CHAPITRE LUI
Étude du caractère de Louis XV, délivré de la tutelle du cardinal de Fleury à l'âge de trente-trois ans. — Son humeur mélancolique. — Ses courtisans intimes le réveillent par des orgies où il se boit beaucoup de vin de Champagne. — Le roi affecté tour à tour par les menaces de Ja religion et par l'attrait des plaisirs. — Tristes et secrètes vérités que le cardinal avait inculquées dans son esprit , si jamais , comme Louis XIV, il se mettait à la merci de ses sujets en dilapidant ses linances. — Timidité naturelle du roi avec les ofticiers généraux et avec les ambassadeurs. — Nature de son esprit. — A la mort de Fleury, il abandonne l'État à Tencin, Maurepas, Amelot, Orri et d'Argenson. — Ses sentiments à la nouvelle du désastre de ses armées. — Caractère des courtisans et des dames qui s'approchent de lui à la mort'de Fleury.— Parti de madame de La Tournelle ; parti de madame de Maurepas contraire au premier ; son mari élude l'érection de la terre de Châteauroux en duché, en faveur de madame de La Tournelle,
Le cardinal de Fleury , pendant les orgies de Choisy , se mourait à Issy; il laissait l'État à la merci d'une maîtresse et de quelques ministres désunis. Ces personnages, qui' n'avaient aucun plan , n'étaient gouvernés que par un jeune roi indolent, que nous devons soigneusement observer à cette époque , pour ainsi dire, dans son entrée dans le monde et dans ses premiers soins des affaires de l'État, qu'il ne pouvait connaître.
La plus belle qualité qu'il eût reçue de son précepteur était l'impénétrabilité de son âme; elle était telle dans ce prince qu'on ignorait parfaitement qu'elles étaient les causes des mouvements opposés de son caractère; ce qui faisait croire qu'il n'était , ni vif, ni gai , ni penseur , parce qu'il avait successivement toutes ces qualités. Il y avait aussi de l'atrabilaire dans son naturel , et l'exercice, mais un exercice violent, dont il reconnaissait la nécessité, pouvait seul le dissiper. Les ministres,
qui le connaissaient , évitaient de rapprocher dans ces circonstances, attendant, pour ainsi dire, l'ouverture de son âme pour travailler. Après ces mouvements d'humeur, le roi montrait un front serein , de l'aisance dans ses manières , de la douceur dans ses propos, et, lors même que ses domestiques manquaient à leur service , il riait de leurs méprises , se passait d'eux et ne s'en plaignait pas.
C'est pour posséder le roi et le retirer de cet état de mélancolie que les courtisans des petits cabinets avaient eu l'art d'en allonger les petits soupers et de lui faire boire , dès 1732 , beaucoup de vin de Champagne. Il en buvait quelquefois trop , jusqu'à ce que madame de Mailly , plus adroite que la reine, qui l'aigrissait en le grondant , le corrigea de cette habitude par des prières et par des négociations secrètes et amoureuses ; ce qui prouve bien la pureté des sentiments de madame de Mailly , qui n'aimait dans Louis XV que la gloire personnelle du monarque , tandis que ses courtisans ordinaires n'aimaient en lui que le souverain utile et agréable.
Louis XV , pendant cette humeur noire , était insoutenable ; mais un petit coup de vin le rendait joyeux, aimable et éloquent. Alors il parlait si familièrement, à Choisy et à Rambouillet, que les courtisans oubliaient quelquefois qu'il était le roi de France sans qu'il leur fît sentir leur état de sujets , soupant avec eux comme un particulier, sans cérémonie, et faisant, à Choisy surtout , les honneurs de la maison comme un simple seigneur dans sa maison de campagne.
Le roi manquait absolument de toute instruction profonde ; le cardinal l'avait trop occupé du détail des rites de l'Église et des cérémonies de la messe , que la philosophie du siècle n'avait pas encore attaquée par ses ridicules et dont il parlait sans cesse à ses courtisans. Les menaces de l'Évangile contre les libertins avaient fait jadis une telle impression sur son esprit que te combat entre le roi chrétien et le roi amoureux recommençait sans cesse. La mort et le diable étaient ses deux grandes
terreurs. Souvent il parlait de maladies , d'enterrements et de cérémonies de l'Église . Pendant ses terreurs périodiques , il entretenait les dames de la cour de toutes ces noires images , et se tourmentait l'imagination avec elles du récit des événements les plus sinistres.
Ce qui l'affectait le plus et ce qui l'avait rendu si parcimonieux, c'était une prophétie de précaution du cardinal de Fleury, à qui tous les moyens étaient bons pour inspirer au roi des terreurs paniques ou réelles , et cette prophétie , qu'aucun des courtisans ne put jamais pénétrer, ce secret . qui le tourmentait sans cesse, était qu'il serait un jour sans argent, et sans moyen d'en avoir de ses sujets , s'il laissait dilapider les finances. Le roi , dans cette situation, devait s'attendre, comme Louis XIV , au milieu de sa grandeur, à devenir la proie des traitants et à être abandonné à leur merci , avec cette différence que Louis XIV était respecté même de ses sujets dans ses jours de détresse, tandis que les esprits étaient à présent changés, plus indépendants, et disposés à l'abandonner, même dans un malheur extrême. La crainte d'une situation pareille tourmentait le roi, qui ne s'en ouvrit jamais, et nous verrons dans la suite qu'ayant abandonné l'État à ses ministres il ne perdit jamais la terreur secrète d'être détrôné, et ceux de ses ministres qui le pénétrèrent quelquefois se servirent sans cesse de ce sentiment pour punir le parlement à chacune de ses résistances.
Louis XV aimait la chasse, la conversation avec les femmes, le séjour de Rambouillet et celui de Choisy , parce que les campagnes l'éloignaient des affaires , de ses sombres réflexions , et parce que , timide dans la représentation et gêné de tout ce qu'elle exige, il n'était dans son élément véritable que dans la vie privée. On voyait bien, dès le commencement de la guerre de 1740, qu'il désirait parler et s'instruire du détail de l'armée , au retour des officiers généraux qui , pendant des congés lui étaient présentés. Il désirait aussi, dans les audiences
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privées des ambassadeurs et à la présentation des étrangers , leur parler de leur nation ; mais la timidité et la crainte de mal dire le retenaient , les expressions ne pouvaient sortir de sa bouche. Une partie de son éducation n'était pas finie en 1740, quoiqu'il eût la volonté de dire quelque chose d'obligeant ; ce qui occasionnait quelquefois de sa part des questions inattendues , qui avaient l'air d'être faites par un esprit frivole , et qui n'étaient que l'ouvrage de la nécessité de parler sans moyens. L'embarras se faisait sentir surtout avec les personnes instruites ; et cependant le roi avait l'esprit juste et droit ; il était habitué à parler peu , mais en beaux et bons termes , et contait agréablement.
Fleury lui avait permis de lire l'histoire de France, et, comme il avait une mémoire heureuse , locale et géographique , il se ressouvenait à merveille des dates, des noms, des lieux et des anecdotes; son esprit n'allait pas plus loin. Pour du génie il n'en avait pas , ne racontant jamais que d'une manière historique , et incapable de cette association d'idées qui s'élèvent jusqu'à de nouveaux principes ou qui enfantent des résultats. Privé du cardinal de Fleury depuis six mois, et uniquement occupé cependant de ses plaisirs, vers le milieu de l'année 1743, on le disait insensible aux malheurs de la Bavière, dont il racontait les désastres sans paraître très-affecté et sans désirer des éclaircissements. Broglie abandonnait ses postes ; les ennemis occupaient les bords de l'inn et de l'Iser ; ils avaient établi un pont sur le Danube; treize bataillons de l'empereur dans Braunau y étaient délaissés sans espoir de secours; l'empereur que nous avions créé était forcé de quitter Munich , de fuir à Augsbourg; et le roi paraissait insensible à tous ces malheurs. Les ennemis de Broglie, à la cour, s'élevaient avec force contre l'impéritie du duc ; ses amis publiaient hautement qu'il avait désapprouvé le système de guerre actuel , la transmigration de nos troupes, et qu'il avait sans cesse prédit les malheurs qui arrivaient jusqu'à déplaire à l'empereur, qui disait qu'il décou-
rageait nos troupes; et le roi seul, comme un étranger, en France, n'en parlait pas. Madame de La Tournelle l'occupait seule tout entier, et le cardinal de Tencin , Orri , Amelot , Maurepaset d'Argenson réglaient secrètement la manière de faire la guerre et gouvernaient l'État.
Le roi Louis XIV, quand ses ministres déterminaient sans lui quelques affaires relatives à l'armée, leur en témoignait son mécontentement et leur défendait de rien ordonner qu'en sa présence ou sans ses ordres ; mais Louis XV , qui avait laissé au cardinal le soin de ses affaires générales , ne fut jamais capable de prendre sa place. Son insensibilité était telle que toute la cour observa et raconta que, le 30 juin 1743 , le roi ne savait pas , à dîner, à qui il avait donné l'abbaye de Saint-Quentin, dont lui parlaient ses courtisans. Je sais bien qu'elle est donnée ce matin, dit le roi, et je sais quelle est bonne et considérable; mais je n'ai aucune idée de celui à qui je l'ai donnée.
Sur-le-champ ces paroles furent écrites par un courtisan , qui déplore dans ses journaux, avec raison, la situation des affaires de France et les -effets d'une pareille indolence.
La retraite de madame de Mailly , qui était un peu sombre elle-même , la mort de Fleury , l'installation de deux nouvelles sœurs qui avaient la gaieté en partage , occasionnèrent dans la cour secrète du roi quelques changements favorables à sa mélancolie. Le duc d'Ayen, le comte de Noailles, moins gênés de* puis la mort du cardinal , venaient souper de temps en temps dans les petits cabinets. Ces repas clandestins étaient tels quelquefois que madame de Flavacourt, qui vivait en bonne intelligence avec ses sœurs La Tournelle et Lauraguais , ne s y trouvait pas, à cause de sa grande réserve. On y voyait Meuse, qui n'avait pas perdu son ancienne influence sous madame de La Tournelle , comme Luxembourg, qui devait sa considération à la faveur de madame de Mailly. Villeroy, Coigny étaient quelquefois des petites parties , et même madame de Boufflers: Le duc de Richelieu avait été souvent appelé aussi à ces fêtes
nocturnes ; mais il n'avait obtenu véritablement du crédit que depuis l'élévation de madame de La Tournelle. Belle-île, au contraire , perdait beaucoup depuis que madame de Mailly n'était plus en place.
A cette cour intime se joignaient, en 1743, mais moins souvent, Guerchy, le duc de Fitz- James, le marquis de Gontaud, le duc d'A-umont, madame d'Antin, Soubise, Rubempré, Grille, Duménil, d'Egmon et Boufflers, qui s'en fit exclure. Tout ce beau monde, soutenu ou appelé par la favorite , désirait fort d'engager le roi à de grandes dépenses; mais ce prince s'y refusait , et tout était encore si mesquin dans cette cour secrète , en 1743 , que le roi faisait porter son dîner chez madame de La Tournelle. Cette dame elle-même envoyait chez un traiteur quand le roi ne venait pas dîner avec elle , et ajoutait dans ces circonstances qu'elle était flattée sans doute ae recevoir le roi à dîner, mais qu'elle le serait davantage quand elle serait en état de le recevoir chez elle. Le duc de Richelieu la pressait aussi de demander une maison, et, pour l'y inviter, il ne cessait de dire en pleine assemblée qu'il voulait que celui qui entrerait dans l'antichambre de madame de La Tournelle eût à la cour plus de considération et de crédit que celui qui avait été admis aux tête-à-téte les plus intimes de madame de Mailly.
Telle était , en hommes, la cour intime du roi, après l'installation de madame de La Tournelle,
Les femmes ambitieuses y arrivèrent aussi de tous côtés; on admira l'assujettissement de madame la princesse de Conti , de mademoiselle de Charolais, de mademoiselle de La Roche-sur- Yon, princesses du sang, qui assiégeaient le cabinet de la nouvelle maîtresse.
Les femmes titrées et celles qui étaient en place vinrent aussi lui offrir leur affection; des complaisantes de toutes sortes de caractères se multiplièrent autour d'elle et cherchèrent à prouver quelque degré de parenté ou quelque liaison du jeune âge. La duchesse de Chevreuse , qui avait dans sa maison un
grand exemple fort connu de modestie et de pudeur, se disculpait en disant que ses sentiments n'étaient qu'une continuation d'amitié d'ancienne date, qui avait commencé au couvent. Madame d'Antin , madame de Belle-Fonds s'attachèrent à ce parti , le renforcèrent et en furent le soutien par leur caractère décidé; elles étaient appelées aux petits soupers , aux. Choisy , aux Marly, à la Muette et à toutes les parties de chasse où le roi voulait joindre l'exercice aux plaisirs secrets et ignorés delà foule et du reste des courtisans. Madame de Maurepas, seule à la cour , tint ferme contre ce parti -là. Pleine de dépit contre l'élévation. de madame de La Tournelle, qui aspirait encore à se faire déclarer duchesse , elle se ligua avec son mari pour traverser cette autre faveur. Forte de voir que le ministre son époux était agréable et plaisait au roi , et se ressouvenant toujours qu'elle avait vu autrefois madame de La Tournelle rechercher sa protection , elle ne pouvait soutenir la perspective de s'assujettir un jour à. l'étiquette des dames simplement présentées devant les femmes titrées , surtout en présence de madame de La Tournelle, et profitait de l'empire bien déterminé qu'elle avait sur son mari, qui ne pouvait ou n'osait la contrarier dans ses projets ou ses efforts contre la favorite , pour faire traîner en longueur la création de la ville de Châteauroux en duché , en faveur de madame de La Tournelle.
Pour terminer cette affaire , que le roi et la favorite avaient tant à cœur de conduire à sa fin, il fallait réunir d'abord , selon l'usage , des rentes proportionnées à la dignité ; il fallait un enregistrement des lettres d'érection au parlement. Maurepas, outre l'artifice tantôt d'éluder, tantôt d'allonger l'affaire pour plaire à sa femme , ne cessait de trouver ou de prétexter toutes sortes d'inconvénients. La cour privée du roi, les complaisantes intimes de madame de La Tournelle en étaient en fureur , et ne pouvaient concevoir que madame de Maurepas , parce qu'elle n'était pas de leur compagnie , eût l'audace de s'opposer ainsi aux volontés de Louis XV. Elles s'étaient accordées à donner à
madame de Maurepas un plaisant sobriquet; elles l'appelaient la dame de Pique, et ce nom, dans la bouche des dames des petits soupers , convenait , en effet , à la femme du ministre qui ne cessait de s'opposer à tous les vœux des complaisantes delà petite cour du roi. Pour motiver ce sobriquet, elles attataquaient son caractère et sa figure ; elles disaient à tout le monde qu'elle avait dans ses traits quelque chose da pointu qui exprimait la nature de son caractère. Madame de La Tournelle , qui conduisait cette faction , avait dans île caractère la constance qui brave tout. Voyons comment elle conduisit l'affaire de la terre de Châteauroux.