‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 6 sur 88 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Voyage en Espagne et en Portugal.

Il lui arriva, dans le début de ce voyage, une aventure dont il va faire le récit, parce quelle a fait le bonheur d'une jeune demoiselle qui est à présent une mère de famille respectable dans les Pays-Bas. Il jouissait de beaucoup d'agrément à Mons, il était fort bien reçu chez le vieux prince de Ligne , chez le général Domballes et au chapitre. Les neiges fermaient les Pyrénées, et d'ailleurs le voyage par mer était beaucoup meilleur marché. Le général Domballes , à qui il annonça son projet d'aller s'embarquer à Ostende, lui dit que la veuve d'un vieux général major espagnol , nommé Avendano, qui venait de mourir en cette ville, avait chez elle son neveu et sa nièce qui retournaient à Séville , et qu'il ferait bien de profiter de cette société pour faire ce voyage plus agréablement. Il charge son adjudant de le mener chez celte dame , et de le recommander.

Arrivé dans cette maison , il voit une vieille dame respectable très -affligée; une jeune personne peu jolie , noyée dans ses larmes , et un homme de vingt-cinq à trente ans , d'une figure atroce, avec un regard dur, altier et insensible. On convient dans cette première visite de prendre une voiture en commun pour aller à Ostende, en prenant la barque à Bruges, et de s'embarquer sur le même vaisseau pour Cadix. On écrit à Ostende ; deux jours après il reçoit de madame Avendano l'engagement du capitaine d'une frégate française, armée en flûte pour le compte du commerce. Ce capitaine, nommé Keiser, très-bon.marin et très-honnête, vient lui-même à Mons. Il retourne à Ostende, leur dit qu'il leur annoncera le jour où il faut se rendre à bord , recommandant qu'on soit très-exact pour le départ. f II allait tous les jours dans cette maison ; Fernando Avendano, gentilhomme sévillan (c'était le nom de ce vilain), lui faisait très-mauvaise mine. Il ne parlait pas du tout français,

n'étant à Mons que depuis huit jours. La bonne tante était toujours de plus en plus affligée, et chaque jour, pressant les mains de Dumouriez , elle lui disait : « Mon cher monsieur, je vous conjure de prendre cette pauvre enfant sous votre protection pendant la route : je m'en sépare bien malgré moi.

Enfin, le 24 ou le 25 novembre, sur l'avis du capitaine Keiser, les trois voyageurs montent à minuit dans un carrosse de louage. Il se place à côté de la demoiselle , malgré les murmures de Fernando, auxquels il ne fait pas d'attention. Cette malheureuse fillepoussait des sanglots. A peine a-t-on fait deuxlieues, que Fernando, en lui disant des injures, lui donne des coups de pied dans lesjambes. Dumouriez, très-vif, se souvenant des recommandations de la bonne tante, pose sa canne et son épée entravers, et fait entendre le mieux qu'il peut à ce brutal qu'il ne lui laissera pas battre sa sœur impunément. Il s'apaise, et on arrive à Bruges. Dès que Fernando est descendu de voiture, il entraine sa malheureuse sœur dans une écurie, et se met à la maltraiter. On entend de grands cris, tout le monde accourt. Dumouriez y vole, donne cinq ou six bourrades avec sa canne à ce vilain homme, le fait entrer dans la barque, et le tient éloigné de sa sœur, qu'il prend sous le bras.

On arrive àOstende, où des dames espagnoles du régiment de Ligne ou los-Rios, viennent au-devant de la demoiselle. Il la leur remet entre les mains , et leur raconte les brutalités de son frère. Il en parle au capitaine Keiser, et ils prennent leurs arrangements ensemble pour qu'il n'arrive point de scène pendant la traversée. Heureusement le vent contraire s'oppose au départ pendant cinq jours. Dans cet intervalle, la malheureuse demoiselle dit à ces dames que ce monstre n'a fait le voyage que pour l'empêcher de profiter des bontés de sa tante ; que, pendant les huit jours qu'il a passés à Mons, il a battu sa tante et elle , et qu'il lui répète tous les jours que, dès qu'elle sera à Séville, elle mourra de sa main. Ces dames rendent ses plaintes à Dumouriez et à Keiser, qui en sont indignés. Mais de quel droit tirer cette sœur des mains de son frère?

Le 29 novembre, Dumouriez donne à dîner à toute la société. Fernando était assis à table à côté de lui , et derrière eux

«tait 'un grand brasier ardent. Ce brutal se met à boire, et, s'écbauffant à mesure, il dit des injures grossières à son voisin, qui, ne l'entendant qu'à demi, demande à tout le monde ce qu'il dit, et pourquoi il a l'air en colère. Un officier espagnol au service de l'empereur, nommé Saint-Estevan , et le capitaine Keiser, tentent inutilement de le faire taire; sa fureur redouble; Keiser n'a que le temps de se lever de table, en criant à Dumouriez : Prenez garde à vous ! Fernando lui lance un coup de couteau; il l'esquive, se jette à sa gorge, et le renverse la tête la première dans le brasier. Les femmes s'enfuient en poussant de grands cris. Keiser et deux officiers autrichiens retirent ce méchant homme, qui avait les cheveux grillés et son habit brûlé.

La délibération ne fut pas longue. Toute la compagnie sj rend à l'hôtel de ville, où on traîne Fernando; on dépose contre sa barbarie: les juges le condamnent à laisser sa sœur libre, l'obligent à donner cinq louis pour son retour à Mons. On la remet entre les mains d'une de ces dames, nommée madame Ruys, et elles partent sur-le-champ. La pauvre demoiselle ne savait pas comment témoigner sa reconnaissance à son libérateur. Le lendemain, le vent devient favorable, et il s'embarque avec Fernando, qui devient très-doux. La traversée dure un mois, et pendant ce temps il se sert de ce vilain homme pour se fortifier dans la langue espagnole, qu'il parlait facilement en arrivant à Cadix le 1er janvier 1764.

Il y passa huit jours fort agréablement, ayant été parfaitement accueilli par les négociants français, quoiqu'il n'eût aucune lettre pour eux. Ce qu'on lui dit de la beauté des rives du Gua- <3alquivirlui donna la curiosité de se rembarquer à Cadix sur une tartane, de passer la barre de San-Lucar, et de remonter ce fleuve. Ce voyage fut long, et il le fit en fort mauvaise compagnie. L'équipage était delà nation des Bohémiens ou Gitanes. Heureusement un officier de dragons, des volontaires d'Andalousie, était aussi dans la barque, ainsi que Fernando, qui était devenu très-doux et très-caressant. Cet officier, nommé Salas, à qui il avait conté son aventure, lui conseilla de s'en méfier. En arrivant à Séville, Fernando affectant toujours un

grard repentir de sa conduite, et le remerciant à tout moment de l'avoir retiré du chemin du crime > lui fit les plus grandes instances pour l'engagera venir loger chez lui, ce qu'il refusa, et il fit très -bien ; car, deux jours après, ce scélérat vint, accon> pagné de deux autres, pour l'assassiner dans l'auberge de la Fonda. Aidé du généreux Salas, il mit en fuite ces trois hommes; ils allèrent ensuite porter plainte à Yassistente ou l'intendant, qui commandait. Il lui raconta ce que Fernando avait fait à Mons et à Ostende. Uassistente fit mettre ce monstre en prison , et il écrivit à Cadix au capitaine Keiser, pour avoir son témoignage. Dumouriez partit pour Madrid , et n'a jamais su comment s'était terminé le procès de Fernando.

Arrivé à Madrid , il fut fort bien reçu du marquis d'Ossun. Le duc de Ghoiseul avait poussé la bonté jusqu'à le prévenir de son arrivée. Cet ambassadeur le présenta au roi , et lui offrit sa table ; il lui parla en père , et lui conseilla de ne pas se hâter, et de bien examiner avant de faire aucune démarche pour obtenir un emploi. Quoique pressé par la pauvreté à faire décider son sort, il crut devoir suivre les conseils de cet homme respectable, à qui il a eu depuis les plus grandes obligations. Le marquis d'Ossun était d'un caractère extrêmement froid et sérieux, mais son cœur était très- sensible. 11 était ami intime du roi Charles III, qu'il avait suivi de Naples en Espagne, et qui n'avait jamais permis qu'on lui donnât un autre ambassadeur. Il était très-riche et très-charitable. Il avait épousé une demoiselle llocquart, d'une famille de bossus; il en avait un fils unique, très-bossu et plein d'esprit , mais fort mauvais sujet , qui lui donnait de grands chagrins.

Au bout de quelques jours il prit Dumouriez en amitié ; sa décoration, ses blessures, son éducation, sa gaieté, lui inspirèrent de l'intérêt. Il le faisait venir le matin , et lui demandait des détails de la guerre de sept ans, ce qui l'engagea à en écrire des mémoires abrégés, qu'il remit à cet ambassadeur.

Enhardi par les bontés de ce ministre , il lui confia sa vie entière , même son voyage de Corse, et sa querelle avec le duc de Choiseul. M. d'Ossun lui dit avec bonté : « Je vous prédis que vous rentrerez en France avec le grade de colonel , et je ne

permettrai pas que vous entriez au service d'Espagne. Restez ici, je vous servirai de père. » Alors, comme il s'aperçut que le jeune homme paraissait plus pensif que touché, il devina la cause de son embarras. « Êtes-vous riche ? » lui dit-il en riant, o Non, lui répondit Dumouriez, et je ne veux plus être à chargea mon père. — Eh bien! point de fierté déplacée; je vous prêterai ce dont vous aurez besoin , et vous me le rendrez un jour. » De ce moment il Ta effectivement traité comme son fils. Dumouriez fit plusieurs voyages en Catalogne, à Grenade et sur les côtes; il rapportait des notes , qu'il rédigea en un petit volume intitulé Essai sur l'Espagne. Cet ouvrage, qui contient quelques détails neufs et curieux, a été, ainsi que sa bibliothèque, confisqué à Paris par les anarchistes, et n'a jamais été imprimé.

Il vivait à Madrid avec le corps diplomatique, mais il était surtout particulièrement lié avec le comte de Kreutz, ambassadeur de Suède; de Vismes, résident d'Angleterre, et Bergher, chargé d'affaires du Danemark : ils sont morts tous les trois. Il lui arriva dans cette so iété une aventure qui fit grand plaisir au marquis d'Ossun. Il venait de paraître à Madrid un major prussien, Suisse de nation, nommé Merle. Il venait offrir de lever un corps franc. Il était recommandé à l'ambassadeur d'Angleterre, qui l'avait introduit dans la société diplomatique. La mauvaise conduite des généraux français, et nos revers dans la guerre de sept ans, avaient décrié partout les officiers français. Ce major avait une mine terrible, une éducation brusque, un grand sabre à poignée d'argent, et un costume soldatesque. Il se déchaînait continuellement contre la nation française , et ne parlait d'elle qu'avec mépris , surtout de son armée. Il ne manquait ni d'esprit ni d'instruction.

Tout le corps diplomatique fut un jour rassemblé à un grand dîner chez le comte de Kreutz, qui depuis a été ambassadeur de Suède à Paris, et qui est mort ministre de Gustave III. C'était une espèce de fête qu'il donnait à la comtesse Boutourlin, trèsjolie femme, ambassadrice de Russie. La conversation de table tomba sur la flotte invincible de Philippe IL Merle , pour exalter la nation anglaise , tint des propos indécents sur l'Espagne. M. d'Ossun crut devoir faire cesser cette conversation, en

citant froidement le mot de Philippe II : « Je ne l'ai pas envoyée combattre contre les vents. » Merle continua ; Dumouriez cita l'histoire pour faire diversion aux sarcasmes du major, qui, l'apostrophant grossièrement, lui dit: « Vous êtes bien la preuve que les Français ne savent pas mieux l'histoire que la guerre. » Tout le monde fut décontenancé. Dumouriez, qui tenait un verre de vin à la main, lui répond gaiement : « Défenseur de la reine Elisabeth, j'ai l'honneur de boire à votre santé. » On rit, et le dîner s'achève.

Lorsqu'on est sorti de table, le comte de Kreutz prend en particulier le major prussien , et l'engage à se retirer. On entoure Dumouriez , et on le garde à vue ; il fait signe au marquis d'Ossun , qui vient à lui , et il lui dit gravement : « Allez chercher sur ma table la chanson que vous avez faite pour madame la comtesse de Boutourlin, et que vous avez oubliée. » 11 l'avait dans sa poche. Il vole, gagne la rue, voit de loin son homme qui allait entrer dans un café près d'une des portes de la ville : c'était le rendez-vous de presque tous les étrangers. Il le prend sous le bras , et l'attire vers la porte. Le Prussien lui dit : « Vous êtes mal armé; avec mon sabre je vous fendrai en deux ; attendez à demain. » Effectivement Dumouriez était armé d'une épée fort courte ; mais il ne voulait pas retarder sa vengeance , craignant qu'on n'y mît obstacle ; les duels étaient très-défendus en Espagne. Il prend le parti de dissimuler. « Vous avez raison, dit-il, et je vous sais gré de votre générosité; je suis même fâché que vous m'ayez mis dans le cas de ne pouvoir pas me dispenser de me battre. Promenons-nous tranquillement, et convenons d'un rendez-vous. » Ils sortent ainsi de la porte , se tenant amicalement sous le bras. Quand ils ont fait environ cent pas, Dumouriez voit une ruelle de jardin trèspropre pour son projet , lâche le bras de Merle , le pousse dans Ja ruelle, met l'épée à la main , et lui dit : a Je te tiens, défends-toi. » Merle, surpris , pâlit, demande pardon, propose d'aller faire des excuses. — « Non; tu es un lâche , indigne de paraître dans cette société. » Merle est encore plus effrayé. — « Bats-toi, ou rends-moi ton sabre. » Le faux Prussien défait en tremblant son ceinturon, et s'en va. Dumouriez retourne

avec la même rapidité chez le comte de Kreutz, et, lui remettant le sabre devant tout le monde, lui dit : « Comte de Kreutz, voici l'arme terrible du défenseur de la reine Elisabeth; il se porte fort bien ; renvoyez-la-lui, car il n'osera pas venir la chercher. » On applaudit beaucoup à cette aventure.

Deux jours après, le ministre espagnol, instruit de cette scène, fit mettre en prison le major Merle, sous prétexte d'espionnage. De Vismes osa à peine le réclamer : il en parla à Dumouriez, qui courut à la prison , donna quelques louis à ce malheureux , et engagea M. d'Ossun à solliciter sa liberté, qui fut accordée à condition qu'il sortirait d'Espagne. Au bout de quelques jours, il alla avec de Vismes le tirer de prison : le pauvre homme parut pénétré de la plus vive reconnaissance , partit de Madrid, fut reçu depuis major au service de Russie, embarqué sur la flotte du comte Orloff , et mourut à Paros avec la réputation d'un assez bon officier.

Dumouriez a toujours détesté les duels , et il en a eu très-peu, ayant toujours évité la société des jeunes gens. Ce genre de courage barbare n'a rien de commun avec la vraie valeur. Un duel est presque toujours le fruit d'une colère aveugle ou d'un orgueil déraisonnable. 11 a souvent pardonné des injures personnelles qu'on lui a faites, parce que, n'ayant eu ni publicité ni éclat, il a pu accommoder sa querelle ou par lui-même ou par des médiateurs. Ce principe philosophique lui est devenu plus nécessaire que jamais depuis la révolution , surtout avec de jeunes émigrés qui raisonnent peu , qui sont aigris par le malheur, et qui lui attribuent des maux dont il n'est pas cause, et dont il est victime comme eux. Cette fausse opinion des émigrés de la première édition contre les émigrés suivants, fait un trèsgrand tort à la cause commune.

Le bouheur de Dumouriez ne dura que quelques mois. Il fut troublé par les lettres qu'il reçut de France. Son père était prévenu contre lui , et lui écrivait très-durement. Mais ce qui mit le comble à ses chagrins , ce fut la résolution de sa cousine de se faire religieuse. Un jour, en réponse aux lettres très-tendres qu'il lui écrivait, il reçut un gros paquet dans lequel étaient contenues plusieurs de ses propres lettres qu'on lui renvoyait, une

de sa cousine qui allait prendre le voile, une d'une supérieure de la Visitation, et une d'un jésuite, directeur de la jeune personne. Toutes ces lettres étaient remplies de mysticité, et finissaient par l'exhortera imiter sa cousine, et à sortir de Y abîme du siècle. On lui recommandait de ne plus écrire , parce qu'il ne recevrait plus de réponse.

Cette vocation était venue à la suite de la petite vérole qu'elle avait eue , et qui avait entièrement changé ses traits. Cette jeune personne avait une âme ardente, impétueuse, et trèsdécidée. Elle éprouva de longs combats, qui ont entièrement altéré sa santé pour le reste de sa vie. Comme c'était une riche héritière, les prêtres et les dévotes l'assiégèrent en règle, et tournèrent vers la religion la vivacité de ses passions. Sa dévotion devint excessive, et, trouvant la vie de simple religieuse trop inactive , elle prit le voile dans un couvent d'hospitalières à Bayeux , pour se consacrer au service des malades. Au bout de six mois elle fut accablée elle-même de si fortes maladies, qu'elle fut forcée de rompre son noviciat ; et elle traîna une santé languissante pendant plusieurs années , dans les excès d'une dévotion trop exaltée.

Il fut consterné de cette nouvelle inattendue et irréparable; il confia ses peines au respectable marquis d'Ossun, qui, s'accommodant à son âge et à sa passion, chercha à le distraire et le consoler. Alors il faisait le projet de renoncer pour toujours à sa patrie, et de s'attacher au service d'Espagne. Mais il voulait y entrer avec un grade supérieur, et rendre quelque service important qui mît cette cour dans le cas de ne pas hésiter sur sa demande : cela était difficile, puisqu'on était en paix.

Pendant la guerre qui l'avait précédée , l'Espagne avait attaqué le Portugal en 1762, avec plus de cinquante mille hommes. Les Portugais, qui venaient d'éprouver deux grands fléaux , un terrible tremblement de terre et une grande conjuration , quoique gouvernés par le marquis de Pombal , un des plus habiles ministres de l'Europe, qu'on peut appeler le Richelieu du Midi, n'étaient point du tout préparés à soutenir cette attaque, à laquelle ils ne purent opposer qu'une armée de dix-sept mille hommes et quelques bataillons irlandais de nouvelle levée , que

les Anglais leur envoyèrent à la hâte. La conquête du Portugal paraissait assurée: cependant, après quelques mois de campagne, les Espagnols ne prirent que la place d'Almeïdâ\ mal défendue, furent battus partout, et rentrèrent sur leur territoire, ayant perdu vingt-cinq mille hommes et leur honneur.

11 avait pris tous les renseignements possibles sur cette campagne, et s'en faisait raconter les détails par les officiers qui l'avaient faite, surtout par ceux des gardes wallonnes, avec qui il était très-lié. Il avait souvent dit au marquis d'Ossun que quelque jour il lui demanderait la permission de faire le voyage de Portugal , pour aller résoudre par lui-même ce problème historique, au moins dans sa partie militaire; car il ne doutait pas que la politique de cour n'eût influé sur les désastres inexplicables des Espagnols, et que ce ne fût à Madrid que l'armée espagnole eût été détruite. Il avait même pâmasse des notes curieuses sur ces intrigues criminelles ; mais surtout il avait composé un précis de cette courte et honteuse campagne, avec le projet d'aller un jour l'étudier sur le terrain.

Accablé de chagrin, cherchant un moyen de dissipation , il se livre tout entier à ce projet. Une nouvelle carrière s'ouvre à son imagination, un nouveau peuple, de nouveaux intérêts à examiner, à étudier. Il confie son idée au marquis d'Ossun, qui l'approuve ; mais il l'avertit en même temps que , comme le premier ministre du Portugal est très-soupçonneux et très-capable de lui faire un mauvais parti, il croit ne pouvoir réussir à approfondir avec sûreté tous les détails dont il a besoin, qu'en ayant l'air d'aller chercher du service en Portugal; et Dumouriez lui donne sa parole de ne pas en prendre , quand même on admettrait sa demande.

Le marquis d'Ossun y consent avec répugnance , et en rend compte au duc de Choiseul. Il lui donne une lettre de recommandation pour le comte de Saint-Priest, ambassadeur de France à Lisbonne, et quelque argent. Il prend une lettre de recommandation de de Vismes, résident d'Angleterre, pour son frère Gérard de Vismes , négociant à Lisbonne , homme très-aimable et trèslettré , avec lequel il s'est lié pour la vie. Il part pour Lisbonne, visite les bords de la Coaoù est situé Almeïda , revient de Coïm-

bre en Espagne en remontant la rive droite du Tage , pour étudier les marches des Espagnols sur Abrantès, par Castelbranco , Villa Velhà , Pennamacor, rentre en Portugal par Elvas, et se rend à Lisbonne par la grande route d'Estremos et d'Armada , se dirige sur Porto , prolonge le cours du Duero, fait une pointe jusqu'à Miranda et Chaves ., revient à Lisbonne, se présente à M. de Saint-Priest. La lettre du marquis d'Ossun était très-froide et très-réservée , parce que, prévenu de l'offre qu'il devait faire de ses services au ministre de Portugal , il n'avait pas voulu se compromettre.

Il fait passer à M. d'Ossun , par un voyageur français , un gros paquet d'observations que lui seul pouvait déchiffrer, avec un simple billet par lequel il le prie de le garder pour le lui remettre à son retour ; ce que cet ambassadeur fit très-fidèlement, sans même l'avoir ouvert. Bientôt il se lie avec les officiers anglais, écossais et suisses, qui étaient en grand nombre au service de Portugal; il obtient plusieurs audiences du ministre , lui propose la levée d'une légion qu'il était bien sûr qu'on n'accepterait pas , étudie l'histoire du Portugal et les cartes, trace un système offensif et défensif de ce pays , y fait encore quelques excursions pour rectifier ses idées , et envoie deux nouveaux paquets trèsvolumineux , par des occasions sûres , au marquis d'Ossun.-

Le marquis d'Almodovar, ambassadeur d'Espagne, et le comte de Saint-Priest, trompés par les apparences , le traitent très-froidement , et écrivent contre lui , l'un à la cour de Madrid, l'autre au marquis d'Ossun et au duc de Choiseul. Lui , de son côté, cesse de les voir, et se livre entièrement à la société anglaise. Le premier ministre lui refuse du service : il s'y attendait d'autant plus , qu'il arriva alors à Lisbonne une aventure tragique qui prouva combien les Français étaient mal dans l'esprit du marquis de Pombal, qu'on appelait alors le comte d'Oyeras.

Ce premier ministre était un despote cruel et soupçonneux. Après la guerre il avait conservé un régiment de grenadiers étrangers, qui était en garnison à Lisbonne. Ce corps, composé d'officiers et soldats presque tous Français, étaitsuperbe; il avait pour colohel un Français nommé Peyferrier, qui portait le nom de

Graveron : il avait été en France mousquetaire et aide de camp du comte d'Hérouville. Il était bon soldat , et assez aimé à la cour. La faction écossaise était jalouse de ce colonel et de son régiment; elle l'accusa d'avoir mal parlé du ministre. Cela suffit pour perdre le malheureux Graveron. Le comte d'Oyeras fit examiner les comptes du régiment , et lui fit faire son procès. Il ne fut point réclamé par son ambassadeur, qui aurait pu au moins lui sauver la vie. Il fut condamné par un conseil de guerre , fusillé , et le régiment cassé.

Après avoir manqué d'argent, parce qu'il ne pouvait pas écrire au marquis d'Ossun de lui en envoyer ; après avoir reçu des secours d'un négociant français , homme de mérite, à présent un des plus riches banquiers de Paris; après avoir passé près d'un an en Portugal, Dumouriez retourna à Madrid, n'emportant sur lui aucuns papiers qui pussent faire soupçonner son énorme travail, qui ne consistait qu'en notes et en matériaux que lui seul pouvait mettre en ordre, et qui l'avaient précédé. Indépendamment d'un système de guerre pour et contre le Portugal qu'il en tira , il lui resta de quoi former un volume intitulé Essai sur le Portugal en 1766 \ qui a été imprimé à Lausanne, et qui est très-connu. Cet ouvrage est plein de négligences de style; il y a même quelques erreurs, et il y manque plusieurs détails ; mais il est fait avec beaucoup de méthode , et il serait à souhaiter qu'on eût sur chaque État de l'Europe un ouvrage du même genre, et qu'il fût renouvelé tous les vingt ans. Il serait très-utile pour la conduite des cours, pour la balance des intérêts

1 Le véritable titre de cet ouvrage, fort bien fait dans lequel Dumouriez ofdevenu aujourd'hui fort rare, n'est pas fie un abrégé succinct de l'histoire du Essai sur le Portugal , mais État présent Portugal ; on lit surtout avec intérêt les du roxjaume de Portugal en l'année 1766; nombreuses anecdotes historiques que sans nom d'auteur, I vol. in- 12, Lausan- Dumouriez a réunies avec un soin trèsne , 1775 ; avec une épigraphe tirée de la curieux. Sans doute ( et Dumouriez a fait traduction anglaise du Philoctète de So- lui-même cette réflexion) beaucoup de phocle. Cette production du général Du- faits niés alors ne le sont plus aujourmouriez n'est , à vrai dire , qu'une statis- d'hui. Le royaume de Portugal, comme tique faite avec soin. L'auteur traite presque tous les États de l'Europe, a tour à tour delà géographie du Portugal, subi des révolutions qui ont moditié les de ses colonies, de son état militaire, institutions, l'esprit national et les idées du caractère national et du gouverne- politiques des Portugais; mais l'écrit de ment. Il paraît s'être servi de notes et Dumouriez n'en est pas moins, pour le de documents exacts; et la distribution temps où il fut composé , une production des matières ne manque ni de méthode fort estimable. ni de clarté. On remarque le chapitre {Note de V éditeur.)

66 MEMOIRES DE DLMOURIEZ.

respectifs , et il épargnerait bien des erreurs et des fautes à ceux qui gouvernent, fruits de fausses notions. Il serait pareillement utile aux voyageurs et aux philosophes.

A son arrivée à Madrid, il fut reçu très-froidement; on le regardait comme un homme léger, qui avait voulu entrer au service d'une puissance ennemie. Le marquis d'Ossun lui-même le traita d'abord avec une réserve apparente. Il reprit toutes ses notes , s'enferma, et au bout de quinze jours il remit à l'ambassadeur un mémoire intitulé Système d'attaque et de défense du Portugal. Il en avait tiré deux copies , l'une pour le marquis d'Ossun , l'autre pour le duc de Choiseul : à cette dernière était jointe une carte du cours du Tage à grands points , sur laquelle il avait tracé les marches et les camps. Le marquis d'Ossun reçut ordre du ministre de remettre le double de ce travail à la cour de Madrid pour qu'il fût examiné , et qu'elle pût s'occuper des points préliminaires, comme la formation d'un état-major, l'établissement d'arsenaux plus rapprochés que ceux de la Catalogne, d'hôpitaux, de magasins, et autres objets

L'ambassadeur remit le mémoire au roi d'Espagne, qui ordonna qu'il fût nommé une commission composée de trois personnes, le comte d'Aranda, capitaine général, et les comtes de Cagigal et Spinola, lieutenants généraux; elle fut chargée d'en rendre compte, mais cela ne produisit pas la moindre amélioration dans les dispositions du militaire espagnol. M. le marquis d'Ossun voulut au moins en tirer parti pour son jeune ami , et demanda pour lui un grade supérieur. On lui offrit la lieutenance colonelle d'un corps de trois bataillons qu'on levait, sous le nom de volontaires étrangers. Cette offre était la suite d'une intrigue du général O'Relly, pour dépouiller de cette place un brave officier français, nommé Chateauveron. Dumouriez l'apprit, et refusa l'emploi. Il avait quitté alors les grandes sociétés, et ne voyait plus que quelques amis particuliers. 11 s'était très-intimement lié avec le duc de Crillon-Mahon, avec son fils le comte de Crillon , et avec le prince Emmanuel de Salm-Salm, colonel du régiment de Brabant. Ce prince est rempli des qualités les plus estimables et les plus aimables. Il fît avec lui le projet de lever un régiment allemand de Salm ; il échoua. Ils se sont retrouvés tous les trois, quel-

qties années après, maréchaux de camp en France. Plût à Dieu . qu'ils fussent restés en Espagne !

Il s'était engagé vivement dans une nouvelle inclination avec une demoiselle qui n'était pas extrêmement jolie , mais pleine d'esprit et de talents, fille d'un Français, nommé Marquet, premier architecte du roi. Elle avait une sensibilité exquise et un grand caractère. Elle n'était pas riche, et ne voulut jamais qu'il fît la folie de la demander en mariage, comme il le désirait. Il a fait pour elle deux petits volumes intitulés Leçons de géographie, et Leçons d'histoire et de philosophie , perdus, comme ses autres manuscrits devenus la proie des anarchistes. Cette aimable personne se sacrifia elle-même lorsqu'il fut rappelé en France; elle tomba dans la dévotion. Son père lui fit épouser un alcade ou juge de Valladolid ; elle est morte peu de temps après; et, avant sa mort, elle fit parvenir une lettre à son ancien ami, pour lui faire les adieux les plus tendres.

Il passa ainsi l'année 1767 en Espagne, y menant une vie très-agréable, grâces aux bontés du marquis d'Ossun, à l'amabilité de ses amis, et à la tendresse de mademoiselle Marquet; mais il était toujours sans état. Il apprit que sa sœur aînée était devenue abbesse de Fervacques par son mérite , et que la seconde était mariée avec le baron de Schomberg. Il était toujours brouillé avec son père , dont il reçut de nouveaux reproches sur son inclination d'Espagne , sans qu'il ait jamais pu savoir comment celui-ci avait pu en être informé, mais ce qui prouve que ce bon père ne l'oubliait pas. Depuis son voyage de Portugal, l'ambassadeur , sans diminuer ses bontés pour lui, mettait moins de zèle que jamais à lui procurer un emploi en Espagne, et lui répondait toujours avec froideur lorsqu'il le pressait à cet égard. Il a eu lieu déjuger depuis que c'était de peur qu'il n'épousât sa maîtresse dès qu'il aurait un emploi. Cette froideur occasionnait de sa part une plus grande réserve avec ce généreux ministre,* il craignait d'abuser de ses bontés, quoique très-gêné du côté de l'argent ; mais il travaillait beaucoup , avait de bons amis et une maîtresse aimable, et le temps passait très- vite. - .'

Les événements qui avaient lieu en Corse lui ouvraient alors,

à son insu , une carrière plus active. Tout ce qu'il avait prédit au duc de Choiseul en 1763 , dans ses conférences et dans son mémoire, était arrivé. Paoli d'un côté, les Génois et les intrigants de l'autre, l'avaient joué; on tirait des coups de fusil, on commettait des voies de fait. Les Corses, qui avaient quelques petits bateaux armés, arrêtaient nos tartanes; Paoli protégeait la désertion de nos garnisons ; on était en état de guerre. Le duc de Choiseul, après avoir pris ses mesures avec la cour de Londres , fit un second traité avec Gênes , qui lui vendit la Corse « , et cette conquête fut résolue : on se disposa à reuforcer de dix bataillons et de deux légions les garnisons de cette île, où Ton espérait ne pas trouver de résistance. Le mémoire envoyé par Dumouriez en novembre 1763 fut tiré de la poussière, et consulté; le duc de Choiseul, se livrant à la noblesse de son caractère et à son équité naturelle, crut devoir rappeler cet officier.

Un matin, le marquis d'Ossun l'envoya chercher, et lui dit : « Je vous l'avais bien prédit, et vous voyez que j'ai bien fait de vous empêcher d'entrer au service d'Espagne : voilà un ordre du duc de Choiseul d'aller le joindre; partez demain matin. » Il courut aussitôt chez sa maîtresse, et, en lui annonçant cette nouvelle, il lui promit de lui être fidèle. « Non, lui dit-elle, suivez votre destinée, et ne me regardez désormais que comme votre meilleure amie.» Il retourna chez l'ambassadeur, à qui il raconta sa scène avec mademoiselle Marquet : ce ministre fut frappé de la noblesse d'un sacrifice aussi rare; il alla le même jour chez elle , et l'assura de son amitié et de sa protection. Il prêta encore trente louis à Dumouriez, qui partit le lendemain, quittant à regret une ville où il avait été heureux pendant un

1 « Cette négociation, dit M. Lacretelle rite, cette cession n'était pas présentée

jeune dans son Histoire du 18e siècle, comme irrévocable. Les Génois se réser-

fut conduite avec un mystère que près- vaient de reprendre la souveraineté de

crivait la jalousie des Anglais. Le roi l'île , en remboursant les frais qu'aurait

de France s'annonçait aux Corses comme coûtés cette conquête. Cette restriction

un médiateur qui inclinait à faire recon- illusoire n'avait été imaginée que pour

naître leur indépendance; leur chef Paoli modérer le ressentiment des Anglais. Le

ajoutait foi à ces promesses. Au m'ois de roi de France la démentit en se hâtant de

mai 1768, l'Europe apprit avec surprise prendre le titre de roi de Corse. »

que, par un trailé, les Génois avaient [Noie de l'éditeur,) J cédé l'île de Corse à la France. A la vé-

an. Le voyage d'Espagne est un des plus agréables qu'il ait faits de sa vie ; il y laissait beaucoup d'amis.

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