‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 45 sur 88 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Commissaires de l'assemblée nationale. — Dumouriez général en chef. — Il va en Champagne. — État de l'armée de la Fayette.

Le 14 août, il arriva à Valenciennes trois députés de l'assemblée nationale , Delmas , Dubois-Dubays et Bellegarde. Us apportaient une commission sévère contre Dillon , que l'aventure du serment avait rendu suspect. Ils avaient ordre de le déposer, ainsi que le général Lanoue. Il se trouvait alors, aux Boues de Saint-Amand, un député perclus des deux jambes, nommé Couthon. Cet homme, qui joue un grand rôle dans la révolution, avec un extérieur doux, bon ami, bon mari et bon père, est un des plus cruels et des plus dangereux tyrans de la faction anarchique par l'excès de son fanatisme, qui est sans bornes ». Comme

1 Coutlion, l'un des plus atroces dé- ne put parvenir à se tirer de ce bourbier cemvirs du régime de la terreur, était qu'après des efforts incroyables et proavocat à Clermont avant la révolution, longés. 11 retourna péniblement chez Un accident étranger à la politique lui; et le froid qu'il avait éprouvé l'avait privé de ses deux jambes. Vou- l'ayant plongé dans un engourdissement lant se rendre, dans sa jeunesse, auprès général, il resta perclus tout le reste d'une personne qu'il aimait , et qui de- de sa vie. Couthon embrassa avec armeurait à une assez grande distance, deur les principes delà révolution; son il partit de nuit, afin d'arriver chez elle exaltation le conduisit à l'assemblée de plus grand matin: mais, s'étant législative, où il se fit remarquer par les égaré dans un terrain marécageux, il plus violentes motions contre le roi, la 6'y enfonça jusqu'au milieu du corps, et royauté, l'émigration, et les prêtres in-

MEMOIRES DE DUMOUBIEZ,

les âmes alors N'étaient pas encore exaltées au point de l'atrocité où elles sont arrivées depuis, Couthon était raisonnable : les Boues étant dans le voisinage du camp de Maulde, il avait

sermentés. Réélu à la convention nationale, il balança un moment entre la Gironde et la Montagne : Les massacres de septembre paraissaient avoir fait naître en lui ces irrésolutions; mais, voyant les progrès croissants du parti de Robespierre, Couthon , désormais sensible au seul intérêt de son ambition et peutêtre de sa crainte, étouffa les dernières inspirations de sa conscience. Entraîné vers le parti montagnard, il s'y jeta avec fureur, se fit le servile et complaisant adulateur de Robespierre, et , de crime en crime, parvint à faire partie du triumvirat qui fut détrôné au 9 thermidor. On vit Couthon réclamer l'arrestation des girondins à l'époque du 31 mai. « Je n'ai jamais fait de mal à un poulet, disait-il ; mais je verrais couper la tête à ces gens-là sans détourner les yeux. » Couthon fut envoyé à Lyon lors de la prise de cette malheureuse ville. Ne pouvant marcher, il se faisait conduire dans un fauteuil près des édifices condamnés à la destruction, et les frappait avec un petit maillet d'argent, en disant : La loi te frappe. De retour à la convention, on le vit prendre la parole dans toutes les occasions solennelles, et présenter, au nom du comité de salut public, les décrets les plus violents. Ce fut lui qui, à la convention nationale, fit déclarer Pitt l'ennemi du genre humain.

Ce fut encore lui qui provoqua aux jacobins l'acte d'accusation de tous les rois, et qui rédigea cette pièce extravagante. « 11 faut, disait Couthon dans cet acte ridicule, qu'aucun tyran ne puisse désormais trouver une terre qui le porte, et un ciel qui l'éclairé. » La conspiration d'Hébert fut dénoncée par Couthon ; il accusa, chose étrange, le père Duchesne d'avoir voulu placer Louis XVII sur le trône. A.u reste, le même Couthon entendait mieux le despotisme que la liberté : on le vit , à la convention, repousser l'institution du jury, comme un beau rêve dangereux à réaliser.

Les personnes qui pensent que Robespierre et ses deux complices avaient formé le dessein de rétablir à leur profit le pouvoir absolu, liront avec intérêt une anecdote extraite de la Galerie des contemporains ,, imprimée à Bruxelles,.

qui semble propre à justifier cette opinion. « Un mois environ avant le 9 thermidor, Couthon songeait à se rendre dans les départements méridionaux. Ne doutant pas du succès de la lutte qui se préparait entre lui, Robespierre et Saint- Just, et le reste du comité de salut public, il se proposait de briser les instruments auxquels le triumvirat devait son élévation. Placé à la convention auprès de son collègue Cambacérès, Cou.

thon lui parle de son voyage, et lui demande s'il peut lui faire connaître quelques hommes en qui il puisse placer sa confiance, qui puissent éclairer et diriger ses choix, ou occuper eux-mêmes des places. — Cambacérès répond que, « n'ayant été véritablement lié lui-même qu'avec des personnes qui appartenaient à l'ancien ordre des choses, et qui avaient été constamment en opposition avec le nouveau, il lui serait difficile de remplir ses vues à cet égard. — C'est précisément ce qu'il nous faut, répliqua Couthon : il ne s'agit plus de continuer, mais de terminer la révolution ; et nous n'y parviendrons qu'avec les hommes dont vous parlez là, etc. »

Cette anecdote, si elle était authentique, serait un trait de lumière jeté sur l'énigme qu'offre encore la conduite de Robespierre et de ses deux adhérents.

La journée du 9 thermidor renversa ces plans de domination. Alors Fréron.

ayant accusé Couthon et ses collègues d'avoir voulu se faire rois, le misérable cul-de-jatte ne répondit à cette accusation qu'en soulevant les vêtements qui le couvraient, et en s'écriant : Moi, me faire roi! dans cet état! C'était là une réponse plus théâtrale que solide. Couthon fut celui des triumvirs qui montra le plus de faiblesse lorsqu'il fallut se défendre. Tandis que Robespierre haranguait le peuple, il n'ouvrit aucun avis; et lorsque sa défaite fut certaine, il se cacha sous une table : on le découvrit, il essaya de se tuer, mais à peine le stylet effleura-t-il sa poitrine. Étendu dans la fatale charrette à cause de son infirmité, ses complices le foulaient aux pieds. 11 mourut le lOthermidor, à l'âge de trentehuit ans. [Note de l'éditeur.)

cooféré plusieurs fois avec le général , et s'était lié avec lui.

Il alla joindre ses confrères, qui, avant d'avoir vu le général Dumouriez, avaient vu Dillon , s'étaient abouchés avec lui, avaient reçu ses excuses sur le serment, et l'avaient conservé dans son commandement. C'était une espèce de jugement qui donna tort à Dumouriez , et qui indisposa l'armée de Mauide. Le général désapprouva la précipitation des commissaires , sans cependant se plaindre. Il voyait bien que la Fayette, qu'on ne savait pas encore déclaré, allait être au moins destitué. Alors Dillon prenait naturellement sa place , et il allait prendre de droit le commandement de Dillon, ce qui le mettrait dans le cas de rétablir l'offensive, et d'exécuter son plan d'invasion dans les Pays-Bas.

Couthon éclaira les commissaires sur la faute qu'ils avaient faite en se pressant de rendre le commandement au général Dillon, au moins soupçonné et peut-être accusé à Paris. Les commissaires , pour réparer leur faute , vinrent au camp de Mauide , où le général les attendait tranquillement. Ils furent tirés de leur anxiété par un courrier inattendu de l'assemblée nationale, qui leur annonça la défection de la Fayette et la nomination de Dumouriez au commandement général des deux armées. Le camp de Mauide montra une joie inexprimable, surtout quand il eut assuré ses soldats qu'il ne les* quitterait pas. C'était effectivement son premier projet; il espérait pouvoir déployer l'offensive, et attirer la guerre dans les Pays-Bas.

Dillon. qui était son ancien, qui avait eu sur lui le commandement, qui venait encore de lui être confirmé par les commissaires , eut beaucoup de peine à consentir à servir sous lui ; mais Dumouriez le mit bientôt à son aise en lui proposant d'aller se mettre à la tête de l'armée de la Fayette, et en l'assurant qu'il allait sincèrement travailler à rendre son commandement indépendant, et qu'il ne lui donnerait des ordres que jusqu'au temps où le conseil aurait décidé favorablement sur sa proposition.

Effectivement il composa et envoya par le même courrier un mémoire au pouvoir exécutif, pour lui représenter que le commandement attribuée la Fayette, depuis les frontières de l'Ai-

sace jusqu'à Dunkerque, était trop étendu pour les facultés morales et physiques d'un seul homme ; qu'il embrassait deux genres de guerre très-distincts, et un détail immense de places fortes, d'approvisionnements, de marches, de mouvements, qu'une seule tête pouvait bien saisir dans son ensemble , mais ne pourrait jamais suivre dans ses détails. Il opinait, pour l'utilité de sa patrie, qu'on séparât cette charge trop forte en deux commandements indépendants dont les rapports seraient intimes, mais qui auraient leur responsabilité séparée, cette responsabilité universelle étant faite pour effrayer tout homme qui voudrait faire son devoir. Ce mémoire partit , et Dillon fut content.

La faction de la Gironde dominait alors la France : elle venait d'abattre le parti de la Fayette à l'aide des jacobins. Elle avait remis au département de la guerre Servan , à celui de l'intérieur Roland, à celui des contributions Clavière, chassés tous les trois le 12 juin par Dumouriez. Mais, voyant que ce général était le seul à opposer à la Fayette et aux ennemis prêts à entrer en France, elle avait exigé de ces trois ministres qu'ils sacrifiassent leur ressentiment; ce qu'ils firent de très-bonne foi en écrivant au général des lettres de félicitatioa , auxquelles il fut très-sensible.

Comme la confiance en Dillon n'était pas encore bien rétablie, ils traînèrent la réponse au mémoire, et elle fut négative; ainsi Dumouriez se trouva charge de tout le poids de la guerre. Ce qui le déterminait à envoyer Dillon prendre le commandement de l'armée du centre, c'est parce que, toujours entraîné par son projet favori , il voulait prouver, par l'exécution du plan qu'il avait donné aux deux généraux au mois d'avril , et ensuite à Luckner , que si on n'avait pas réussi , si on était moins avancé qu'au commencement de la guerre, ce n'était pas la faute du plan, mais des généraux.

Il espérait avoir le temps de parer à tout. Le maréchal Luckner était à Metz avec son armée, et devait naturellement se joindre au général Dillon pour la défense du département des Ardennés. Ce département était couvert par une ligne de places qu'il fallait prendre pour pouvoir pénétrer en Lorraine ou en Champagne. Ces sièges devaient naturellement entraîner des longueurs

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