CHAPITRE LU
Progrès de la passion de Louis XV pour madame de La Tournelle. — Stratagème de la favorite pour chasser sa sœur Mailly. — Avis de madame de Flavacourt. — Madame de Mailly est enfin renvoyée. — Sa douleur profonde. — Triomphe, à Choisy, de madame de La Tournelle.— Elle y résiste encore aux désirs du roi pour le conduire à ce qu'elle voulait en obtenir. — Maurepas se venge par des chansons. — Derniers efforts du cardinal de Fleury. — Sentiments du roi sur l'opinion publique pendant sa passion.
Madame de Mailly , qui n'aimait pas moins sa sœur Montcarvel, avait déjà voulu la marier avec Chabot, âgé de cinquante ans ; mais madame de La Tournelle, qui avait d'autres vues , et le duc de Richelieu, ami de madame de Brancas, la voulaient pour le duc de Lauraguais , veuf de mademoiselle d'O , dont il avait deux garçons. Ce mariage devait favoriser madame de La Tournelle dans son projet de devenir duchesse, et donnait au duc de Richelieu de nouveaux appuis dans la faveur.
Ainsi trois affaires majeures, trois sortes de désirs tourmentaient déjà l'esprit de madame de La Tournelle : l'humiliation de madame de Maurepas, l'élévation de sa sœurMontcarvel au rang de duchesse , comme moyen de s'élever elle-même , et le renvoi de madame de Mailly. Suivons la marche de l'ambition de madame de La Tournelle.
Madame de Mailly , qui avait fait tous les sacrifices qu'on avait voulu , qui avait cédé sa place à sa sœur La Tournelle, qui l'avait présentée à toute la cour, et qui idolâtrait le roi, voyait avec douleur son influence diminuer chaque jour.
Elle dîna encore le samedi 3 novembre 1742 dans les petits cabinets avec le roi et Meuse, à l'ordinaire ; mais déjà le roi lui avait parlé en ces termes : Je vous ai promis , madame, de
vous parler naturellement ; je suis amoureux fou fie madame de La Tournelle ; je ne C ai pas encQre, mais je l'aurai dans peu.
Madame de la Tournelle, en effet, profitait de la folie du roi pour le retenir longtemps dans l'attente et le désir, pour le subjuguer, le dominer et convenir solidement avec lui de ses faits. Elle voyait que madame de Mailly serait bientôt renvoyée, sans état, sans maison, sans pension, qui n'était pas encore assurée, et brouillée pour jamais avec son époux ; elle redoutait les mêmes traitements ; elle demandait , avec raison , des conditions éclatantes , et l'assurance des pensions , des rentes et des terres qu'elle exigeait ; mais le roi, qui craignait encore le cardinal, à cause de la rumeur publique dont ce prélat le menaçait s'il se permettait la publicité des plaisirs de l'amour et de trop grandes dépenses , se trouvait entre le désir et la crainte. 11 était tourmenté en même temps par madame de La Tournelle, qui lui parlait sans cesse du beau d'Agenois , à qui elle avait juré une fidélité éternelle. Dans cette situation le roi maigrissait et ne dormait pas ; il se déguisait, la nuit, pour aller toucher en secret le cœur de la belle La Tournelle, et allait la voir seul , et couvert d'une de ces grandes perruques que les vieux courtisans portaient encore, comme du vivant de Louis XIV. II se couvrait d'autres fois d'un très-grand surtout , pour n'être pas connu dans ses courses nocturnes , et, quoiqu'il fût contre son caractère de recevoir des conditions de quelqu'un , il écoutait les propositions ambitieuses de madame de La Tournelle et cherchait les moyens de la satisfaire.
Un soir, Richelieu , suivant le roi , qui allait chez madame de La Tournelle , aperçut Maurepas dans la galerie, qui épiait les démarches de ce prince , afin de traverser, s'il était possible, sa passion pour madame de La Tournelle. Richelieu détestait Maurepas, et Maurepas, qui affectait delemépriser, parlait partout du rôle que jouait Richelieu en favorisant les amours de Louis XV. Cependant cette rencontre nocturne faillit occasionner un assas-
sinat; car Richelieu, reconnaissant Maurepas, qui épiait ainsi la conduite du roi , tire l'épée , sort sa lanterne sourde de dessous le manteau et l'applique sur la figure de Maurepas. Le roi demande : Qui est là? Maurepas , effrayé , cache de ses mains, le mieux qu'il peut , sa figure , et Richelieu , soit qu'il parlât comme il pensait , soit qu'il voulût frapper de terreur le ministre , s'approche de lui , l'épée nue d'une main , la lanterne de l'autre, et s'écrie : Sire , je le tue. Maurepas, qui n'était ni courageux ni brave , s'accroupit et se jette par terre. Le roi le relève avec bonté, et lui dit qu'il lui fera connaître l'objet qui le portait à sortir ainsi à des heures indues de son appartement. En attendant , la favorite La Tournelle était bien conseillée et bien conduite dans ses amours par madame de Tencin, par d'Argenson et par Richelieu ; celui-ci s'en cachait si peu qu'il plaça dans cette circonstance le portrait de la favorite dans le lieu le plus distingué de sa chambre à coucher. Cette cabale travaillait en même temps de concert à tourmenter madame de Mailly de toutes manières , pour l'obliger, à force de désagréments , de quitter sa place , afin que sa sœur La Tournelle pût l'occuper.
Le vendredi soir, 2 novembre 1742, ajoutant la trahison à l'insulte , madame de La Tournelle alla jusqu'à la remercier de l'appartement que le roi lui avait donné, disait-elle, eu égard à ses sollicitations. Madame de Mailly, offensée de cette moquerie, alla se plaindre au roi , qui la reçut avec froideur , qui convint même de son indifférence pour elle , et qui lui dit tout nettement qu'il ne pouvait plus l'aimer. Madame de Mailly , toujours idolâtre du roi , se jeta à ses pieds , les arrosa de ses larmes , en vint jusqu'aux supplications et jusqu'à demander grâce; mais le roi, toujours ferme , lui ajouta de prendre vite son parti comme il avait pris le sien.
Madame de Mailly , encore plus désolée , répliqua qu'ayant fermé les yeux sur les infidélités du roi, pendant ses amours avec sa sœur Vintimille, elle les fermerait aussi pour madame de La
Tournelle. Il faut se retirer au jour oThui même, répondit le roi sévèrement...
Mais y adorable Prince, s'écria-t-elle encore avec plus d'émotion , je cacherai aux yeux de vos sujets votre nouvel amour, capable de diminuer le respect qu'ils ont pour vous... et qu'ils vous doivent... Le roi, toujours sévère, incapable d'être ému , mais craignant un éclat , lui accorda pour toute grâce de rester encore deux jours à la cour, bien résolu de chercher dans ce temps-là quelque autre moyen de s'en défaire.
Le moment de renvoyer madame de Mailly se présenta. P'Argenson lui conseilla d'aller, pendant trois jours, à Paris, en l'assurant que le roi était irrité, et que, si elle ne cédait, il se porterait peut-être à quelque coup d'éclat. Madame de Flavacourt , qui observait en silence la marche de ces événements , lui représentait au contraire que d'Argenson n'était qu'un fripon fort adroit, qui voulait élever et servir madame de La Tournelle. C'était le bon avis ; madame de Mailly se rendit néanmoins à celui de d'Argenson, et alla voir le roi dans son cabinet , le samedi 10 novembre, à sept heures du soir, pour recevoir ses ordres. Aucun écrit, aucune lettre ne disent ce qui se passa cette fois dans ce cabinet; mais elle en sortit dans l'émotion, tout essoufflée et avec la démarche du désespoir. Le roi la suivait, craignant toujours la démonstration trop éclatante de sa douleur profonde, et, après l'avoir laissée dans l'incertitude sur ce qu'il voulait faire , il lui parla avec bonté et douceur, en présence des courtisans qui attendaient l'événement dans une des antichambres ; et c'est en leur présence que le roi dit à madame de Mailly, avec sa perfidie accoutumée en pareil cas, et dans laquelle il avait été élevé par le cardinal : A lundi à Choisy , madame la comtesse; à lundi! J'espère que vous ne me ferez pas attendre. Le roi devait coucher à Choisy avec madame de La Tournelle le lundi indiqué à madame de Mailly, et il devait y coucher dans un lit de soie bleue que la malheureuse amante avait Ole elle-même pendant plusieurs années pour
le roi et pour elle. Ce genre de travail était à la mode dans ce temps-là.
Ainsi partit de la cour madame de Mailly, dans un carrosse qu'on avait tenu tout prêt à la porte du château pour elle, sans avoir le temps de réfléchir sur ce qu'elle pouvait devenir ni où elle pouvait aller, n'ayant ni père , ni mère, ni maison à elle, et ne pouvant se présenter chez un mari qu'elle avait quitté pour le roi. Madame la comtesse de Toulouse, qui en fut touchée, fut son hospitalière et lui donna une chambre , tandis que le roi envoyait un écuyer ramener son carrosse, crainte sans cloute qu'il ne lui restât ou qu'elle ne s'en servît. En attendant , le cardinal de Fleury, ignorant cette disgrâce, parce qu'il avait fort bien appris au roi à dissimuler, faisait secrètement des efforts pour lui donner des petites filles à la place de madame de La Tournelle, et avait déjà approuvé le choix d'une mademoiselle Gaussin , de la Comédie française.
Madame de Mailly , renvoyée et livrée à sa douleur, ne voulut point recevoir de visites , appelant sans cesse à haute voix Louis XV, et ne parlant que de revenir chez lui, comme une femme qui avait perdu la tête. Le roi lui envoya des exprès , puis Meuse lui-même , qui , de retour à Versailles, faisait le récit de la désolation de madame de Mailly , sans toucher le cœur froid de Louis XV.
En effet, tandis que la malheureuse amante cachait sa honte et son désespoir à Paris, sa sœur La Tournelle triomphait à Versailles , où elle fut visitée et complimentée de tout le monde, et où elle se préparait au voyage scandaleux de Choisy, où devait être fait le sacrifice à l'amour. Madame de La Tournelle, qui conduisait avec tant de prudence son intrigue , voulait que la cérémonie en fût éclatante. Voulant que ce voyage fût brillant, elle désirait d'y être accompagnée de tout ce qu'il y avait de dames galantes dans la cour, et le roi, qui eut la faiblesse de se prêter à sa vanité , invita le plus grand et le plus beau monde.
Mais, quand on en parla à la duchesse deLuynes, dame d'honneur et intime amie de la reine , elle sentit, plus que les autres, l'indécence de paraître à Choisy à l'installation d'une maîtresse et affecta d'éluder la proposition. Cependant la favorite, qui avait besoin d'une compagnie à citer, d'un appui de la vertu et d'un ornement pour son triomphe , fit si bien avec le roi qu'elle l'obligea d'en parler au duc de Luynes, son époux , qui sollicitait depuis longtemps le cordon bleu , mais qui était incapable d'une bassesse pour accélérer sa promotion. Le roi se hasarda de lui dire , au grand couvert , en plaisantant , qu'il invitait madame la duchesse de Luynes au voyage de Choisy; mais le duc, qui s'inclina d'abord très-profondément, alla trouver Meuse et le pria de faire agréer sa peine et son refus à Louis XV, qui lui répondit avec humeur : Eh bien! qu'il reste. Cet acte du duc de Luynes , homme d'une vertu antique , digne des âges de Rome vertueuse et déplacé dans une cour aussi prostituée, fut punie bien sévèrement; car, au lieu d'accélérer sa promotion à l'ordre du Saint-Esprit, il la retarda de plusieurs promotions. Les concubines du roi allaient devenir le canal des grâces et des faveurs , et, comme elles ne songeaient qu'à leur règne personnel , elles ne voyaient pas , dans leur aveuglement extrême, que la chute du pouvoir des monarques absolus commence à l'époque de la prostitution des charges et des emplois.
Il ne manqua pas néanmoins de ces sortes de courtisans et de femmes de la cour qui ne demandaient pas mieux que d'être appelés à l'installation du vice dans la couche du roi. Dévouons leurs noms à l'infamie. Madame de Ruffec consentit à partir à la place de la duchesse de Luynes, et d'Estissac alla proposer à mademoiselle de La Roche-sur-Yon, princesse du sang, le voyage de Choisy, qu'elle accepta , tandis que Villeroy allait chez madame d'Antin , de la part de Louis XV.
La partie ainsi résolue , le roi ayant madame de La Tournelle à ses côtés, monta dans sa gondole, le lundi 12 novembre.
avec mademoiselle de La Roche-sur-Yon , madame de Flavacourt, madame de Chevreuse, le duc de Villeroy et le prince de Soubise. Ils avaient été précédés du maréchal de Duras, de Bouillon,, de Guerchy, du duc de Villars, de Meuse , deTingri, de Damville, du Bordage et d'Estissac. Le roi fit le soir un quadrille, les dames jouèrent au cavagnole. Le souper fut sérieux , et madame de La Tournelle parut intimidée. Après le souper, elle s'approcha de madame de Chevreuse et lui dit qu'on lui avait donné une trop grande chambre qu'elle ne pouvait souffrir, priant la duchesse de la prendre elle-même et de lui céder la sienne. Madame de Chevreuse , qui ne voulait pas s'exposer à un quiproquo des plus étranges , si madame de La Tournelle s'absentait de chez elle pour éviter le roi , répondit qu'elle n'était pas à Choisy chez elle, et qu'elle ne pouvait céder son appartement que par l'ordre du roi. Madame de La Tournelle se barricada et coucha seule dans sa chambre , qui avait été l'appartement de mademoiselle , à côté de la chambre bleue, ainsi appelée du lit, des meubles et de la tapisserie, qui étaient de moire bleue et blanche, filée par madame de Mailly, dont j'ai parlé ci- dessus ; et vainement le roi vint-il gratter doucement à la porte : madame de La Tournelle n'ouvrit pas cette nuit-là. Ces traverses, cependant , au lieu de dégoûter le roi , semblaient réveiller et augmenter son amour. Quand il n'était pas auprès de madame de La Tournelle, il lui écrivait jusqu'à trois fois par jour. Le duc de Richelieu arriva dans ce temps-là à la cour, et porta d'autres lettres interceptées au roi, qui les montra toutes à madame de La Tournelle , pour la bien convaincre de l'infidélité de d'Agenois et avec tous les détails. Mais la favorite était déjà résolue de s'attacher au roi , sans être détachée de son premier amant, et ne voulait plus que profiter des désirs du monarque pour établir solidement un empire , disant à tout le monde, et toujours en rebutant le roi , qu'aimée de d'Agenois (malgré toutes ces lettres, qui ne marquaient qu'un amour passager ) et l'aimant elle-même aussi passionnément,
elle n'avait aucun désir de lui devenir infidèle , ajoutant que le roi lui ferait plaisir de penser à d'autres dames; et cependant elle faisait entendre qu'elle pourrait s'attacher au roi à des conditions avantageuses et bien assurées, mais dont elle parlait encore à ses amis fort mystérieurement.
Le roi, rêveur, triste, embarrassé et poussé par l'amour, approuvait ces raisons de madame de La Tournelle; il ne voulut pas désespérer, d'ailleurs, madame de Mailly, qui se dépitait dans la capitale ; il lui écrivait tous les jours , et madame de Flavacourt, qui alla la voir le mardi 20 novembre, en apporta la nouvelle qu'elle avait déjà reçu la dix-huitième lettre du roi ce jour-là , qui était le quatorzième de sa disgrâce. Madame de Mailly ne parlait dans ses lettres que de revenir à Versailles auprès du roi , pour ne point mourir de douleur.
Elle ne convenait point qu'elle fût disgraciée ni qu'elle l'eût mérité. Elle mandait au roi que son mari allait revenir de ses terres, qu'elle en serait tourmentée, et quelle n'avait d'autre asile que celui de Versailles , chez son bon ami. Le roi , éludant dans ses réponses tout ce qui pouvait avoir des rapports à ce retour, lui répondait froidement qu'il emploierait son autorité pour empêcher qu'elle ne fût tourmentée.
La reine , de son côté , touchée d'une disgrâce aussi inouïe , regrettait le sort de madame de Mailly et sollicitait pour elle un bon traitement ; elle l'aimait à cause de ses vertus et de son caractère; elle dormait, au contraire, quand madame de La Tournelle venait remplir auprès d'elle les devoirs de sa charge. Le cardinal , encore plus mécontent que la reine , de voir le roi dominé par une femme intriguante , audacieuse et spirituelle , s'unissait à Maurepas pour traverser les progrès de cet amour, et madame de Maurepas, piquée de voir une pupille, qu'elle avait si fort outragée, élevée à côté du roi et dans un état de triomphe, incitait son mari à troubler l'inclination du roi. On avait tenté vainement de l'exclure de la cour, avec sa sœur Flavacourt, par des intrigues ; il ne restait que la ressource des chansons, Mau-
repas les composa , tout Paris les chanta, et le cardinal les remit au roi comme les tenant de Manille , tandis que le directeur de la poste donna au roi la lettre suivante , qu'il dit avoir fait copier dans le bureau du décachetage :
Le roi rCest plus aimé comme auparavant des Parisiens. On désapprouve hautement le renvoi de madame de Mailly et le choix d'une troisième sœur pour maîtresse. Si le roi persiste dans sa vie scandaleuse, il se fera mépriser. La troisième n'est pas plus estimée que la seconde.
Le roi ayant lu ce billet le rendit au cardinal et lui dit froidement : Eh bien! je m'en/. Le cardinal, sans s'étonner, lui remit encore les chansons qui amusaient la capitale; le roi ne les regarda pas. Fleury , voyant qu'une passion aussi effrénée le rendait insensible au mécontentement de son peuple et que sa religion était, vaincue par son libertinage , voulait se retirer peu à peu des affaires et de la cour, disant avec vérité sur les événements : On se plaint de mon ministère; on voudrait que le roi régnât: Eh bien! on verra quel sera le train des affaires quand le roi lui-même les conduira. Fleury n'était qu'un prophète de malheur, qui devait déplorer la mauvaise éducation qu'il avait donnée à Louis XV et la nullité d'un beau caractère qu'il avait su flétrir. En attendant, quelque désagréables que fussent pour le roi ces différentes chansons, le parti était pris de tenir madame de Mailly dans Téloignement et d'élever madame de La Tournelle , qui se jouait si bien des vers et des chansons qu'elle les chantait publiquement à Choisy , en présence du roi , qui en riait avec elle. Ces poésies hâtèrent même les faveurs de l'amour qu'elle devait lui accorder. Peu à peu elle fut moins cruelle, moins hautaine et moins forte ; elle se rendit enfin aux désirs pressant de Louis XV ; on n'en sait pas le jour mais ce fut pendant le voyage du 24 novembre ; ce qui mit au désespoir le cardinal et le fit retirer presque tout à fait de la cour. Voici comment on s'aperçut du bonheur des deux amants.
Dans ce dernier voyage , madame de La Tournelle occupa la chambre bleue au-dessus du roi, qui logeait aurez-de-chaussée , et au-dessous de l'appartement du duc de Richelieu , qui couchait à côté de la bibliothèque. Quant à madame de Flavacourt, elle logeait à côté de sa sœur, au premier étage. Tout Choisy, dans l'attente et dans un état d'incertitude et d'observation , ne savait encore à quoi s'en tenir au commencement de ce voyage ; mais , le 10 décembre , on surprit une boîte du roi sous le chevet de madame de La Tournelle, qui plaisanta elle-même de la trouvaille et qui n'en rougit pas. Le roi s'en soucia si peu lui-même qu'il laissa une autre boîte le lendemain, et madame de La Tournelle la montra à tout le monde ; mais cette victoire du roi n'empêchait pas que , tous les matins, il ne fît à Choisy ce qu'on appelait la ronde du roi. 11 entrait seul chez toutes les femmes, encore endormies ou éveillées , leur jouait des tours , et les maris n'étaient pas toujours à Choisy quand leurs femmes étaient invitées. Si quelque ministre venait l'importuner, il n'était ni écouté ni admis ; le roi pouvait y souffrir à peine Maurepas , parce qu'il avait un travail si léger qu'il ne pouvait le fatiguer, en sorte que Louis XV ne s'occupait à Choisy que de chasses, du cavagnole, du lit et de bagatelles semblables. Une fois la voiture du duc de Richelieu amusa toute la cour. Il avait assuré qu'il irait en dormant jusqu'à Lyon , en allant tenir les états de Languedoc, et il imagina pour cela une voiture de six pieds de long , bien douce et dans laquelle il avait pratiqué un lit bien mollet et bien suspendu. La cour observa , le 1 3 décembre , à neuf heures du soir, cette machine nouvelle, et les détails d'un raffinement si digne du duc de Richelieu , dont on bassinait le lit. Il embrassa les dames , se déshabilla fort modestement devant elles, fit ses adieux à tous «les spectateurs , et dit à son cocher : A Lyon , et à son valet de chambre : Fous me réveillerez en arrivant. Depuis ce jour-là on appela cette singulière voiture la dormeuse du duc de Richelieu.
Voici les vers satiriques, mais vrais, qu'on fît courir contre les amours du roi; le cardinal de Tencin et sa sœur y sont cités, parce qu'ils étaient du parti du duc de Richelieu et de la favorite.
La Confession de Louis XV,
Français, vous fûtes étonnés
Quand je lis revenir de Rome
Le cardinal si mal famé,
Si connu pour un méchant homme,
Cet escroc, cet agioteur,
Cet amant de sa propre sœur.
Vous saviez bien la raison :
Je voulais que cet habile homme Démontrât, par bonne raison Et par argument mis en forme, Que c'est une vieille erreur Si l'inceste vous fait horreur.
Voulant, sur la troisième sœur, Assouvir mon incontinence, J'avais besoin que le docteur Tranquillisât ma conscience.
Son exemple m'enhardira Et la cinquième y passera.
Il est vrai que le cardinal, Qui forma si bien mon enfance, Indifférent au bien, au mal , Et de peu tendre conscience.
Mit peu d'obstacle à mes désirs Et ne troubla point mes plaisirs.
Mais il était mon précepteur, Et je tiens encore de l'enfance.
S'il n'a ni force ni vigueur, J'ai moins encor de consistance.
Je suis enfant, lui radoteur, J/un et l'autre nous avons peur.