‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 5 sur 88 · LIV. I. — CHAP. III. .|J · texte numérisé non relu

LIV. I. — CHAP. III. .|J

passée. Il lui mandait qu'un jour il reconnaîtrait et la pureté de ses intentions et la vérité de tout ce qu'il lui avait dit; qu'il comptait trop sur la noblesse de son caractère pour croire qu'il voulût perdre un homme brave et jeune, pour un excès de vivacité dont il n'avait pas été le maître, et qui trouverait son excuse dans la sienne propre. Il le priait de lui obtenir du roi la permission d'aller servir en Espagne, en sa qualité de Flamand ; il espérait qu'il voudrait bien l'honorer d'une réponse, et lui envoyer un passe port, une permission du roi, et des lettres de recommandation pour l'ambassadeur de la France ; il l'assurait que, Lien loin de renoncer au service de sa patrie, il espérait que monsieur le duc aurait la générosité de le rappeler bientôt ; qu'il voulait tâcher d'acquérir en Espagne un grade supérieur , non par ambition , mais pour être plus utile à son retour.

Il joignit à sa lettre un long mémoire sur la Corse, qui débutait par cette assertion : « Le traité de Gênes amènera nécessairement « sous très-peu d'années la guerre contre Paoli. » Il détaillait la marche des événements qui précipiteraient cette guerre ; et, dans l'hypothèse de son indispensabilité, il indiquait les diverses manières d'attaquer cette île, et de profiter des dispositions de ses habitans et de leurs divisions intestines, pour rendre l'expédition plus courte et moins chère.

En partant de Livourne , il avait acheté une excellente carte de la Corse, et deux historiens italiens, Giustiniani et Merolla, qui détaillaient toutes les guerres qu'elle avait essuyées : il avait étudié les campagnes du maréchal de Termes sous Henri II , et du maréchal de Maillebois en 1730. L'étude particulière qu'il avait faite de la Corse pendant sa longue traversée à son retour en France , l'avait conduit à se faire un système de guerre pour les pays de montagnes, qui, comme le dit très-bien le duc de Rohan dans son Parfait capitaine, n'est pas sujet aux variations comme celui des pays de plaine, parce que sa forme topographique ne change pas; au lieu que dans les pays de plaines, des rivières sont détournées; des forêts et des marais sont défrichés; des lacs sont creusés, d'autres sont desséchés et comblés; des villes, des villages disparaissent; de nouvelles villes, de nouveaux villages sont bâtis dans des endroits jadis incultes ; des grands chemins ,

des canaux ouvrent de nouvelles communications par terre et par eau. Ce mémoire fit peu d'effet alors , mais par Ja suite il a été fort utile.

Il écrivit en même temps à son père; il lui manda tous ies détails de ce qui lui était arrivé, le dessein qu'il avait eu de ne se présenter à lui qu'après s'être assuré un état qui ne lui fut pas à charge, et les motifs impérieux qui l'avaient forcé à partir brusquement sans le voir. Il lui avouait une dette de huit cents livres qu'il avait laissée à Livourne, le priait de faLe passer cette somme à M. Bertellet, consul de France, s'engageait à la lui rembourser, ce qu'il a exécuté depuis. Il lui envoyait copie de sa dépêche au. ministre et du mémoire sur la Corse , et il finissait par le prier de lui envoyer cinquante louis pour faire le voyage d'Espagne.

Son père avait besoin de cette lettre ; car les courtisans, témoins de la scène de l'audience, avaient peint la conduite de son fils sous les couleurs les plus hideuses ; il le croyait déshonoré et perdu, et à peine osait-il se montrer. Soulagé parla confiance entière de son fils , il alla trouver le duc de Choiseul , et fut agréablement surpris de le voir, non-seulement sans colère, mais parlant bien de lui. Il lui dit avec bonté : « Votre fils est diablement vif, mais j'avoue que j'ai eu le premier tort; il voit en grand , et s'il ne s'est pas trompé, il aura bien du mérite à mes yeux. Laissons-le user son feu contre le flegme espagnol, cela lui fera du bien. »

Au bout de quelques jours, Dumouriez reçut un gros paquet qui contenait : 1° une lettre du duc, très-honnête, T un certificat de noblesse, qu'il n'avait pas demandé ; 3° une permission du roi pour le service d'Espagne; 4° une lettre de recommandation pour le marquis de Grimaldi , ministre des affaires étrangères en Espagne; 5° une pour le marquis d'Ossun, notre ambassadeur ; 6° une lettre très touchante de son père ; 7° une lettre de change de cinquante louis. Muni de toutes ces pièces, il se prépara pour son départ avec de nouvelles espérances et une nouvelle gaieté , et il écrivit à sa cousine.

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