LIV. TIï. — GI1AP. III
Dumouriez , ayant appris le soir cette attaque, leva sur-lechamp son camp de Fa mars, et arriva le 15, à la pointe du jour, à Saint-Amand. 11 envoya ordre à Beurnonville de ne laisser que les gardes dans le camp de Maulde, et de marcher sur-le-champ à Rumegies, pour couper la retraite à l'ennemi, pendant qu'avec ses six bataillons et les trois qu'il rassemblerait de Saint-Amand et Marchiennes, il irait l'attaquer dans Orchies. Le général Marassé, commandant à Douai, sans attendre son ordre, sortit en même temps avec huit cents hommes de sa garnison, et se porta de son côté sur Orchies. Ainsi l'ennemi se serait trouvé cerné, s'il ne s'était dépêché de se replier clans la nuit du 14 au 15.
Dumouriez, en étant instruit, alla rétablir la même garnison à Orchies, et prit le parti de rassembler quinze bataillons au camp de Maulde, avec cinq escadrons, pour au moins avoir son petit corps d'armée réuni dans le même point. Un régiment de chasseurs à cheval refusa d'entrer dans le camp, et retourna dans ses cantonnements derrière Condé. Il envoya ordre au lieutenant général Carie de faire partir sur-le-champ cinq bataillons et deux escadrons de Dunkerque pour le joindre. Ils n'arrivèrent que longtemps après. Il se remit à la tête du camp de Maulde, d'où il recommença à harceler l'ennemi pour le contenir, et pour aguerrir ses troupes.
Le 20, le général Chazot arriva à Yalenciennes avec huit bataillons de l'armée de la Fayette. Il commença par déclarer qu'il n'exécuterait aucun des ordres du général Dumouriez, et qu'il attendrait le général Dillon. Cependant il se rendit aux vives sollicitations qui lui furent faites, et il se laissa cantonner, entre Condé et Valenciennes, le long de l'Escaut.
Dumouriez avait eu soin de rendre compte de tous ces événements au ministre, à Luckner, et à la Fayette. Le 22, Dillon arriva, ayant été s'aboucher à Sedan avec la Fayette, et ayant passé par Maubeuge, Avesnes et Landrecies. Il était suivi de quatre à cinq bataillons qu'il avait ramassés en route. Dumouriez avait donné de son côté des ordres pour en ramasser autant des garnisons de Picardie et d'Artois, outre les cinq bataillons et deux escadrons qu'il attendait de Dunkerque.
Il remit avec joie à Dillon le commandement général, se contentant de celui du camp de Maulde ; mais il lui peignit en même temps tout le danger de sa situation. Le 22, le duc de Saxe- Teschen avait pris le parti de venir envahir le territoire français, et s'était campé à Bavay, partant de Mons. Il devenait alors impossible que Dumouriez obéît à l'ordre de Luckner, et partît avec six bataillons et cinq escadrons pour aller à Metz, laissant la Flandre dégarnie au moment où l'ennemi y pénétrait.
Dillon même s'y opposa. Mais c'était un acte de désobéissance trop formel pour que les deux généraux le prissent sur eux. Dumouriez surtout prévoyait qu'on chercherait à lui en faire un crime : une première lettre du maréchal, qui blâmait la réunion des troupes au camp de Maulde, et une lettre insolente de Berthier, l'avertissaient de mettre dans cette démarche beaucoup de prudence. Cependant il s'agissait de sauver la Flandre ; toute autre considération était faible auprès de ce grand intérêt ; et celte prétendue désobéissance, qui a arrêté les ennemis, a tout sauvé.
Diilon est un très-brave homme, très- loyal, trop fougueux pour être fin. Il a des talents militaires et beaucoup d'ambition. On lui avait inspiré de grands soupçons contre Dumouriez , qui de son côté en avait contre lui, connaissant sa liaison avec la Fayette et avec sa faction. Mais la circonstance était trop critique pour ne pas faire taire toutes les passions particulières, et l'arrivée des ennemis les réunit sincèrement.
Dillon assembla à Valenciennes un grand conseil de guerre de tous les officiers généraux : il exposa avec beaucoup de netteté et de force l'état de faiblesse des places ; le petit nombre de troupes pour s'opposer aux deux corps d'armée ennemie, dont l'un, peu de jours avant, avait envahi Orchies, l'autre campait actuellement sur notre territoire; la nécessité de garder en Flandre le général Dumouriez avec sa division; l'impossibilité de les laisser partir sans exposer le département du Nord à une ruine certaine; les réclamations des corps administratifs de tout le département. Il détailla ensuite avec beaucoup d'ordre ses projets de défense, et, sur l'avis unanime du conseil de guerre, il fut enjoint au général Dumouriez de rester avec sa division
aux ordres du général Dillon , jusqu'à ce que les Impériaux ne menaçassent plus le territoire français, ou en fussent retirés.
Le commissaire-ordonnateur Malus dressa un procès-verbal parfaitement motivé de cette importante délibération, et on envoya des expéditions signées de tous les membres du conseil de guerre au président de l'assemblée nationale et au ministre de la guerre. Les deux généraux en envoyèrent de leur côté au maréchal Luckner et au général la Fayette. On ne s'occupa plus que des préparatifs pour repousser ou arrêter l'ennemi. Dillon se chargea de la partie de Bavay, et Dumouriez de celle de Tournay.