‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationale (volume 2)Chapitre 9 sur 79 · AVANT-PROPOS. XI · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS. XI

le président de Maison, enlevé jeune aux plus heureuses espérances, et Chaulieu, voluptueux octogénaire; Fontenelle, ingénieux à tout âge; le comte d'Argenson, esprit rempli d'agrément, à qui , sans le don qu'il avait déplaire, on n'eût point pardonné d'être utile; le président de Lamoignon; Ramsay, l'auteur assez ennuyeux de Cyrus; et Voltaire, l'écrivain le plus spirituel et le plus brillant de l'époque et de tous les temps. Pour appoint de bonne compagnie se trouvaient encore là beaucoup de seigneurs qu'on appelait alors des petits-maîtres, et dont la jeunesse frivole portait dans le monde plus de bonnes manières que d'idées, moins d'âme que de chaleur, et moins de chaleur que de pétulance.

Les entretiens étaient intarissables dans les salons : on le conçoit quand on se reporte à l'époque. De soucis, pas le moindre ; de politique, pas un mot. Une société qui ne savait où se prendre ; des femmes , des hommes , dont fort peu savaient vivre avec eux-mêmes, cherchaient impatiemment avec qui partager le fardeau de leur oisiveté. Le théâtre, la galanterie, la médisance alimentaient la conversation. Puis la société d'autrefois n'était pas, à beaucoup près, à l'abri des émotions qui troublent la nôtre : on s'en aperçoit pour peu qu'on ait consulté les écrits où se retrouvent les usages et les mœurs de l'époque. Tantôt, la nuit, dans la rue Saint-Thomas du Louvre, on entend tout à coup un cliquetis d'épées : le jeune Richelieu et le comte de Gacé sont aux prises ; Gacé reçoit de légères blessures , Richelieu a le corps traversé de part en part et survit . Tantôt les cris : Au feu /retentissent, et de courageux capucins, relevant leur robe dans leur ceinture, montent sur le faîte des maisons pour jeter de l'eau dans les flammes,

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au risque d'y tomber eux-mêmes. Tantôt, en avril 1718, on a sous les yeux une émeute de laquais en livrée, attaquant, pillant, dévastant l'hôtel d'un seigneur pour venger un des leurs arrêté après avoir battu son maître. Tantôt, au contraire, dans l'ombre et le silence, un carrosse stationne devant une porte; les laquais boivent au cabaret voisin, et le cocher dort sur son siège jusqu'au moment où le jour signalera des armoiries bien connues. A qui donc le carrosse? à Richelieu, qui veut dérouter des rivaux ou bien accréditer le bruit d'une bonne fortune.

De plus sérieux incidents vont marquer son existence; il conspire, et la Bastille reçoit une troisième fois l'imprudent compromis par un ambassadeur d'Espagne encore plus léger que lui. Le crime n'était point avéré, car le coupable Richelieu passa de la Bastille à l'Académie française, et, plus tard, de Versailles à l'ambassade de Vienne, où d'abord, ses Mémoires vous le diront, on le prit pour un espion. Il y fut, comme en tous lieux, magnifique, hardi, aventureux , associant le courage à la représentation diplomatique, et confiant à l'amour le soin de pénétrer les secrets d'État. De retour en France il y trouvera de nouveaux honneurs , des galanteries nouvelles et, bien plus, un second mariage. Le premier n'avait pas été heureux. Ce qu'il en dit n'est sous aucun rapport favorable à la personne que, bien jeune, on l'avait forcé d'épouser. A son second mariage il avait trente-huit ans.

La chose la plus rare alors à la cour était la fidélité d'une femme. Et savez-vous qui , sous Louis, XV, avait trouvé ce phénix? Hymen, qui favorisais-tu? C'était Richelieu! Il épousa la fille du dernier duc de Guise. La seconde duchesse de Richelieu avait une âme calme et

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pure, de beaux yeux, une physionomie douce, l'air d'une reine, le caractère d'un ange. Sa tendresse pour le plus inconstant des époux fut si vive et si dévouée que j'en donnerai le tableau, quoique tracé d'une main inhabile : « Elle aimait son mari aussi passionnément qu'au- « cune des femmes qui s'attachaient à lui; elle mourut, « en juillet \ 740, sans s'être jamais vengée de ses infidèle lités nombreuses autrement que par d'ingénieuses plai- « santeries. Le Père Sigaud, jésuite, la confessait dans ses « derniers moments. — En êtes-vous contente? déniante dait Richelieu à la duchesse. — Oh! bien contente, « mon ami : il ne me défend pas de vous aimer. Sentant « sa fin s'approcher, madame de Richelieu fit appeler, à « cinq heures du matin, son mari, qui reposait, et lui dit, « les larmes aux yeux, qu'elle avait désiré toute sa vie « mourir dans ses bras. En disant ces mots elle le pressait « sur son sein en faisant un dernier effort pour l'embrasser ; « elle succomba et mourut entre les bras d'un mari qui ne « pleura point. » Ce dernier trait, pris sur le fait, serait d'un maître s'il était inventé : qui ne pleura point ! Tant d'insensibilité révolte ! Mais que la tendresse de la duchesse est touchante et qui n'en serait ému?

On concevra que je n'aie point interrompu ce récit. Mais depuis quelques années alors, Dubois et le régent avaient cessé d'exister. De Dubois , je n'en parlerai pas : ces mémoires en diront bien assez sur sa vie et sur sa mort. Quant au régent qui le suivit de près dans la tombe , l'abus des plaisirs ne pouvait manquer d'abréger ses jours. Successeur de l'abbé Dubois en qualité de premier ministre , il venait de fiancer Louis XV, âgé de douze ans, avec l'infante d'Espagne, qu'on avait fait venir à Paris, et qui était

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