‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 75 sur 79 · CHAPITRE LXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXIV

Récapitulation des amours du roi. — Commencement de la faveur de mademoiselle de Montcarvel, sœur de madame de La Tournelle. Le duc de Richelieu, madame de Brancas et madame de La Tournelle poursuivent son mariage avec le duc de Lauraguais. Conditions du mariage. — Caractère du duc et de la duchesse de Lauraguais. — Efforts ultérieurs de Maurepas pour traverser l'érection du duché de Châteauroux. — Victoire de madame la duchesse de Châteauroux ; son portrait. — Vers de Maurepas. — Richelieu récompensé par madame de Châteauroux.

Telle était la vie de la petite cour de Choisy. Le roi , qui en éloignait fort souvent les maris des femmes invitées , et qui , tous les matins, y faisait ce qu'il appelait sa ronde, allant faire sa conversation avec chaque dame en particulier , cachait ainsi sa favorite aux autres dames, aux maris ses galanteries, 11 avait aimé jadis madame de la V***, madame de N., trois de ses filles , madame de Mailly , madame de Vintimille et madame de La Tournelle. Ce fut alors qu'il se prit un matin , de la plus belle passion pour mademoiselle de Montcarvel, qui n'était ni jolie , ni bien faite ; elle avait une mauvaise tournure , étant d'ailleurs lourde, grosse et fort petite; mais elle avait un genre d'esprit hardi , pétulant et agréable à Louis XV, qui n'aimait plus ni les caractères ordinaires , ni l'uniformité , ni les habitudes , à trente-trois ans. Madame de Montcarvel en avait vingt-quatre , se vantant d'avoir un bijou conservé avec soin chez madame de Lesdiguières , née Duras , qui l'avait éduquée et gardée chez elle. Le roi, émerveillé du bijou, trouva bon d'en dépouiller mademoiselle de Montcarvel , sœur de madame de La Tournelle , et de lui chercher un mari titré , à deux fins :

la première, pour couvrir de l'apparence extérieure d'un mariage les effets de ses amusements : la seconde , pour plaire à madame de La Tournelle, qui, parle mariage de sa sœur avec un homme titré, préparait la cour et le public à la voir devenir elle-même duchesse de Châteauroux. Elle ne voulait plus alors rester au-dessous de sa sœur Montcarvel , et ce fut encore le duc de Richelieu que le roi chargea de cette intrigue nouvelle. Ami déclaré des jeunes et des jolies femmes de la cour , intimement lié dans ce moment-là avec madame de Brancas , il prépara les voies de ce mariage, auparavant désapprouvé de Fleury , qui , aux portes du tombeau , parlait encore au roi avec autorité sur le danger de dilapider les finances en faveur d'une maîtresse; mais le duc de Richelieu insista et tira de Louis XV les promesses suivantes , qu'on transcrit ici d'une manière figurative de l'original , écrit de la main du roi, et qui resta dans celles du courtisan négociateur.

— « Je donne 24 ou 30,000 livres au plus pour les frais desno- « ces ; 80,000 livres en rentes sur les postes, dont moitié seront « mises en communauté ;

« La pension de dame du palais dès à présent ;

« Trente ans de privilège sur les juifs, et je m'engage de le « renouveler pour jusqu'en 1800 inclusivement.

« Mais je voudrais savoir si , en accorclement du mari , « la femme ou les enfants jouiront de ce don des juifs , ou si « l'on compte qu'ils seront partagés avec les enfants du premier « lit, et à qui Ton compte que ce don reviendra en cas de mort « sans enfants des futurs époux.

« Quels biens peuvent assurer le douaire à perpétuité pour « les enfants , puisque l'on en exclut le duché et les terres du « comtat? »

On voit par cet acte privé que les juifs, en vertu d'une concussion royale, payaient les frais des plaisirs du monarque. On était cependant obligé de le provoquer; car c'est ici le premier acte de générosité en faveur de ses maîtres-

ses. Madame de Mailly, qui seule avait été très-modeste , devait encore cent soixante mille livres outre les soixante que le duc de Luxembourg lui avait prêtées et les quatre cents qu'elle avait répondu de payer pour son mari. Ce mari affectait, en effet, un grand mécontentement, et on ne pouvait guère l'exiler, ni réprimer ses propos contre sa femme et contre le roi que par ce moyen-là. Ainsi le roi accordait, tout à sa passion; mais il devait être incité, et dès lors il promettait tout. Il accordait une grande fortune à madame de La Tournelle , à madame de Lauraguais. Quant à la soie du lit bleu que madame de Mailly avait filée , qu'elle avait ensuite donné au roi pour gage de ses amours, et dans lequel il couchait à présent avec ses sœurs qui l'avaient supplantée , elle était encore due , en 17 44 , à un marchand de la rue Saint-Denis.

Disgraciée de la cour, éloignée des maisons royales , demeurant dans une petite maison obscure , rue Saint-Thomas du Louvre , et dans un logement fort sombre , madame de Mailly, invitée un jour à demander au roi un autre appartement, répondit : J'habiterais une prison si le roi le désirait encore. Elle eut du roi , à la fin , une pension de trente mille livres ; mais ce fut à l'instance de madame de La Tournelle , qui ne pouvait , sans déshonneur, l'abandonner. Un jour, madame de Mailly osa demander au roi une glace du garde-meuble pour la cheminée de son salon sombre et obscur ; le cadeau fut refusé , et l'auteur de ces Mémoires tient d'un parent de cette dame (qui vivait en 1792) que le roi lui répondit en ces termes : llparalt) madame^ que C appétit vous vient en mangeant. Heureusement pour la mémoire de Louis XV, le prince de Tingri a brûlé la correspondance de ce prince avec madame de Mailly; on y lisait cette horreur, qui fait tort à sa mémoire.

Ainsi fut maltraitée madame de Mailly. Dès ce moment-là toute vertu fut éloignée des amusements du* roi et bannie pour toujours des petits appartements. La reine y était méprisée , et le vice, devenant chaque jour plus audacieux, se plaça sur

le trône à côté du roi , et n'en descendit qu'avec lui au grand jour de la délivrance des peuples et des vengeances de l'Éternel.

Madame de La Tournelle , madame de Brancas et le duc de Richelieu , interressés au mariage de mademoiselle de Montcarvel , en poursuivirent avec beaucoup d'activité la décision et furent presque les seuls à en retirer des avantages ; car on n'accorda, sur les juifs de Metz, que neuf mille livres de rentes au futur époux et six à son frère Doise.

Le duc de Lauraguais, étranger à toutes ces intrigues, absent, éloigné de ce foyer de corruption, ne voyait lui-même que la partie louable de son futur établissement. La facilité de faire son chemin sans obstacles dans le métier de la guerre et de favoriser l'avancement des deux enfants qu'il avait de feu madame de Lauraguais (mademoiselle d'O), sa première femme , étaient les avantages qu'on lui faisait envisager. Ignorant parfaitement en Allemagne , où il était à la suite de notre armée , les détails des intrigues secrètes de Choisy, il ne fit que donner son consentement aux désirs de sa mère. Il tirait son origine de ces anciens Brancas , si renommés à Naples avant la conquête des Normands et distingués par les faveurs des premiers rois d'Anjou , montrant toute la fierté que donnait alors en France une origine pareille. Allié aux premières maisons du royaume , à la famille royale, d'une figure pleine d'aménité, d'un caraclère analogue , point défiant, attaché à son nom et aux honneurs qu'on lui faisait espérer, Lauraguais se laissa marier, et tout était conclu quand il arriva de l'armée. Il avertit de la cérémonie madame deMailly, qui ne s'y trouva pas, parce que sa sœur La Tournelle devait, pour ainsi dire, faire les honneurs de la fête, et le mariage fut béni le 20 janvier 1743.

Madame de Lauraguais était de son naturel vive, gaie, enjouée , fertile en bons mots, et tenait beaucoup du caractère de madame de Nesle, sa mère. Le roi , qui l'agaçait autant qu'il en était agacé lui-même , fit un jour son portrait en quatre paroles , en présence de madame de La Tournelle. Je viens de

Paris, leur dit-il fort sérieusement, et j'ai vu la rue de madame de Lauraguals. C'était la rue des Mauvaises-Paroles. Le propos ne pouvait être mieux appliqué. Madame de Lauraguais, assise sur son fauteuil avec sa sœur La Tournelle, occupées Tune et l'autre à se réjouir aux dépens de tout le monde, sans être méchantes, riaient de tous les événements et ne manquaient le ridicule d'aucune dame ni d'aucun seigneur de Choisy.

{§ Maurepas et sa femme , qui voyaient les progrès des deux sœurs sur le cœur et sur l'esprit du roi , ne cessaient de se tourmenter et de leur jouer des tours imprévus. Passionnés contre elles , ils étudiaient surtout quels obstacles ils pouvaient apporter à l'élévation de madame de La Tournelle au rang de duchesse , et , quoique le roi ménageât dans Maurepas un ministre qui lui rendait le travail si facile et dont il aimait les heureuses reparties et la tournure d'esprit ', il voulut enfin être obéi, incité par son amour-propre, que le duc de Richelieu avait l'art de réveiller et d'opposer à la jalousie du ministre. Les lettres-patentes de duchesse furent donc expédiées, et, après toutes les formalités d'usage , le roi , à qui on les envoya directement lorsqu'elles furent enregistrées , sut réunir plusieurs actes de galanterie en faveur de madame de La Tournelle, lorsqu'il les lui délivra. Une superbe cassette renfermait ces lettres d'érection et contenait une épître des plus amoureuses, avec l'assurance de quatre-vingt mille livres de rentes. Tels étaient les résultats des intrigues du duc de Richelieu. Le roi fit plus ; il voulut que la vertu et le mérite personnel de madame de La Tournelle fussent spécifiés dans les patentes comme seul motif de cette faveur ; mais l'histoire inexorable dévoile les mensonges des rois, et la maison de Mailly , qui , plus qu'une autre , devait à ses services sa gloire et son illustration , et qui fit graver et imprimer une brillante généalogie , a si bien désavoué cette honteuse faveur que la dignité féminine de madame de' La Tournelle n'y fut pas même citée.

Deveoue duchesse de Châteauroux, libre de s'asseoir devant madame de Maurepas, comblée d'honneurs ou surchargée plutôt de tous les hochets et de toutes les bagatelles dont les rois ont l'art d'amuser les seigneurs et les dames de leur cour, la favorite , guidée par Richelieu , s'attacha de plus en plus à d'Argenson et à Orri , qui , de leur côté , s'appuyaient d'elle. Le premier présent que le contrôleur général lui procura du roi fut un collier de trente mille francs. Madame de La Tournclle était cependant pleine de réserve et ne demandait rien au roi ni à ses ministres, attendant qu'on lui offrît l'argent ou les présents, qu'elle recevait alors avec plaisir , mais comme une dette du roi. Elle aimait la magnificence, et recherchait, comme sa sœur Mailly , les grandes et belles parures propres à relever sa beauté et l'éclat de sa peau, qui était de la couleur des lis et des roses. Elle avait beaucoup de grâces dans son maintien, de l'enjouement dans le caractère , un regard doux et plein de finesse, de la gentillesse et du sentiment; elle avait le sourire d'un aimable et bel enfant et la majesté d'une grande souveveraine. Elle n'avait point l'humeur de madame de Mailly , trop souvent sérieuse et chagrine ; elle s'amusait de railleries et prenait aisément le ton de la hauteur. Elle avait obligé le roi d'assister à ses bains, et ce prince y conduisait les courtisans , entrant lui seul dans le salon, laissant ceux-ci dans la chambre, la porte entr'ouverte, et faisant avec eux la conversation. Quand madame de Ghâteauroux sortait du bain, elle se mettait au lit, y dînait , et tout le monde entrait alors dans sa chambre et assistait debout avec le roi assis, à son dîner. Elle faisait cas de ceux qui lui avaient été réellement attachés avant son élévation, et repoussait ceux qui la recherchaient en calomniant sa sœur de Mailly comme pour lui plaire; elle leur disait alors que, si elle était dans une situation pareille , ils en feraient autant. Son élévation lui attira beaucoup de vers malicieux, selon l'usage de la cour. On se ressouvint que M. le Duc l'avait mariée à La Tournelle et payé, disait-on, sa dot. Toutes sortes de calom-

nies s élevèrent aussi et parurent au grand jour ; mais elle n'en était ni surprise, ni affectée, se soutenant à la cour par l'égalité de son caractère, par beaucoup de dignité dans sa conduite, et tenant le roi dans une telle dépendance qu'elle le renvoyait sans façon et sans mot répondre, lorsqu'il venait la voir pendant la nuit. Alors elle affectait, si le rendez-vous n'était pas donné, de ne pas l'entendre gratter; le roi se retirait, et le lendemain elle écrivait au duc de Richelieu : Je lai bien entendu hier gratter à ma porte, main il s'est retiré quand xl a ru que je restais dans mon lit. Il est bon qu'il s'y accoutume.

Séduite par la faveur, ayant peu de goût pour le roi, toujours passionnée pour le beaud'Agenois, on sut qu'elle tomba à la renverse, frappée comme d'un coup de foudre, en apprenant , en 1744 , sa blessure dans l'attaque du château Dauphin. Elle n'avait d'autres désirs que de perdre Maurepas , pourchasser sa femme, qui fut obligée d'assister à sa présentation au roi , à la reine , à la famille royale , en qualité de duchesse de Châteauroux. Cette présentation fut faite avec appareil par sa sœur, duchesse deLauraguais, en présence de huit dames , dont cinq titrées et assises comme elle , savoir : madame de Lauraguais , la maréchale de Duras, les duchesses d'Aiguillon, d'A génois; et trois debout, savoir : madame de Flavacourt, madame de Rubenpré et madame de Maurepas.

Quelques semaines avant la décision de l'affaire du duché , le roi donna une loge à madame de La Tournelle, lui permit de se choisir le meilleur cuisinier et lui donna encore six beaux chevaux. Sa maison se trouva dans peu toute montée. Maurepas, désolé, s'avoua vaincu dans ce moment-là, et fitcourir ces mauvais vers, sa dernière ressource contre elle :

Incestueuse La Tournelle ,

Qui des trois êtes la plus belle ,

Ce tabouret tant souhaité

A de quoi vous rendre bien fiére :

Voire devant , en vérité , •*-•'.'<{

Sert bien votre gentil derrière.

I^e duc de Richelieu , le mobile de ces intrigues , fut bientôt lui-même récompensé de son attachement à la duchesse do Châteauroux et à la duchesse de Lauraguais, qu'il avait conduite et installée. Le petit duc de Rochechouart , âgé de quatre ans, étant mort le 18] décembre 1743 , laissa vacante la place de premier gentilhomme de la chambre , ce qui occasionna des intrigues semblables à celles qui précédèrent le choix du duc de Fleury , du vivant du cardinal. Saint- Aignan et le maréchal de Duras vinrent la solliciter ; quelques-uns parlaient pour le duc de Châtillon ; les amis de Luxembourg disaient qu'elle lui était promise ; mais les plus clairvoyants désignèrent le duc de Richelieu , qui était en Languedoc pour tenir les états ; et Maurepas, qui voyait avec douleur que le duc de Richelieu aurait la place , voulant en. parler dans son travail au roi , ce prince ne lui répondit pas. Maurepas ajoutait : Que dirai-je, Sire , aux sollicitations qui m* obsèdent pour cette charge? — Que vous ne savez pas à qui je la donne. C'était dire à qui elle était destinée. Le roi , en effet , l'avait déjà accordée à madame la duchesse de Châteauroux , et avait voulu lui-même en apprendre la nouvelle au duc par un courrier extraordinaire qui partit avant que le duc pût en être instruit par une autre voie ; c'est pour cela qu'il avait caché la nouvelle à Maurepas.

Voilà quelles intrigues et quelles inimitiés se développèrent à l'occasion des nouvelles amours du roi. Considérons la conduite de la reine et du Dauphin , témoins oculaires de ces scandales ; étudions le caractère surtout des amants et des époux des favorites du roi ; consultons l'opinion du peuple français , observateur de cette vie dépravée. Ces considérations et ces faits doivent nécessairement peindre les mœurs de ce temps-là ; nous en devons le tableau à la postérité.

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