‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 14 sur 88 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Guerre de Pologne. 1771.

Dumouriez n'apprit ce funeste événement que le 8 janvier. Dès lors il prévit qu'il fallait renoncer à tous ses plans , et que la Pologne était perdue. La cour de Vienne montrait depuis longtemps de l'aversion pour la confédération. Dans le mois d'octobre précédent, elle avait envoyé le comte de Thoreuck, commissaire impérial, prendre possession du comté de Zips, territoire en litige depuis très-longtemps entre les rois de Pologne et de Hongrie , et dont une possession de plusieurs siècles semblait avoir confirmé le droit aux Polonais.

Elle avait établi un cordon de ses troupes et une quarantaine rigoureuse, qui plusieurs fois avaient occasionné la disgrâce des petits détachements confédérés, poursuivis par les Russes, à qui

on refusait impitoyablement l'asile, sous prétexte du danger de la peste. Le roi de Prusse et le roi des Romains s'étaient abouchés au camp de Neustadt; et d'après une lettre interceptée et en chiffres, écrite au roi de Pologne, Dumouriez avait pénétré qu'il était question de partager ce malheureux pays. Il avait été si suide ses conjectures, qu'il avait envoyé au duc de Choiseul une carte de la Pologne, sur laquelle il avait tracé, en trois couleurs différentes, les parties que les trois puissances envahiraient, à peu près comme cela a eu lieu. Ce ministre avait traité ses conjectures de chimères1.

Dumouriez avait fait plus : il avait fait remettre à l'impératrice, par le comte de Mahoni, ambassadeur d'Espagne, un mémoire anonyme, sous le nom d'un Polonais, pour prouver à cette souveraine que son véritable intérêt n'était point d'étendre ses possessions au delà des limites naturelles et impénétrables des monts Krapacks ; qu'un envahissement en Pologne , pays tout ouvert et sans places, lui attirerait des guerres continuelles avec la Russie et la Prusse ; qu'il serait plus utile pour elle, plus glorieux et plus juste, d'empêcher l'usurpation de ces deux puissances, en secourant les malheureux Polonais, et profitant pour cela du temps où la Russie était occupée de la guerre des Turcs.

Quand même la cour de Vienne , qui alors évitait soigneusement la guerre, eût adhéré à ces considérations essentiellement vraies, la révolution ministérielle de la France ne lui laissait plus d'autre parti que de consentir au partage de la Pologne, qu'elle n'aurait pas pu empêcher sans s'engager dans une guerre qu'elle ne pouvait pas soutenir seule, et dans laquelle elle ne pouvait plus compter sur les secours de la France.

Un des moyens qu'avait employés la faction dont la du Barry était l'instrument, pour perdre le duc de Choiseul, avait été de persuader au roi qu'après avoir eu la gloire d'un roi conquérant, il serait honorable pour lui de devenir un roi pacifique ; que la confiance de toutes les cours en lui le rendrait l'arbitre de toutes

1 Rulhière émet une opinion différente on a lieu de croire que l'idée dudémem-

de celle de Dumouriez, relativement au brement de la Pologne n'y fut ni exprl-

but de l'entrevue de l'empereur et du roi mée , ni peut-être conçue. » de Prusse à Neustadt. « Cette entrevue, ( Noie de l'éditeur. )

dit-il, n'eut aucun résultat bien positif :

les querelles et du sort de l'Europe. Louis XV, au moyen de sa correspondance secrète , se croyait un grand politique : ainsi Dumouriez fut bien persuadé que, loimd'approuver son plan, qui ne convenait pas au système pacifique, on lui en saurait mauvais gré. Trois lettres qu'il reçut de Favier, de M. de Chauvelin et de l'abbé de la Ville, lui prouvèrent qu'il ne s'était pas trompé : sans s'être donné le mot, ils lui conseillaient tous les trois de rétrécir ses plans et d'attendre de nouvelles instructions, ce qui, vu le cours donné aux affaires, était devenu très-difficile. Il prit le parti de se restreindre sur l'emploi de l'argent qu'il avait entre les mains et sur tout acte en qualité d'agent de la France, mais de continuer avec le même zèle sur tout ce qui ne compromettrait que les Polonais et lui personnellement.

Jamais le cabinet de Versailles n'a montré une plus grande perfidie. Jusqu'alors, lorsqu'il changeait de système, il ne continuait à tromper que les puissances avec lesquelles il traitait : dans cette occasion, le duc d'Aiguillon, qui était devenu ministre des affaires étrangères, chercha à tromper aussi l'agent de France, parce qu'il voulait le perdre, en l'enfournant dans son plan, devenu incohérent. Il voulait, en sacrifiant l'agent, jeter du ridicule sur le choix de F ex-ministre et sur son système politique.

Il écrivit une lettre amicale à la confédération, qui en fut quelque temps la dupe. Il écrivit une lettre remplie d'éloges à Dumouriez, qui heureusement avait reçu d'avance le contre-poison ; il lui manda que le changement de ministre n'en apportait aucun au système adopté relativement à la confédération de Pologne, et il l'exhorta à continuer. Mais en même, temps il fit passera l'ambassade de Venise le baron de Zuckmantel, lieutenant général, célèbre par la défense de Ziegenhayn dans la guerre de sept ans, ami de Dumouriez, ministre de France à Dresde, qui s'était chargé de presser la levée du contingent saxo-courlandais. Il ne lui donna point de successeur, et il prit des mesures pour faire manquer ce contingent. Il fit avertir sous main le conseil de guerre de Vienne d'un achat que les confédérés avaient fait de treize mille fusils de l'armement des comitats de Hongrie, sur lesquels on avait payé mille ducats d'avance ; les fusils furent arrêtés, et l'argent fut perdu. Il défendit au comte de Follard de

liv. i. — chap. vnr. 123

suivre le marché des vingt-deux mille fusils bavarois, et il priva les Polonais de cette ressource précieuse et assurée.

Zuckmantel et Follard donnèrent eux-mêmes cet avis à Dumouriez, et lui témoignèrent leurs regrets. M. Durand se conduisit avec lui avec une franchise fort noble : n'osant pas se compromettre par des avis par écrit, il le pria de venir passer trois jours à 'Vienne. Y étant arrivé le 20 janvier, ce ministre honnête homme l'avertit de se tenir sur ses gardes, et de rompre ses grands projets, qui ne convenaient plus aux circonstances : pour le convaincre, il lui montra les dépêches du nouveau ministre, qui les traitait de chimères, et qui lui ordonnait d'y mettre un frein. De retour à Épériès, il reconnut la nécessité de changer ses plans; mais, étant encore trop jeune pour avoir acquis une connaissance profonde des hommes, il crut devoir tenter d'éclairer le ministre. Il fît une courte analyse intitulée Précis des affaires de Pologne; et, croyant bien faire , il eut l'imprudence de l'adresser à Linguet, qu'il avait connu le défenseur de d'Aiguillon, et qu'il croyait lié avec lui. Par là il était sûr qu'il lui serait remis en mains propres , et appuyé des observations de Linguet ; qu'ainsi il éviterait le canal de Gérard. Dans ce petit écrit il ne traitait absolument que l'affaire delà Pologne, mais il prouvait qu'en continuant selon le plan approuvé et arrêté, on pouvait sauver les confédérés, leur faire jouer un grand rôle national, et que la France ne serait point compromise, et en serait quitte pour peu d'argent. Il concluait par prier le ministre de lui donner un successeur si on changeait de plan, parce qu'il ne pouvait pas changer de conduite sans être taxé de perfidie, ce qui retomberait sur le ministère même.

Linguet remit exactement la dépêche ; mais quand même elle eût été encore plus convaincante , la voie par laquelle elle passait lui aurait fait perdre tout son crédit. Le ministre ne répondit qu'à la dernière phrase : il lui manda qu'il servait trop bien le roi pour qu'on lui permît de se retirer, ayant acquis une parfaite connaissance des affaires de la confédération. Alors, comme, outre tous 3es embarras , il ne voulait pas avoir des chicanes de comptabilité , il demanda un commissaire des guerres pour cette partie, ce qui lui fut refusé.

Il lui paraissait fort dur d'abandonner ses pauvres confédérés,, qui semblaient avoir changé de caractère pour lui donner une entière confiance. Cependant ils étaient alors mécontents de luir parce qu'ils savaient qu'il avait reçu de l'argent , et qu'il ne leur en donnait pas , ne l'employant qu'en achats d'armes et de munitions. 11 avait refusé au comte de Pac vingt-quatre mille livres qu'il avait eu la bassesse de demander pour lui-même, et douze mille livres pour de pauvres maréchaux , à qui leurs voluptueux confrères avaient la dureté de refuser des habits. Il reçut ordre

de M. Durand de donner ces trente-six mille livres , ce qu'il fit avec beaucoup de regret, ne jugeant pas que ce dût être là l'emploi du subside. Les anciens pensionnaires surtout criaient hautement, et espéraient bien faire rétablir leurs pensions parle crédit de Gérard , que l'ignorance et les intrigues du duc d'Aiguillon laissaient être le vrai ministre des affaires étrangères. • Dumouriez se déplaisait à Épériès , et une occasion l'en fit sortir pour n'y plus rentrer. Pulawski était venu passer quelques jours à Épériès dans le mois de février ; c'était un jeune chef très-brave et très-entreprenant , mais aimant l'indépendance y volage dans ses projets , ne sachant s'arrêter ni à une autorité ni à un plan fixe, ignorant la guerre, et enorgueilli par quelques légers succès que ses compatriotes, grands exagérateurs , élevaient au-dessus des hauts faits de JeanSobieski. 11 avait d'abord été très-opposé au système de guerre régulière, parce que n'étant qu'un très-petit gentilhomme, s' étant fait par son heureuse audace le chef et presque le propriétaire d'une petite armée, il craignait que le nouveau système ne le fît rentrer en ligne, et ne le soumît aux ordres durégimentaire général, prince Sapieha, homme très-incapable et qu'il méprisait, ou à ceux de son ennemi le comte de Potocki. Dumouriez l'avait rassuré à cet égard 7 en lui promettant de lui réserver un commandement plus glorieux, indépendant, et plus digne de son audace, la Podolie. Par ce moyen il le contentait, et en même temps tirait de ses mains l'importante place de Czenstochow , qui par son éloignement rentrerait sous l'autorité directe de la confédération T.

1 Casimir Pulawski, dont il est ici l'histoire parmi les héros de la Pologne : question, figure honorablement dans « Jamais homme de guerre, dit Rulhière,.

L1V. I. — CHAJP. Mil. 125»

Zaremba , à qui il avait envoyé un officier intelligent pour lui expliquer le changement de système qu'il voulait introduire , paraissait aussi y adhérer de bonne foi; il avait envoyé à la confédération des témoignages de soumission, et à l'agent de France des promesses d'exécuter fidèlement la partie du plan de campagne qui lui serait confiée. Quant à Walewski et à Miaczinski, ils entraient parfaitement dans ses vues ; ils étaient fort contents de l'accroissement de leurs petits corps, et flattés de devoir jouer un rôle important dans les opérations de l'armée régulière. On était parfaitement sûr du comte Oginski; et la seule inquiétude qu'il pût y avoir à son égard était qu'il ne se hâtât trop de se déclarer, et qu'il ne se fît opprimer partiellement, avant que le grand mouvement combiné pût s'exécuter à la fois. Tous ces chefs militaires, jaloux les uns des autres, désiraient un commandant étranger; et Dumouriez, qui n'était encore que simple colonel, n'aspirant pas à une place aussi haute , leur avait fait insinuer pendant l'hiver de réunir les vœux sur le prince Charles de Saxe, et il avait réussi à rendre ces vœux presque unanimes.

Mais il fallait créer cette armée ; le printemps approchait. La confédération recevait de temps en temps quelques secours d'argent, mais ils étaient faibles, et aussitôt dissipés par l'infidélité ou la prodigalité de ses chefs. Bien loin de solliciter une augmentation du médiocre subside de la France, Dumouriez, pour sa propre sûreté, en était devenu très-avare. Il fallait des fonds pour former l'armée.

Cinq à six mille hommes, commandés par Miaczinski et Walewski , bordaient les montagnes depuis Rabka jusqu'à Biala, en avant de Bilitz , frontière du duché de Teschen ; ils y étaient en-

n'eut une plus grande dextérité dans le tre de ses égaux; tous le secondaient

maniement de toute espèce d'armes. Il se avec ardeur, tous se précipitaient avec

prévalait de ce don de la nature, accru lui dans les périls; tous veillaient à se

par un perpétuel exercice, pour charger secourir mutuellement; Pulawski, plus

toujours de sa personne avec une intré- adroit, avait presque toujours ce der-

pidité qui donnait l'exemple à tous ceux nier avantage. Il y avait peu de ses offi-

i commandait. Une jeunesse déter- ciers qu'il n'eût arrachés à quelque dan-

rainée s'attachait à le suivre, et lui- ger, qu'il n'eût cherchés et enlevés au

même, trouvant les vieux Polonais trop milieu des ennemis, et qui ne reconnus-

iMs, accordait plutôt sa confiance sent lui devoir la vie ou la liberté, etc. »

à des jeunes gens qui se formaient par (Histoire de l'anarchie de Pologne,

et devenaient les émules de liv. XII. ) •on adresse et de sa force... Pulawski, {Noie de l'éditeur.}

par un ascendant naturel , était le mai-

tassés clans Biala, Wlogidowice, Kente, Sucha, et quelques autres bourgs. Pour enrôler les paysans, il fallait s'étendre dans la plaine bordée par la Vistule. Deux grands intérêts nécessitaient ce mouvement : 1° de s'ouvrir une plaine riche, pour nourrir cinq à six mille chevaux qui souffraient beaucoup dans ces montagnes arides, faire promptementla levée de l'infanterie par une conscription militaire, et ouvrir par Zator, Oswiecim et Bobreck, une communication avec la grande Pologne; 2° se procurer des fonds assurés et considérables, en se rendant maître des riches salines de Bochnïa et Williska.

Dumouriez avait médité pendanttoutl'hiver un plan important, mais il ne fallait pas le manquer; et il le trouvait d'une si grande conséquence et si décisif pour la conduite ultérieure de la guerre, qu'il n'avait jugé aucun des chefs capable de le conduire; ils en étaient eux-mêmes d'accord, et ils étaient convenus avec lui qu'il se chargerait lui-même de son exécution. En conséquence il avait promis de se rendre dans les premiers jours de mars à l'armée, et, sans en prendre ostensiblement le commandement, de la diriger. Pour mieux en assurer l'obéissance , il devait emmener avec lui quatre membres du conseil de guerre, pour signer les ordres qu'il aurait à donner.

Ayant engagé sa parole , il ne crut pas devoir être arrêté par la révolution ministérielle de France. Il eut la précaution de prévenir de sa démarche le duc d'Aiguillon, en lui en faisant sentir toute l'importance. Il lui mandait qu'elle devait être décisive; que si elle manquait, la confédération n'ayant pas acquis une consistance militaire, ne pourrait pas se présenter avec une existence politique assez considérable pour que ses intérêts pussent entrer en considération dans les négociations qui termineraient cette guerre; qu'alors la France, qui ne s'était pas mise à découvert, n'ayant jamais reconnu publiquement la confédération, pourrait se retirer tout doucement, laisser dormir la garantie, et n'employer sa médiation que pour faire obtenir des conditions particulières d'accommodement à ceux des membres a qui elle prendrait un intérêt personnel : qu'au contraire, si les Polonais réussissaient, leur diversion pouvait être fort utile par l'embarras qu'elle donnerait aux Russes, et servirait à diminuer les dangers

des Turcs, qui commençaient à faiblir en Moldavie. Il terminait cette dépêche par conjurer le ministre d'accepter sa démission dans tous les cas, et de lui envoyer promptement un successeur militaire et politique en même temps, auquel il remettrait, à son arrivée, les affaires dans l'état où elles se trouveraient.

Après avoir pris cette précaution, qui fut fort appuyée par M. Durand, il partit dans les premiersjours d'avril 1771 , pour entrer en Pologne , avec sept ou huit officiers français et une douzaine de domestiques armés et habillés en hussards. Il dirigea sa recette d'argent sur Bilitz, et il laissa auprès de la confédération un de ses cousins, nommé Châteauneuf. C'était un jeune homme plein d'esprit et d'instruction , qu'il avait adopté comme son fils , qui en avait les sentiments , et dont il s'est fait un ami solide. Il n'avait alors que dix-huit ans, et sortait du collège; Dumouriez avait obtenu pour lui, du duc deChoiseul, une souslieutenance de dragons au régiment de Custine, et l'avait employé comme son secrétaire. Plein de fidélité et de prudence, doué d'un caractère modéré, doux et sensible, Châteauneuf avait gagné la confiance entière des Polonais, et s'était mis en état de le remplacer. Il obtint cette année un brevet de capitaine d'infanterie; mais n'ayant pas voulu rester à la confédération après le départ de son cousin, détestant par philosophie le métier des armes, quoique courageux, il prit enarrivanten France la carrière des consulats, et il a fini par être peu de temps résident à Genève , place qu'il n'a pas voulu conserver sous le règne de l'anarchie. Peut-être que cet honnête et excellent homme languit à présent dans les cachots des jacobins, avec le reste de la famille du général Dumouriez!

Le général Suwannv occupait tout le palatinat de Cracovie , depuis Bobreck jusqu'à Nepolomuce , sur la rivière de Donayesc, avec six à sept mille hommes. Cette rivière, qui n'a qu'un cours de quelques lieues, prend sa source au-dessus de IXowitarg,et se jette dans la Vistule vis-à-vis de Nowe-Miasto. En été elle a très-peu d'eau , et est guéable presque partout. Dans cette saison elle était très- profonde, à cause de la fonte des neiges et des grandes pluies; mais ayant beaucoup de pente, son écoulement était très-prompt. Il tenait dans Cracovie une garnison de mille

hommes, aux ordres du colonel Obsolewitz. Deux régiments^ de cuirassiers cantonnaient dans le bourg de Scavina, à deuxlieues en avant de Cracovie; le reste de sa cavalerie et de son infanterie s'étendait à Zator, Oswiecim etBobreck. Un bataillon* de cinq cents grenadiers était baraqué au-dessous de Calvary,. qui est le débouché de Landscron à Cracovie. Un autre corps pareil occupait une autre palanque en avant de Rente , qu'occupaient les confédérés. Les Cosaques, les dragons, et quelquespetits postes d'infanterie intermédiaires, assuraient la communication de ces quartiers , dont la disposition bien entendue bloquait parfaitement les Polonais. Elle tenait dix-huit lieues de long depuis la frontière du duché de ïeschen jusqu'à la Bonayesc, et deux, trois, quatre et six lieues de largeur de cette plaine riche et fertile. Il fallait replier tous ces quartiers , ce qui n'était pas aisé avec de la cavalerie polonaise indisciplinée, accoutumée au pillage et à la fuite.

La disposition que fit Dumouriez lui réussit parfaitement. Il envoya à Zaremba l'ordre, qu'il exécuta très-ponctuellement, départir avec son armée de Posen, où il se tenait , de marcher par Rawa , et d'être à Radom à la fin du mois d'avril , menaçant presque également Varsovie et Cracovie. Pulawsk eut ordre de partir de Czenstochow avec dix pièces de canon , trois cents hommes d'infanterie et quatre mille hommes de cavalerie , de marcher par Severin et Lipowice, pour forcer le passage de la Vistule à Bobreck à la même époque , pendant que Walewski T avec deux pièces de canon , quatre cents hommes d'infanterie et douze cents de cavalerie, partant de Biala, marcherait aussi sur Bobreck. Un régiment de trois cents hussards , aux ordres du colonel Schùtz, très-bon officier, qui depuis est passé au service de Russie, débouchant près de Rente par un petit défilé assez mal gardé par les Cosaques , devait en même temps aller masquer Oswiecim. Miaczinski, partant de Landscron avec deux pièces de canon , trois cents hommes d'infanterie et quatre mille hommes de cavalerie, devait forcer le passage de Calvary, et marcher droit sur le cantonnement de Scavina.

Il fallait beaucoup de secret, de rapidité et de précision dans ce grand mouvement; rien ne manqua. Il fallait aussi tromper

<et fatiguer l'ennemi , et on y réussit. Les Russes étaient d'excellents soldats, mais ils avaient dans ce temps-là peu de bons officiers, excepté leurs chefs; et on n'avait pas choisi les meilleurs pour faire la guerre contre les Polonais , qu'on méprisait. Dumouriez fit assembler des paysans sur un front de quatre lieues, les plaça à tous les débouchés de la plaine, fit allumer des feux toutes les nuits , fit donner à tous ces débouchés de fausses alertes , par de petits détachements qui semblaient vouloir pénétrer dans la plaine sur tout le front. Les premières nuits les Russes furent très-vigilants : leur cavalerie montait à cheval, leur infanterie passait la nuit en bataille, eux-mêmes entraient dans les défilés pour aller au-devant des confédérés, qui fuyaient devant eux. Enfin ils se fatiguèrent de ces bivouacs inutiles.

Il avait appris par les juifs, les meilleurs espions qu'on puisse avoir en Pologne, que, la nuit du 29 avril, il devait y avoir un grand bal àCracovie; il se douta que tous les principaux officiers s'y trouveraient. Déjà , depuis trois ou quatre nuits , les Russes ne s'alarmaient plus de ses mouvements nocturnes : ce fut cette nuit qu'il prit pour attaquer le défilé le mieux gardé. Presque toute sa cavalerie était passée sous la palànque des grenadiers, quand, un peu avant la pointe du jour, les sentinelles donnèrent l'alarme. Les grenadiers sortirent ; mais voyant une longue colonne que la nuit multipliait encore , ils tirèrent quelques coups de fusil au hasard, évacuèrent le poste par derrière, et coururent se réfugier à Zator, d'où ils se replièrent encore à l'abbaye de Tiniec, où ils passèrent la Vistule.

La tête de la cavalerie se porta au grand galop à Scavina , et y entra avec de grands cris qui avertirent la cavalerie russe de son danger; elle se sauva : cependant on sabra ou prit plus de <?ent hommes, et presque le double de chevaux. Enfin, à neuf heures du matin toute la plaine appartenait aux confédérés , et il ne restait pas un Russe à la rive droite delà Vistule. L'attaque <le Pulawski et Walewski avait pareillement réussi , ou plutôt il n'y avait pas eu d'attaque. Il semblait que les Russes s'entendissent pour fuir partout.

Sur le midi Dumouriez fit attaquer le pont deCracovie. pen-

dant qu'il faisait construire une petite redoute sur une hauteur nommée Kremionki, près de la maison du péage. Ce jour-là il fît partir un fort détachement pour Nepolomuce. Le lendemain il alla visiter les bords du fleuve, et ayant trouvé l'abbaye de Tiniec très-bien placée à une lieue au-dessus de Cracovie , il la fit fortifier, et y mit quatre cents hommes d'infanterie et six pièces de canon. Il alla ensuite visiter les salines. Il fit arranger le château de Bobreck , et y plaça deux cents hommes d'infanterie et quatre pièces de canon , et cent hommes dans la redoute de Kremionki. Ainsi en peu de jours il eut son infanterie postée dans cinq lieux fermés, et suffisamment garnis d'artillerie pour arrêter les Russes. Ces postes étaient Landscron, ïyniec, Wlodigowice , Oswiecim et Bobreck. Il chargea Pulawski delà défense de la Donayesc, Miaczinski de celle des mines de sel et de Landscron, et Walewski de celle d'Oswiecim et Bobreck; et il se rendit à Biala avec les conseillers de guerre , pour travailler à la levée de l'infanterie.

Mais les succès des Polonais leur avaient tourné la tête : il semblait qu'ils eussent déjà conquis la Pologne. Ils dépouillaient les habitants, et commettaient mille excès. Ils vexaient les plus grands seigneurs , le comte Wielopoloski, le comte Dunin et autres. Ils battaient les paysans nouvellement enrôlés, et traitaient avec mépris l'infanterie étrangère. Les chefs commencèrent à se quereller. Au lieu de permettre que deux membres du conseil des finances prissent l'administration des salines , les chefs se partagèrent l'approvisionnement qu'on y trouva , et le vendirent à vil prix à des juifs silésiens , pour se partager cet argent. Ils ordonnèrent aux commissaires des salines de forcer les travaux, en ayant vendu plusieurs mille tonneaux d'avance. Ils envinrent entre eux aux plus violentes querelles et aux coups de sabre. Leur manière de servir et de garder les postes était dans le même genre. Les Towaricz ne voulaient pas monter la garde quand ils étaient commandés; ils envoyaient des paysans garder la rivière , et restaient à boire et à jouer dans des maisons , leurs chevaux dessellés. Pendant ce temps-là leurs officiers se tenaient dans les châteaux voisins, dans les festins, les bals et les jeux de hasard.

Du mouriez jugea qu'avec cette conduite leur succès ne serait pas long, et qu'ils le payeraient cher. Il n'était content que de AYalewski, lequel seul tenait sa troupe un peu en ordre. Il convoqua les trois chefs à Biala. C'était la misère qui les avait rendus souples; leur succès leur avait fait reprendre tout leur orgueil. Il leur proposa de mettre mille gentilshommes à pied , en leur faisant un sort, et de donner à chacun une escouade de dix hommes à commander, sous le nom de décurions. Ils rejetèrent cet avis avec indignation, et auraient même insulté l'envoyé de France s'il ne s'était pas montré encore plus fier qu'eux. La tête avait tourné aux conseillers comme aux autres, excepté à un nommé Wihranowski, qui se montra toujours sage. Ils demandèrent insolemment de l'argent , et voulurent forcer Dumouriez à faire transporter la caisse de Bilitz à Biala, disantqu'elle leur appartenait, puisque le roi de France l'avait envoyée pour eux. Il le leur refusa , et leur dit tout net qu'ils ne méritaient ni l'argent ni l'intérêt de la France. Deux cents hommes d'infanterie et une vingtaine d'officiers français , qu'il avait à Biala , lui suffisaient pour les contenir.

Les nouvelles qu'il recevait d'Épériès n'étaient pas consolantes : aussitôt après son départ la discorde s'était mise dans la confédération, qui, oubliant sa dignité, en était venue aux coups. Les commandants impériaux avaient été obligés de s'en mêler ; des maréchaux avaient été mis en prison. D'un autre côté, les malintentionnés leur insinuaient que la France avait changé de système, qu'elle les jouait, et allait les abandonner. Plusieurs désertèrent, d'autres se retirèrent dans d'autres villes, d'autres travaillèrent à faire leur paix. Tout rentrait dans une confusion pire que celle dont il les avait tirés, et pour le coup elle devenait irrémédiable.

Alors Pac et Bohucz crurent que pour diminuer les maux il fallait changer la résidence : on pria M. Durand , et on chargea le général Sboinski de solliciter la cour de Vienne pour qu'elle accordât à la confédération la permission de se rassembler à Bilitz, d'où ils n'auraient qu'un ruisseau à passer pour faire leurs actes à Biala, sur leur propre territoire, couverts par les petites places et par l'armée: cela était très-raisonnable. Ils l'obtinrent ; mais quand

il fallut partir, leurs nombreux créanciers ne voulurent pas les laisser aller. Alors ils se mirent en tête que l'argent des subsides devait servir à payer leurs dettes. On en écrivit à M. Durand, qui renvoya l'affaire à Dumouriez; celui-ci refusa. On porta des -plaintes au duc d'Aiguillon ; les chefs militaires en avaient fait autant. Tout le monde se plaignait de la dureté de cet envoyé , qui, de son côté, rendit compte de tout au ministre dans deux ou trois dépêches, demandant toujours à être relevé, et annonçant que, remplacé ou non, il partirait le 1er septembre, parce qu'alors la confédération tirerait à sa fin. Le duc d'Aiguillon trouvait que tout allait bien, car tout empirait, et exhortait l'envoyé à la patience; il lui annonça cependant qu'il mettrait sous des yeux du roi l'offre réitérée de sa démission.

La confédération tira quelques aumônes de la Saxe, fit des billets, se mit enfin en route pour Bilitz, très -ulcérée contre Dumouriez, qui l'était au moins autant contre elle, et lui reprochait dans toutes ses lettres le scandale de sa conduite. Quant aux chefs militaires, il les ménageait encore moins. Ayant appris que Pulawski s'était vanté qu'il l'enlèverait, le conduirait à Czenstochow, et le forcerait à donner de l'argent, il lui dit en plein conseil : Pulawski, ne vous avisez pas de faire une pareille tentative; je vous brûlerais la cervelle à la tête de vos Toivaricz ! On le craignait, parce qu'il avait fait juger à mort trois Towaricz qui, après avoir violé une femme, lui avaient coupé un bras. Ayant appris que l'armée de Pulawski, dont ils étaient, jurait qu'elle ne souffrirait' pas ce jugement, il l'avait fait mettre en bataille sur trois côtés ; et, fermant le carré avec deux cents llommes d'infanterie et deux canons chargés à cartouche, à la tête desquelles il s'était placé , ayant à côté de lui Pulawski et Miaczinski pour lui servir d'otages, il avait fait exécuter la sentence sur le plus coupable, nommé Bonikorski, et avait demandé la grâce des deux autres au nom du roi de France. Cet acte de fermeté l'avait rendu terrible , mais il était encore plus haï. 11 s'en souciait peu, étant résolu de les f|uitter bientôt s'il ne réussissait pas à les faire obéir en cas qu'il parvînt à former une armée, ce qu'il n'espérait plus.

Le mois de mai et la moitié de juin s'étaient passés dans ces disputes, lorsque ses espions lui rapportèrent que Suwarovr at-

tendait un renfort qui marchait de Sendomir sur la Donayesc, et que lui-même se préparait à faire un mouvement. Il envoya Pulawski sur la Donayescet Miaczinski à Scavina, qu'il donna comme point central du rassemblement de ses quartiers. Le 18 , il reçut un avis de Pulawski qui lui mandait que c'était une fausse alarme; qu'il n'y avait pas un Russe à la rive droite de la Vistule, du côté de la Donayesc ; que cette rivière était toujours très-haute et inguéable. 11 se méfia de ce rapport, connaissant la négligence des Polonais, et ayant des avis contraires sur ces deux objets.

Il envoya Walewski avec quatre cents hommes de cavalerie à Tyniec, et donna ordre au colonel Schiïtz, qui était à Sucha avec son régiment de hussards, de s'avancer à Scavina. Ils'occupa, ce jour-là et le J9, à préparer un convoi d'artillerie, et faire des dispositions pour aller joindre. Le 20 , il vint coucher chez le comte ^de Dunin à Zator; il reçut, la nuit, un avis de Miaczinski qui lui mandait que la Donayesc était abandonnée ; qu'il ne savait pas ce qu'était devenu Pulawski, qui emmenait plus de six mille hommes ; que l'ennemi marchait sur lui ; qu'il se tenait à la hauteur de Cracovie près de Kremionki avec cinq cents chevaux ; mais que Suwarow rétablissait son pont.

Il monta à cheval sur-le-champ, n'ayant avec lui que son escorte française, et se porta droit à Scavina ; il y trouva l'ennemi. Jl alla du côté de Kremionki ; il vit Suwarow qui passait la Vistule. Il trouva une compagnie de Towaricz dans un village, leurs chevaux dessellés, et buvant ; l'ennemi n'en était pas à un quart de lieue. Il les emmena : des paysans lui dirent qu'ils avaient vu une troupe marcher du côté de Calvary ; il s'y porta : c'était Miaczinski réuni à Schùtz,

Un officier de Pulawski arriva, et lui remit une lettre de ce chef, quiluimaudaitque, voyant les ennemis passer la Donayesc, il avait pris le parti de gagner les défilés pour les tourner par derrière. Il lui renvoya son officier, en le conjurant de revenir sur ses pas. Il renvoya deux autres messages. Non content de cela, il dit à Miaczinski de tenir dans les défilés, et de se retirer lentement sous Landscron, où il le rejoindrait. Il remonta à cheval, et courut après Pulawski. Quand il eut fait cinq lieues, il reçut une lettre insolente de ce chef, qui lui mandait qu'il n'avait au-

cun ordre à recevoir d'un étranger; qu'il prétendait faire la guerre à sa manière ; et que, s'il veut le suivre, il n'a qu'à venir à Zamosc et à Leopol, où il va. Cette lettre était datée de Rabko, à dix lieues de Landscron.

N'ayant plus l'espoir de le ramener ou de lui faire entendre raison, il revint sur ses pas, trouva que le colonel Schùtz était tranquillement rentré dans son quartier de Sucha, et reçut un billet de Miaczinski qui lui mandait qu'il était abandonné, et qu'il ne lui restait pas deux cents chevaux. Pulawski parti, Miaczinski devait encore avoir plus de cinq cents chevaux. Walewski avait très-bien manœuvré : apprenant la défection de Pulawski et la déroute du reste, il avait attiré Suwarow sur Tyniec. Ce général avait tenté, le 20, de l'enlever ; après avoir pris et reperdu deux fois une redoute, il y avait laissé deux cents morts, et s'était porté brusquement sur Calvary. Cejour-là, Dumoùriez, après avoir fait enfin partir Schùtz pour rejoindre Miaczinski, ainsi que quelques autres corps qu'il avait dénichés, avait été forcé de passer quelques heures à Sucha , pour laisser reposer ses chevaux , qui avaient fait plus de soixante lieues en trois jours. Il arriva à Landscron le 22 juin, à sept heures du matin. Walewski y arrivait de son côté, suivi de toute l'armée de Suwarow.

Le château de Landscron termine d'un côté une hauteur d'un quart de lieue de long, sur cinq cents pas de large. La ville est au-dessous du château : il y avait, dans l'un et l'autre , une garnison de six cents hommes d'infanterie avec trente pièces de canon. Derrière cette hauteur est une pente assez facile, avec un pays boisé, qui conduit à Sucha. En avant et sur son flanc droit, sont deux escarpements impénétrables, hérissés de bois de sapin. Dumoùriez fait l'inspection de l'armée, qu'il trouve réduite à mille hommes de cavalerie. Il avait deux cents hommes do chasseurs à pied, commandés par des officiers français ; il en jette cent dans le bois de sapin en avant de son front , et cent dans le bois de sapin de sa droite, où il place deux pièces de canon : sa gauche appuyait à Landscron. Son champ de bataille dominait une hauteur qui lui faisait face, où le canon du château de Landscron portait en plein : celui des Russes, d'un plus faible calibre, n'arrivait qu'à deux cents pas en avant de la ligne des Polonais.

Suwarow fait un mouvement qui devait le faire battre. 11 avait environ trois mille chevaux et deux mille cinq cents hommes d'infanterie. Il laisse son infanterie sur la hauteur, et fait descendre sa cavalerie dans le ravin, pour remonter ensuite dans la forêt de sapin. Dumouriez envoya dire à ses chasseurs de s'aplatir dans le bois, de laisser passer cette cavalerie qui allait monter dispersée et rompue, et de ne pas tirer. Il annonce aux Polonais que la victoire est à eux; que dès que cette cavalerie arrivera sur la hauteur, ils n'ont qu'à la charger, sans lui donner le temps de se former. Us lui promettent des merveilles.

Deux superbes régiments russes, Saint-Pétersbourg et Astrakan, paraissent; ils étaient tout débandés. Il veut se mettre à la tête des Lithuaniens d'Orsewsko, avec le prince Sapieha: ces lâches fuient, massacrent eux-mêmes Sapieha, jeune prince plein de courage ; Orsewsko et quelques braves sont tués. Il court aux hussards de Schùtz, qui , au lieu de sabrer, font une décharge de leurs carabines, et prennent la fuite. Les Russes , étonnés euxmêmes de leurs succès, n'avançaient pas, et étaient occupés à se former. Miaczinski, furieux, rallie quelques braves Towaricz, se jette au milieu des Russes, est démonté v blessé, et pris. Walewski, qui formait la gauche, se retire en bon ordre derrière Landscron. Tout le reste se débande. Les Cosaques poursuivent pendant plus d'une demi-lieue cette cavalerie, qui ne tue pas quatre hommes aux Russes, et qui en perd trois cents, tués, blessés ou pris.

Resté seul sur le champ de bataille avec son petit escadron français, Dumouriez se garde bien de se jeter dans le troupeau des fuyards : il prend un chemin dans le bois, sans être suivi , et il arrive à Sucha sur le midi ; il y trouve le régiment des hussards de Schùtz, qui n'avait pas beaucoup souffert. Cependant les chasseurs français avaient tourné par les bois , et s'étaient jetés dans Landscron , qui se mit à canonner vivement la cavalerie ennemie, obligée d'abandonner bien vite ce champ de bataille dangereux, emmenant ses prisonniers et les deux pièces de canon, qui, après avoir tiré quelques coups presque à bout portant, furent abandonnées, l'officier n'ayant pas eu l'esprit de les précipiter dans le ravin.

Voila ce que les Russes et les Polonais appelèrent alors la ba-

136 MEMOIBES DE DTJMOUEIEZ.

taille de Landscron; elle dura une demi-heure, et les Pousses ne perdirent de monde qu'à leur retraite, par le canon de Landscron, et le lendemain, en voulant insulter cette place, où il y avait plus de huit cents hommes d'infanterie et quatre à cinq cents de cavalerie. Walewski eut même l'audace de les suivre dans leurretraite , et de descendre dans la plaine avec eux. Suwarow retourna devant Tyniec, qu'il ne put pas prendre. Mais Oswiecim* et Bobrecq furent évacués. Walewski se retira à Biala, que Branicki vint masquer avec douze cents hommes de cette même cavalerie de la couronne, qui aurait joint les confédérés s'ils avaient été vainqueurs. Le général Stampa , commandant le cordon autrichien, lit intimer aux Russes de ne pas attaquer Biala, ce qu'ils; ne pouvaient pas faire sans que leurs boulets endommageassent le bourg autrichien qui est de l'autre côté de la rivière.

Dumouriez voyait toutes ses espérances trahies par la défection.? de Pulawski, qui alla se faire battre à Leopol, tâcha de surprendre Zamosc, qui ne voulut pas lui ouvrir ses portes, revint parle même chemin, repassa le long des montagnes par Rente T Bobrecq , et retourna à Czenstochow , ayant fait cent cinquante lieues, et alors fort honteux et repentant; mais il était trop tard. Dumouriez avait perdu les trois chefs sur lesquels il comptait le plus , Sapieha et Orzewsko tués , Miaczinski prisonnier. La division de ce dernier s'était dispersée, au point qu'il n'en restait que quatre à cinq cents hommes mal en ordre et mal commandés. Il n'y avait donc plus alors à opposer aux Russes , dans la petite Pologne, que F infanterie d'à peu près deux mille hommes, répandue dans trois places , et six à sept cents dans Biala et Czenstochow. Le corps de Zaremba était resté entier ; mais il le connaissait trop rusé et trop prudent pour s'exposer avec de pareils compagnons. Walewski, avec les restes de Miaczinski, n'avait pas plus de deux mille hommes à cheval. Les salines étaient perdues , sans que l'on eût su en profiter. Le contingent de Courlande , l'infanterie du palatinat de Cracovie , étaient devenus des chimères. Bien loin que l'argent qu'il avait à Bilitz eût suffi à solder et nourrir les garnisons , il lui en eût fallu trois fois autant. D'ailleurs il était outré de la conduite politique et militaire des Polonais.

Il prit le parti de tout abandonner. Il se rendit à la maison de contumace la plus voisine, à un lieu nommé Fritzka , où le général Emerick Esterhazy , avec qui il s'était lié, vint le voir, ainsi que plusieurs autres seigneurs hongrois ; de là il rendit compte de tout au ministre, s'en référant à ce qu'il avait annoncé dans ses dépêches précédentes , surtout en partant pour l'armée.

A son départ d'Épériès, il avait annoncé, en pleine assemblée de la confédération, qu'il allait tenter de faire prendre une marche régulière et vigoureuse à leur partie militaire ; il les avait assurés , avec serment , que s'il était secondé , il se sacrifierait tout entier, comme s'il était leur compatriote : mais que si les chefs et les troupes se conduisaient comme par le passé , et nuisaient volontairement à l'exécution de ses bonnes intentions , il les abandonnerait entièrement. Il avait même eu la précaution de laisser ce serment par écrit. Non-seulement les troupes, mais les chefs et les conseillers eux-mêmes , chargés de coopérer avec lui , avaient renversé ses plans.

Ainsi il écrivit à la confédération qu'elle n'avait qu'à relire le serment qu'il lui avait consigné ; que , fidèle à sa parole , il se regardait comme dégagé du soin de conduire à l'avenir les affaires militaires; qu'il attendait son rappel à la campagne, ayant besoin de repos; qu'il était persuadé que son successeur, qui sans doute arriverait bientôt, serait certainement plus complaisant et plus à leur gré que lui. Il alla effectivement attendre les ordres du ministre à la campagne , chez le comte Potocki , staroste de Halicz , avec lequel il était lié.

La confédération fut consternée ; on lui envoya des députations. On engagea Pulawski à lui demander excuse de bouche et par écrit , et à se soumettre à ses ordres : alors il leur prouva facilement qu'il n'avait jamais eu la prétention de leur donner des ordres directs , qu'il avait toujours fait revêtir son avis de la signature du conseil; il dit à Pulawski et aux députés qu'il avouait qu'il avait eu tort de vouloir leur donner un système de guerre auquel ils ne pouvaient pas se plier, et que, n'entendant rien à leur manière de faire la guerre, il ne devait plus s'en mêler.

Cependant il écrivit à la confédération qu'il ne fallait pas se décourager ; qu'ils avaient des places et un petit fonds d'infanterie

quil fallait augmenter; qu'il leur comptait encore, sans l'armée de Lithuanie, plus de quinze mille hommes de bonne cavalerie ; qu'ils étaient en meilleur état qu'à son arrivée auprès d'eux'; que les Russes n'ayant pas reçu de renfort , et ne pouvant pas prendre leurs petites places , s'ils en arrangeaient encore d'autres, ils pourraient peu à peu regagner du pays, et au moins se soutenir de manière à négocier.

Le comte de Pac et Bohucz vinrent le trouver. Il leur parla en ami , leur dit que leur position était désespérée. Bohucz en convint. « Retournez-vous, leur dit-il, vers le duc d'Aiguillon et M. Durand ; non pas pour vous soutenir, car cela est impossible, mais pour faire votre paix. Enfin il se rendit à leurs prières , et il rejoignit la confédération ; non pas pour continuer sa mission , car il persista à ne plus donner ni argent ni conseil , mais pour ne pas donner à la cour de Varsovie le triomphe de cette rupture. Effectivement leurs affaires étaient désespérées, car dans cette campagne les Turcs furent chassés de la Moldavie, et bientôt forcés à faire la paix *.

. Il fut réellement affligé de la tournure malheureuse de cette affaire; il le manda à son amie, madame de Mniezeck, que le chagrin consuma ensuite. Il plaignait les malheureux Polonais, malgré leurs fautes excessives ; et cette considération était d'au-

i Quelque confiance que doivent inspirer les explications données par Dumouriez sur sa conduite à l'égard des républicains polonais , il ne faut pas oublier que le général est ici juge dans sa propre cause. Rulhière, ou plutôt son éditeur ( M. Daunou ) , dans la continuation de l'Histoire de Pologne (Précis du livre XIV), pense que Dumouriez ne se montra pas toujours exempt de hauteur, et même d'orgueil. « Dumouriez , dit-il , abandonné en Pologne à ses propres mouvements, et ne recevant plus d'instructions, étendit lui-même ses pouvoirs, et se mit à donner des ordres aux confédérés, au lieu de conseils et de subsides... Dumouriez , ajoute-t-il plus loin , à l'époque de la fatale mésintelligence élevée entre lui et le brave Pulawski , osa menacer ce chef intrépide de le faire juger comme coupable de lâcheté, etc. »

Un passage de l'Histoire du dix-huitième siècle, par M. Lacretelle, vient à

l'appui de celui qui précède : « Dumouriez , dit cet historien , avant d'avoir rendu aucun service aux Polonais , leur parlait un langage peu mesuré. Loin d'honorer le dévouement héroïque de Casimir Pulawski , le plus intrépide de leurs chefs , il l'exaspérait par des reproches insupportables à l'homme d'honneur. »

Ces deux passages de l'Histoire de Pologne et de l'Histoire de France, rapprochés des justifications de Dumouriez , ne doivent-ils pas porter à croire que si Pulawski se rendit coupable de présomption et de légèreté, le général français porta dans ses relations avec ce chef illustre des formes trop impérieuses, et qu'ainsi, dans cette malheureuse circonstance, comme dans presque toutes les dissensions de la même nature , les torts furent communs, et partagés également par les deux parties?

^ Note de l'éditeur, )

liv. i. — cri a p. vin. 139

tant plus juste, que le duc d'Aiguillon mit le comble à leur dis grâce par un raffinement de perfidie et de méchanceté , sans but utile. G

Dès le commencement de cette mission Dumouriez avait toujours mandé qu'il était sûr du comte Oginski, qui entraînerait un corps de troupes de l'armée de Lithuanie d'au moins cinq à six mille hommes, sans compter une grande partie de la noblesse de ce grand-duché. Le comte Vielhorski, beau-frère d'Oginski, donnait à Paris les mêmes assurances. Mais en même temps Dumouriez avait représenté que l'exemple de ce qui était arrivé au prince Radziwil , qui avait perdu, presque sans se battre, ses places fortes en Lithuanie, que le prince Daschkoff, à la tête d'un petit corps de troupes russes, avait enfermé, pris et fait^apituler dans la forte place de Niesvicze , avec le comte de Pac , quoiqu'ils fussent du double plus forts que les assiégeants , devait rendre trèscirconspect sur le choix du temps à prendre pour l'insurrection de la Lithuanie ;

Que quand même, ce qu'il fallait espérer, le comte Oginski, à la tête de troupes plus régulières , ferait une plus noble résistance ; comme il se trouvait derrière l'armée de Weymarn d'un côté , comme on pouvait faire marcher contre lui des troupes ou de la Livonie , ou de l'Ukraine , ou de la Moscovie, sa perte serait toujours irrémédiable , si son insurrection était partielle , et non-seulement si elle ne faisait pas partie d'un plan général d'attaque , mais si les troupes de la grande et de la petite Pologne n'étaient pas arrivées à une certaine hauteur, pour pouvoir ou le dégager par des secours directs et une jonction , ou le soulager par une diversion qui occupât les Russes ailleurs; que déterminer trop tôt l'insurrection du comte Oginski serait le conduire, ainsi que tous ses partisans, à une perte infaillible;

Que la Pologne n'avait déjà que trop souffert du peu d'ensemble de ses confédérations faibles , qui avaient été abattues l'une après l'autre; que le ministère de France devait agir comme un bon père avec cette nation, qui s'était jetée dans ses bras ; que, ne pouvant pas lui donner un appui direct et formidable, il devait lui donner des conseils où la force et la prudence fussent réunies; que si on ne pouvait pas faire acquérir à la confédération polo-

naise une masse puissante, capable de conquérir sa liberté, il était de la générosité paternelle du roi de France de sauver le plus qu'on pourrait d'individus, en les empêchant de courir à leur perte par une insurrection inutile ; qu'il valait mieux les réserver pour un autre temps , et attendre d'autres circonstances ; qu'une conduite contraire serait évidemment une fausseté machiavélique, qui, sacrifiant une nation entière, déshonorerait notre politique.

Ces sages représentations avaient suffi pour le duc de Choiseul, qui cependant voulait arriver à une guerre générale ; mais elles furent inutiles auprès du duc d'Aiguillon, quoiqu'il affectât un système opposé; elles semblèrent même aiguiser sa duplicité. Gérard avait un frère nommé Rayneval, consul alors ou résident à Dantzick *. Il le chargea de traiter séparément avec le comte Oginski, pour l'engager à se déclarer. Non content de ce premier moyen , d'Aiguillon envoya auprès de ce seigneur un colonel français , le chevalier de Murinais.

Dumouriez renouvela en vain ses représentations : il fit avertir directement le comte Oginski de l'inutilité du danger qu'il allait courir ; il manda à Wielhorski de tâcher de sauver son beau-frère" et la Lithuanie , en l'empêchant de se livrer à ces perfides insinuations. Tout fut inutile. On prit précisément l'époque où les malheurs de la Pologne étaient assurés et irrémédiables, pour forcer Oginski à se déclarer au mois de septembre. Ce chef fit son insurrection imprudente. Le colonel Albiczew , à la tête d'un millier de Russes, ne fit que se montrer à Pinsk, où il faisait son rassemblement. Il n'y eut pas même un combat , tout le parti se dissipa devant Albiczew ; le malheureux Oginski s'enfuit à Dantzick , et la dernière ressource de la liberté polonaise fut anéantie.

A la funeste époque de la déroute de Landscron , la conduite

T On trouve, au commencement de plomate que celui dont il est ici question,

la seconde édition de Y H istoire de Vanar- La dissertation de M. de Rayneval est

chie de Pologne , de Rulhière, publiée une de celles qui jettent le plus de lumière

en 1818 par M. Auguis , plusieurs dis- sur l'histoire de Pologne. Au reste, nous

sertations lues à l'Institut sur cet ou- devons dire que l'auteur ne s'accorde

vrage, lorsque, sur la proposition de pas avec Rulhière au sujet du général

M. Daunou, il fut question de lui accor- Mockranowski, et qu'il rentre dans l'opi-

der un prix décennal : l'une de ces dis- nion émise par le général Dumouriei.

sertations porte le nom de M. de Rayne- ( Voyez la note de la page 117. val. Nous pensons que c'est le même di- {Note de l'éditeur.)

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