CHAPITRE IX
Retour en France.
Dumouriez se sépara à regret du baron de Viomesnil et de quelques Polonais , surtout de Bohucz , qui est mort en France peu d'années après ;-il était venu y prendre un asile. Cet homme errait un grand caractère et un génie vaste. Si la confédération eût réussi, il aurait gouverné et changé la Pologne. Dumouriez partit avec le comte de Ségur, capitaine de dragons, qui lui servait d'aide de camp. IVétant point pressé d'arriver, étant même sur d'être mal reçu, il allongea sa route pour faire un voyage d'instruction, repassa parla Hongrie, où il laissait beaucoup
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d'amis , traversa la Bohême pour visiter les champs de gloire du grand Frédéric, vit en Saxe le camp de Pirna , séjourna à Dresde et à Leipsick, revint à Francfort, d'où il rentra en France par Bruxelles et Mons , se reposa quelque temps à Saint-Quentin chez sa sœurl'abbesse deFervaques,et n'arriva à Paris que dans les premiers jours de janvier 1772. Le comte de Broglie, M. de Chauvelin et Favier, lui annoncèrent que le ministre des affaires étrangères déclamait contre lui. Il avait eu la délicatesse de ne point prendre ses appointements sur lesubside; il lui en était dû neuf mois , ou vingt-sept mille livres. 11 avait mangé dans cette malheureuse mission près de quarante mille francs de son patrimoine.
11 alla à Versailles , et demanda une audience au duc d'Aiguillon. Elle lui fut accordée, et elle fut très-orageuse. Le duc, qu'il n'avait jamais vu, prit la parole, et lui dit, d'un ton orgueilleux et irrité : « Ah ! vous voilà. J'espère que vous ne vous attendez pas à des récompenses. — Je vous crois trop juste, monsieur le duc, pour me mettre dans le cas de vous solliciter. — Eh bien ! vous n'en aurez point ; le roi est très-mécontent de vous. — Il me semble cependant qu'il doit être satisfait du rapport du baron de Viomesnii. — Non, monsieur. J'ai trois griefs contre vous. — Quel est le premier? » lui dit fièrement Dumouriez. Le duc, étonné de la question et du ton fier, répond , en balbutiant de colère : « Vous vous avisez de m'interpeller! sachez que je peux vous punir. — Je ne suis pas assez fou, monsieur le duc, pour méconnaître votre pouvoir. Je n'ai pour tout patrimoine que ma conduite. Vous dites que vous avez trois griefs contre moi , vous paraissez très-irrité : je vous prie de me dire quel est le premier grief. — Monsieur, vous avez fait des plans fous et gigantesques. — Ce grief ne tombe pas sur moi : le roi et son conseil les ont agréés, vous-même les avez approuvés; j'ai vos lettres. Quel est le second grief? — Le second, monsieur? Vous avez traité brutalement et indécemment uneassemblée représentant une nation etdesnobles polonais. — Cela est faux, monsieur le duc ; on vous en a imposé. Cependant distinguons : je n'ai jamais écrit et parlé à la confédération qu'avec respect , pour tâcher de l'élever à la hauteur de sa dignité ; mais je conviens que plusieurs fois j'ai été obligé de
traiter durement les individus , même grands seigneurs. J'ai même, à Scavina et à Landscron , rallié à coups de plat d'épée des fuyards, sans m'inquiéter s'ils étaient nobles ou non ; je n'ai fait en cela que ce que le baron de Viomesnil sera forcé de faire, et ce que vous eussiez fait à ma place. Je vous avoue que ce grief ne mérite pas votre attention. Quel est le troisième grief? — Oh î pour le coup , vous êtes un insolent, vous me bravez. Vous êtes une créature de M. de Choiseul. — Je suis créature de Dieu et de mon épée. Cette épithète ne convient qu'à vos valets , et je me retire. » Il ouvre la porte; le duc lui dit : « Je vais vous faire mettre à la Bastiïle. — Vous le pouvez ; mais ce ne sera pas vous qui m'en ferez sortir. — Vous avez la tête bien dure. — Monsieur le duc , je ne connais que les balles plus dures que ma tête. Mais pourquoi me traitez-vous si mal ? » Le duc prend un air plus calme , et lui dit assez gracieusement : « Je suis juste : vous m'avez mandé que vos appointements vous sont dus, je vous les ferai payer exactement, mais n'attendez rien de plus de moi. — Eh bien! à la bonne heure. Je n'ai été que prêté aux affaires étrangères , j'en ai assez ; je vais m'adresser à mon ministre. » Huit jours après , les appointemens furent payés.
En sortant de cette vive conférence, il se rendit sur-le-champ chez le marquis de Monteynard , ministre de la guerre , qu'il n'avait jamais vu non plus. Ce ministre était enfermé dans son cabinet. Le valet de chambre , après l'avoir annoncé , vint lui dire qu'il revînt un autre jour; qu'on n'avait pas le temps de lui parler. Très en colère , Dumouriez force la porte , la referme sur lui, et interrompt M. de Monteynard, qui, avec un froid glacial , lui demande pourquoi il force la porte d'un ministre. « Vous me voyez très-ému, lui dit-il : écoutez-moi, vous verrez sij'ai tort. » Il lui raconte vivement la scène qu'il venait d'avoir avec le duc d'Aiguillon. Pendant ce récit, la figure calme de M. de Monteynard s'anime; il le plaint, et l'assure qu'il ne trouvera pas en lui la même injustice.
M. de Monteynard détestait le duc d'Aiguillon. Tout l'ancien parti du duc de Choiseul , surtout le prince deCondé , qui l'avait porté au ministère , le soutenait contre lui, La conférence devint très-longue ; et quatre jours après il l'attacha avec trois mille
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livres d'appointements à la légion de Lorraine, dont était colonel le comte de Viomesnil , frère du général chargé de la mission de Pologne, avec lequel il était lié depuis la Corse. Dès lors la confiance s'établit entre ce ministre et lui sur beaucoup d'objets.
Il raconta son aventure au comte de Broglie et à Favier ; on en fit un article de la correspondance secrète, qui divertit Louis XV. Ce roi détestait le duc d'Aiguillon, et ne faisait aucun cas de ses talents ; il était cependant plus à son aise avec lui qu'avec le duc de Choiseul, dont la tranchante supériorité l'avait toujours gêné.
Il passa toute l'année 1772 entre Paris et Versailles, où il avait loué un petit appartement, à la mort de son onde. N'étant qu'attaché à la suite de la légion de Lorraine , il n'était assujetti à aucun service. Cependant ce loisir n'était pas sans occupation. Son premier travail fut une Instruction pour les troupes légères; c'est un traité pratique de la petite guerre, et de tout ce qu'un officier doit apprendre pour devenir bon partisan. Il fit attacher un de ses élèves , nommé Montigny , comme capitaine de dragons à la légion de Lorraine, pour faire exécuter cette instruction. Elle y réussit, et elle aurait fini par être universellement adoptée, sans la réforme que M. de Saint-Germain fit de ces corps en 1774.
Il fut ensuite chargé par le ministre de l'examen d'un nouveau traité sur les hôpitaux militaires , donné par un médecin nommé Colombier. Cet ouvrage comprenait deux parties , l'une intitulée Hygiène militaire^ l'autre Médecine militaire. Cela entraîna des discussions , des épreuves dans des hôpitaux qu'on établit exprès. Mais le régime des anciens administrateurs des hôpitaux royaux et de la vieille médecine l'emporta , et cela ne procura que quelques légères améliorations et la réforme de quelques gros abus, qui lui firent des ennemis, pour avoir voulu soutenir Colombier, d'ailleurs homme dangereux et assez mauvais sujet, mais fort instruit.
Il fut chargé d'un autre travail qui lui prit six mois. Il avait rapporté de ses voyages des mémoires sur l'état et les ordonnances militaires du Portugal , de l'Espagne, de la Prusse, de ia Russie et de l'Autriche. M. de Monteynard, à qui il les montra, lui ordonna d'en faire une analyse comparative etraisonnée, qu'il