CHAPITRE X
Position des Prussiens. — Embarras du général Dumouriez.
Le général ayant opéré ses jonctions avec autant de succès , après être sorti d'une position aussi critique que celle où il s'élait trouvé depuis le 13 jusqu'au 20, après avoir repoussé une attaque de l'armée prussienne, se trouvait dans un excellent camp , à la tête d'environ soixante mille hommes , presque tous aguerris, dont plus de douze mille de cavalerie. Ce camp était défendu par une artillerie très-nombreuse. Le général d'Harville rassemblait des troupes à Reims; le général Sparre en rassemblait à Châlons. Il se faisait d'autres rassemblements à Paris, à Soissons, à Épernay, à Troyes, à Yitry.
Les Prussiens se trouvaient engagés au centre de tous ces rassemblements , dans un pays entièrement stérile , manquant d'eau , de fourrages et de vivres. Sedan et Montmédy gênaient, par leurs garnisons, les convois qui leur arrivaient lentement, et qui étaient obligés de faire un long détour pour venir de Luxembourg et du pays de Trêves par Longwy, Verdun et la trouée de Grand-Pré. La saison était trop pluvieuse et trop avancée pour qu'ils pussent se flatter de réussir à passer la Marne et à arriver à Paris. Ils n'avaient que trois partis à prendre :
1° De réunir toutes leurs troupes , et marcher par Châlons ou par Reims; car s'ils voulaient garder leurs communications , en laissant dans le pays de Verdun le prince de Hohenlohe, qui masquait et attaquait tous les jours la communication des l$lettes et de la Chalade, alors, privés de vingt à vingt-cinq mille hommes, ils auraient été trop faibles contre le général Dumouriez, qui les aurait suivis , et contre les rassemblements de l'intérieur. Ils pouvaient avoir leur arrière-garde battue au passage
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de la Marne; et le moindre échec entraînait leur perte totale r parce qu'ils n'auraient pu ni regagner les Évêchés, ni traverser la Meuse et les Ardennes, dont toutes les places étaient tenues par les Français , et les chemins impraticables pour leur grosse artillerie.
S'ils réunissaient toutes leurs forces , Dumouriez les aurait suivis avec circonspection , aurait passé la Marne après eux. se serait grossi dans sa marche, et aurait fini par les envelopper avant qu'ils arrivassent devant Paris. S'ils prenaient le parti d'envoyer des détachements sur Châlons et sur Reims , il les aurait attaqués dans leur camp dès qu'il les aurait vus affaiblis. Il ne lui fallait que sept ou huit mille hommes pour arrêter l'armée d'Hohenlohe devant les lslettes ; ainsi il lui restait plus de cinquante mille hommes pour les attaquer avec supériorité.
2° Le second parti que tous les généraux , mais surtout les émigrés , conseillaient au roi de Prusse, et que le duc de Brunswick a eu la sagesse, lui tout seul , d'empêcher, sans s'embarrasser du blâme des ignorants et des présomptueux , était de ris» quer une bataille en hasardant une attaque générale. Mais Dumouriez occupait une position inexpugnable , dont chaque jour lui donnait les moyens d'augmenter les avantages naturels. 11 y a tout à présumer qu'il n'aurait pas été forcé dans son camp. Mais dans le cas même d'une victoire , quelque éclatante qu'elle fût, le duc de Brunswick ne pouvait pas empêcher sa retraite sur Vitry, où il avait déjà envoyé les gros équipages.
Il y aurait passé la Marne, aurait formé une nouvelle armée par les rassemblements de Vitry, de Troyes et de Châlons; les Prussiens affaiblis, et par leurs maladies , et par la nécessité de laisser beaucoup de troupes en communication, et par leur victoire même , qui ne pouvait qu'être très- sanglante , n'auraient pu rien tenter, et se seraient consumés dans ce pays stérile. S'ils perdaient la bataille, ce qui pouvait arriver, il n'y avait pas de retraite pour eux, et toute cette armée, obligée de repasser par les défilés par lesquels elle était entrée, eût été ou massacrée ou prisonnière ; les paysans seuls eussent suffi pour la détruire , et la guerre eût été finie.
3° Le troisième parti était de se retirer sur-le-champ par les
mêmes défilés, avant que la saison fût plus avancée, les chemins plus mauvais, et les maladies plus nombreuses. Ce parti était le seul raisonnable. L'armée prussienne , rentrée dans les Évêchés, tenant les défilés dont elle s'était emparée, rapprochée de ses subsistances, masquant toujours le défilé des Islettes, aurait fait tranquillement le siège deMontmédy, qu'elle avait eu tort de ne pas attaquer d'abord ; alors Dumouriez aurait été forcé de se séparer de Kellermann , de laisser un autre corps pour couvrir la Champagne, et de retourner vers Sedan avec une très-petite armée, pour tâcher de sauver Montmédy. Ses troupes n'étaient pas assez bien organisées pour avoir l'espoir de se tirer d'une campagne de manœuvres ; il pouvait être battu en cherchant à secourir Montmédy.
Enfin, la campagne des Prussiens eût toujours été fort belle, leurs quartiers d'hiver bien assurés dans la Lorraine ; et la campagne suivante, faite avec de plus grandes forces par le duc de Brunswick, eût pu faire réussir la contre-révolution , parce que le duc de Teschen eût pu avoir des succès contre le département du Nord , que Dumouriez avait été forcé de dégarnir de troupes pour s'opposer à l'invasion du roi de Prusse.
Mais pour prendre ce parti, qui était le seul militaire , il eût fallu que le roi de Prusse et les princes du sang français ne fussent point à l'armée; que le duc de Brunswick fût seul maître de ses mouvements, et qu'il eût le courage de se tirer du mauvais pas où il était enfourné , en ne craignant pas la honte de rétrograder à propos. Les généraux prussiens, trompés par les rapports exagérés des émigrés , continuaient à mépriser les troupes françaises , et croyaient que la résistance de l'armée ne tenait qu'à un petit nombre de troupes de ligne et à leur général. Dumouriez connaissait si bien sa supériorité actuelle, et la position critique et même désespérée des Prussiens, qu'il disait continuellement à son armée que le duc de Brunswick , en forçant le défilé delà Croix- aux- Bois , n'avait fait que le prévenir de quelques jours , et qu'après sa réunion il comptait lui ouvrir volontairement ce passage, pour l'engager avec son armée dans un mauvais pays.
Il écrivait au ministre et à l'assemblée nationale qu'on n'eût
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aucune inquiétude ; qu'il répondait des événements ; que nonseulement les Prussiens ne feraient pas plus de progrès, mais que sous dix jours au plus tard cette armée formidable, consumée par la faim et les maladies, serait obligée de faire retraite par les mêmes défilés, et qu'elle s'en tirerait fort mal. Il assurait qu'il aurait le temps d'aller secourir Lille , et il demandait pour sa récompense la permission de prendre ses quartiers d'hiver à Bruxelles , où il annonçait qu'il serait le 15 novembre, si on avait assez de confiance en lui pour le laisser faire.
Sa sécurité et ses assertions passaient pour de vaines rodomontades, quoiqu'elles fussent appuyées sur les calculs de probabilité les plus certains. Toute l'Europe , et surtout la France , voyait la position de ce général avec les yeux matériels de l'ignorance. Il était enfermé par derrière par le prince de Ilolienlohe ; par devant il avait le roi de Prusse entre Paris et lui. S& communication avec les places de la Meuse , avec Rethel , Reims et Châlons , était entièrement coupée. Les Prussiens n'étaient par Auve qu'à six lieues de Châlons. Les émigrés, à Suippe , en étaient encore plus près. Les hullans se répandaient jusqu'à deux lieues de Reims.
Paris s'attendait tous les jours à voir arriver le roi de Prusse ; on ne voyait entre la capitale et lui que de faibles rassemblements de fédérés, plus propres à partager le découragement qu'à rassurer. On accusait tout haut le général Dumouriez de lâcheté, d'ignorence ou de perfidie. On ramassait avec inquiétude les nouvelles desgazettes étrangères, qui tantôtle faisaient battu, tantôtpassé au fil de l'épée, tantôt pris avec son armée. Les députés des princes à Berne , pour engager les Suisses à rompre la neutralité, y avaient annoncé cette nouvelle par des courriers, et il s'y ouvrit de gros paris, quils perdirent exprès.
En conséquence de toutes ces craintes, le général recevait courriers sur courriers , avec ordre de se retirer comme il pourrait. Il résistait à tout; mais les généraux revenaient à la charge. Kellermann , ébranlé par ses correspondances de Paris , le menaçait de le quitter. Ils avaient des querelles continuelles. Dumouriez tantôt le conjurait de rester , tantôt lui promettait de lever son camp sous deux ou trois jours.
Le général Valence seul le secondait auprès de Kellermann ; mais il avait surtout un de ses aides de camp , homme d'un esprit très-délié, le malheureux Philippe Devaux, qui avait pris un grand ascendant sur ce général récalcitrant. Dès que Devaux allait lui parler, Kellermann s'attendrissait, promettait tout; mais c'était toujours à recommencer. Jamais général n'a autant souffert que Dumouriez , et n'a couru plus de risques pour sauver sa patrie. Thouvenot seul partageait toutes ses peines , et le consolait en pensant comme lui.
L'armée était très-docile , souffrait de grandes privations , ne montrait d'impatience que pour en venir aux mains avec les Prussiens. Si elle avait partagé les inquiétudes des généraux et de Paris, tout eut été perdu ; la retraite se serait faite, le désordre s'y serait mis ; les Prussiens auraient suivi vivement les Français, et se seraient établis dans un pays abondant , où ils se seraient refaits; Dumouriez eût été sacrifié à l'injustice de ses concitoyens , et eût porté sa tête sur un échafaud comme le malheureux Custine. Son caractère ferme le tira de tout , et il ne changea rien à son plan.
La position des Prussiens lui avait fermé toute communication avec Châlons, qui était le principal dépôt de ses subsistances. 11 fit remonter ses convois de Châlons à Vitry, par la rîve gauche de la Marne; il fit travailler à des chemins entre Vitry et son camp; il posta des troupes en communication, et il reçut ses vivres et ses fourrages par Vitry. Mais ce prolongement de chemin dans des routes difficiles , récemment ouvertes dans des terrains coupés de bois, de ruisseaux, de marais, crevait les chevaux , et occasionnait de grands retards dans les convois.
Quelquefois l'armée était deux ou trois jours sans pain. Alors le général allait se mêler avec ses soldats, les excitait à la patience , et finissait toujours par les apaiser. « Le fameux maréchal de Saxe, leur disait-il, a fait un livre sur la guerre, dans lequel il dit qu'il faut, au moins une fois par semaine , faire manquer la livraison du pain aux troupes , pour les rendre moins sensibles à cette privation dans les cas de nécessité. Nous y voici , et vous n'êtes pas tant à plaindre que ces Prussiens que vous voyez devant vous , qui sont quelquefois quatre jours sans
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pain , et qui mangent leurs chevaux morts. Vous avez du lard r du riz, de la farine; faites des galettes : la liberté les assaisonnera. »
Un jour que le pain manquait depuis deux jours , on vint l'avertir qu'il y avait de grands murmures. Il attendait le convoi : il apprit dans l'instant qu'il était embourbé à deux lieues du camp , et qu'il ne pouvait arriver que le lendemain. Il arriva au camp , fut entouré, et il entendit de mauvais propos. Il prit un air sévère, et s'écria : « Quels sont les mauvais citoyens assez lâches pour ne pouvoir pas supporter la faim ? Qu'on prenne leurs armes et leurs habits , et qu'on les chasse. Ils ne sont pas dignes de partager avec nous l'honneur de sauver notre patrie. Vous n'aurez pas encore de pain aujourd'hui : montrez-vous des soldats capables de tout surmonter. Plus de murmures. Vive la liberté l » Tout le camp se mit à crier : Vive la liberté l vive notre père! On se passa de pain fort gaiement.
Il avait dans son armée sept bataillons de ces fédérés qui avaient commis tant de crimes à Châlons ; ils étaient entrés dans le camp le même jour que Beurnonville. Ils avaient annoncé qu'ils ne souffriraient ni épaulettes , ni croix de Saint-Louis, ni habits brodés, et qu'ils mettraient les généraux à la raison. Il arriva à h tête de leur ligne avec tout son état-major et une escorte de cent hussards. Il les avait fait camper séparément t avec quelques escadrons derrière eux , et l'artillerie en avant. II leur dit :
« Vous autres ( car je ne peux vous appeler ni citoyens , ni soldats, ni mes enfants), vous voyez devant vous cette artillerie, derrière vous cette cavalerie. Vous vous êtes déshonorés par des crimes. Je ne souffre ici ni assassins ni bourreaux. Je vous ferai hacher en pièces à la moindre mutinerie. Si vous vous corrigez, si vous vous conduisez comme cette brave armée dans laquelle vous avez l'honneur d'être admis, vous trouverez en moi un bon père. Je sais qu'il y a parmi vous des scélérats chargés de vous pousser aux crimes ; chassez-les vous-mêmes , ou dénoncez-les-moi : je vous en rends responsables. »
Ces bataillons, qu'il visitait ensuite tous les jours , se conduisirent très-bien , montrèrent encore plus de patience que les au-