‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 44 sur 88 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Camps de Maulde, de Maubeuge, de Pont-sur-Sambre. — Journée du 10 août. — Serment des troupes. — Insurrection de la Fayette.

Ce qu'il avait prévu arriva. Luckner lui répondit que, de ce moment, il ne le regardait plus comme de son armée. Il porta ses plaintes, il réclama ses troupes, et il écrivit au roi pour demander sa punition. On dit que ce prince, oubliant sa dernière conversation avec Dumouriez, manda au maréchal qu'il se chargerait de sa vengeance. Cela est douteux. Cependant l'infortuné Louis, tout en faisant peu de cas de la Fayette, contre lequel il avait beaucoup de motifs de haine, était alors entre les mains de cette faction , qui lui donnait des espérances prochaines. Il faut le séparer de tout ce que lui faisaient faire ses perfides entours. Ce prince était bon , mais il était malheureux. Il avait été violemment insulté le 20 juin par le vil Santerre , à la tête de toute la canaille de Paris «.

Au lieu de venger l'affront fait au roi , affront qui retombait sur la nation elle-même, puisque, d'après la constitution qui était encore alors la loi et l'idole des Français , il était revêtu d'un caractère sacré et inviolable, l'assemblée nationale avait

1 Fuyez les Mémoires de Ferrières, tome III.

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encore aggravé cette injure en paraissant approuver les excès de la populace : un parti constitutionn 1, mais qui tendait à l'établissement des deux chambres et de la constitution anglaise, lui présentait l'espérance prochaine de se voir délivré de cet avilissant esclavage. La bataille était presque engagée. La faction de la Fayette surtout avait pris une haine trop forte contre Du mouriez pour lui rien conlier. Son sacrifice devenait donc une nécessité politique. Cet état de choses justifie suffisamment le roi.

Quant à la Fayette, il est pareillement excusable, car il était presque dans les mêmes circonstances que le roi. Il avait, pendant la première législature, possédé au plus haut degré la confiance du peuple , l'adoration de Paris, l'amour de toutes les gardes nationales du royaume , et surtout de la capitale. Les manœuvres des jacobins, qu'il n'avait pas assez ménagés, et l'inconstance du peuple, lui avaient enlevé cet état plus brillant que solide.

Il s'était retiré dans ses terres ; mais les apparences de guerre et le crédit du ministre Narbonne l'avaient ramené à la tête d'une armée qu'il s'était attachée. Le maréchal de Rochambeau avait les mêmes sentiments. Luckner, qui l'avait remplacé, était un homme nul, à qui on avait donné Charles Lameth pour le conduire. On peut dire que tous les officiers généraux marquants de cette armée étaient les membres futurs de la chambre haute.

La garde nationale parisienne avait été indignée de l'insulte faite au roi. Huit mille honnêtes citoyens s'étaient inscrits pour le défendre ; vingt mille autres avaient fait une inscription pareille. Ils avaient raison, et ils étaient dans la loi. On comptait sur cette fédération, à laquelle l'assemblée nationale avait opposé le décret des vingt mille hommes. On comptait sur les trois armées.

La Fayette, rempli de grandes espérances , n'a eu qu'un tort avec Dumouriez : c'est de ne l'avoir pas fait souder, et de ne pas lui avoir fait connaître son plan, auquel il aurait accédé sur-le-chump, préférant la constitution anglaise à l'anarchie et Yochlocratie. Il n'avait même pas d'autre parti à prendre, puisqu'il était parti de Paris avec la haine des jacobins et de la faction de la

Gironde. Mais la Fayette avait trop offensé Dumouriez pour croire qu'il pût lui pardonner; et, n'espérant plus l'attirer dans son parti parce qu'il ne l'avait pas tenté, il cherchait à le perdre. Cette animosité personnelle de la Fayette et de Lameth contre lui est peut être cause de tous les maux de la France.

En conséquence, dès que le procès-verbal du conseil de guerre de Valenciennes fut arrivé à Paris , d' Abancourt , ministre de la guerre, alla solliciter un décret pour pouvoir mettre au jugement d'un conseil de guerre tout officier général qui aurait désobéi à son général. C'était une sottise. Les lois militaires n'étaient pas abrogées, et elles étaient formelles en faveur du ministre. Il fallait qu'il eût l'audace de faire arrêter sur-lechamp le général Dumouriez, qu'il l'envoyât à Metz, et qu'il le fit juger par ses collègues, tous de cette faction. Mais la précaution que Dillon et Dumouriez avaient prise d'envoyer le procès-verbal au président de l'assemblée nationale l'empêcha de tenter ce coup d'autorité, et rendit à Dumouriez, sans qu'il s'en doutât ni qu'il le recherchât, la faveur de tous les partis opposés à la Fayette . Ce décret demandé éclaira l'assemblée sur les vues de cette faction , et la proposition du ministre fut rejetée tout d'une voix.

Cependant la Fayette , qui ne doutait pas du succès de la démarche de d'Abancourt, envoya au général Dillon l'ordre exprès de le faire arrêter, et de l'envoyer à la citadelle de Metz. Dillon eut la sagesse de ne pas essayer d'exécuter cet ordre , et la fidélité de le tenir secret ; car il ne l'a révélé au général Dumouriez qu'après la fuite du malheureux la Fayette.

11 me semble que d'après toutes ces circonstances , et la position respective de Dillon et Dumouriez, ces deux généraux auraient dû se lier étroitement; mais plusieurs motifs concouraient à les désunir. 1° Dillon avait déclaré qu'il ne ferait que la guerre défensive, frondait les projets d'offensive de son collègue, et lui disait à tout propos que l'invasion dans les Pays-Bas était une chimère et une folie. 2° Ses flatteurs lui avaient fait entendre que Dumouriez était un obstacle à son autorité ; que ce général avait saisi l'occasion de l'invasion des Impériaux pour couvrir sa désobéissance et se rendre indépendant; qu'ennemi

de la Fayette, il ne cherchait qu'à sacrifier son lieutenant pour rester seul en Flandre. 3° Dumouriez était né en Flandre; ie département avait été sauvé par le parti qu'il avait pris d'y rester; les autorités constituées avaient écrit à l'assemblée nationale pour que cette démarche fût confirmée; elles montraient une confiance entière dans ce général, et beaucoup moins dans Dillon. Le camp de Maulde ne parlait de son général qu'avec enthousiasme ; les émissaires de la Fayette , ni ceux de Dillon , n'avaient pas pu réussir à diminuer l'amour que lui portaient les soldats. Dillon même, y étant venu faire une apparition, leur avait déplu en critiquant leur camp , qu'ils regardaient comme inexpugnable; et il avait été mal reçu. Ainsi la jalousie de Dillon était à son comble , et le rendait facile à toutes les impressions défavorables qu'on lui donnait continuellement. Cependant Dumouriez lui rend avec plaisir un témoignage honorable: c'est qu'au travers de ces sentiments défavorables il a toujours été loyal , et n'a jamais eu un procédé malhonnête.

Il estimait Dillon, et aimait la franchise de son caractère. Il était trop ouvert pour qu'il ne lût pas dans son âme toutes ses affections ; il en était peiné, surtout pour le mal que cela faisait à la chose publique. Il voyait qu au lieu de faire la guerre sérieusement , on s'amusait à des intrigues , on dégarnissait les frontières pendant que l'ennemi les menaçait de tout côté, on fatiguait et on ruinait les troupes par des marches longues et inutiles, dont la direction semblait menacer Paris.

Dans ses fréquentes conférences avec Dillon , il lui soumettait toutes ses réflexions, il cherchait à l'engager à agir. Enfin, pour le guérir de sa jalousie et de ses soupçons, il lui proposa de réunir toutes ses troupes, et de marcher ensemble contre le duc de Saxe-Teschen. Dillon , ses garnisons défalquées , pouvait réunir quarante-cinq bataillons et vingt escadrons , ce qui faisait de vingt à vingt-cinq mille hommes d'infanterie, et trois mille de cavalerie. Il refusa de prendre ce parti, qui, quelles que fussent ses vues , ne pouvait que lui être très-avantageux.

Dillon savait sans doute des secrets que son collègue ignorait ; il attendait que les projets de la Fayette eussent éclaté, pour prendre un parti. Quant à Dumouriez , qui ne savait rien , il ne

voyait que la guerre , l'ennemi sur notre territoire , d'où il fallait le chasser, et la possibilité , en le suivant , d'entrer avec succès dans les Pays-Bas , vu la disposition des habitants , qui lui était connue depuis longtemps, et qui était si vive , que même les sottises des Français n'avaient pas pu la refroidir.

L'invasion des Pays-Bas lui semblait décisive pour le salut de sa patrie. Toute la France paraissait consternée des mauvais succès précédents, et du rassemblement de quatre-vingt mille Allemands sur les frontières de la Champagne. Elle aurait donné de l'énergie à la nation et doublé les forces des armées; enfin elle aurait jeté entre toutes les factions un intérêt plus noble, qui, en les réunissant contre l'ennemi extérieur, aurait détruit leus dangereuse activité, dont il prévoyait un éclat prochain , qui ne pouvait que tout perdre en amenant la guerre civile.

Tout conspirait à la ruine de la France et à la perte du roi. Dillon , se renfermant dans la guerre défensive qui lui était sans doute ordonnée, ne voulut pas rassembler son armée, de peur d'être obligé par les circonstances à changer son système. 11 partagea les troupes en trois camps.

Celui de Maulde, qui resta aux ordres de Dumouriez , était de vingt-trois bataillons et cinq escadrons, en comptant les garnisons d'Orchics, Marchiennes et Saint-Àmand ; celui de Maubeuge, aux ordres du lieutenant général Lanoue, de douze bataillons et six escadrons ; celui de Pont-sur-Sambre, de huit bataillons et cinq escadrons. Dillon commandait lui-même ce camp , qui était de son choix. Il était fort mauvais. La forêt de Monnaie, qui s'étendait entre ce camp et celui des Impériaux à Bavay, empêchait les Français de déboucher sur l'ennemi, qui avait encore rendu les débouchés impraticables par de grands abatis. Le camp avait derrière lui et sur ses deux flancs la Sambre qui en faisait une presqu'île , et n'avait de ce côté qu'un point pour retraite. En avant il n'y avait point d'espace entre la forêt et le camp , et les Impériaux auraient facilement réussi à l'enlever s'ils l'eussent tenté.

Cette séparation des troupes augmenta encore la scission. Les camps de Maubeuge et de Pont-sur-Sambre devinrent tout la Fayette ; le camp de Maulde fut tout Dumouriez. C'est cette se-

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paration qui divisa sensiblement Tannée en deux factions, d'autant plus prononcées que les deux généraux , plus éloignés l'un de l'autre, se voyaient moins souvent. Il en résulta cependant un petit avantage : ce fut une émulation pour harceler l'ennemi par détachements , qui aguerrit les troupes.

Le général Dumouriez, renfermé dans son camp , ne s'occupa plus qu'à discipliner sa petite armée, la dresser, et former des officiers. Troupes de ligne , volontaires , officiers , soldats , tous étaient pleins de bonne volonté et de confiance, mais tous également neufs et inexpérimentés. Il commença par former deux corps de flanqueurs de quatre à cinq cents hommes chacun, qui allaient tous les jours à la petite guerre; ils étaient renouvelés tous les huit jours , officiers et soldats , excepté l'étatmajor, et pris à tour de rôle dans tous les bataillons, pour que tout le monde y passât à son tour, et s'accoutumât à l'ennemi et à la fatigue.

Chaque commandant de détachement recevait une instruction de la main du général, au dos de laquelle était tracée une carte du pays qu'il avait à parcourir, où étaient marqués les chemins, les ponts , les villages , les censés , les moulins , les bois , par où il devait passer en allant et revenant; les lieux où il devait laisser des postes , les points d'attaque, etc. Ces détachements réussissaient presque toujours , et ramenaient au camp des chevaux et des prisonniers. Ils avaient ordre de ménager les habitants; le général faisait restituer les objets volés.

Pendant ce temps-là les bataillons exerçaient tous les jours , et travaillaient à palissader les redoutes, à jeter des ponts sur la Scarpe, à tirer des tranchées. Le service du camp et les gardes extérieures étaient très-forts. Chacun avait son poste fixé , en cas d'alerte. Il n'y avait au camp ni oisiveté, ni cabales ; on n'y était ni jacobins, ni feuillants ; on y lisait peu de papiers, et les douze à treize mille hommes s'aguerrissaient à vue d'œil.

Au milieu de ces occupations purement militaires , le général reçut la nouvelle de l'affreuse catastrophe du 10 août. Cet événement i dont les circonstances lui furent peu connues, ainsi qu'à son armée, ne fit pas une sensation très-vive, ni pour ni contre le roi : on continua à ne s'occuper que dos ennemis.

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Quant au général , il y vit le choc indispensable, et qu'il avait prévu , de deux factions qui rendaient Louis également malheureux.

Toutes deux s'appuyant également sur la constitution, il regardait le roi presque comme moins à plaindre prisonnier de la faction victorieuse , que tiraillé par toutes les deux à la fois. Il avait eu un premier tort par sa fuite de Tannée précédente. Sortant du ministère, le général savait que ce prince infortuné était trop mal entouré pour ne pas toujours donner des armes contre lui.

Il espéra que son inviolabilité serait respectée ; que la constitution réparerait tout ; que la nation , réunie en une seule volonté, ayant abattu une faction puissante, ne s'occuperait plus que de l'ennemi extérieur; que la guerre en serait plus courte; qu'à la paix tout se calmerait , et que, le pouvoir exécutif étant bien fixé, le roi reprendrait sa place, comme on la lui avait rendue Tannée précédente, dans une circonstance à peu près pareille. Les premiers traitements que l'assemblée nationale fit au roi et à sa famille, dans la prison du Temple, le confirmèrent dans son opinion , et éteignirent en lui la prévoyance des événements tragiques et criminels qui ont suivi.

Peu de jours après , il reçut du général Dillon un modèle du -serment qui venait d'être prêté aux camps de Maubeuge et de Pont-sur-Sambre, avec un ordre très-positif et très-sec de le faire prêter aux troupes du camp de Maulde. Ce serment était comme l'ancien : « Je jure d'être fidèle à la nation , à la loi , et au roi. » Il était dangereux et déplacé. Ce malheureux serment, joint à l'insurrection de la Fayette , est une des causes du parti violent qui a amené la ruine de la constitution, du roi , et de la France.

Le roi était devenu prisonnier d'une faction , et par le serment Tarmée se déclarait pour la faction qui avait succombé. C'était une déclaration de guerre civile. Le roi était entre les mains d'une faction triomphante et irritée, qui avait à venger plus de dix mille citoyens que lui avait coûtés cette conquête faite sur des ttrangers ou sur des nobles révoltés : il devait nécessairement de-

venir la victime des jacobins, après la déclaration de l'armée.

Le roi était peut-être coupable : en ce cas , la loi prononçait sa déchéance. C'était un procès à juger, et ce n'était pas à l'armée à le décider ; car si elle prenait son parti sans connaissance de cause, elle aggravait ses torts. Enfin, plus de cent vingt mille Allemands ou Italiens bordaient la France, et étaient prêts à profiter de nos troubles pour l'envahir. Ce n'était pas le moment de s'occuper de la personne du roi, qui , tout auguste qu'elle était , n'était qu'un objet secondaire, et de sacrifier la patrie.

Il envoya ces observations à Dillon, et ne fit point prêter le serment. Malheureusement Dillon fit imprimer dans les feuilles publiques le serment et son ordre ; il fut alors obligé d'annoncer dans les mêmes feuilles son refus d'obéir.

L'assemblée nationale fut fort mécontente du serment. Elle envoya à toutes les armées des commissaires tirés de son sein. La Fayette leva l'étendard de la révolte ; il fit arrêter les trois commissaires qui vinrent à son camp. Il fallait marcher sur-le-champ sur Paris, Dumouriez ne sait aucun détail de ce que la Fayette a fait. Il ne peut pas blâmer sa conduite, car il s'est trouvé depuis dans la même position , et il lui est arrivé exactement les mêmes événements. Tout ce qu'on peut dire pour les justifier l'un et l'autre de n'avoir pas réussi , c'est que , par l'impétuosité de la nation, tous les événements de la révolution ont été imprévus et brusques ; que les mesures n'ont jamais pu marcher aussi vite que les catastrophes; que les jacobins ont toujours été plus actifs et plus puissants que les gens de bien, parce qu'ils remuaient une plus grande masse de peuple, la portion la moins réfléchie, la plus violente, la plus aisée à pousser aux extrêmes, parce qu'elle n'a rien à perdre, qu'elle aime le sang, et qu'elle a tout à gagner par les crimes et par les massacres.

Une preuve que la Fayette n'a pas eu le temps de perfectionner son projet ni de combiner ses mouvements, c'est qu'il n'était pas d'accord avec les Impériaux et les Prussiens ; c'est qu'il a été arrêté par les Autrichiens avec les compagnons de sa fuite, et livré au roi de Prusse, qui le retient en prison sons en avoir le droit : car il n'a aucune juridiction sur cet infortuné général;

il o'a pas été pris à la guerre; il ne peut donc être regardé ni comme son justiciable, ni comme son prisonnier. C'est un acte arbitraire exercé contre un homme dont on aurait peut-être pu tirer un autre parti en le ménageant. On aurait au moins dû lui savoir gré de l'effort qu'il faisait pour sauver Louis XVI; et si on ne le jugeait bon à rien , il paraissait juste de le laisser passer par la Hollande pour aller pleurer en Amérique les maux qu'il a faits à sa patrie par un zèle de révolution mal entendu, en imitant mal son modèle Washington. Mais la rage irréfléchie des émigrés a égaré la justice du monarque prussien , qui est devenu l'instrument de leur vengeance.

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