle aiguisa donc ses traits et se prépara à l'attaque. Belle comme le jour, née dans une province où le sexe est encore plus animé et plus porté à l'amour que dans le nor*d de la France , elle avait déjà fait son apprentissage de libertinage avec le duc de Richelieu , qui avait le ta-
lent distingué d'augmenter le sentiment des femmes, de leur donner de la malice et de leur ouvrir l'esprit en s'emparant de leur cœur. Le duc d'Agenois, éloigné de madame de La Tournelle, fut le premier à l'attaquer; la dame volontiers se laissa prendre , et tout parut si naturel au beau d'Agenois qu'il se crut encore fort heureux de trouver une femme discrète, éprise d'amour pour lui , et coupable d'une infidélité soigneusement cachée au duc de Richelieu. Elle écrivait des lettres amoureuses concertées avec l'oncle ; le neveu lui répondait ; mais son style semblait encore gêné et retenu par l'ancienne fidélité jurée à la belle La Tournelle, qu'il avait laissée à Paris. La Languedocienne, déconcertée , écrivait de nouveau , multipliait ses lettres amoureuses, et redoublait de sentiment, d'attachement et d'amour pour en obtenir des expressions plus énergiques. D'une lettre à l'autre d'Agenois alla jusqu'à se servir de diverses expressions bien décisives ; le duc de Richelieu les envoyait au roi , pour lui apprendre le succès du stratagème , et Louis XV , qui mettait sous les yeux de madame de La Tournelle ces lettres originales du fidèle oT A génois , qui prouvaient un commencement d'amour et une fin , lui disait d'un ton ironique : Ah ! le beau billet qu'a La Chaire! Voilà ce que m'envoie la poste. Madame de La Tournelle , honteuse et désespérée , disculpait Timprudent ; et le roi , pour la distraire , l'engageait à venir à Ghoisy avec la comtesse de Mailly, sa sœur, et lui répétait sans cesse qu'il ne soupirait que pour elle.
Madame de Mailly, qui s'en avisait, qui avait pardonné au roi, qui avait même couvert, par amour pour lui , ses infidélités avec madame de Vintimille , se plaignait amèrement. Des plaintes elle passait aux reproches , et de là à la rupture il n'y avait plus qu'un pas. Elle se ressouvenait de tout ce qu'elle avait souffert et étouffé pendant le règne de sa sœur, et ne voulait point tomber sous le joug de madame de La Tournelle, qu'elle n'aimait pas, et qui avait un caractère impérieux et fier. 11 arrivait d'ailleurs des lettres perfides, qui engageaient ma-
dame de La Tournelle à prêter l'oreille aux .suggestions de Louis XV ; mais elle se refusait de partager avec sa sœur le cœur du roi; elle exigeait qu'elle fût renvoyée, qu'elle perdît même sa place chez la reine; et on verra bientôt que le duc de Richelieu et d'Argenson s'étaient réunis pour engager la bonne madame de Mailly à se sacrifier pour faciliter l'élévation de madame de La Tournelle. Mais comment exécuter cette disgrâce sans éclat dans une cour où , malgré le silence profond sur la volonté connue du roi , on devait désapprouver la perte d'une favorite adorée , et soutenue secrètement par les ministres auxquels elle ne pouvait être redoutable , et surtout au cardinal de Fleury et à Maurepas, qui étaient alors si aimés du roi ?
Ges deux ministres , déjà instruits de la nouvelle passion du monarque , réunissaient leurs efforts pour la traverser ; ils imaginèrent d'abord d'empêcher madame de La Tournelle de tenir à la cour par une place chez la reine , que le roi avait promise , et qui pouvait lui donner une stabilité redoutable près de Louis XV. La reine , qui connaissait cette promesse , qui était témoin de l'accueil que le roi avait fait aux deux sœurs délaissées , et qui recherchait sans cesse de plaire à son époux , écrivit au cardinal de Fleury , demandant pour madame de La Tournelle la place vacante par le changement de madame de Villars , devenue dame d'atours à la mort de madame de Mazarin. Il n'en fallut pas davantage pour que Fleury éludât une demande qui tendait à réunir deux ou trois sœurs, et à leur donner la confiance du prince , dont il ne pouvait souffrir le partage , se ressouvenant toujours des inquiétudes que madame de Vintimille lui avait occasionnées.
Maurepas, qui avait à craindre aussi de madame de La Tournelle une grande vengeance , se concertait avec le cardinal. L'un et l'autre imaginèrent d'ordonner aux secrétaires et aux commis défaire des recherches dans les brevets des plus vieilles dames de la cour , pour reconnaître s'il ne se trouverait T. I. 23
pas quelque écrit ou promesse de réversibilité d'une place de dame du palais , n'importe en faveur de quelle femme , pourvu qu'il pût éloigner les deux sœurs , si bien accueillies du roi. On découvrit que, dans le brevet de la duchesse de Villars , il y avait une clause qui portait que, si cette dame venait à mourir ou à se retirer, la place serait conservée à la maré-% chale.
Alors le cardinal , par des voies détournées , et Maurepas obligèrent la reine d'écrire de nouveau au cardinal , en faveur de madame de La Tournelle, comme elle l'avait déjà fait, mais plutôt pour la maréchale de Villars. La vieille dame , qui voyait tout , qui avait encore un reste de caractère , et qui ne voulait plus s'occuper d'aucune intrigue , refusa de se prêter à l'exclusion injuste de madame de Flavacourt et de madame de La Tournelle.
Maurepas et Fleury , désolés de ne point être servis par la maréchale et s'attachant toujours à la clause de réversibilité pour exclure les deux dames, soulevèrent toute la parenté des Villars contre elles. Ils disaient que la maréchale pourrait bien reprendre la place pour quelque temps , dans la vue de la transmettre à sa petite-tille, pour faciliter un jour un bon mariage; mais la maréchale , toujours plus ferme dans le parti qu'elle avait pris de ne servir la passion de personne contre les aimables Flavacourt et La Tournelle , écrivit bien sèchement au cardinal en le priant de ne plus songer à elle.
Fleury, consterné des progrès de l'attachement du roi , et Maurepas, redoutant davantage le ressentiment de madame de La Tournelle , se retournèrent encore pour exclure les deux dames, en supposant d'autres promesses et en appelant le marquis de Tessé , qui écrivit au cardinal pour le faire ressouvenir que, depuis trois ans, il avait promis de placer madame Dusaulx. Ensuite ils obligèrent la reine d'écrire au cardinal en faveur de cette madame Dusaulx. Ils firent davantage; ils engagèrent cette princesse à appeler madame de La Tournelle
pour lui déclarer qu'elle ne s'était pas souvenue d'un engagement en faveur de madame Dusaulx, et que, si le roi lui accordait le choix ou d'elle ou de madame Dusaulx, celle-ci serait préférée.
Le cardinal et Maurepas intriguaient ainsi quand Richelieu , qui les observait et qui connaissait le goût du roi , dirigeait la conduite de madame de La Tournelle. Il avaitrésolu, contre les vues du cardinal et de Maurepas , de faire renvoyer madame deMailly, et, pour réussir dans ce projet, il fallait engager cette dame , bonne de caractère , et qui paraissait avoir déjà oublié qu'elle avait été comme supplantée par madame de Vintimille, à sacrifier sa propre place de dame du palais pour que madame de La Tournelle et madame de Flavacourt fussent reçues ensemble a la cour, en se réservant toutefois l'expectative d'une place chez madame la Dauphine, dont on devait bientôt former la maison.
Ce fut alors que la reine , le cardinal et Maurepas jouèrent chacun leur dernier rôle , pour faire échouer ce nouveau projet, chacun à sa manière. Fleury déclara à madame de Mailly qu'il ne lui conseillait pas de parler à la reine de cet arrangement, ajoutant que ce n'était pas son avis qu'elle quittât : c'était donner des ordres. Maurepas allait plus loin et lui disait : fous ne connaissez pas, Madame, voire sœur La Tournelle; vous devez vous attendre à être chassée de la cour par elle lorsque vous vous serez dépouillée de votre charge pour la lui donner. D'Argenson lui disait enfin, comme autrefois le duc du Maine à madame de Montespan : Fous ne connaissez pas encore le roi: il est monté contre vous; une retraite feinte vous le ramènera.
On cabala de même auprès de la reine pour l'empêcher d'approuver ces changements ; mais, quand elle vit que, pour placer ses sœurs, madame de Mailly voulait bien encourir tous dangers pour ne pas les laisser sans place , cette vertueuse reine ne put s'empêcher d'admirer un trait de générosité
dont la bonne madame de Mailly seule dans le monde pouvait être capable; elle déplora son sort, mais elle n'eut pas le courage de s'y opposer. Ainsi le cardinal voyait sa politique , ses intrigues et ses résistances devenir inutiles, lorsqu'il essaya dé revenir à ses anciennes habitudes pour empêcher le roi de placer madame de La Tournelle , en allant bouder à la campagne, non à Issy, selon l'usage, parce que le roi pouvait l'y oublier, mais dans une maison de campagne vis-à-vis Choisy, afin que le roi , du sein de ses orgies, pût jeter des regards sur son habitation et venir le voir pour parler de retour dans le ministère. Mais ces ruses, qui lui avaient si souvent et si bien réussi , étaient trop usées. La passion du roi était violente ; madame de Mailly était oubliée ; elle ne tenait plus à la cour par la charge qu'elle avait cédée , et on ne cherchait que l'occasion de la renvoyer, parce que sa sœur ne voulait rien accorder sans ce préalable. Ainsi Fleury, qui voyait que Louis XV lui échappait , se désolait inutilement. Le roi était trop amoureux pour ne point se satisfaire , et madame de Mailly s'était à peine dépouillée de sa charge pour en revêtir sa sœur que , pour accomplir le sacrifice , elle avait porté la complaisance et la bonté au point de présenter elle-même au roi , à la reine et à la famille royale, madame de Flavacourt et madame de La Tournelle, le vendredi 21 septembre 1742. Ainsi, après huit mois d'intrigues contradictoires, conduites par Richelieu et d'Argenson d'un côté, et par Fleury et Maurepas de l'autre , pour appeler ou pour éloigner ces dames, d'Argenson et Richelieu réussirent à les placer, à rompre les premières liaisons de madame de La Tournelle et à l'attacher au roi.
Installée à la cour, madame de La Tournelle, toujours plus sévère avec le roi , demandait sans cesse l'exécution de ses conditions préalables. Les dîners et les soupers des petits cabinets continuaient encore avec madame de Mailly , mais ils étaient tristes et rêveurs, et madame de Mailly se fondait en larmes, se voyant déjà incapable de toucher le roi. Le 2 novembre
1742, habitant encore dans un petit appartement à côté des cabinets, il lui fut ordonné d'aller dans un autre et de laisser celui-ci à madame de Flavacourt, comme si le roi l'avait destiné à ses amours. Dans le transport de ses meubles le roi lui dit même qu'elle pouvait les emporter où elle voudrait , ajoutant qu'il les lui donnait , croyant que par ce renvoi indirect elle quitterait la cour; mais madame de Mailly, désolée, se refusait d'accepter ces offres , et caressa Louis XV avec tant de sensibilité que ce prince se laissa gagner et révoqua l'ordre du changement d'appartement.
Ces ordres donnés et révoqués tourmentaient cependant madame de Mailly, qui adorait le roi , et indignaient la cour, qui parlait déjà en sa faveur. On prévoyait, on craignait au contraire l'élévation de madame de La Tournelle, qui, fière et vindicative de son naturel, déjà irritée de ne pas trouver toute la cour à ses genoux et jalouse des sentiments qu'on témoignait à sa sœur, demandait toujours, comme première condition du traité à conclure avec le roi , que sa sœur Mailly fût renvoyée. Toujours animée contre Maurepas, qui l'avait chassée de la maison de madame de Mazarin et qui avait voulu l'empêcher d'être accueillie par Louis XV, elle demandait aussi d'être logée à Versailles dans l'appartement même de madame de Mazarin ; en sorte que, si elle se voyait éloignée de sa maison en ville , elle voulait rentrer dans son appartement chez le roi , et avec une sorte de triomphe. Elle réfléchissait sans cesse sur les moyens d'humilier madame de Maurepas, qui n'était que femme de ministre, sans être titrée ; elle imaginait déjà de se faire déclarer duchesse pour avoir le pas sur elle, et conçut le dessein de marier sa sœur, mademoiselle de Montcarvel , à quelque duc, afin que le roi, voyant la sœur de sa favorite déjà titrée, ne lui refusât point un avantage dont elle semblait vouloir faire son bonheur.