‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 4 sur 88 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Voyage en Italie et en Corse.

En allant , en 1762 , avec son régiment dans la ville de Saint- Lô, Dumouriez avait traversé la petite ville du Pont-Audemer, où demeurait une de ses tantes, sœur de son père, morte depuis en 1792, à l'âge de quatre-vingt-trois ans, veuve d'un marquis de Belloy. Elle avait deux filles, qui avaient perdu leur frère , officier d'infanterie plein de courage et d'esprit. Elles étaient toutes deux fort jolies et fort bien élevées. L'aînée était aimée par le marquis de Perry de Saint-Auvant , lieutenantcolonel du régiment de Noailles cavalerie , qu'elle a épousé. Dumouriez devint très-amoureux de la cadette. 11 passa son hiver chez sa tante.

Cette dame et son père, quoique frère et sœur, se haïssaient : des disputes d'intérêt, dans une succession, les avaient rendus irréconciliables. Si la haine ne réfléchit pas , l'amour réfléchit encore moins, puisqu'il travaille sur des âmes plus jeunes. Il jouissait du sentiment d'une tendresse réciproque , et de l'espoir de s'unir un jour à sa cousine. La mère, prête à marier sa fille aînée, approuvait cette intelligence, dans laquelle elle prévoyait l'espérance plus éloignée, mais presque certaine, de l'établisse- * ment de sa fille cadette. Il n'avait que vingt-trois ans, sa cousine en avait dix-sept : doués tous les deux d'une âme pure et tendre, ils étaient assez raisonnables pour calculer que lui, ayant mange au service la petite portion qu'il avait héritée du bien de sa mère , elle n'ayant à réclamer que huit à neuf cents livres de rente du bien de son père, et dépendant, pour le reste de la fortune, d'une mère très-impérieuse et très-égoïste, la paix prête à signer allant priver son amant de son état, il ne fallait pas penser, dans un âge aussi tendre, à se marier. Ils se promirent d'attendre qu'il eût trente ans et un état. C'était sept ou huit ans de patience à avoir, et il espérait dans cet espace, bien long pour des amants, chercher et réussir à se faire un sort.

Connaissant l'aversion de son père pour la mère de sa maîtresse, il lui avait caché son séjour au Pont-Audemer, datant toujours ses lettres de Saint-Lô. Le régiment en partit au commencement de 1763, pour aller subir la réforme à Abbeville; Dumouriez obtint facilement de ses supérieurs la permission de rester encore un mois au Pont-Audemer. Ce mois allait expirer, il était prêta partir pour aller rejoindre son corps, lorsque son père, qui, par l'indiscrétion d'un officier, avait appris ce qui se passait, écrit à sa sœur la lettre la plus violente. 11 lui mande qu'elle est la cause de la désobéissance et des mensonges de son fils, parce qu'elle cherche à se débarrasser de ses filles; que son fils n'a pas de bien , et va se trouver sans état; que s'il avait l'un et l'autre, elle doit bien savoir qu'il ne consentirait jamais à l'union de son fils avec une de ses filles; il ajoute, dans cette lettre incroyable de la part d'un homme vertueux, des doutes atroces sur la conduite de ses nièces, et il y joint un billet très-sec pour son fils, contenant l'ordre d'aller joindre son régiment.

Sa tante, tout aussi aveuglée par sa haine que son frère, lit avec une fureur froide cette lettre à ses deux filles et à son neveu, s'en prend à lui de l'affront qu'elle vient de recevoir; et sur ce que sa fille cadette répond avec fermeté qu'elle aimera toujours son cousin et qu'elle n'aura pas d'autre mari , elle lui ordonne de se préparer à aller au couvent. On a beau lui représenter que cette démarche, à l'époque du départ de son neveu , répandra des soupçons injustes sur la conduite de sa fille; on a beau employer des amis : personne , pas même son mari , ne peuvent la dissuader de cette démarche imprudente. Alors la fille aînée prend un parti très noble ; elle annonce à sa mère qu'elle accompagnera sa sœur au couvent, et qu'elle y restera jusqu'à son mariage, qui devait peu tarder. Les deux demoiselles partent pour Caen, Dumouriez part pour Abbeville; et cette fatale lettre fait le malheur de toute une famille qui ne le méritait pas.

En écrivant l'histoire de sa vie, Dumouriez doit sacrifier à la vérité les traits qu'il se reproche , et en faire l'aveu. Il avait été témoin de toute cette scène avec un désespoir muet; il aimait son père, il lui devait son éducation, mais il ne pouvait pas lui pardonner le malheur de sa cousine, qui était partie malade; il ne

pouvait se résoudre , ni à se venger sur son père , ni à laisser sa duretéimpunie; il était la cause innocente du désordre arrivé dans cette famille; il ne voyait plus aucun espoir de le réparer, puisqu'il allait perdre sou état; après cette perte, il se voyait contraint à retourner dans la maison paternelle; il ne pouvait pas se déterminer à aller vivre avec l'auteur de ses maux , et à dépendre de lui. 11 n'a jamais été attaché à la vie, ce qui a toujours été cause de sa tranquillité dans tous les événements qui l'ont ou menacée ou agitée douloureusement. Il pensa qu'après sa mort sa cousine, fort jeune, dégagée de ses serments, pourrait oublier une passion malheureuse, et retrouver le bonheur dans un nouvel attachement.

Quoique né avec des passions impétueuses , il a toute sa vie raisonné toutes ses actions. Au lieu de suivre le grand chemin de la Picardie , il avait passé la Seine à un bac au-dessous de Rouen; il errait à l'aventure, côtoyant les bords de la mer. Il n'y a personne qui n'ait éprouvé ce que le roulement des vagues de ce terrible élément inspire d'idées profondes et mélancoliques* Il faisait cette route à pied, suivi de son domestique conduisant ses chevaux. Rien ne se présenta à son esprit pour combattre sa résolution désespérée. Il entre dans Dieppe, rencontre plusieursamis , ne donne aucun signe qui puisse faire soupçonner le dessein qu'il médite, les quitte un moment, va acheter chez un apothicaire quinze grains d'opium, vient les retrouver, soupe très-tranquillement avec eux, s'enferme, écrit à son père une lettre dans laquelle il le remercie de l'éducation qu'il lui a donnée, l'assure de sa tendresse, lui dit qu'il meurt sa victime, envoie cette lettre ù la poste, se couche, et avale l'opium dans un verre d'eau.

Son sang s'agite, ses idées changent entièrement ; le suicide lui paraît une action lâche et absurde ; iJ prévoit que sa mort peut occasionner celle d'un père violent et sensible; que sa cousine ne lui survivra pas. Plein d'horreur de lui-même, condamnant comme une lâcheté cet acte de désespoir que , deux minutes auparavant, il regardait comme un acte de courage héroïque, il se lève avec fureur , arrive dans un corridor où brûlait une lampe, avale toute l'huile, rend tout ce qu'il a dans l'estomac avec de violents efforts, et tombe évanoui. Au bout d'une heure ou

deux, il revient à lui, rassemble ses idées, qui étaient très-confuses , a une peine infinie à se relever, et encore plus à regagner sa chambre. Heureusement tout le monde était couché; il se remet au lit; de nouveaux vomissements et une grande sueur lui font attendre le jour avec impatience. Il se lève, et se trouve très-faible. Il écrit à son père une lettre pleine de repentir et de vraie philosophie, et il part sur-le-champ. Heureusement que, pour ne pas désespérer sa malheureuse cousine , il lui avait caché sa funeste résolution; elle ne Fa sue que longtemps après.

En arrivant à Abbeville, il apprend que son père est très-malade , et il se fait les reproches les plus amers et les mieux fondés. Ce malheureux père avait reçu sa seconde lettre, mais elle n'avait pas pu empêcher l'effet de la première sur un caractère aussi impétueux. Cet effet était d'autant plus violent, que, pour cacher l'action désespérée de son fils, il avait brûlé sur-le-champ cette lettre , et ne pouvait confier à personne le sujet de son noir chagrin.

Quinze jours après cet événement arrive la revue de l'inspecteur, et il va rejoindre son père, qui lui pardonne ; mais il reste entre eux un fonds de méfiance qui n'a duré que trop longtemps. Cette aventure n'a été sue que de trois amis, auxquels il avait été obligé de se confier pour l'arrangement de s<^ affaires. C'était encore trop. Son père ne la lui a jamais reprochée , parce que le reproche retombait sur lui-même.

Dumouriez ne rapportait de ses services, au bout de sept ans, que vingt-deux blessures, une stérile décoration, un brevet de pension de six cents livres qui n'a jamais été payée, et des dettes. Il n'avait que vingt-quatre ans , il était sans état, sans fortune, à la charge d'un père qui n'était pas riche, mais qui était infirme, chagrin, impatient. Les lettres de la cousine, qui supportait sa réclusion avec impatience, sa sœur venant de se marier, imprimaient dans son âme la résolution la plus forte de se faire un état indépendant, pour la délivrer. Son père était souvent à la campagne ; mais comme il avait une maison à Paris , son fils y restait presque toujours. Il s'était lié avec le célèbre Favier, le plus habile politique de l'Europe, mais qui , conservant dans un âge avancé les passions les plus impétueuses d'un homme de

vingt ans , et doué d'un caractère très-caustique , s'est fait haïr de tous les ministres, qui le consultaient comme le plus savant homme de son siècle , et est mort pauvre , n'ayant qu'une pension de six mille livres, très-insuffisante pour les énormes besoins de ses fougueuses passions. Il a appris de lui tout ce qu'il sait en politique \

Il avait un autre ami intime dont l'âge était plus assorti au sien ; il se nommait Bullioud , était d'une figure charmante, et avait reçu la croix de Saint-Louis à rage de seize ans, pour s'être conduit héroïquement à la bataille de Creveldt. Il avait alors vingtdeux ans. Leur sort était pareil : tous deux rivaux de gloire, doués du même goût pour l'étude, sans fortune, sans état, amoureux de leurs cousines germaines, toutes deux en Normandie et liées ensemble, contrariés dans leur passion, par des parents également impérieux, ils avaient arrangé, pour la sûreté de leur correspondance, que la cousine de Bullioud adresserait ses lettres à Dumouriez, et celle de Dumouriez à Bullioud ; ils passaient leurs jours ensemble à se consoler, se fortifier, et étudier. Ce malheureux et aimable jeune homme était condamné des médecins pour une maladie de poitrine. Il mourut dans les bras de son ami , qui le regretta toute sa vie. Au moins il n'a pas vu les calamités de sa patrie. Dumouriez, au désespoir, crut devoir consacrer un hommage public à la gloire du jeune héros que la France venait de perdre, et il fit mettre dans le Mercure l'épitaphe suivante :

Bullioud est mort au printemps de son âge : Comme une fleur, il n'a duré qu'un jour.

De Mars il avait le courage,

Et l'air séduisant de l'Amour.

1 Le nom de Favier devant se présen- il fut obligé de vendre cette charge, son

ter souvent au lecteur dans la suite de lucratif mais unique héritage. Le besoin

ces mémoires, il n'est pas sans intérêt lui inspira le goût du travail ; il étudia

d'entrer dans quelques détails historiques l'histoire et la politique; et sa vaste

sur ce publiciste distingué. Favier était mémoire lui fit acquérir en peu de temps

né à Toulouse, vers le commencement la connais'sance des traités, des alliances,

du dix- huitième siècle. Dès l'âge de vingt de la généalogie , des droits de toutes les

ans, il succéda à son père dans i'em- maisons souveraines de l'Europe, c'est-à-

ploi de secrétaire général des états du dire qu'il connut à fond les éléments de

Languedoc ; mais s'étant bientôt livré à l'ancienne diplomatie, des désordres qui dissipèrent sa fortune ,

La Gloire, en lettres d'or, a gravé dans son temple Un trait do sa prudence et de sa fermeté, Afin qu'aux vieux guerriers il pût servir d'exemple, Et lui valût l'honneur de l'immortalité.

Il ne place ici ces vers assez médiocres que pour renouveler, au bout de trente ans, l'hommage de son estime et de sa douleur. Séparé de cet ami, il tomba dans la mélancolie. Paris lui parut un désert, la maison paternelle une prison insupportable. Il résolut de voyager : il était sûr de ne pas en obtenir la permission ; il ramassa cent louis, il alla trouver le duc de Choiseul , il lui dit que, la paix le laissant dans l'inaction, il allait voyager pour s'instruire; qu'il ne lui demandait qu'un passeport, et la permission de lui écrire; que si ses lettres lui paraissaient mériter son attention, il le priait de l'honorer de ses réponses, et de le replacer ou dans la carrière diplomatique ou dans la carrière militaire.

Le ministre ioua sa résolution , lui promit de ne pas l'oublier, lui donna un passeport, et lui fit espérer des lettres de recommandation pour les pays d'où il lui écrirait. Ce premier pas fait, il écrit à son père une lettre très-tendre et très-raisonnée, dans laquelle il lui peint l'état de son âme , son désespoir d'être sans état et à sa charge à vingt-quatre ans, le projet fixe qu'il a pris d'aller tenter fortune en pays étranger; et il lui mande qu'il ne le reverra plus qu'il n'ait un état fait.

Il laisse cette lettre sur la table , et part pour l'Italie , n'ayant aucun plan de voyage arrêté , et se résignant à son étoile. Son père court à Versailles , et, suivant son caractère impétueux, sollicite une lettre de cachet pour que son fils soit arrêté. Le duc de Choiseul l'apaise, et diminue ses inquiétudes en lui disant qu'il est dans la confidence de son fils , et qu'il approuve sa démarche. Cependant Dumouriez , sur la route de l'Italie , qu'il fait seul, souvent à pied, et par toute sorte de voitures, reprend sa gaieté, son courage et ses espérances. De grands projets occupent agréablement son imagination ; de gros cahiers d'observations naissent de son application à tout voir.

0 heureux âge, où tout rit, tout se peint en beau! où la vigueur du corps, la pureté d'une âme neuve ne permettent, même au milieu des contradictions et des malheurs, que des

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espérances douces , des idées grandes et courageuses ! vous êtes passé, et, après avoir monté tous les échelons de la fortune, Dumouriez est retombé plus bas qu'il ne s'était élevé! Mais son courage est le même, de plus grands objets soutiennent sa force, et toute sa sensibilité, aussi active qu'elle était alors, est tournée vers sa malheureuse patrie. S'il peut un jour aider à la sauver de son anarchie barbare , il sera heureux ; si la Providence ne lui accorde pas cet avantage, résigné sur les événements indépendants de lui, n'ayant aucun reproche à se faire sur ses principes, il attendra la lin de sa vie avec une constance calme.

Il arriva à Gênes. Il parlait bien italien , chantait , faisait des yers, était très-gai et très- vif : il n'avait que vingt-quatre ans et la croix de Saint-Louis. M. Boyer, homme aimable, qui avait été longtemps attaché au duc de Choiseul, et qui était ministre de France, l'accueille, le présente aux reines de la Corse; il devient sigisbée d'une d'entre elles , et au bout de huit jours s'ennuie de la frivolité des conversazioni et de l'étiquette du sigisbêat. Il s'était lié avec un sénateur nommé Lomellini , homme spirituel et instruit, qui avait été longtemps ambassadeur en France, ensuite doge.

Avec la confiance de son âge, il lui détaille ses peines et l'objet de son voyage. On apprend que Paoli assiège Saint-Florent; la république se décide à y envoyer un secours de cinq cents hommes. Appuyé parle ministre de France et par Lomellini, il sollicite ce commandement : on lui objecte qu'il n'a servi que dans la cavalerie , et on donne la préférence à un ancien chevalier de Saint-Louis, nommé Lantieri , né dans les États de Gênes, capitaine au régiment Royal-Corse au service de France.

Il part aussitôt de Gênes, passe par Florence, où il se lie avec un savant, nommé Yabbate Lami , arrive à Rome, y trouve un fermier général, membre de l'Académie française, nommé Watelet, visite avec lui pendant huit jours les principales antiquités de Rome , et se rend à Livourne. La petite guerre de Corse avait frappé son imagination; n'ayant pas pu y servir pour les Génois , il se décide à servir contre eux. Il écrit au général Paoli pour lui offrir ses services et ceux de quatre officiers français réformés qu'il trouve à Livourne , et qu'il prend à sa solde*

11 fait porter cette lettre par un d'entre eux, qui se rend à Corte ; son envoyé revient, et lui rapporte un refus très-poli de Paoli.

Pendant qu'il attendait la réponse, il se lie avec un jeune lieutenant au régiment Royal-Corse , nommé Costa de Castellana. Son père, chevalier de Saint-Louis, capitaine de grenadiers au même régiment, était ennemi de Paoli, et languissait dans un cachot à Corte. Cette famille, très- puissante dans la pieve de Moriani , avait de grandes liaisons avec les Fabianide la Balagne,et avec beaucoup d'autres chefs dans plusieurs autres pieves l. Tout le delà des monts, lié avec cette faction, était aux ordres des deux frères Girolamo et Luca Abbattucci2, et faisait ouvertement la guerre contre Paoli. Celui-ci était publiquement lié avec l'Angleterre , et amusait par des négociations le ducdeChoiseul, qui avait envoyé auprès de lui un émissaire secret, nommé Valcroisant, lieutenant-colonel de dragons. Le duc de Choiseul traitait ouvertement avec Gênes pour lui fournir un subside de six bataillons pour la garde de Bastia, Saint-Florent, Algaiola, Calvi et Ajaccio. Cette négociation était même fort avancée; et le ministre Boyer ne l'avait pas cachée à Dumouriez, qui dès lors avait pris la liberté de la désapprouver.

Des bateaux corses arrivaient presque tous les jours à Livourne pour traiter avec le jeune Costa, qui depuis la prison de son père était devenu une espèce de chef de parti. Dans leurs conférences, ils proposèrent à Dumouriez d'aller traiter de leur part avec le duc de Choiseul, promettant d'abattre Paoli et de se donner à la France , pourvu qu'il voulut leur faire passer des armes , des munitions et quelques canonniers. Il rejeta cette proposition, en les assurant que jamais le duc de Choiseul, au sortir d'une guerre malheureuse qui avait épuisé la France, n'accepterait leur offre, qui dépouillerait les Génois, avec lesquels il traitait, et le compromettrait avec l'Angleterre, qui ne permettrait pas un pareil envahissement.

Après avoir mûrement réfléchi sur la force de cette faction,

J Cette expression italienne équivant dans les armées républicaines de France,

au mot français paroisses. et auquel le général Moreau fit élever un

( Note de l'éditeur. ) monument que toutes les coalitions ont

2 Oncle et père du général Abbattucci, respecté, qui a laissé une si brillante réputation ( Note de l'éditeur. )

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qui dominait dans toutes les pieves maritimes , qui était maîtresse de tous les petits ports , excepté les places occupées par les Génois, qui venait de faire échouer Paoli au siège de Saint- Florent, de peur qu'il ne fût maître d'un golfe si avantageux, et qui enfin pouvait rassembler de douze à quinze mille combattants, il leur proposa de se rendre indépendant en commençant par abattre la faction de Paoli; et il les assura qu'après cette première démarche il se chargerait de négocier avec le duc de Choiseul, pour que, sans reconnaître publiquement leur indépendance, il favorisât sous main leurs efforts, et leur fournît indirectement tous les secours dont ils avaient besoin. Le traité delà France avec Gênes ne présentait qu'une difficulté apparente : comme il ne devait être que défensif , en respectant les places qui devaient recevoir garnison française , on pouvait être sûr de leur neutralité; et ces garnisons donneraient la facilité de leur fournir des officiers, des canonniers et des soldats, sous l'apparence de désertion, et surtout des munitions de guerre.

Ce projet fut accepté unanimement. Dumourïez dressa le plan de la nouvelle république. Les émissaires rapportèrent les signatures de vingt-quatre chefs de pieves. Costa partit pour Moriani. Dumouriez fréta une tartane française , sur laquelle il s'embarqua avec cinq officiers réformés, pour aller débarquer à Porto-Vecchio. Dans le plan de la république, il devait obtenir une grande concession , et commander l'armée ; ainsi il assurait son sort et son mariage.

De Porto-Vecchio, où il ne trouva que quelques gardes , parce qu'on était dans la saison qui en chasse tous les habitants à cause des exhalaisons mortelles de ses marais , il fit mouiller la tartane sous la Torre San-Benedetto , à l'entrée du golfe, pour éviter le mauvais air; et il se rendit à Sartenne, où il traita avec plusieurs chefs, qui tous approuvèrent le plan. Il partit de là pour les gorges de Bogognano , où il trouva un des Abbattucci , qui avec quelques troupes défendait ce défilé contre l'armée de Paoli, Après être contenu avec lui du plan de république , il lui traça à la hâte quelques retranchements que ce chef négligea de faire construire; il fut tué quelque temps après, et le défilé fut forcé.

Use hâta de repartir pour Sartenne, où se faisait un rassemblement de plusieurs pieves pour aller faire, à ce qu ils disaient, le siège deBonifacio, c'est-à-dire pour aller tirer des coups de fusil contre cette place. Les Génois n'y avaient que cent cinquante hommes, commandés par un Français de Bayonne, nommé Pibus. Il trouve à Sartenne un rassemblement d'environ trois mille hommes, tous lestes et bons tireurs, ressemblant aux sauvages du Canada. Ils étaient commandés par deux de leurs compatriotes, chevaliers de Saint-Louis. Arrivé devant la place, il demande cent hommes de bonne volonté , on les lui accorde; pendant qu on tiraillait le long du faubourg, il se glisse le long des maisons pour s'emparer de la porte ; il est aperçu en débouchant, on tire trois ou quatre coups de canon ; les Corses, qui les entendent siffler par-dessus leurs, têtes , prennent la fuite avec la plus grande vivacité, et il est obligé de les suivre : s'ils avaient couru aussi vite en avant queu arrière , la ville était prise. On lève le siège, et chacun s'en retourne chez soi.

Il va se rembarquer, fort content d'avoir rempli son objet politique, et n'étant point fâché d'avoir fait cette petite expérience de la manière de combattre de ses alliés, qu'il espérait bien changer. Il avait vu entre Porto-Vecchio et Sartenne de fort beaux bois; il conseille aux habitants de marquer les plus beaux arbres sans les abattre, et de travailler à faire un chemin praticable pour les conduire à Porto-Vecchio , les assurant que les Français viendront les prendre pour leur marine, et leur donneront en échange les munitions et les armes qu'ils désirent. Ces bonnes gens, malgré leur presque invincible aversion pour les travaux manuels, entreprennent effectivement cet ouvrage, que nous trouvâmes fort avancé cinq ans après, lorsque nous prîmes cette île.

Il alla mouiller à Ajaccio, où il trouva les habitants , excepté ia colonie grecque, occupés d'un plan de conjuration pour enlever la citadelle. Il entra dans les détails de ce coup de main, et les engagea à ne l'entreprendre que lorsqu'ils auratent de ses nouvelles. Il mit à la voile pour la France : jamais navigation n'a été plus terrible. Une tempête de quinze jours le jeta jusque

devant Tunis. L'équipage fut sur le point de mourir de faim. On fut obligé d'aborder, les armes à la main, une pinque napolitaine, pour avoir des vivres. Des calmes succédèrent. Enfin on aborda à Marseille au bout de trente-trois jours, sans mâts , et coulant presque bas. En y arrivant, il apprit, dans les premiers jours d'octobre, que le traité delà France avec Gênes était signé depuis quinze jours, et que le comte de Marbeuf , maréchal de camp, allait commander six bataillons dans les places que la France se chargeait de garder.

Pendant son affreuse navigation , il avait rédigé en deux mémoires toute son opération , et les propositions dont il s'était chargé. Toutes ses espérances semblaient renversées. Il va trouver le fameux Roux de Corse , le plus riche et le plus célèbre armateur de Marseille, qui avait fait la guerre de 1757, en son nom et avec sa propre marine , à l'Angleterre. Cet homme avait un génie qui embrassait avec ardeur les projets les plus vastes; il lui développe ses plans, et fait avec lui des marchés pour transporter en Corse des armes, des munitions, et des canonniers : cet armateur avait tout sous sa main. Il consent à se payer avec des bois de construction qu'il tirera de Porto-Vecchio, même à faire le sacrifice de ses avances, pourvu que le projet réussisse. On fait des marchés simulés sous des noms juifs d'Avignon, pour ne pas compromettre le commerce de Marseille. On convient que si le duc de Choiseul adopte le plan, sur les premières plaintes des Génois, il fera un grand éclat , donnera les prohibitions les plus sévères, et confisquera même deux ou trois barques qu'on lui désignera.

Ce point arrangé , il part dans la carriole du courrier, marche jour et nuit, et arrive le quatrième jour à Paris. Il revenait sans état, il avait laissé ses habits et sa montre en gage à Marseille, pour donner quelque argent aux cinq officiers qu'il avait eus jusqu'alors à sa solde. Il n'avait pas voulu, par une délicatesse trop scrupuleuse, confier ses besoins à Roux de Corse, hommenoble et généreux, qui lui aurait prêté ou donné tout ce qu'il aurait demandé. Il ne lui restait que dix louis et un peu de linge. Il se garda bien d'aller se présenter en cet état à son père : il alla prendre un asile chez son ami Favier, qui le reçut comme son

fils. Il lui raconta son voyage d'Italie et de Corse, sans lui confier son plan.

Précisément Favier, lié alors avec le fameux Jean du Barry et avec mademoiselle l'Ange ou Vaubernier, devenue ensuite maîtresse du roi, et qui vient d'être guillotinée^ venait d'obtenir un intérêt dans la petite armée de Corse. Les intéressés, uniquement pour grossir leurs profits, s'étaient coalisés avec le marquis de Sorba , ministre de la république de Gênes à Paris , pour faire doubler au moins le nombre de troupes du subside. L'espoir du ministre génois était de faire changer la nature du traité de défensive en offensive, et d'engager la France dans une guerre contre Paoli. Tous les entours du duc de Choiseul étaient dans ce complot, et même la duchesse de Gramout sa sœur, qui y était entraînée par une femme de chambre nommée Julie, fameuse intrigante, à laquelle le marquis de Sorba avait promis, si tout cela réussissait, de lui changer cinq cent mille francs de billets Nouette ou du Canada, qui perdaient soixante-quinze pour cent, contre pareille sommeen bons billets sur la banque de Saint- George. C'est ainsi quese faisaient alors les affaires delaFrance. Le maréchal de Duras et une partie de la cour étaient intéressés dans celle de Corse.

Dumouriez arrivait fort à propos pour cette faction. On voulait couvrir cette affaire sous des prétextes spécieux de politique. Favier venait d'être chargé par la coalition défaire un mémoire, pour lequel on lui avait promis un présent de cinq cents louis. Il détailla tout ce plana Dumouriez, et lui promit de lui faire avoir cent louis s'il voulait fournir les matériaux du mémoire. Celuici dissimula son indignation ; il venait traiter des intérêts tout opposés, et qui, sans compromettre la France, lui paraissaient bien plus avantageux pour elle.

Il se rend le lendemain à Versailles, demande une audience secrète au duc de Choiseul , l'obtient sur-le-champ, lui détaille tout sou plan de république corse, et lui en démontre tous les avantages. Le ministre en est frappé, regrette d'avoir signé le traité de Gênes, et dit qu'il n'est plus temps. Dumouriez avait sa réponse toute prête.

«Choisissez entre les deux partis que je vous propose, mon-

sieur le duc. Ou exécutez votre traité qui est purement défensif ; permettez que Roux de Corse nous fournisse les secours, conséquemment au marché que vous avez sous les yeux ; laissez-nous faire, nous abattrons Paoli, dont vous devez vous méfier, parce que, n'ayant qu'une affaire, il vous trompera toujours facilement, et un jour vous mettra dans l'embarras ; nous respecterons les places que vous tiendrez, et une fois la Corse réunie en un seul parti, nous trouverons des tempéraments pour le reste.

« Ou bien, si le traité vous gêne, comme il est défensif, et par conséquent passif, je vais vous donner un moyen de ne pas l'exécuter, sans cependant le rompre. Vos troupes doivent s'embarquer le 1er novembre; retardez leur embarquement, sans qu'on puisse vous soupçonner de le faire à dessein. Ces retards sont faciles dans une expédition maritime. Je vais retourner sur-le-champ en Corse, j'enlèverai Ajaccio, qui est une des places nommées dans le traité : si je ne réussis pas, vous exécuterez le traité ; si je réussis, le traité sera rompu de fait, et vous direz aux Génois de remettre les choses dans l'état où elles étaient, ou de négocier sur un nouveau plan. »

Le duc se rend à ces arguments, le caresse beaucoup, lui demande le secret, exige deux jours de réflexion pour se déterminer, et lui promet, dans ce terme, de prendre un parti définitif. Dumouriez retourne à Paris, et s'aperçoit, dès le lendemain, que l'alarme est au camp des coalisés. On se plaint des vacillations du ministre ; on ne peut pas en comprendre la cause; on presse Favier d'achever son mémoire. Dumouriez, fidèle à la fois à l'amitié et à son plan, lui avait donné des notes; le mémoire paraît, est envoyé au duc, et il retourne le surlendemain à Versailles. Il s'aperçoit, à l'air froid et contraint du ministre, qu'il a entièrement changé d'opinion. Il juge que ce changement ne venait pas du mémoire, qui ne présentait que des motifs vagues et faibles , détruits d'avance dans sa première conférence.

Il reprend tous les raisonnements qu'il lui avait détaillés. Le duc lui répond sèchement : « Tout cela n'est qu'un tas de chimères, et je me tiendrai au traité. » Alors il lui dit qu'il en est le maître, mais qu'au moins il ne veut pas lui laisser ignorer davantage les moyens qu'on a mis en usage pour lui faire signer

ce traité, et comment on le conduit pas à pas à le dénaturer, en l'engageant d'abord à augmenter le subside , pour le conduire à une guerre inévitable. Alors, après avoir pris sa parole de ne pas le compromettre, sans parler de Favier, et rejetant tout sur le ministre de Gênes et sur le roué du Barry, il lui dévoile tout ce qu'il sait de l'intrigue dont on l'obsède. Le duc l'écoute avec une grande agitation, et, le prenant affectueusement par la main, lui dit : « Avoue , mon enfant, que les ministres sont bien à plaindre. Reviens demain matin à onze heures, j'expédierai ton ordre, et tu partiras sur-le-champ pour la Corse. »

Dumouriez le quitte enchanté ; il venait de donner une preuve d'attachement à un ministre plein de talents et d'esprit , pour lequel il se sentait la plus grande inclination, et auquel il a été très-attaché depuis. Mais lé duc était indiscret, léger et facile ; sa sœur avait sur lui un empire dont elle a tant abusé, qu'elle l'a perdu ; il va tout lui dire, il veut qu'elle chasse Julie : on lui persuade que ce sont des calomnies.

Le lendemain, à onze heures, rempli d'espoir, Dumouriez se présente; c'était l'heure de l'audience publique. La salle était pleine. La porte s'ouvre ; le duc paraît, lecherche des yeux, vient à lui avec l'air furieux , et lui dit tout haut : « C'est donc vous qui allez négocier avec les Corses , sans ordre et sans permission, et qui revenez déguisé en capucin? » Piqué de cette ridicule apostrophe, il croit que le ministre est devenu fou ; il regarde autour de lui , il voit les plats courtisans jouer l'indignation ; il ne se déconcerte pas, et répond : « Il y a trois jours que j'arrive de Marseille ; voyez mes cheveux : si je m'étais déguisé en capucin, ils n'auraient pas eu le temps de repousser. » Cette réponse confond les spectateurs, et plus encore le duc, qui, perdant réellement la tête, crie d'un ton furieux : « Sortez d'ici ; vous vous êtes conduit comme un aventurier. » Dumouriez, perdant patience, lui répond avec rage : « Les aventuriers sont ceux qui vous jouent. Je ne suis point un aventurier, je suis un officier plein d'honneur : avec ma tête et mon épée, je trouverai du pain partout.» Il fend la presse, et sort à grands pas. Cette scène fit une forte impression sur plusieurs des témoins, entre autres sur les maréchaux de Brissac et de Biron , qui depuis l'ont toujours aimé et estimé.

Dès qu'il fut dans la rue, il réfléchit sur le danger de sa position. Après cet éclat, ce ministre tout-puissant pouvait le faire mettre à la Bastille. Il quitte la grande route de Paris , marche à grands pas, en habit noir, l'épée au côté; fait huit lieues, se trouve sur le chemin de Reims, continue sa route, et arrive au bout de trois jours près de Reims, dans une campagne qu'occupait un ancien lieutenant au régiment d'Escars. Il s'y repose deux jours, pour réfléchir au parti qu'il doit prendre; il se détermine à se rendre à Mons, en passant par Maubeuge. ïl écrit de là à Favier une lettre très-gaie, commençant par ces mots : Ta as vaincu, Galiléen! il lui fait le détail de toute son aventure , et le prie de lui envoyer son porte-manteau à une adresse qu'il lui indique à Mons.

Ce porte-manteau contenait tout ce qu'il possédait , c'est-àdire un uniforme du régiment de Penthièvre, une redingote, huit chemises, quelques mouchoirs , quelques paires de bas de soie , et un Horace. Il reçoit la réponse du bon Favier, qui lui mande gaiement : « Tes mauvais desseins ont échoué; j'ai reçu « cent louis à compte. Ton porte-manteau sera dans quatre jours « à Mons. Le roi de France ne venge point les injures du duc « d'Orléans. Fouille dans les poches de ton uniforme. » Ce généreux ami y avait serré dix louis enveloppés dans un ruban de Saint-Louis , et il employait tous les entours du duc de Choiseul pour l'apaiser. Cependant la victoire de la coalition ne fut pas complète. Le ministre se tint en garde , et le général Marbeuf ne partit qu'avec les six bataillons. Ce fut au moins autant d'épargné pour le moment ; mais le ministre Sorba remplit toujours son but, comme on le verra après.

Il continua sa route, logeant dans les cabarets des villages, et traversant les villes comme un gentilhomme du voisinage qui se promène. Il passa la frontière sans être interrogé nulle part, et il arriva à Mons dans les premiers jours de novembre 1763. Il y trouva son porte manteau, et le présent de son ami Favier; il lui restait encore six louis. Il connaissait beaucoup de monde dans cette ville, où il séjourna un mois. Il écrivit aussitôt au duc de Choiseul une lettre soumise, mais très-noble, dans laquelle il prenait la liberté de rejeter sur lui le tort de la scène qui s'était

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