‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 27 sur 88 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

Château de Caen. — Mariage.

Il y avait six mois moins deux ou trois jours que Dumouriez vivait dans cette retraite, lorsque M. de Sartines vint lui annoncer sa sortie de la Bastille pour aller au château de Caen. Cela ne lui fit aucun plaisir-, il trouvait Louis XV bien faible et un bien mauvais appui pour ceux qu'il estimait et protégeait, puisque toute la grâce qu'il lui procurait était un changement de prison. Il ne communiqua point cette réflexion à M. de Sartines, qu'il remercia très-affectueusement. Il passa une grande partie delà journée avec le gouverneur, que très-réellement il regrettait, et à qui i! a depuis marqué sa reconnaissance tout le temps qu'il a vécu. Il écrivit au bas de chaque colonne : Cherchez le mot

de V énigme tout en haut. Il laissa sur le dos d'un des sphinx une petite instruction sur la manière d'écrire sur les bûches. Il récompensa ses porte-clefs ; il fit aussi une petite gratification à quelques-uns de ses amis invalides. En lui rendant ses effets, on ■exigea de lui la signature d'un serment par lequel il s'engageait -à ne jamais rien révéler de ce qu'il avait vu ou éprouvé à la Bastille; il le regarda comme une formule qui ne l'engageait à rien. M. deSartines, soit de lui- même, soit par ordre, avait permis qu'il •emportât ses papiers sans être visités.

Un exempt de police vint le lendemain le chercher de trèsbonne heure, et eut l'honnêteté de lui remettre ses armes. Cet homme se nommait Maret, et était très-aimable. Il n'avait avec lui qu'un seul domestique ou archer déguisé. Ils prirent la route de Caen, où ils arrivèrent le troisième jour, à sept heures du matin. Le commandant du château, nommé le chevalier de Canchy, avait été prévenu ; et à midi l'appartement qu'il lui destinait était préparé dans sa propre maison. Il consistait en plusieurs chambres fort propres, avec un très- joli jardin particulier. Il fit prix avec lui pour sa nourriture et celle de ses gens, à deux cent cinquante livres par mois. Cette pension était plus considérable que les appointements de ce major, qui était un excellent homme.

Il se trouva là comme à la campagne : le château était spacieux, en bon air, bien planté , et il y avait bonne compagnie. Il s'y est lié pour la vie avec une femme infiniment aimable, là vicomtesse de Mathan, qui tenait une grande maison. Il n'était point gêné , et sortait quand il voulait du château pour aller en ville ou à la campagne; il aurait peu profité de cette liberté, trouvant dans son château plus de ressources qu'il ne lui en fallait, s'il n'avait eu sa cousine dans la même ville. On a raison de dire que les actions qui décident de notre vie sont écrites d'avance dans le livre des destins.

Depuis douze ans ces deux personnes étaient séparées, sans pouvoir imaginer qu'elles se reverraient jamais. Mademoiselle de Broissy avait pris le voile; ensuite, forcée par sa mauvaise santé à renoncer à un état trop rigoureux, elle s'était retirée dans un couvent nommé les Repenties , où elle vivait dans la pratique et

avec la célébrité de la plus haute dévotion. Après avoir refusé deux fois les sollicitations de son cousin , elle frémit en apprenant qu'une lettre de cachet ramenait au château de Caen ; mais, regardant cette circonstance comme une épreuve que Dieu lui envoyait, elle s'arma de toute la force de la religion pour se défendre contre une ancienne passion qu'elle croyait cependant bien éteinte, et le bataillon des ex-jésuites et des dévotes vint l'entourer pour soutenir son courage.

De son côté, il ne pensait qu'avec répugnance à la nécessité de revoir une parente aussi dévote , qu'il avait tendrement aimée , mais dont il s'était entièrement détaché sur ses propres instances. 11 jugeait que dans une ville de province, où sa cousine avait acquis dans son genre autant de célébrité que lui , tout le monde aurait les yeux fixés sur leur conduite, et qu'ils deviendraient le sujet de toutes les conversations. Il maudissait le choix qu'on avait fait précisément du château de Caen, sur tous ceux du royaume, pour le jeter dans cet embarras. On avait fait courir le bruit dans le pays que la haute dévotion de sa cousine et toutes ses maladies n'étaient provenues que du désespoir d'avoir été abandonnée. S'il ne la voyait pas , il devenait un monstre, surtout aux yeux des femmes. D'ailleurs , pourquoi ne pas la voir? Il n'en était plus amoureux , elle était sa cousine germaine , elle avait réellement souffert pour lui. Ces pensées et beaucoup d'autres l'agitèrent pendant trois jours, sans qu'il pût rien résoudre.

Le quatrième , après l'avoir fait prévenir, il arriva chez elle à dix heures du matin; elle était seule. En s'abordant, ils tremblèrent comme deux criminels; il ne put que lui dire : « Oh! comme tu es changée! mais je t'aime toujours; » et il se jeta dans ses bras. Effectivement, il ne retrouvait plus la même figure. La petite vérole avait grossi tous ses traits; elle avait trente ans, et elle était d'une maigreur effrayante. Après s'être un peu calmés, ils raisonnèrent sur leur position mutuelle; et convinrent de se voir rarement. Jamais on ne s'est fait de protestations d'amitié plus réelle en arrangeant tous les moyens de vivre peu ensemble, et surtout de se peu fréquenter. Se trouvant soulagés par cette délibération unanime, ils reprirent leur ancienne familia-

rite ; il dîna avec elle et une de ses amies, et il retourna au château, bien content de ce qui avait été décidé.

La légion de Lorraine, à laquelle il était attaché , était en quartier à Falaise. Le corps des officiers vint lui faire visite, conduit par le comte de Viomesnil , colonel ; Cadignan, .colonel en second; Choisy, lieutenant colonel, qui était revenu de Pologne avec le cordon rouge et le grade de brigadier ; et Villeraux , major. Viomesnil lui amenait des chevaux , et l'engagea à joindre la légion à Falaise, pour passer quelque temps avec eux. Le chevalier de Canchy ne s'y opposa point, et il partit , trèscontent de s'éloigner de sa cousine. Il passa huit jours avec ses camarades; le capitaine Montigny, qu'il avait fait attacher à ce corps pour y établir son instruction des troupes légères , y réussissait fort bien. Il eut le plaisir de voir son système adopté, sur lequel il fît faire des simulacres raisonnes de petite guerre; il y fit quelques additions, et au bout de huit jours il projetait d'en rester encore huit autres , lorsqu'il apprit que sa cousine venait de tomber malade d'une fièvre miliaire, et que cette maladie prenait une tournure fort dangereuse.

Aussitôt il retourna à Caen. Le couvent où elle vivait n'était point cloîtré. Il s'établit garde-malade auprès d'elle pendant vingt-huit jours. Il entrait dans sa chambre tous les jours à sept heures du matin, et n'en sortait qu'à huit heures du soir; elle ne prenait rien que de sa main. Il avait conjecturé (ce qui était vrai), ^jue cette maladie , dont cependant elle avait le germe , l'ayant déjà eue sept fois, et cette maladie étant épidémiqueà Caen, lui était occasionnée par la révolution que leur réunion avait produite sur cette âme sensible et vive, et par la violence des combats intérieurs et des efforts qu'elle faisait pour se vaincre. Il n'était plus amoureux, mais une estime très-tendre avait remplacé cette passion fougueuse. Il prit la résolution de terminer par le mariage cet état pénible pour tous deux. Il ne lui restait plus que mille livres de rente de son patrimoine, qui, joint à six mille livres de traitement, ne lui faisaient que sept mille francs. Elle n'avait que douze cent cinquante livres de rente; mais sa mère étant âgée, ils avaient l'espoir d'au moins sept à huit mille livres de rente de sa succession. Il attendit sa

convalescence, et alors, à force de raisonnements , il obtint d'elle son consentement. Il fut obligé de devenir théologien et casuiste, et de disputer avec les principaux docteurs de Caen, pour lever les scrupules de sa cousine.

La baronne de Schomberg, sa sœur, lui avait donné une trèsforte preuve d'amitié, en sollicitant pour lui auprès du duc d'Aiguillon, mais avec beaucoup de noblesse. Ce duc eut la bassesse de lui dire, un jour qu'elle le pressait vivement : « Madame, vous avez tort d'être si inquiète pour votre frère; il se divertit très-bien à la Bastille, il est toujours gai. » Elle lui répondit, avec beaucoup de dignité : « Eh bien , monsieur le duc, c'est une preuve qu'il n'a rien à se reprocher, et c'est un motif pour vous de vous montrer juste, en lui rendant la liberté. » Cette noble franchise l'avait brouillée avec ce ministre tout-puissant ; et Dumouriez cite avec plaisir ce trait de madame de Schomberg, pour laisser subsister sa reconnaissance après lui. Son autre sœur, abbesse deFervacques, résidait à Saint-Quentin, ville trèsagréable : aimant passionnément son frère, dès qu'elle eut appris la résolution qu'il «avait prise d'épouser sa cousine, elle l'engagea a venir demeurer en cette ville, et fit meubler une fort belle maison pour le recevoir.

L'assiduité de ses soins pour mademoiselle de Broissy fut le sujet de toutes' les conversations de la ville; tout le monde le loua et y prit intérêt, surtout sa bonne amie madame de Mathan. Il ne voulut pas permettre qu'elle passât sa convalescence dans une chambre mal aérée, dont tous les meubles étaient imprégnés des miasmes de sa dangereuse maladie. Il lui loua un appartement à la campagne, à une lieue et demie de Caen , et il l'y établit avec une vieille dame pensionnaire du même couvent; il leur donna son valet de chambre pour les servir. Il était bien aise aussi de la soustraire aux importunités des prêtres et des dévotes, qui ne pouvaient que troubler son repos, sans changer sa volonté; et lorsqu'il se crut près du terme de l'expiration de sa lettre de cachet, et que sa cousine eut repris ses forces, il l'envoya chez sa mère, a qui ils avaient tous deux fait part de leur résolution.

Peu de jours après te départ de sa cousine, Louis XV mourut,

188 MEMOIRES DE DUMOU1UEZ.

et tout le ministère fut changé. Par une circonstance assez bizarre, un professeur de rhétorique de Caen, l'abbé Bérenger, fut chargé de faire le panégyrique de ce monarque ; il fallait citer quelques traits de la vie de ce prince : on lui conseilla de consulter le prisonnier du château, qui, étant homme de lettres , et ayant passé sa vie dans les affaires publiques, lui donnerait de bons renseignements. L'abbé Bérenger vint le trouver, et Dumouriez l'aida à faire en latin le panégyrique du feu roi, au nom de qui il était en prison. Cette mort lui rappela la fable de la Fontaine, qu'il avait citée à Manille , et il raconta cette anecdote à toute la société de Caen.

Dès lors, regardant sa lettre de cachet comme annulée , mais ne voulant pas recouvrer sa liberté par bénéfice d'inventaire ,. il écrivit à Louis XVI, en le suppliant de le faire remettre à la Bastille, de faire examiner les pièces de son procès, et de lui donner des juges légaux. Il écrivit dans le même sens à trois des nouveaux ministres : M. de Vergennes, ministre des affaires étrangères; le comte depuis maréchal du Muy , de la guerre ; et de Sartines, devenu ministre de la marine. Il reçut réponse de tous les trois, que le roi nomma commissaires pour la révision de son procès. Mais on ne voulut pas le remettre à la Bastille, et encore moins porter l'affaire en justice réglée. Le comte de Maurepas, oncle de d'Aiguillon, devenu premier ministre , bien loin de vouloir réveiller ce procès ridicule , chercha à l'étouffer. Otf enleva du dépôt de la Bastille toutes les pièces et instructions* et tout fut supprimé.

Cette commission dura deux mois, au bout desquels il reçut ordre de se rendre à Compiègne, où était la cour: ainsi sa prison fut prolongée de six mois par cette circonstance; et lorsqu'il partit, il avait passé six mois à la Bastille et cinq mois au château de Caen; il avait heureusement bien employé ce temps. Arrivé à la cour, M. du Muy, dans une audience publique, lui dit que le roi était fâché de l'injuste et longue vexation qu'il avait éprouvée, et l'avait chargé de l'en dédommager en employant utilement ses talents. Dans une audience particulière, il lui donna la même déclaration par écrit. On lui en remit une seconde, qui était un extrait du rapport signé des trois ministres, qui le déchargeait

Page 1