CHAPITRE V
Guerre de Corse. — Campagne de 1768.
Dumouriez arriva à Paris dans le mois de décembre 1767. Son père s'y était établi tout à fait; mais, désirant le surprendre agréablement en lui annonçant ce que le ministre aurait fait pour lui quand il l'aurait lui-même appris , il prit une chambre dans un quartier peu connu, se reposa vingt-quatre heures, étant venu à cheval de Madrid dans une saison fort dure, et alla à Versailles. Le duc de Choiseul le reçut avec la plus grande bonté , et lui annonça que la guerre ayant lieu en Corse , il lui tenait sa parole; et qu'il avait engagé le roi à le nommer aide maréchal général des logis de cette armée, dont le marquis de Chauvelin « serait le général. Il lui dit d'aller le trouver, et de lui expliquer les détails de son mémoire.
« Ensuite, dit-il, vous irez faire vos arrangements et préparer vos équipages. » Dumouriez, prenant confiance, lui dit : « Eh ! avec quoi , monsieur le duc? Je n'ai que des dettes. Mon père est malaisé et malade. Je voyage depuis quatre ans. Vous avez approuvé mon travail sur le Portugal ; vous êtes si content de mon mémoire sur la Corse, que vous paraissez vouloir qu'on en adopte les moyens; je n'ai rien dans le monde qu'un brevet de pension qui , grâce au contrôleur général , ne vaut pas mieux qu'une feuille de chêne : ne m'enrichissez pas, mais payez-moi pour que je serve. » Le duc de Choiseul avait le cœur bon, grand et généreux. « Combien dois-tu, mon enfant? — Quinze mille francs. — Diable! c'est beaucoup. Voyons.
1 Grand maître de la garde-robe de carrière diplomatique et administra- Louis XV. I.e marquis de Chauvelin est tive, est aujourd'hui l'un des membres mort avec la réputation d'un habile né- les plus distingués de la chambre desgociateur, d'un puhlicistc éclairé , et députés.
d'un <;rand homme d'État. Son fils, après ( Note de l'éditeur. )
avoir rempli avec honneur une longue
Quatre années de ta pension, cent louis. Gratification pour le voyage elles travaux du Portugal, douze mille livres. Aurezvous assez de dix-huit mille livres ? — Oui, monsieur le duc. » Il sonne, un secrétaire arrive; il lui fait faire une ordonnance de dix-huit mille livres sur Labalue, banquier de la cour.
Quelque pressé qu'il fût d'aller, suivant les ordres du duc, trouver M. deChauvelin, il l'était encore plus d'aller voir son père; il en demande la permission. « Comment, vous ne l'avez pas encore vu? — Non, nous sommes brouillés; mais vous nous raccommodez toujours. » Le duc lui accorde trois jours : il vole à Paris , arrive chez le banquier de la cour , reçoit son argent, arrive chez son père, qui d'abord veut prendre un air sévère. Il lui demande pardon de tous les chagrins qu'il a pu lui donner, lui raconte ses voyages, en lui disant qu'enfin il a un état fixe et honorable, et qu'il ne lui sera plus à charge. Il lui remet son argent, le force à reprendre la de'te de Livourne ; il lui donne l'état de ses dettes , et le charge de les payer. Cela fait, il ne lui restait pas mille écus. Il loue un petit appartement auprès de lui; et jusqu'à sa mort ils sont restés amis intimes.
Il retourne le dimanche suivant à Versailles avec son père, qui, quoique malade, fait un effort pour aller remercier le ministre. C'était une grande audience , et par un heureux hasard le maréchal de Brissac s'y trouvait. Leduc de Choiseul méditait un acte bien rare, ou plutôt héroïque, de la part d'un ministre tout-puissant. Il vient à lui, le prend par la main, et^dit tout haut : «Messieurs, voici un officier avec qui j'ai eu un tort de vivacité il y a quatre ans; le roi vient de le nommer aide maréchal des logis de l'armée de Corse ; il connaît bien ce pays-là , et il y servira bien. » Tout le monde complimente Dumouriez, qui est si étonné de la noblesse de ce trait, qu'il reste muet. Le maréchal de Brissac, qui avait une tournure d'esprit très-originale, lui dit fort plaisamment: « Il me semble que tu as plus d'esprit quand on t'injurie que quand on te loue *. »
1 Le maréchal de Brissac , si l'on en par sa loyauté , son courage et ses ta-
croit les témoignages contemporains , lents , qae par la singularité vraiment
était un des hommes les plus remar- originale de son esprit. Son courage , sa
quables de la cour de Louis XV , tant politesse , tout, jusqu'à la manière de
Il se rendit ensuite chez M. de Chauvelin, qui , dès le premier moment, lui montra la plus grande confiance, et a conservé jusqu'à sa mort la plus grande amitié pour lui. Dès le lendemain, il eut un long entretien avec le duc de Choiseul sur l'Espagne et le Portugal ; après avoir épuisé cette matière, il lui dit : « Monsieur le duc, je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance ; j'en ai en ce moment un faible moyen, ne le refusez pas. J'ai une réforme d'une compagnie de cavalerie, on les vend depuis douze jusqu'à vingt-quatre mille francs; vous me l'avez donnée à la taxe, faites-moi rendre mes huit mille francs, et donnez-la à qui bon vous semblera. » Le duc le remercia, et lui dit : « J'accepte la réforme, maisje veux que vous en tiriez parti. » Dumouriez persista, tira de sa poche sa démission de capitaine au régiment de Penthièvre, et força le duc à la recevoir. Il fut infiniment sensible à ce procédé, qu'il prôna plus qu'il ne valait.
Il partit pour la Corse au mois de mai 1768. Il attendit plus d'un mois à Lyon l'arrivée de son général. On croyait que tout était prêt à Toulon. Il ne trouva rien de préparé. Il s'appliqua à tous les détails d'embarquement, avec un très-habile capitaine de port , nommé Truguet l. C'était un genre de détails tout neuf pour lui. Il fît presque seul l'embarquement d'une légion, de dix bataillons , des chevaux , des mulets , des bœufs , des hôpitaux, des vivres , des fourrages. Tout cela ne fut prêt que dans le mois d'août. Son général était arrivé à Toulon, et il était prêt à s'embarquer avec lui, lorsqu'il reçut un gros paquet du ministre, contenant des ordres particuliers.
Lorsque le comte d'Aranda,à la suite de la révolte de Madrid en 1766, avait chassé les jésuites de l'Espagne, ils étaient allés s'établir en Corse au nombre de plus de quatre mille; ils y vi-
s'exprimer, dit un biographe, annonçait la gouverneur de Paris, capitaine colonel
loyauté, la franchise d'un brave chevalier des Suisses , et commandant général de
français, etlemod. le de nos anciens preux, la garde constitutionnelle de Louis XVI,
Il avait conservé le costume du siècle de qui périt si misérablement à Versailles
Louis XIV, et porta longtemps l'écharpe dans les premiers jours de septembre
< f les deux queues. Voici un trait qui le 1792, était de la famille du maréchal,
caractérise. Le comte de Charolais le Le dernier descendant de ce sang illus-
trouva un jour chez sa maîtresse, et lui tre , M. le duc de Brissac, est aujour-
dit brusquement : a Sortez , monsieur, d'hui pair de France. — Monseigneur, répondit fièrement le (Note de V éditeur. )
duc de Brissac, vos ancêtres auraient ' Père du vice amiral Truguet, qui
dit : Sortons. » Le maréchal de Brissac est mort pair de France, mourut en 178i. Le duc de Brissac, {Note de l'éditeur.)
vaient de leurs modiques pensions. On s'occupait pareillement de les chasser de France; et la Corse devenant française, ce n'était pas le cas d'y laisser végéter cette infructueuse colonie. Le duc de Praslin, ministre de la marine, avait chargé un capitaine de vaisseau, nommé le chevalier de Vesnel, commandant la corvette F Hirondelle y d'aller les prendre sur vingt-deux tartanes, et de les déposer sur les côtes des États ecclésiastiques. Un commissaire de la marine et un officier de l'état- major de l'armée devaient faire le détail de cette translation ; leducde Choiseul avait voulu qu'on chargeât nommément Dumouriez de cette mission désagréable. Use réunit avec le capitaine de vaisseau et le commissaire: ayant lu les ordres du duc de Praslin , ils les trouvèrent barbares, en ce qu'on n'accordait à ces infortunés pour leur nourriture que la ration de matelots,, et absurdes en ce que, sans examiner la conformation de l'île et la différence des marées et des vents , on leur donnait le même point de rassemblement, qui était Calvi; ce qui aurait peut être fait traîner deux mois cette opération, et l'aurait rendue plus chère qu'en y mettant plus d'humanité et d'intelligence.
Ses deux collègues étant d'accord avec lui , il renvoya un courrier, et manda que parmi ces jésuites étaient plusieurs personnages de familles de grands d'Espagne, entre autres le frère du duc de Grenade, celui du comte de Fuentes, le P. Cordova ; qu'il y avait beaucoup de vieillards vénérables ; qu'en leur payant à chacun trente sous par jour, les laissant acheter eux-mêmes leurs vivres en Corse, et faisant partir les tartanes des différents ports à mesure que leur embarquement serait complet, on y gagnerait, et on satisferait ces malheureux; que le chevalier de Vesnel allant établir sa croisière entre l'île Capraya et le Gorgonne, les convoierait plus sûrement qu'en allant les attendre à Calvi. La cour fut contente de cet arrangement. Il se rendit à Calvi, où était le plus grand nombre de ces religieux; il y convint de toutes les mesures de l'embarquement avec le P. Cordova. homme d'un grand mérite. Cette disposition fut uniforme pour tous les ports, et il se débarrassa ainsi de cette corvée, en rendant service aux jésuites. Cette affaire ne le retint que quatre jours, et il se rendit à Bastia le 1er septembre.
Le marquis de Chauvelin fut fort aise de le revoir; il ne comptait plus sur lui pour tout le reste de la campagne. Ce général, après avoir fort bien servi pendant la guerre de 1741 sous le prince de Conti, avait passé le reste de sa vie dans les ambassades ou auprès de Louis XV, qui l'aimait beaucoup. 11 avait perdu l'habitude delà guerre, et n'y entendait rien. Le comte de Marbeuf , qui venait d'être fait lieutenant général après quatre ans de commandement en Corse, avait espéré commander l'armée, et il s'attacha à croiser les opérations de son général.
Cette armée n'était que de seize bataillons et de deux légions. Ces bataillons, sur le pied de paix, et ayant leurs semestriers dehors, ne montaient pas à plus de quatre cents hommes chacun. Chaque légion formait à peu près cinq cents hommes , dont moitié à cheval. De ces seize bataillons, six étaient à Ajaccio et à Calvi : toute l'île , qu'il fallait soumettre, étant entre eux et l'armée , il ne fallait pas les compter. On en tira quatre cents grenadiers et chasseurs, qui arrivèrent fort tard. Ainsi l'armée qui devait agir ne formait qu'un corps de cinq mille hommes tout au plus. Il fallait en déduire les garnisons de Bastia,du cap Corse, de Saint- Florent , et de la communication entre Saint-Florent et Bastia ; il ne restait donc pas trois mille hommes effectifs pour entrer en campagne. Les officiers n'avaient ni équipages ni chevaux. Il n'y avait pour letransport des vivres que cent cinquante mulets. Peu de jours avant l'arrivée de M. de Chauvelin, M. de Marbeuf avait forcé le général Paoli à lui abandonner le cap Corse et la communication. Une partie des troupes y était placée. Les Corses étaient postés vis-à-vis sur les hauteurs du Nebbio, de la Croce, de Maillebois et de Saint- Antonio. Ils occupaient un front considérable, et ils étaient à peu près quinze mille hommes bien retranchés.
M. de Chauvelin avait amené avec lui quantité déjeunes gens de la cour, pleins d'ardeur, qui prétendaient conquérir bien vite la Corse pour retourner au bal de l'Opéra. Cette canaille, ces paysans armés de fusils de chasse sans baïonnettes, habillés de brun, ne devaient faire aucune résistance. Le général se laissa entraîner. On sortit le 3 septembre de Bastia; l'armée se rendit sur le Tegimè, en présence de l'ennemi. Elle n'était que de deux
mille six cents hommes. On tint conseil de guerre, et tout le monde fut d'avis d'attaquer. Dumouriez prit la parole, et osa ouvrir un avis contraire. «Mon général, dit-il, vous attaquerez, vous battrez sûrement les Corses , et c'est ce que je crains ; vous serez alors obligé de vous diviser et de vous étendre, ce qui ne formera plus que deux ou trois faibles colonnes , que les Corses attaqueront et replieront Tune après l'autre , et vous serez obligé de vous retirer dans vos places. » On ne voulut pas en entendre davantage, on frémit d'indignation, et déjà des murmures lui reprochaient sa lâcheté. Le général Marbeuf impose silence , et dit d'un air malin : « Laissons continuer l'avis de monsieur. Que voulez-vous donc qu'on fasse? — Qu'on garde la communication et les places; que le général envoie un officier au duc de Choiseul , pour demander huit bataillons complets et huit cents mulets de plus , car le munitionnaire vous dira qu'il ne peut pas faire le service de votre armée avec cent cinquante mulets, surtout quand elle sera divisée ; qu'on fasse arriver les semestriers et les recrues; qu'on donne aux officiers la gratification de campagne , et qu'en attendant la réponse du ministre on négocie avec les Corses, pour en détacher une partie qui déteste Paoli, et même pour les armer contre lui. *
Cet avis est rejeté unanimement , et on se dispose à attaquer. 11 n'était pas connu dans cette armée, et il avait à réparer la faiblesse apparente de son opinion. Il obtient, dans l'ordre de bataille, d'être placé à la colonne du centre, qui devait attaquer les trois grandes redoutes de la Croce, de Maillebois et de Saint- Antonio. Il se met tout à fait à la tête, avec un sergent et douze grenadiers du régiment de Rouergue; ils courent à toutes jambes se placer sous l'escarpement de la montagne; il reconnaît la nature du terrain ; c'étaient des roches entassées, qu'on pouvait avec peine escalader au travers d'épaisses broussailles; ils en viennent à bout , et n'essuient le feu des Corses qu'au moment où ils culbutent la muraille de pierre sèche qui environnait le terre- plein de la montagne. Un seul grenadier est blessé légèrement. Dumouriez, en uniforme brodé, et qui n'avait pour toute arme qu'une canne ferrée, est attaqué, en sautant dans la redoute, par le commandant corse, qui veut rallier son monde ; il
l'abat d'un coup de canne au travers du visage, et le prend. Les deux ou trois cents Corses fuient, se précipitant au travers des roches; les grenadiers en poignardent une vingtaine; la colonne, qui voit cette action de deux cents pas , n'écoute plus ses généraux, grimpe, et entre dans la redoute. Il continue à faire l'avantgarde avec ses douze héros , arrive à la seconde redoute ; mais alors la colonne le suivait de très-près. Enfin, en moins d'une heure, les trois redoutes sont emportées, et les Corses , percés par leur centre, fuient de tous côtés. Il voit que la droite des ennemis tient encore dans Furiani; il engage d'Arcambal, colonel deRouergue, à faire un à gauche pour les prendre en flanc. Le combat cesse; les Corses avaient perdu environ trois cents hommes, et les Français quinze ou vingt. Comme tout est fini, il entre dans une maison, boit un peu d'eau-de-vie, et mange un morceau de pain de munition que lui donne un de ses braves grenadiers , et s'endort. Au bout d'une heure on lui amène son cheval, et il va rejoindre M. de Chauvelin. Comme les Corses n'avaient point de canon, ce général avait vu le combat de trèsprès , et il disait à ceux qui l'entouraient : « Vous allez voir que ce petit bon homme va se faire tuer à cause de son avis. »
Quand il arriva, tout le monde entourait M. de Chauvelin, qui avait demandé plusieurs fois de ses nouvelles avec inquiétude. Le général l'embrassa, et le combla d'éloges. Alors il lui dit tout haut : « Mon général, je savais bien que nous nous battrions ; je vous supplie de vous en tenir là, et de demander bien vite les bataillons et les mulets, car vous ne pouvez pas marcher en avant. Je n'ai pas changé d'opinion, et je peux la soutenir; à présent on me connaît. » Il retourne à sa colonne, et M. de Chauvelin lui dit de revenir le soir le retrouver à Bastia.
Il y avait dans l'armée trois hommes sages et très-instruits : Beauvoir, brigadier, commandant de l'artillerie; d'Aumont, maréchal de camp, commandant le génie; et Delille, munitionnaire des vivres, qui avait fait la guerre de sept ans, et qui en savait plus, militairement, que les officiers qui avaient voté dans le conseil de guerre. Ils étaient de la même opinion que Dumouriez ; mais les deux militaires n'avaient pas osé la soutenir, primés parles gens de la cour. Pendant le combat ils entou-
raient le général ; Delille, qui était brusque et franc , reprit l'opinion, la discuta., et lui fit sentir la nécessité de la suivre. M. de Chauvelin fut convaincu, mais il ne voulut pas avoir l'air de se rétracter; d'ailleurs l'affaire était engagée, et il attendait l'événement.
Dumouriez, retenu auprès des troupes par des détails indispensables , n'arrive à Bastia qu'à trois heures du matin , et va à son logement, ne voulant pas interrompre le sommeil de son général, qu'il croit couché, etayantlui-mêmegrand besoin de repos. Ses gens lui disentqu'il est venu plusieurs fois des aides de camp le demander ; il n'y fait pas grande attention ; et comme il se déshabille, un aide de camp arrive, et lui dit qu'il est attendu avec impatience. Il trouve le général dans son lit, entouré des trois personnes qui avaient changé ses idées. M. de Chauvelin lui annonce qu'il revient à son avis, et qu'il faut qu'il parte pour Paris. « Non , répondit-il , je suis trop jeune , trop peu connu : personne ne peut mieux réussir que M. Delille; le duc de Choiseul l'estime, il obtiendra tout ce qu'il vous faut, bataillons, mulets , paye de campagne, secours de toute espèce. » Beauvoir et d'Aumont appuient cet avis. Delille consent à partir, mais veut porter au duc de Choiseul la besogne toute faite et prête à signer, Delille, Dumouriez et un nommé Taurel, secrétaire du général, s'enferment dans une chambre pendant deux fois vingt-quatre heures, font tous les calculs, dressent tous les états; Delille part, arrive à Paris, obtient tout, et revient au bout de trois semaines. Tout arrive dans le mois de novembre. Dumouriez, ivre de travail et de fatigue, dormit douze heures de suite; il fut ensuite chargé d'une reconnaissance sur le Golo, qui a occasionné bien du mal.
Après le combat du 5 septembre, on avait partagé la petite armée en deux corps: l'un, de six bataillons et une légion, aux ordres de M, de Marbeuf, resta campé sur les hauteurs de Saint- Antonio, ou cantonné à Furiani et à Biguglia. L'autre, de quatre bataillons et une légion, aux ordres de M. de Grandmaison, maréchal de camp, fut campé sur les hauteurs de San-JNicolao, en avant d'Olmetta et d'Oletta, à la tête du Nebbio. La position était sage, ces deux petits corps se soutenaient; ils avaient pour eux
l'avantage de la hauteur, ils n'étaient pas loin des villes de Bastia et de Saint-Florent, et ils pouvaient ainsi attendre les secours de France.
Paoli s'était retiré derrièrele Golo; mais ses partis s'étendaient jusqu'au Bevinco, du côté de la montagne, et du côté de la mer jusqu'à l'étang de Ciurlino. M. de Marbeuf, pour assurer la tranquillité de son camp de Notre-Dame del l'Orto, se décida à occuper les trois villages qui dominent le Golo, Borgo, Vignale et Lucciana. Les habitants étaient venus eux-mêmes solliciter ce général de leur envoyer des troupes. Les Corses aimaient la liberté; nous venions les conquérir, ils nous tendaient des pièges, ils avaient raison. On envoya un lieutenant colonel, nommé du Valès , avec deux cent cinquante hommes , pour occuper ces trois villages ; on chargea Dumouriez de les y établir, on lui donna vingt dragons de la légion royale, et on lui recommanda de reconnaître le pont du Golo, et d'indiquer où on pourrait placer une redoute pour garder le passage de cette rivière.
Arrivé à Borgo , qui était environ à trois lieues du camp , il trouva aux habitants un air embarrassé et mystérieux, surtout aux femmes : il en fit l'observation au lieutenant-colonel ; et comme Paoli n'était qu'à une demi lieue de l'autre côté du Golo, il donne au premier ordre par écrit d'établir toute sa troupe à Borgo, sans occuper les deux autres villages. Cependant il entre dans deux ou trois maisons ;dans l'une il trouve une jeune femme fort effrayée, ayant deux jolis enfants; il les caresse, et donne un écuàlafemme,quiluiditen pleurant de se sauver avec ses soldats, parce qu'ils devaient être égorgés la nuit suivante par les Corses.
Ce village de Borgo est une espèce de citadelle sur le sommet d'un pain de sucre, au haut duquel est une église retranchée avec quelques maisons crénelées; le village est au-dessous, placé par étages, le long de la montagne. La plaine est à plus de cinquante pieds au-dessous ; pour monter au village il n'y a qu'un chemin en limaçon, garni d'un mur d'appui du côté extérieur. Ce village a toujours été funeste aux Français. En 1739, M. de Boissieux, lieutenant général, l'ayant fait occuper, et les Corses l'assiégeant , il marcha au secours , fut battu , et vint mourir de douleur à Bastia.
68 MÉMOIRES DE DUMOUMEZ.
Ayantaverti le lieutenant-colonel de ce qu'il venait d'apprendre de cette femme, Dumouriez lui recommanda de le cacher à sa troupe, de peur qu'elle ne s'inquiétât ou ne maltraitât les paysans; il arrangea avec lui la disposition de sa défense ; et rassurant qu'il aurait sous peu de ses nouvelles, il rejoignit ses vingt dragons dans la plaine près d'une maison nommée Revinco, au pied delà montagne deBorgo. Toutes ces positions sont marquées sur les cartes de la Corse.
Il prit avec lui six paysans armés de Borgo, ayant l'air de la plus grande confiance en eux. Il était neuf heures du matin. Après avoir fait une demi-lieue, tenant ses vingt dragons dispersés sur un très-grand front, il trouva un petit bois à mille pas du pont du Golo. Un peu en arrière de sa gauche, tirant vers la mer, était une grosse censé, nommée le Procio Giustiniano ; il pouvait y avoir des Corses dans cette maison : il y envoya un brigadier et quatre hommes, avec ordre de revenir l'avertir s'il y a des ennemis ; et, s'il n'y en a pas, de revenir directement au bois au petit trot, ayant soin de s'approcher assez de la rivière pour se faire voir : ce que le brigadier exécuta. 11 entra dans le bois avec les seize hommes qui lui restaient, y laissa douze hommes,, avec ordre de se montrer souvent à la tête du bois dans différents points, pour faire soupçonner qu'ils sont plus nombreux, et d'allumer cinq ou six feux, à grands intervalles. Il sortit du bois avec le lieutenant, quatre dragons et les six paysans, et marcha droit au pont. Les Corses, au nombre de trente à quarante, occupaient une espèce de guérite ou chapelle qui se trouve au centre du pont. De l'autre côté, dans la piève de la Casinca, est un village où l'on descend au pont par une pente douce entrecoupée d'arbres et de haies. Toute Tannée de Clément Paoli, frère du général, était là, forte de cinq à six mille hommes. Cette armée curieuse se montre pour voir les dragons.
Les Corses les laissèrent arriver jusqu'au pont, ne tirèrent point, et abandonnèrent la chapelle. Il plaça une vedette à l'entrée du pont, le lieutenant plaça les trois autres à deux cents pas de distance l'une de l'autre, retourna au bois, en ramena quatre autres dragons, et successivement plaça seize vedettes qui tenaient une ligne d'un quart de lieue sur le bord de la rivière. Il dépêcha
à toutes jambes son laquais, qui était bien monté, avec un billet pour M. de Cbauvelin ; il lui rend compte du danger de M. élu Valès , et de Tordre donné de ne pas séparer sa troupe. Le laquais remet en passant un billet au commandant de la légion royale ; il lui mandait qu'il tenait l'armée ennemie en échec avec vingt de ses dragons, et il le priait de lui en envoyer cent avec la plus grande rapidité, pour le soutenir. Au bout de deux heures, il vit un grand mouvement dans les Corses; ils remontaient dans le village , ce qui annonçait une retraite. Il en fit prévenir par un paysan M. du Valès, en le priant de lui envoyer à manger pour les hommes et les chevaux, et lui recommandant d'envoyer quelques hommes sur une sommité plus rapprochée du Golo, d'où ils pussent être bien vus ; mais de ne pas les aventurer, et de se tenir toujours sur ses gardes.
Une heure après, il vit descendre quelques hommes du village avec un drapeau blanc; il leur fit déposer leurs armes sur le pont, et sejes fit amener. C'étaient six députés de la Casinca , dont deux se nommaient Casablanca. Il les retint auprès de lui ; ils lui apprirent que l'armée, prenant cette petite troupe pour l'avant-garde des Français, et croyant qu'on allait l'attaquer, s'était retirée du côté de Tenda , et que les pièves de la Casinca et de Campoloro les avaient députés pour se soumettre au général Chauvelin. Il ne les détrompa pas'; au contraire, il dit au lieutenant d'aller prendre les ordres du général Marbeuf , pour savoir s'il veut admettre la députation; il les pria de prendre patience avec lui , parce qu'il était possible que ce général , occupé de ses dispositions , les fit attendre longtemps , surtout s'il se croyait obligé de prendre les ordres du général en chef, qui ne devait partir de Bastia qu'à midi. Le lieutenant rentra dans le bois , et ne reparut qu'à cinq heures du soir, suivi de cent dragons, qui relevèrent l'escorte avec laquelle il emmena les otages à Bastia. Ils cherchaient l'armée sur toute leur route; il les assura que , sur la nouvelle de la retraite des Corses, elle avait certainement pris le chemin de la montagne.
Ces funestes députés arrivés , les têtes des Français s'allume rent : Il faut sur-le-champ aller recevoir la soumission des deux pièves; il jaul profiter de la terreur : les autres' pièves
vont suivre le même exemple : il ne faut pas perdre du temps à attendre le secours de France, dont on ri aura pas besoin. Dumouriez, qui trouvait déjà la position de Borgo trop hasardée, conjure qu'on n'aille pas plus avant. Les députés pressent les généraux d'avancer. M. de Chauvelin se laisse encore entraîner; on ordonne au lieutenant-colonel du Valès d'occuper Lucciana et Vignale. On fait marcher le lendemain le colonel d'Arcambal avec huit cents hommes pour occuper Vescovato et la Penta ; et Dumouriez , désapprouvé d'avoir pris sur lui de changer la première destination de du Valès, a la douleur de voir l'armée dispersée , et de prévoir tous les dangers qui en résultent; enfin d'être la cause innocente de ces fautes par sa funeste reconnaissance.
M. de Marbeuf lui avait montré de l'aversion ; il pria le général de le changer de division , et de l'attacher à celle du général Grandmaison, qu'il alla joindre au camp de Saint-Nicolas. Quatre jours après , il apprit que les Corses avaient rassemblé huit à neuf mille hommes dans la Casinca, avaient attaqué le poste delà Penta; qu'après une défense vigoureuse les Français en avaient été chassés avec perte de plus de deux cents hommes tués ou prisonniers; qu'ils avaient évacué les deux pièves, repassé le Golo, et s'étaient repliés dans leur ancien camp de Notre-Dame dell' Orto; qu'on avait jeté dans Borgo le comte du Lude, colonel, avec l'infanterie de la légion royale et deux compagnies de grenadiers , ce qui lui faisait environ cinq cents hommes ; que les Corses avaient passé le Golo , et menaçaient Borgo. Le lendemain de cette nouvelle, le camp de Saint-Nicolas fut attaqué par toute l'armée corse : le général Grandmaison, après avoir résisté toute la journée, fit sa retraite la nuit, et s'établit dans le fort village d'Oletta , à la tête de la plaine du Nebbio. Les Corses ne perdirent pas de temps, et assiégèrent sur-le-champ Borgo.
Dumouriez revint au quartier général : il trouva queces échecs n'y avaient fait aucune impression; qu'on regardait le siège de Borgo comme une folie, les Corses n'ayant pas de canon ni de baïonnettes , pendant que M. du Lude avait l'un et l'autre. Deux jours après, on le chargea de conduire un convoi dans ce village, avec cent hommes d'infanterie, cinquante dragons
et trente grenadiers. lies Corses qui étaient à Revinco se retirèrent; il passa après une légère fusillade. Il revint, et rendit compte à M. de Chauvelin de ce qu'il avait vu. M. du Lude, se croyant trop faible, avait réduit sa défensive à l'église et à la sommité retranchée du village, dont il n'occupait que quelques maisons, pour communiquer avec la plaine; que si les Corses s'en apercevaient et forçaient seulement une de ces maisons, il mourrait de soif, parce qu'il n'avait d'autre eau que celle d'une fontaine au pied de la montagne près de Revinco. M. de Chauvelin reçut assez légèrement ces observations , et d'autres projets firent partir Du mouriez pour Calvi. Malheureusement il était le seul officier de l'état-major qui eût été à Borgo, et son absence devint très-funeste.
Dans le mémoire qu'il avait remis en 1763 au duc de Choiseul, il avait insisté surtout sur deux points : 1° Qu'on ouvrît une négociation avec les chefs qui étaient de la faction opposée à Paoli , qu'on en soudoyât même une partie, pour faire une diversion, épargner le sang des Français, et terminer plus vite; 2° qu'on ne laissât à Ajaccio qu'une garnison suffisante, y ayant peu de danger dans cette partie; qu'on fît un rassemblement de deux ou trois mille hommes à Calvi, pour prendre la Balagne à revers, donner la main à la colonne d'attaque du Nebbio par Petralba . soumettre les pièves du Niolo et de Rostino, très-attachées à Paoli , et marcher sur Corte par le centre. La Balagne était une petite province, plus fertile, mieux ouverte, plus peuplée, plus policée que le reste de la Corse. La famille des Fabiani, établie à Santa-Reparata, qui en est le bourg le plus considérable, était très- puissante, et à la tête de la faction contraire à Paoli. Au-dessous de Santa-Reparata est le port de l'Isola R( ssa, où se tenait la petite marine assez incommode de Paoli. Ce fort fait face à la France.
Le marquis de Chauvelin avait adopté ce plan, appuyé de l'autorité du maréchal de Maillebois, qui , en 1739, avait opéré sur les mêmes principes, et avait réussi. Dans le travail qu'avait emporté Dclille pour le soumettre au duc de Choiseul, il avait arrangé que quatre bataillons et trois cents mulets seraient dirigés sur Calvi.
En exécution de ce plan , le marquis de Chauvelin fit partir, dans les derniers jours de. septembre, Dumouriez pour Calvi, pour diriger les marches de cette colonne. Il lui donna cent mille francs pour lever et soudoyer des compagnies corses à Calvi et dans la Balagne, et pour l'armement d'une felouque de trois canons de six livres et quarante hommes d'équipages génois et corses, et deux petits bateaux de quinze à vingt hommes chacun, armés de pierriers : car, bien que nous eussions une escadre de deux vaisseaux de ligne, deux frégates, six chebecs et quelques felouques, il y avait trop peu d'accord entre la terre et la marine pour se dispenser d'avoir ce petit armement, indépendant du chef d'escadre. Il ordonna en même temps au comte de Narbonne-Fritzlaar de se rendre d'Ajaccio à Calvi pour commander cette colonne , et d'amener avec lui deux bataillons et tous les grenadiers et chasseurs. Ce comte de Narbonne s'était distingué dans la guerre de 17 ô7, où il avait acquis le glorieux surnom de Fritzlaar. Peu de jours après son arrivée à Calvi , il était allé à Bastia pour s'aboucher avec M. de Chauvelin.
Pendant que Dumouriez était occupé à préparer l'ouverture de la campagne parla Balagne, et qu'il attendait M. de Narbonne et les troupes de France, les Corses avaient continué le siège de Borgo; quatre cents hommes de la piève d'Arco , commandés par un chevalier de Saint-Louis, très-bon officier sortant du service de France, nommé Grimaldi , s'étaient emparés d'une maison du village à mi-côte, où du Lude n'avait placé qu'un sous-lieutenant et vingt hommes, quoique ce fût sa seule communication avec l'eau et la plaine. Ils s'y étaient parfaitement retranchés; trois mille Corses s'étaient pareillement portés dans les maisons adjacentes. Du Lude était prêt à se rendre, manquant d'eau. On le devinait par les signaux, car on ne pouvait plus avoir de communication avec lui. M. de Chauvelin se vit alors réduit à risquer îe salut de toute l'armée, pour tenter de délivrer la garnison de Borgo.
Il ordonna au général Grandmaison de marcher par les hauteurs et Orïale, pour attaquer l'ennemi parla montagne; celte division était d'environ mille hommes. Lui-même marcha à la
tête de l'autre division par la plaine; il partagea en deux corps cette division, qui ne formait pas plus de neuf cents hommes. M. de Marbeuf fut chargé de tourner par la gauche du village, M. de Narbonne d'attaquer par le centre , et du Lude se prépara à sortir avec toute sa garnison. La division de Grandmaison narriva pas. Les deux attaques de la plaine se firent avec la plus grande impétuosité. Les deux colonnes pénétrèrent jusqu'au centre du village , où elles furent criblées par des ennemis invisibles, tirant à coups sûrs. Du Lude fit sortir une compagnie de grenadiers du régiment de Languedoc, dont il ne revint qu'un seul homme. Les Français se retirèrent, laissant trois cents morts dans le village; M. de Marbeuf fut blessé d'un coup de feu. Les Corses ne perdirent pas un seul homme, et le lendemain du Lude se rendit avec toute l'infanterie et les drapeaux de la légion royale et quatre pièces de canon. M. de Chauvelin, consterné, se retire à Bastia, écrit bien vite à Toulon pour changer la destination des huit bataillons qui suffisent à peine pour garder les places, le cap Corse et la communication; et on se trouve au même point qu'à l'entrée de la campagne, excepté que les Corses ont entre les mains six à sept cents prisonniers de la Penta et de Borgo , auxquels il faut ajouter la perte de quatre à cinq cents morts , et que le crédit de Paoli, ainsi que leur courage , sont augmentés par leurs succès.
Tel est le fruit de l'attaque du 5 septembre, que Dumouriez n'avait que trop prédit, mais qu'il n'imaginait pas devoir-être si funeste ; il jugeait alors que le projet de la Balagne serait abandonné : il s'était attaché à M. de Chauvelin, il s'embarqua aussitôt, et se rendit à Bastia, où il le trouva au lit et malade. Il vit la joie peinte sur les visages de la nombreuse faction de M. de Marbeuf, qu'on élevait jusqu'aux nues, et dont la blessure était légère. Trouvant M. de Chauvelin entièrement découragé, il l'exhorta à quitter son lit pour ne pas faire le second tome de M. de Boissieux, et à partir aussitôt pour la cour, pour n'y pas perdre une bataille plus dangereuse que celle de Borgo. Delille, arrivé depuis quelques jours , lui donne le même conseil. Il part, assurant Dumouriez de son amitié et de sa reconnaissance, et le chargeant surtout de continuer la négociation avec les Corses,
et leur soudoiement, afin d'avoir ce moyen de plus à son retour, sur lequel il comptait. Tous les jeunes gens de la cour partent en même temps pour aller le déchirer ; il n'avait eu d'autre tort que d'avoir eu trop de complaisance pour eux, et de les avoir trop écoutés. Ils réussirent à lui faire perdre son commandement, et, sans l'amitié du roi, sa disgrâce eût été plus fâcheuse.
Aussitôt après son départ, M. de Marbeuf, qui le remplaçait par intérim , et qui espérait bien lui succéder, inventa un moyen infernal pour rendre ses fautes plus ostensibles par leur résultat. Il assembla un conseil de guerre, dans lequel il exposa tout ce que l'armée avait souffert, le besoin qu'elle avait de quartiers d'hiver tranquilles, les dangers qu'elle aura à essuyer de la part d'un ennemi enhardi par ses succès, très-habile pour une guerre de surprise et de chicane., et de la part d'habitants qui trahiront leurs hôtes : il se fit fort d'engager Paoli à consentir à une suspension d'armes qu'il regardait comme nécessaire dans l'état fâcheux où on avait réduit l'armée , en manquant la campagne. Tous les avis se réunirent à celui du général. M. de Narbonne seul gardait un silence désapprobatif. Alors Dumouriez se leva, et protesta contre la suspension d'armes, qu'il traita de lâcheté.
« C'est dans le moment où toute l'Europe a les yeux sur nous , où nos pertes viennent d'être remplacées par l'arrivée de huit bataillons complets et pleins d'ardeur, qu'on veut avoir la honte de solliciter une suspension d'armes! Ne sont-ce pas les mêmes paysans que nous regardions il y a un mois avec tant de mépris , et qui ont toujours fui devant nous? Nos revers, que nous ne devons qu'à nous-mêmes , ont-ils procuré à Paoli des généraux , des canonniers , de la tactique? Si nous avions eu d'heureux succès , il conviendrait à la générosité d'une grande nation d'accorder à ce peuple , égaré par un chef ambitieux , un armistice pour épargner l'effusion du sang , et donner aux Corses le temps de revenir à eux-mêmes: mais il ne nous est pas permis de suspendre la délivrance de nos drapeaux , de nos canons , de nos camarades qui sont dans les mains de Paoli. D'ailleurs , de quel droit, délibérons-nous sur une résolution aussi imparfaite? Les généraux qui sont ici ne commandent que par intérim. Notre
général en chef est a Paris; en partant, il a laissé ses ordres, et nous n'avons pas le droit d'y faire des changements , puisque l'état des choses n'a pas changé depuis son départ. »
M. de Narbonne appuya cet avis de raisons militaires très-fortes. Le conseil de guerre devint très-orageux; l'avis de M. de Marbeuf l'emporta à la plus grande majorité. M. de Narbonne et Dumouriez déposèrent sur le bureau leur protestation par écrit, et partirent pour Calvi. Avant de s'embarquer, Dumouriez, pour n'avoir rien à se reprocher, crut devoir faire un dernier effort auprès du général Marbeuf; il alla le trouver, il lui dit que certainement le ministre désapprouverait la suspension, comme un aveu public de nos défaites et de notre timidité ; il ajouta qu'il avait un motif de plus pour le prier de ne pas suivre cette mesure, qui était la négociation ouverte avec les ennemis de Paoli ; que l'armistice les livrerait à la vengeance de ce chef, et qu'il serait regardé par eux comme une perfidie.
Le général l'écouta froidement, et lui répondit : « 11 n'a tenu à rien que je ne vous fisse arrêter pour vous renvoyer en France; mais je vous déclare que j'écris au duc de Choiseul contre vous. — Et moi, je vais écrire contre la suspension d'armes. » Elle eut lieu quatre jours après. Marbeuf était entièrement mené par une madame Varèze, qui n'était pas jeune , car elle avait été maîtresse du maréchal Contades en 1739, et depuis du général Paoli.
Arrivé à Calvi , Dumouriez rendit compte de tout par duplicata au duc de Choiseul et à M. de Chauvelin ; ensuite il manda à Paoli qu'en qualité d'officier de l'armée française il exécuterait la suspension d'armes ; mais que comme les Corses n'y étaient pas compris, en vertu des engagements personnels qu'il avait pris avec eux , il continuerait la guerre à leur tête. M. de Narbonne approuva sa conduite. Au mois de janvier 1769, il entreprit de surprendre le port d'Isola Rossa ou l'île R.pusse, au moyen d'une intelligence. On devait lui livrer une tour qui est sur un îlot détaché qui forme l'entrée du port, et qui lui donne son nom. Il y avait dans cette tour six pièces de canon , six autres au pied de l'embarcadère, et quarante-quatre pièces en batterie dans l'intérieur de la rade. L'intelligence était double. Le capitaine qui devait livrer son poste trahissait ses parents , et
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avait averti Paoli. Quatre mille hommes attendaient en silence pour égorger ceux qui viendraient sur la bonne foi du complot. Dumouriez s'embarqua le soir du 12 janvier par un temps superbe. Il avait , outre sa felouque , cent cinquante Corses dans cinq bateaux de pêcheurs, commandés par un brave homme nommé Capiassi , chef de l'expédition , et oncle du traître, qui s'appelait Capocchia. On les laisse descendre ; alors une grêle de coups de canons à mitraille et de mousqueterie en coucha par terre la moitié , et Dumouriez eut bien de la peine à sauver le reste. 11 gagna sa felouque dans un esquif, s'établit au milieu de la rade, et avec son canon de six il (it un feu si vif contre les batteries , que les Corses , mauvais canonniers , les abandonnèrent: s'il avait eu trois ou quatre cents hommes, il aurait pris la place. Pendant cette canonnade, ses bateaux se sauvèrent à Calvi. Pour se venger, il prit , deux jours après , la tour de Giralatte sur la côte de l'ouest de l'île.
L'entreprise était hardie , mais elle était fort importante. II en avait prévenu le duc de Choiseul ; il lui mandait : « Sur cent « coups de main de la nature de celui que je vais tenter, on en « manque quatre-vingt-quinze , et on ne doit jamais se rebuter. « Je vais attaquer le port de l'île Rousse , garni de cinquante « pièces de canon et de troupes nombreuses, avec cent cinquante « hommes, dans cinq barques de pêcheurs. Si Capocchia ne « nous trahit pas, je n'essuierai pas un coup de fusil; et une -< fois établi sur cette roche , toute la Corse ne pourra pas me dé- «. loger. Si je réussis, vous serez dispensé d'armer une escadre « pour cette campagne; c'est une épargne d'au moins six mil- « lions. Si Capocchia nous trahit , tout le mal tombera sur les «. Corses; car dans ce petit armement, qui ne vous coûte pas un « sou d'extraordinaire, il n'y a pas un seul soldat français. Dans « ce dernier cas , qui est celui qu'il faut prévoir, c'est une pe- « tite gaillardise des Corses; et ils ne seront pas honteux d'a- « voir échoué à une attaque qui a été manquée au mois d'octobre « par toute l'escadre française et le régiment de Royal-Roussil- « Ion. Si je ne réussis pas , vous recevrez des volumes contre « moi. Ne me jugez pas sur le succès , mais sur l'intention , et « sur l'importance de l'entreprise. »
Effectivement M. de Marbeuf écrivit contre lui , le représentant comme un fou dangereux. Tous les officiers, excepté M. de Narbonne , se déchaînèrent contre une pareille témérité. Le duc de Choiseul lui-même en prit une mauvaise impression ; et quoi que M. de Narbonne lui écrivît, il n'en donna pas moins un désagrément au malheureux. Quinze jours après, il fit une promotion de quatre aides maréchaux des logis ; trois furent faits colonels, et Dumouriez reçut un brevet de lieutenant-col oneL II le renvoya, en mandant au ministre que ce grade, qui l'aurait honoré on tout autre temps, devenait, dans la circonstance présente, une punition ; qu'il le priait de nommer aussi à son emploi , qu'il ne devait plus remplir s'il avait démérité; qu'il ne demandait que la permission d'achever cette guerre comme volontaire; qu'ensuite il le détromperait, ou chercherait fortune ailleurs. Le duc ne voulut ni lui donner satisfaction, ni accepter sa démission. M. de Chauvelin fut chargé de négocier avec lui ; il ne consentit ni à accepter le grade de lieutenant-colonel , ni à recevoir une gratification d'abord de trois mille, ensuite de six mille livres , qu'on lui offrit ; et il garda son emploi de fort mauvaise humeur. Au reste, le triomphe de M. de Marbeuf était bien éloigné d'être complet. Les Corses, malgré l'armistice , avaient ourdi une conspiration fort bien arrangée. Tous les quartiers des Français devaient être attaqués à la fois ; et six bataillons qui hivernaient dans Oletta devaient être égorgés par leurs hôtes. Le massacre d'Oletta manqua , mais l'attaque générale eut lieu. Un bataillon du régiment de la Marck fut surpris et enlevé dans Patrimonio ; il fut repris , et on se retrouva en état de guerre malgré le bel expédient de M. de Marbeuf.