‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 76 sur 79 · CHAPITRE LXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LXV

Caractère de la reine Marie , depuis les premières infidélités du roi Louis XV, en 1732, jusqu'à cette année 1744. — • Conduite de cette princesse envers les maîtresses du roi. — Conduite du roi envers elle, — D'Agenois vient observer à la cour la métamorphose de la duchesse de Châteauroux , son ancienne maîtresse. —Caractères de Lauraguais,

' de Vinlimille , de Mailly, de La Tournelle, maris des favorites du roi.

La feue reine était une grande pleureuse de son naturel ; mais les larmes , si souvent le produit de la faiblesse, étaient la seule vengeance qu'elle se permettait, et depuis les premières infidélités du roi , en 1732, elle ne laissa percer qu'une ou deux fois de petites malices , mais bien piquantes , et par conséquent conservées dans des écrits et longtemps racontées. Retirée chez elle pour lire ou pour prier, elle se prosternait des heures entières devant son crucifix et lui faisait l'offrande de ses peines. Elle regardait la vie du roi comme la source des calamités futures de la France, qu'elle prophétisait déjà dans l'intérieur de son cabinet ; elle croyait que le Ciel , en abandonnant son époux, abandonnerait aussi le royaume entier. Toute sa vie se passait ainsi dans les pleurs, les gémissements et les alarmes.

Les premières infidélités du roi lui avaient fait répandre un torrent de pleurs ; mais, peu à peu accoutumée 5 se voir délaissée , éprouvant néanmoins toute l'amertume de sa situation , reconnaissant qu'elle en était en partie la cause par le triple refus qu'elle avait fait éprouver au roi, elle se contentait de prier pour sa conversion. Elle avait été extrêmement piquée, en 1732 , de voir une princesse du sang royal , la vieille princesse de Conti , conduire l'intrigue de madame de Mailly avec le roi, et de ce qu'elle se trouvait en personne dans des parties de plaisirs qui n'étaient plus de son âge , et qui dénotaient un ca-

ractère inquiet et intrigant . Désolée de se voir enlever Louis XV , elle dit un jour, au sujet de la princesse de Conti , et elle en fut admirée : Un vieux cocher aime encore à entendre claquer le fouet. La répartie ne tomba pas ; on la répéta longtemps à la cour : la voici donc imprimée.

Une autre fois , madame de Mailly , l'une de ses dames , depuis peu déclarée maîtresse du roi, lui demanda avec un respect plus profond que celui d'usage une permission relative à sa place , et, comme si la reine eût ignoré les progrès de ses galanteries : Comment, lui répondit-elle , oubliez-vous donc que vous êtes la maîtresse? Ce sont- là les seules plaintes extérieures que nous ayons pu recueillir d'elle.

La reine souffrait encore sans se plaindre que celles de ses dames qui étaient devenues maîtresses du roi ne remplissent pas avec exactitude les devoirs de leurs charges , et ne l'exigea des autres avec autorité que vers la fin de sa carrière. Souvent madame de Mailly envoyait à sa place madame de Gontaut, ou toute autre complaisante qui n'était pas de semaine , pour se trouver au coucher de la reine , tandis que madame de Mailly allait à celui du roi. D'autres fois la reine renvoyait elle-même aux petits soupers des cabinets ses dames qui y étaient invitées , et, lasse de multiplier les permissions , à cause du fréquent retour des demi-orgies nocturnes, elle donna enfin une permission générale. Dans cette triste situation, son unique soin était de plaire à Dieu, n'ayant, en 1743, d'autre société intime que celle des dames de Fleury, d'Ancenis, de Rupelmonde, et surtout de l'incomparable dame de Luynes, sa bonne amie , chez qui elle allait ordinairement souper. Ces dames faisaient avec elle des lectures spirituelles , vivaient fort modestement dans la piété, et méritaient bien , par leur vertu , d'être tournées en dérision par la cour secrète et libertine du roi , qui les appelait la semaine sainte. Louis XV vivait néanmoins avec décence , mais dans une froideur extérieure avec elle , et semblait être peiné de trouver dans la vie privée de son

épouse une critique trop évidente de celle qu'il menait dans ses cabinets. Souvent il n'approchait point de la table du cavagnole où elle jouait, affectant de la tenir sans cesse dans son extrême réserve.

Obligée de respecter cette sévérité d'un époux et d'un maître ; trop souvent debout en compagnie, sans que le roi lui dit : Asseyez-vous y Madame; refusée quand elle demandait des grâces; souvent même contrainte d'avoir recours à madame de Mailly; redoutant, depuis, madame de La Tournelle, elle voulut encore une fois essayer de sortir de cet état passif en demandant pour Nangis , au cardinal , une grâce fort ordinaire. Le ministre, qui lui en avait refusé d'autres pour le même seigneur , ne voulut rien accorder ; mais cette fois elle se sentit piquée au point qu'elle fit un effort et en alla porter ses plaintes à Louis XV, lui exposant la triste situation d'une reine de France qui ne pouvait rien obtenir. Faites comme moi y lui dit encore le roi, ne lui demandez rien. Cette princesse essuya plusieurs fois des refus aussi désolants.

Le Dauphin n'était pas aussi endurant. Élevé dans une piété austère par sa mère et par Boyer, \\ ne pouvait entendre parler de sang-froid des maîtresses de son père. 11 savait déjà, en 1742, qu'une favorite était une coucubine et qu'elle portait préjudice à sa mère. Trop jeune sous madame de Mailly , et ne voyant dans la reine que des attentions pour elle , il ne s'était permis alors aucune observation humiliante ; mais , plus âgé pendant les amours de madame de Châteauroux , et voyant la reine affecter de dormir quand cette dame paraissait pour les devoirs de sa charge, le jeune prince n'avait point le sens assez réfléchi pour modifier ses habitudes avec la maîtresse. En 1743, cette favorite étant venue à un bal où était le Dauphin, ce jeune prince la fixa , lui fit une grimace horrible et lui tira une langue pointue et fort longue. Ce trait fut aperçu de quelques courtisans et de la reine surtout , qui lui demanda avec émotion ce qu'il avait. Le Dauphin , qui vit sa malice aperçue de plusieurs

autres personnes que de madame de Châteauroux, refusa de répondre à sa mère , qui en parla à Madame et la conjura de représenter très-fortement à son frère qu'elle était mécontente de ces observations si marquées et si peu convenables contre madame de Châteauroux. C'est ainsi que la reine se comportait pendant les infidélités de son époux.

L'amant de madame de Châteauroux , l'ingénieux , le beau , le galant , l'ambitieux d'Agenois développait un autre caractère. Véritablement amoureux de madame de Châteauroux et tenant un peu du caractère de son cousin Richelieu, quiaimaitles femmes et par goût et comme moyen d'intrigues , il était revenu à la cour, en 1744 , pour y contempler sa dame métamorphosée en duchesse et en favorite du roi. Adroit et prudent, ayant toutes les passions des courtisans qui veulent s'élever, toujours attaché à madame de Châteauroux, il cacha le jeu qu'il méditait en simulant un attachement qu'il n'avait point pour madame de Flavacourt , à laquelle il fit semblant de vouloir plaire à deux fins :

La première , pour donner de la jalousie au roi et pour en obtenir des grâces, dussent-elles l'éloigner de la cour et de la capitale, si elles servaient à son ambition, à son avancement dans les emplois. Il disait qu'en s'atta'chant à madame de Flavacourt le roi serait bientôt tourmenté d'une jalousie secrète et craindrait de nouveaux attachements avec madame de Châteauroux .

La seconde fin qued'Agenois se proposait à la cour était d'ins* pirer à madame de Châteauroux elle-même une inquiète ja^ lousie; il n'ignorait pas qu'il en était toujours aimé, et présumait en tirer de grands avantages en venant s'établir à la couf entre deux passions: entre la jalousie du roi, tourmenté de la •crainte de le voir de nouveau s'attacher à sa maîtresse , et la jalousie de cette dame, toujours amoureuse de lui et tourmentée de le voir s'attacher à sa sœur Flavacourt, D'Agenois aiguillonnait donc tout à la fois le roi ravisseur et la favorite qui lui

était infidèle ; il se rendait intéressant à tous les deux, et connaissant quel est rembarras des femmes qui.aiment sincèrement et qui sont retenues par la crainte, il alimentait, par son adresse , ses grâces , son esprit séduisant , la jalousie du roi et l'amour et la jalousie tout à la fois de madame de Châteauroux.

Madame de Flavacourt, qui avait de la naïveté , de la bonté dans le caractère , se laissait aimer en apparence , sans donner aucun fondement ni à la jalousie de sa sœur, ni au ressentiment du roi , qui avait néanmoins pour elle un peu moins d'attentions qu'auparavant. On l'appelait communément la Poule, et le roi lui avait donné ce nom à cause de son humeur farouche et revêche contre les indiscrets du temps et les aimables désœuvrés qui pouvaient être touchés de ses grâces» D'autres attribuaient ce nom à sa démarche noble , à ses manières , et même à ses coiffures , semblables à celles de la poule huppée. D'autres enfin, car l'auteur de ces Mémoires a beaucoup interrogé les seigneurs instruits de ce temps-là , attribuaient ce surnom à sa maternité et surtout à ses qualités maternelles.

Quant aux maris, aux pères et aux frères des favorites , ils étaient presque tous d'un caractère médiocre ; le seul duc de Lauraguais, revenu des frontières d'Espagne revêtu de la Toison, créé lieutenant général et ouvrant les yeux sur la conduite de sa femme, ne voulut point fréquenter la cour prostituée qu'elle habitait; il continua de servir le roi et ne vit plus son épouse. On avait d'ailleurs acheté le silence de Louis- Alexandre de Mailly, comte de Rubempré, qui mourut en 1 747, et qui avait épousé la première des sœurs que le roi avait aimées , et avec laquelle le comte de Mailly était brouillé. Le comte de Vintimille, fait mestre de camp du régiment de son nom, se tenait éloigné. Le marquis de Flavacourt, militaire d'état et de caractère, ne quittait point l'armée ; seul de tous ces maris il vivait bien avec son épouse , dont il eut en 1739 un fils , Auguste-Frédéric, et en 1742 Adélaïde , qui épousa en 1755 le marquis d'Estampes, tandis que La Tournelle, homme dévot , à qui madame

de Mailly avait procuré un régiment, déconcerté par les premières galanteries de son épouse avec d'Agenois, était allé gémir dans ses terres de Bourgogne , où il s'occupait de pratiques de dévotion et d'agriculture , et où il se laissa mourir avant que sa femme fût sous la puissance du roi. Le maréchal de Vauban, ami de la maison , ayant été voir autrefois son grandpère, lui avait fait apercevoir qu'ayant une prodigieuse quantité de bois' il était singulier qu'il n'eût pas de revenus; il lui avait, en outre , indiqué le moyen de faire un canal jusqu'à la rivière, où il pourrait jeter son bois à bois perdu. La Tournelle acheta en effet le plus de bois qu'il put dans le voisinage , fit le canal , et porta le produit de sa terre , qui ne valait que mille écus , à la somme de cinquante-deux mille livres de rentes. Cette anecdote fait encore plus d'honneur à Vauban qu'à La Tournelle; car Vauban n'acheta pas les bois , mais il donna un conseil qui fut une grande fortune pour ce temps-là.

Le régiment de Condé étant vacant par la mort de La Tournelle, on croyait qu'il serait donné à Coëtlogon, premier écuyer du comte de Clermont et dont la femme était dame d'honneur de madame la.Duchesse. Coëtlogon avait été sous-diacre ; il n'était point au service , et son ancien état occasionna une infinité de plaisanteries à la cour sur sa femme, pour qu'il n'eût pas ce régiment. Madame de Flayacourt le demanda aussi pour Sabran , qu'elle voulait alors marier avec sa sœur Montcarveï ; mais sa sœur Mailly alla demander à Breteuil son exclusion , et fit dire au cardinal qu'elle l'avait demandée au roi. La veille, madame de Sabran, accusée d'avoir tenu des propos peu décents contre la favorite, était venue se disculper, et madame de Mailly, qui n'était ni crédule ni vindicative, écrivit en faveur de Sabran ; ce qui favorisa le mariage et la concession du régiment.

Après ces considérations sur la reine et le Dauphin , sur les maris et les amants des favorites, nous sera-t-il permis d'observer un moment le peuple français? Témoin de la vie

scandaleuse du roi , et accoutumé à ne voir dans les maîtresses des souverains qu'une source de malheurs , détestant en général toutes les sortes de favorites, il blâmait hautement ce commencement de libertinage. Le peuple de Paris témoigna plus d'une fois l'indignation qui l'animait. Un jour, madame de La Tournelle osa se placer avec sa sœur Lauraguais dans une loge à côté du roi et des princesses. Ce contact fit cesser tous les applaudissements et occasionna des murmures. Le roi pouvait en conclure , sans doute , la nécessité de plaire à son peuple par une vie plus décente ; mais les rois de son caractère résistent à des leçons de cette nature , et, au lieu d'assujettir leur conduite à la loi et à la volonté publique, ils s'indignent contre l'une et l'autre et ne cherchent que les moyens de les soumettre à la volonté de leur cour. On se rappelle la réponse du roi à Fleury qui lui montrait des chansons désagréables.

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