CHAPITRE II
Guerre de sept ans.
Arrivés à Maubeuge, Dumouriez père et fils se joignirent à deux ai des -maréchaux des logis de l'armée, pour préparer les marches d'une colonne commandée par le comte de Saint-Germain. Le rendez-vous de l'armée était dans le pays de Clèves. L'un de ces deux officiers d'état-major, nommé Montazet, était plein de talent et d'activité; l'autre était ignorant et paresseux. Ils étaient à cheval , les deux commissaires dans une bonne voiture; la saison était rude, la terre couverte de neige. L'échange fut bientôt fait. L'officier monta en voiture, Dumouriez monta ses chevaux. Montazet, qui avait fait les campagnes des Pays-Bas sous le maréchal de Saxe , les lui racontait en les lui expliquant sur le terrain ; en revanche, le jeune homme l'aidait avec zèle dans les détails de ses importantes fonctions , et en apprenait les premiers éléments sous ce bon chef.
Arrivés à Vésel, ils furent attachés à la division du marquis d'Armentières , mort depuis maréchal de France. Ce général portait le courage jusqu'à la témérité. Trouvant à Dumouriez de l'intelligence et de la volonté, il l'employa comme son aide de camp. Après la bataille d'Hasteinbeck, le père du jeune homme fut chargé d'aller prendre l'administration de TOst-Frise avec le marquis Dauvet, maréchal de camp, deux bataillons et
quatre escadrons uVdragons. Son fils fut obligé de quitter son cher général , et de l'accompagner. Un lieutenant général autrichien , nommé le comte de Pisa , vint d'Anvers prendre le commandement de TOst-Frise avec deux bataillons impériaux de Platz et de Charles-Lorraine. Le général Dauvet partit, et les troupes françaises restèrent à ses ordres. Dumouriez reprit ses fonctions de commissaire des guerres. Le duc de Broglie , actuellement maréchal de France , alla attaquer Brème ».
Dumouriez fut envoyé par son père auprès de ce général pour concerter la levée des contributions. Il le trouva attaquant deux villages près de cette ville ; entraîné par son ardeur, il alla joindre une compagnie de grenadiers de la légion royale, commandée par Saint- Victor, excellent officier, mort depuis lieutenant général. Le village,, qui , autant qu'il s'en souvient,
I Le duc de Broglie, dont parle ici Dumouriez , est père d'une famille illustre et nombreuse, dont quelques membres vivent encore. C'était un des habiles capitaines de son temps, où l'on en comptait peu. Voltaire , qui n'était pas prodigue d'éloges , l'a peint dans ces vers du Pauvre Diable :
Du duc Broglie osez suivre les pas.
Sage en projets, et vif clans les combats, Il a transmis sa valeur aux soldats ; Il va venger les malheurs de la France : Sous ses drapeaux marchez dès aujourd'hui, Et méritez d'être aperçu par lui.
II était né en 1718. Ses succès dans les campagnes d'Italie furent récompensés par le grade de général en chef des armées françaises, honneur qu'il justifia pendant la guerre de sept ans. Le maréchal de Broglie, qui avait vieilli dans les camps sous le régime de l'ancienne monarchie, était moins porté que tout autre à renoncer à d'anciennes idées , et à se jeter dans le parti des réformes : aussi la révolution française n'eut-elle point de plus grand adversaire. Gouverneur du pays Messin en 1789, il fut appelé à Versailles, et mis à la tête des troupes que la cour rassemblait alors autour de Paris, sous le prétexte de pro-
éger la liberté des états généraux. On sait quels furent les effets de ces imprudentes manifestations. Le duc de Broglie, nommé ministre de la guerre le I2t juillet , quitta la France deux jours après , à la suite du 14, et ne l'a point revue. On raconte qu'en 1790, ayant été dé-
noncé comme conspirateur et menacé de subir la loi portée contre les émigrés , il fut défendu avec la plus honorable chaïeur par son fils aîné ( Claude-Victor) , prince de Broglie , membre de l'assemblée nationale, qui ne partageait point •ses opinions, et avec lequel, pour cette cause, il avait rompu depuis longtemps toute relation de famille. Les efforts touchants que Victor de Broglie tenta pour sauver son père , obtinrent un succès qui fut détruit par l'inflexibilité du maréchal. Celui-ci désavoua les démarches de son fils . repoussa les faveurs de l'assemblée, et s'attacha plus que jamais au parti des princes français. En 1792, il commanda des corps d'émigrés; il fut membre du.
conseil de régence après la mort de Louis XVI. Il servit en Angleterre et en Russie. Un biographe prétend qu'en 1801 il était sur le point de rentrer en France, sur l'invitation du premier consul , lorsque sa mort, arrivée à Munster à l'âge de 86 ans, l'empêcha de réaliser ce projet. Le fils aîné du maréchal de Broglie a péri sur l'échafaud le 27 juin 1794. Son second fils, le prince de Broglie , était membre de la chambre des députés sous la restauration. Maurice de Broglie, ex-évêque de Gand , son troisième fils , réfugié en France, y est mort le 20 juillet 182 1 . Claude-Victor a laissé un fils, M. le duc de Broglie , neveu des deux derniers, qui siège à la chambre des pairs parmi les membres les plus éclairés de cette assemblée.
[ If oie de l'éditeur.)
se nomme Osterwick, fut emporté; il y reçut une contusion et plusieurs balles dans ses habits. Il revint ensuite remplir sa mission auprès du duc de Broglie , qui l'exhorta fort à quitter son état plumitif pour servir conme militaire.
De retour à Embden , il trouva le général Pisa très-inquiet. Dix-sept bâtiments de guerre anglais venaient d'arriver, et paraissaient menacer cette place. Il y avait peu d'ingénieurs. Dumouriez s'offrit, et traça plusieurs batteries sur les digues, et dans la petite île de Nesserland , en avant du port. Les Anglais s'en allèrent , et on cessa les travaux. La honteuse retraite d'Hanovre se lit dans l'hiver de 1757 à 1758. L'abandon de l'Ost- Frise s'ensuivit. Dumouriez, pendant la retraite, se tint à l'arrière-garde , qui fut inquiétée près de Rhède, dans le pays de Munster. Il revint à Saint-Germain en Laye avec son père, qui était malade de la gravelle. Il n'avait négligé pendant cette campagne aucun des détails de l'administration des armées , ce qui lui a été très-utile par la suite. Mais il avait contracté une répugnance invincible pour son état, et une vocation décidée pour celui de la guerre.
Son père était malade, et ne pouvait plus être son guide. Il va un matin, à la fin du mois de janvier 1758, trouver à Versailles M. de Cremilles , lieutenant général , directeur du département de la guerre sous le maréchal de Belle-Isle. Le maréchal aimait beaucoup son père, dont M. de Cremilles était ami intime. Il lui fait le détail de sa campagne, lui avoue ses répugnances , et le prie de lui procurer une cornette de cavalerie , parce qu'ayant déjà dix-neuf ans, il est trop âgé pour prendre la queue d'un régiment d'infanterie. M. de Cremilles, après quelques légères observations , le présente au ministre, qui en parle au vicomte d'Escars , colonel d'un régiment de cavalerie , qui promet la première place vacante. Dumouriez va retrouver son père, lui dit ce qu'il a fait, a le bonheur d'être approuvé, et se prépare à aller servir comme volontaire , en attendant l'emploi promis. Dans l'excès de sa joie, il dit alors à son père : « Vous me rendez heureux. Mais comme j'entre tard au service, je ne perdrai point de temps : je vous jure que je serai tué , ou chevalier de Saint-Louis dans quatre ans. » Cela n'était pas
18 MEMOIRES DE DUMOUBIEZ.
rassurant pour un père qui s'était donné autant de soins pour son fils unique. Il tint parole.
Ce régiment avait la plus grande réputation de valeur depuis sa création. Il portait pour devise dans ses étendards : Fais ce que dois, advienne que pourra. Dumouriez en a fait sa maxime toute sa vie. A la bataille de Rosbach ce corps avait été si maltraité , après avoir enfoncé les gardes du corps du roi de Prusse, le marquis de Castries combattant à sa tête , que sur huit capitaines il n'en était resté que quatre vivants , qu'il n'en était revenu que cent cavaliers , dont trente seulement , et un seul officier sans blessures. On l'avait envoyé en basse Normandie pour se refaire ; et il y avait travaillé avec tant d'ardeur, qu'au mois de mai 1758 , lorsque Dumouriez le joignit, il était presque complet et très-beau. En arrivant il trouva douze autres volontaires qui s'y étaient attachés , dont même plusieurs avaient fait la première campagne : cela recula ses prétentions, et il servit pendant six mois comme simple cavalier.
L'éducation vigoureuse et variée qu'il avait reçue de son respectable père lui donnait beaucoup d'avantages sur ses camarades. Il s'était fait une petite bibliothèque qui l'a toujours suivi à la guerre, composée de la Bible, des Essais de Montaigne, d'Horace, des Commentaires as César, de Montecuculli , du Parfait capitaine du duc de Rohan, des Mémoires de Feuquières, de la Géométrie de le Blond. Il relisait et étudiait continuellement ces livres, y joignant la lecture de tous ceux qu'il pouvait se procurer en plusieurs langues. 11 vivait souvent seul, et, sans se refuser les plaisirs, il a toujours évité les cafés, les billards , le jeu , les sociétés de garnison , en un mot, toutes les ressources de l'oisiveté, dont il n'avait pas besoin. Cependant son caractère ouvert et très-gai prévenait la jalousie , et il n'a jamais eu d'ennemis parmi ses camarades.
Le régiment d'Escars fut bientôt tiré du repos dont on avait cru le faire jouir en Normandie. Les Anglais prirent Cherbourg, par la lâche ineptie d'un maréchal de camp nommé Raimond *.
1 « Le 6 août 1758, dit un historien, daient seulement cette ville. Trop faibles quinze mille Anglais débarquèrent près pour résister à l'ennemi , ils le laissèrent de Cherbourg; deux régiments défen- entrer sans remuer. Les Anglais profité-
On rassembla une petite armée à Valognes ; elle fit une petite guerre assez mal entendue dans la forêt de Cherbourg, où Dumouriez prit un officier de dragons anglais. Ceux-ci se rembarquèrent, et allèrent se faire battre à Saint-Cast en Bretagne. Les régiments de Bourbon et d'Escars eurent ordre de retourner en Allemagne, où ils arrivèrent à la fin de Tannée; ce fut alors qu'il reçut son brevet d'officier.
En 1759 , le régiment fit la campagne sous les ordres du marquis d'Armentières, qui caressa son ancien aide de camp. 11 était chargé, avec sept à huit mille hommes, de secourir Munster, où le général Boisclereau se couvrait de gloire , et effaçait celle du marquis de Gaillon, qui commandait dans la place. Le général Imhoff, Hanovrien, couvrait ce siège avec un corps un peu plus fort que celui du marquis d'Armentières, qui se conduisit trèsbien, et eut trois actions brillantes : le passage de la Lippe à Halteren, devant le général Imhoff, qu'il déposta, et les combats d'Emsdetten et d'Albachten , pendant lesquels il fit entrer un grand convoi dans Munster. Dumouriez eut une contusion à la hanche, d'une balle de carabine, au combat d'Emsdetten. Cependant Munster capitula après un siège mémorable, et on entra en quartiers d'hiver. Ils furent troublés par* la marche du prince Ferdinand sur la Hesse et Francfort ; et le régiment d'Escars se porta dans le petit comté d'Hackenbourg en Westphalie, où l'on fit la guerre tout l'hiver.
Le père de Dumouriez avait été nommé, pendant cette campagne, intendant de l'armée du maréchal de Broglie. Il se brouilla avec le comte de Broglie , maréchal général des logis de l'armée de son frère. Tous deux ardents et altiers , le chef de l'état-major et l'intendant ne purent pas s'accorder. L'intendant fut sacrifié au vainqueur de Bergen , et remplacé par le fameux Fou • Ion, une des premières victimes de la révolution française en 1789.
Cette disgrâce du père de Dumouriez fut compensée par un héritage de cinquante mille écus, qui lui arriva lorsqu'il s'y attendait le moins. Le maréchal de Belle-Isle lui avait donné li
rent d'un séjour de trois jours pour com- moment même où des forces respectable^
bler le bassin de ce port, emportèrent s'approchaient pour réprimer leur pira-
les cloches et les canons , et se rembar- terie. » quèrent précipitamment le 15 août, au l'éditeur.)
département de Paris, comme commissaire ordonnateur; sa santé était devenue très-mauvaise. Il acheta une petite terre près de Saint-Germain en Laye, où il se retira avec sa fille, qui épousa en 1764 le baron de Schomberg. Il a vécu philosophiquement dans la retraite jusqu'à sa mort, au commencement de 1769. Malgré un grand fonds de philosophie, son état maladif, le souvenir de beaucoup d'injustices qu'il avait essuyées, un caractère trop vif et trop sensible , lui avaient donné sur la fin de sa vie un fond de misanthropie et de dureté qui faisait son malheur et celui de ses entours. Né avec le génie , ayant acquis les talents convenables aux plus grands emplois , il avait été déplacé par le hasard de sa naissance; et il n'a pas été heureux, parce qu'il a conservé jusqu'à sa mort une ambition contrariée par la médiocrité de son état. Il était brave, noble , généreux, dune probité austère; mais, quoique réunissant dévastes connaissances à tous les talents agréables, il n'était ni souple ni complaisant, et son caractère antique l'a toujours rendu désagréable aux distributeurs des grâces d'une cour corrompue ; ils l'ont toujours comblé de marques d'estime et d'aversion.
En 1760, le régiment d'Escars fut de l'armée du comte de Saint-Germain. Celle du maréchal de Broglie partit de Francfort pour entrer en Hesse ; et quoiqu'il eût été plus utile de faire opérer séparément celle de Saint-Germain , la jalousie du maréchal lui prescrivit de venir se réunir à lui. La jonction se fit dans les plaines de Corbach , après un combat dont le comte de Saint-Germain eut tout le fardeau, et dont le maréchal se donna tout l'honneur. Ce combat fut assez insignifiant par lui-même, ainsi que ceux de Wolfhagen et de Volkmùssen, que l'armée de Saint-Germain donna peu de jours après. Le prince Ferdinand, quoique très-inférieur au maréchal de Broglie, se tint toujours à sa vue , et battit tour à tour sa droite du corps des Saxons sur la Fulde, et sa gauche à Warbourg. Cette gauche était une partie de l'armée de Saint-Germain, qu'on avait démembrée. Le maréchal avait tant fait, que ce général, qui n'était qu'un simple gentilhomme , ce que les gens de la cour appelaient un officier de fortune , fut disgracié, et passa au service de Danemarck. Dumouriez y perdit un bon protecteur.
D'une partie de son armée on avait formé une division de dixhuit mille hommes; elle formait la gauche del'armée du maréchal, que le prince Ferdinand tenait en échec dans son camp de Corbach , en occupant celui deSachsenhausen dans la même plaine. Le maréchal détacha cette division aux ordres du chevalier du Muy, lieutenant général, mort depuis ministre de la guerre et maréchal de France , pour aller au loin tourner la droite du prince Ferdinand , en passant la Diemel à Warbourg. Le prince Ferdinand lui avait opposé un corps de quinze mille hommes, aux ordres du général Sporken. Le 30 août, il le renforça de vingt-cinq mille hommes commandés par le prince héréditaire , actuellement duc de Brunswick1. Le 31 août, le général du Muy fut attaqué, enveloppé et battu complètement, avec perte de six mille hommes. Dans la retraite qui se fit au travers de la Diemel , Dumouriez rallia autour d'un étendard de son régiment , porté par un de ses camarades , nommé Martigny , deux cents chevaux de différents régiments, sauva une batterie de cinq pièces de canon de douze livres , commandée par un brave lieutenantcolonel d'artillerie, son ami intime, nommé Russy, et couvrit la retraite de la brigade suisse d'Yenner, et surtout du régiment de Lochmann, qui se conduisit héroïquement, et dont le premier bataillon fut pris dans la Diemel. Il eut un cheval blessé sous lui , et reçut deux contusions de coups de feu , Tune au
1 Le duc de Brunswick est l'un des de nos armées ; une hésitation , une molplus célèbres généraux que la Prusse ait lesse dans l'exécution, qui s'accordèrent produits. Sa carrière politique peut être mal avec la jactance de ses menaces; divisée eu deux parties: jusqu'à la révo- toutes ces circonstances devinrent le .silution française il n'eut point d'égal en gnal de revers non interrompus *. A courage; sa bravoure et ses talents con- dater de cette époque, ses talents parutribuèrent puissamment à l'issue de la rent l'abandonner. Il en manqua surtout guerre de sept ans. Il n'avait souvent à la bataille d'Iéna, qui répara si glorieubesoin que de se montrer pour comman- sèment pour nos armes l'affront de Rosder la victoire. Son génie n'était point bach. Atteint d'un coup de feu dans les borné aux succès militaires : on le comp- yeux , ses derniers regards crurent assistait parmi les princes les plus instruits ter à la ruine de la monarchie prusdu continent. Mais la fortune de cet illus- sienne. Le duc de Brunswick ne survécut tic capitaine devait échouer devant celle pas longtemps à cette défaite. Il mourut des guerriers de la république française, à Altona le 10 novembre 1806. et plus tard devant l'étoile de Napoléon. {Note de l'éditeur, ) L'opposition qu'il manifesta contre la
révolution française ; l'imprudent mani- * Le célèbre manifeste fut signé à Ma/ence,
fpstp nn'il \-Ant*ù /»„«♦..*» „«„ ^r,*:^„ 4^..,+ dans une charmante résidence appelée la
inti T p J"^ .c? une .natl0n îout Favorite. Cette résidence est, de nos jours, un
entn re , et dont les expressions outra- janlin publiCt qui jouit des piu3 beaux point*
géantes ne firent qu'enflammer le courage de vue sur le Mein et le Rhin.
genou droit, l'autre à la tête. Il reçut une gratification de cent écus , dont il donna la moitié à sa compagnie.
Pendant que le maréchal de Broglie jouait aux barres avec cent vingt mille hommes, dans le pays de Cassel, contre le prince Ferdinand qui en avait environ quatre-vingt mille , on n'avait point laissé de troupes sur le bas Rhin. Aussitôt après avoir gagné la bataille de Warbourg, le prince héréditaire se détache rapidement avec vingt mille hommes, traverse le comté de la Marck , et va assiéger Vésel, où il n'y avait rien de prêt pour soutenir un siège , pas une palissade , et pour toute garnison le régiment de Reding suisse, très-incomplet , avec un bataillon de milices de Saint-Denis, et cent hommes d'une compagnie franche à cheval. Si le prince héréditaire eût suivi dans cette expédition la brillante impétuosité qui le distinguait alors sur tous les généraux de l'armée ennemie , et s'il eût brusqué la place , il l'eût emportée : il voulut être méthodique , et il perdit un temps précieux.
Le marquis de Castries avait pris le commandement de la division battue à Warbourg : il avait plus de chemin à faire que le prince héréditaire; mais avec une promptitude étonnante il arriva à Cologne , il fut joint à Creveldt par quelques régiments arrivant d'un camp que nous avions à ^sieuport, pour couvrir la Flandre autrichienne contre les escadres anglaises. Il fit partir un excellent officier de troupes légères, nommé Sionville, avec un détachement de cinq cents hommes, qui, s'embarquant à Cologne, descendit jusqu'à Vésel, et eut le bonheur de se jeter dans la place , malgré le feu des batteries ennemies.
Le prince héréditaire, pour réparer sa faute, passa le Rhin, vint attaquer les Français à Clostercamp , les surprit la nuit dans leur camp, les aurait battus sans la résistance de Fischer dans l'abbaye, et sans la vigueur du comte de Rochambeau1, colonel du régiment d'Auvergne, repassa le Rhin après avoir été repoussé , leva le siège de Vésel , et fit une fort belle retraite2.
1 Depuis, l'un des chefs les plus renom- rique septentrionale,
mes des armées républicaines. Le comte ( Note de V éditeur. )
de Rochambeau contribua, avec M. de 2 Ce fut au combat de Clostercamp
la Fayette, à l'indépendance de l'Ame- que le brave d'Assas, capitaine au régi-
La veille de cette bataille , pendant que Tannée française marchait pour prendre son camp le long du canal Eugène, la gauche à Clostercamp , le centre à Campen-Bruck, la droite vers Rhinberg , Dumouriez , qui était d'ordonnance auprès du comte de Thiars1, maréchal de camp, fut envoyé, par ce général, de la colonne de gauche à la colonne de droite de l'armée. Il arrive en avant des colonnes, rencontre des grenadiers à cheval de Fischer et des dragons de Beaufremont , traverse le canal avec eux , longe le canal pour se porter à la droite, toujours à leur vue , et est assailli par une vingtaine de hussards ennemis. Il se défend, en appelant à son secours; mais les coquins s'enfuient; il met deux hussards hors de combat, son cheval tombe mort sous lui , et pour surcroît de malheur son étrier gauche , qui était d'un fer mou , se reploie sur son pied par le poids du cheval. Il dégage sa jambe, mais il se trouve retenu par le pied, et soutient, dans cette position, un combat de quatre à cinq minutes contre des furieux.
Il se blottit entre une haie qui se trouvait derrière lui et son cheval, blesse encore trois hommes et plusieurs chevaux. Ces barbares s'éloignent hors de la portée de son sabre, l'entourent, et lui tirent presque à bout portant des coups de carabine et de pistolet, dont un lui enlève le doigt du milieu de la main droite, lui casse la poignée de son sabre, et le désarme; un autre lui brûle les sourcils , les paupières et les cheveux , et lui farcit le visage de grains de poudre. Dans le moment où il aiment d'Auvergne, donna, dit-on, un que de pareilles actions le peuvent être, admirable exemple de dévouement, dont Louis XVI accorda une pension de mille la postérité la plus reculée conservera re- livres aux aînés de la famille de d'Assas. ligieusement le souvenir. Le maréchal de Sous le régime impérial, une colonne Castries, se doutant d'une surprise que a été élevée sur le lieu où mourut le méditait l'ennemi , l'envoya à la décou- brave capitaine du régiment d'Auvergne, verte pendant la nuit. A peine avait-il Ses dernières paroles en forment l'insfait quelques pas dans un bois voisin , cription. On regrette que les mémoires quedes grenadiers ennemisl'environnent, militaires du général Rochambeau , réle saisissent à peu de distance de sou digés par M. Luce de Lancival , jettent régiment, et, lui présentant la baïon- des doutes sur la réalité d'une si belle nette , l'avertissent que , s'il fait le moin- action. On doit à M. Gatteau, de l'Institut, dre bruit, il est mort. D'Assas semble une très-belle statue de d'Assas. d'abord obéir, mais il ne s'est recueilli ( Note de l'éditeur,)
un moment que pour mieux renforcer sa x Frère de M. ie général Thiars, mem» voix. 11 crie : A moi, Auvergne! voici les bre de la chambre des députés. ennemis; et tombe percé de coups. Cette {Note de l'éditeur.)
action sublime fut récompensée autant
lait certainement succomber, arrive un ange tutélaire, le baron de Behr, aide de camp du prince héréditaire. Ce prince était en reconnaissance, ces hussards étaient de son escorte; le baron de Behr est obligé de mettre le sabre à la main pour les empêcher de massacrer Dumouriez; il en vient à bout; on dégage son pied , et on le traîne au prince héréditaire , qui lui donne les plus grands éloges. Il arrive au bivouac de la première ligne des ennemis; c'était une brigade anglaise, commandée par le lord Waldegrave. On lui fait un premier pansement; il avait six blessures graves et treize fortes contusions. Ce qui le gênait le plus était de ne pouvoir faire usage d'aucun de ses deux bras. On le met à cheval , et il arrive au camp de Burich, où il reçoit beaucoup de caresses des généraux et soldats ennemis, mais surtout des Anglais.
Le lendemain, le prince héréditaire se retire après avoir eu uo mauvais succès auquel il ne devait pas s'attendre, car jamais général n'a mieux mérité que lui de gagner la bataille de Clostercamp. Dumouriez reçoit de lui toutes les marques de bienveillance possibles ; mais quoiqu'il le prie en grâce de le renvoyer au camp, ce prince s'obstiae à le garder avec lui jusqu'à ce que son armée ait passé le Rhin et soit en pleine retraite, de peur qu'il ne rende compte de ce qu'il a vu. Alors il l'envoie dans Vésel , escorté par ce même baron de Behr, jeune homme trèsaimable; et il écrit au marquis de Castries une lettre infiniment honnête, à la louange de son jeune prisonnier.
Il ne prévoyait pas que cette lettre, qui fut envoyée au maréchal de Belle-Isle, ferait la fortune militaire de cet officier, et que , trente-deux ans après, le même commanderait une armée française contre lui en Champagne, et sauverait la France en le forçante se retirer. Au reste, quand il aurait pu le prévoir, il aurait agi de même. La générosité est une des qualités essentielles des grands guerriers, et elle brillait surtout dans ce prince, qui était autant aimé dans l'armée française que dans celle dont il était V Achille.
Arrivée Vésel au bout de quatre jours, n'ayant eu qu'un premier pansement , ayant vécu de vin et de viande salée à la table du prince héréditaire , ayant été tous les jours à cheval.
L1V. 1. — CHAP. II. 2b
a)ant couché sur la paille, ne s'étant pas déshabille, il avait ses bottes et ses habillements remplis de sang caillé : il fut bien soigné, mais il souffrit cruellement; on lui tira plus de deux cents grains de poudre de la figure , on recolla sur sa tête la peau de son front qu'un coup de sabre avait abattue sur sot-, œil droit, et on lui extirpa la moitié du radius de son bras gauche, qui était coupé et éclaté. Il fut en état, au bout de deux mois, de se faire transporter à Saint-Germain en Laye.
Son amour pour la lecture avait aidé à lui sauver ia vie dans cette périlleuse aventure. Il avait, dans la poche gauche de sa redingote, les Lettres provinciales de Pascal. Cette poche couvrait sa hanche. Une balle de carabine frappa le livre, en perça la moitié, et s'y arrêta. En arrivant à Paris, il fit présent de ce livre au père Latour, jésuite, homme d'esprit, qui avait été principal du collège de Louis le Grand , en lui disant que c'était un miracle du Port-Royal.
Le maréchal de Belle-Isle meurt dans cet intervalle , avant d'avoir pu faire signera Louis XV le travail des grâces (car alors les récompenses s'appelaient des grâces ), dans lequel Dumouriez était compris pour la croix de Saint-Louis et une compagnie de cavalerie. Leduc de Choiseul remplace le maréchal de Belle-Isle, et devient ministre de la guerre, ou plutôt premier ministre. Use présente à son audience avec les deux bras en écharpe et la tête bandée. Le ministre l'accueille parfaitement . mais lui dit que c'est trop que deux grâces h la fois, et qu'il faut qu'il opte. Il lui conseille de prendre la croix, lui promettant qu'il lui donnera la compagnie dès qu'il sera guéri. Le duc avait ses vues. Il n'y avait en ce moment que quatre compagnies vacantes , et plus de huit cents demandants, dont beaucoup de gens delà cour. Il lui représente donc qu'il n'est pas en état de faire la campagne. Dumourlez lui répond d'un ton ferme : « Puisque vous me permettez d'opter, je prends la compagnie; je vous jure que je terai la campagne , et que vous me donnerez bientôt la croix. » Le duc de Choiseul, qui était plein d'esprit et d'âme, est frappé de cette réponse. Le travail se fait. Le vicomte d'Escars devient maréchal de camp. Le régiment est donné au marquis d'Es-
cars sonneveu, et Dumouriez a l'agrément d'avoir une compa-
gnie dans le même régiment où il a fait les trois campagnes.
Sa jeunesse , la vigueur de son tempérament , la pureté de son sang, suffisent, au bout de deux mois, pour fermer toutes ses blés* sures. Il va prendre congé du ministre au mois d'avril 1761 , et rejoint son régiment à Tongres; mais la fatigue du voyage fait enfler son bras gauche, qui devient tout noir, avec des douleurs insupportables. Il va passer un mois aux bains d'Aix-la-Chapelle; les douches font rouvrir sa blessure, et en font sortir des esquilles et des morceaux de sa chemise et de ses manches, qui étaient restés au fond de la plaie, par l'inattention du chirurgien. Il rejoint son régiment la veille de la bataille de Fillingshausen, et fait La campagne avec son bras ouvert, ce qui était fort incommode pour un officier de cavalerie.
Cette bataille est perdue par l'ambitieuse précipitation du maréchal deBroglie, qui attaqua un jour trop tôt pour la gagner tout seul , et par la coupable jalousie du prince de Soubise , qui sacrifie l'honneur de la France au plaisir criminel de donner une mortification à son rival , en lui laissant recevoir un échec sous ses yeux.
Le soir de l'affaire, Dumouriez, qui était de l'armée de Soubise, est détaché avec cinquante maîtres et cent hommes d'infanterie à la droite , en communication avec l'armée de Broglie. Les deux armées partent chacune de leur côté, celle de Broglie pour la Hesse, et celle de Soubise pour le pays de Munster; le détachement est oublié. Dumouriez , qui ne sait de quel côté a pris l'armée de Soubise , et qui se trouve plus à portée de celle deBroglie, envoie demander les ordres du maréchal : on lui répond brusquement de sa part qu'on n'a pas d'ordres à lui donner, et qu'il tâche de rejoindre son armée.
Les Hanovriens, qui arrivent , décident la question ; il est attaqué par Scheiteret Freytag avec mille hommes et du canon, leur échappe , est poursuivi , se retire dans le château d'Arensberg, s'y défend , fait retraite par derrière eux, enlève quarante chariots d'avoine, lève des contributions dans le comté de la Marck , emmène des otages ; rejoint le prince de Soubise près de Warendorf au bout de quinze jours, et lui remet cette capture avec quatre-vingts prisonniers , n'ayant perdu que deux hom-
mes. Il reçut alors une gratification de centécus, qu'il donna à ses soldats , d'ailleurs revenus riches de cette course , qui lui valut un superbe et excellent cheval d'escadron. Le reste de la campagne ni la suivante ne produisirent aucun événement intéressant, que Tinutile et sanglant combat d'Amoenebourg. A la fin de 1762, le régiment d'Escars rentra en France, et fut envoyé à Saint-Lô, en basse Normandie.
Au commencement de 1763 , la paix étant déclarée , les soixante-quatre régiments de cavalerie furentréduits à trente; on réforma ceux qui appartenaient à des gentilshommes , et on les incorpora dans les régiments royaux ou des princes. D'Escars fut incorporé dans Penthièvre. Cela entraîna une réforme de dix capitaines par régiment, c'est-à-dire trois cents pour la cavalerie seule. Dumouriez fut compris dans cette réforme, et reçut la croix de Saint-Louis. Il ne tint qu'à son père de la recevoir deux mois après, des mains de son fils. 11 eut ainsi le bonheur d'avoir tenu sa promesse , et de mériter cette décoration longtemps avant l'âge de l'ancienneté.
Il n'a pas cru devoir entrer dans de plus grands détails sur une guerre qu'il a faite comme subalterne , et dont il a rédigé les traits les plus frappants dans des mémoires quisont imprimés. Il l'a faite avec application, s'étant attaché pendant quatre campagnes à suivre les leçons d'un grand maître , le fameux Fischer, qui avait beaucoup d'amitié pour lui, et qu'il accompagnait dans ses expéditions , toutes les fois qu'il le pouvait sans nuire au service de son régiment. Cet homme extraordinaire, décrié par les généraux, qui l'ont fait mourir de chagrin, avait plus de talents et de plus grandes vues qu'eux. Il avait été palefrenier du marquis d'Armentières, et n'a pu s'élever plus haut que le grade de brigadier, parce qu'on lui a fait mille injustices, sous lesquelles il a enfin succombé.