‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 8 sur 88 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Guerre de Corse. — Campagne de 1769.

La campagne de 1768 avait été si légèrement entreprise , si imprudemment conduite et si honteusement terminée, que le duc de Choiseul vit la gloire de la France et sa propre sûreté compromises, s'il ne réunissait pas des moyens suffisants pour assurer dans la campagne suivante la conquête de la Corse : aux vingt-deux bataillons qui composaient l'armée, il en ajouta vingt autres, deux autres légions, et mille deux cents mulets. Le commandement de cette armée , plus forte que tous les moyens de défense des Corses, fut donné au comte de Vaux , lieutenantgénéral.

La nouvelle de sa nomination alarma tout le monde, dès qu'elle parvint en Corse. Dumouriez était très-fâché qu'on n'eût pas donné ces forces à M. de Chauvelin pour réparer ses disgrâces, qui, dans leur principe, provenaient de l'imprudence du ministre, qui lui avait donné de trop faibles moyens. M. de Marbeuf se voyait frustré du but auquel son ambition tendait depuis quatre ans. Les Corses craignaient et connaissaient les talents de M. de Vaux. L'armée était indisciplinée , servait mal : ce général avait une réputation terrible d'austérité; ceux qui avaient servi sous lui , ou dans son commandement de Thionville , ou à l'armée, ou dansGœttinguen, le peignaient comme un homme dur et sévère; il l'était réellement, mais son extérieur taciturne et rigide couvrait une âme sensible, juste, et même affectueuse. Il avait fait en 1739 la guerre de Corse; major au régiment d'Auvergne , il y avait eu la main droite estropiée d'un coup de fusil par un paysan de Sartenne. Sa première question , en 1769, fut pour savoir si cet homme existait encore. Le malheureux se cachait; M. de Vaux réussit à le découvrir , se le fit amener; on crut qu'il allait le faire pendre. Il releva cet homme, plus mort que vif, qui s'était prosterné à ses pieds, l'admit à sa table, lui demanda s'il avait des enfants, lui donna de l'argent, et se chargea de sa famille. Vingt traits pareils dans sa seule guerre

de Corse ont forcé ses ennemis à l'admirer. Il était fort instruit, parlait peu et difficilement; mais en particulier il était fort aimable. D'ailleurs, ses vertus et ses formes étaient trop antiques pour être appréciées par les hommes frivoles qui l'entouraient , et qu'il estimait peu.

Tel était le général qui arriva au printemps. Tous les officiers généraux et de l'état- major eurent ordre de se trouver à son débarquement à Saint-Florent. Après les avoir tous regardés d'un air austère, il leur dit : « Messieurs, le roi m'a chargé de vous dire qu'il est très-mécontent de son armée; plusieurs officiers placés dans des postes ont eu la lâcheté de signer des capitulations. Je défends qu'à l'avenir aucun officier en détachement se serve de plume et de papier. Le roi a' singulièrement désapprouvé la suspension d'armes; c'est une tache que vous avez imprimée sur nos drapeaux : j'espère que nous parviendrons à la laver. Sa majesté est très-mécontente des officiers qui composaient ce conseil de guerre, excepté des deux qui ont eu le courage de protester. Vous vous êtes ensuite endormis sur la foi d'un pareil traité, et vous avez pensé être tous égorgés. Comment, ayant passé quatre ans avec les Corses, ne les connaît-on pas assez pour savoir qu'il ne faut pas se fier à eux ? Il a été tenté une entreprise vraiment militaire ; elle a échoué, c'est le sort de la guerre. Je suis chargé d'en témoigner à M. Dumouriez la satisfaction du roi. »

Après cette harangue, M. de Marbeuf fit beaucoup de caresses à Dumouriez , et depuis il lui a toujours montré beaucoup d'égards. Deux jours après , M. de Vaux le prit en particulier , et lui dit : « J'ai lu votre plan d'opération par la Balagne, il était bon avec de faibles moyens; mais comme j'en ai de plus que suffisants, j'envoie M. de Narbonne attaquer par Ajaccio avec douze bataillons. Il m'en reste trente pour lui ouvrir les défilés de Bogognano et de Vico. Vous désireriez peut-être servir avec lui , mais je vous garde avec moi; je sais que vous avez refusé le brevet de lieutenant-colonel, vous avez bien fait, vu la circonstance. Mais M. de Choiseul est fâché que vous ayez refusé la gratification; il dit que vous avez le caractère trop altier. — Mon général, si vous approuvez le refus du grade,

vous devez approuver encore mieux celui de l'argent; si j'étais riche, peut-être que j'eusse accepté; je suis pauvre, je ne le prendrai pas. — A la bonne heure , » dit M. de Vaux en souriant.

Il écrivit pour demander le grade de colonel, qui vint six semaines après. Ce général était très-entêté , et n'aimait à être ni questionné ni contredit. Il savait parfaitement l'histoire et la géographie, et on ne pouvait pas lui faire plus grand plaisir que d'établir la conversation sur ces matières. C'était même son faible, que Dumouriez saisissait souvent po.ur le faire causer : alors il était sententieux , et quelquefois sublime.

Dès les premières marches , cela procura entre eux une aventure assez singulière. M. de Vaux avait amené avec lui, comme volontaire , son ami intime le vieux lieutenant général du génie Bourcet, officier d'un très-grand mérite, qui a fait un ouvrage très-savant sur la guerre des Alpes. L'armée était divisée en deux colonnes, chacune de douze bataillons, marchant en front de bandière , l'une par le camp de Saint-Nicolas , l'autre par Saint- Antonio. M. de Narbonne, avec dix bataillons, opérait par Ajaccio sur Vico. M. de IMarbeuf, avec huit bataillons, débouchait par la plaine de Mariana, pour remonter le long du Taviguano. Ces quatre corps menaçaient Corte. Le baron de Viomesnil, avec sa légion de Lorraine et quelques détachements, devait continuer le long de la mer , par la plaine d'Aleria, jusqu'à Porto- Vecchio. La garnison française de Bonifacio, et quelques détachements débarqués dans le golfe de Valinco devaient marcher sur Sartenne. Ce plan vaste enveloppait toute la Corse ; il était immanquable avec les grands moyens que nous avions. Il inspira la sécurité , et entraîna la négligence de quelques détails qui rendirent la défense des Corses plus brillante qu'elle n'aurait dû être.

Les deux colonnes centrales marchaient toujours l'une près de l'autre, et quelquefois. les défilés forçaient à n'en faire qu'une. Les avant-gardes et les grenadiers tiraient beaucoup de coups de fusil ; mais les colonnes n'ont jamais vu l'ennemi, pas même à la petite affaire de Ponte-Nuovo. Il existe un point central, après avoir passé le pont du Golo par le chemin de Lento,

pour entrer dans la plaine haute de Corse ; on peut le regarder comme la voûte ou la clef du pays. Cest un assez vaste plateau sur une montagne, avec un seul bouquet de châtaigniers; au milieu est une ancienne mosquée des Maures, qu'on appelle à présent la chapelle Saint-Pierre. Le maréchal de Termes avait autrefois soumis toute la Corse en s'y postant , parce que ce point plonge sur quatre vallées.

Les Corses, après avoir défendu assez vigoureusement le pont du Go!o et le village de Valle , qui était à mi-côte , s'étaient retirés dans cette superbe position au nombre de sept à huit mille hommes. Il n'était que neuf heures du matin ; les volontaires de Soubise, qui étaient à l'avant-garde de la colonne de droite, ayant déjà dépassé le front de cette montagne , pouvaient pénétrer dans la vallée de Merosaglia , où est une abbaye dans laquelle Paoli se reposait. Dumouriez était à l'avant-garde de la colonne de gauche avec huit cents volontaires de l'armée, commandés par le comte de Viomesnil , frère cadet de celui qui marchait à Porto-Vecchio '. Ils avaient dépassé le village, et, divisés en trois petites colonnes , ils suivaient en fusillant l'arrière-garde des Corses. Dumouriez avait laissé ses chevaux au village de Valle ; on ne pouvait monter qu'à pied : il arrive au sommet; et, voyant les Corses formés en bataille dans les bois €t autour de la chapelle, il écrit un billet à M. de Vaux , lui mande que s'il veut faire avancer les bataillons de grenadiers pour soutenir les volontaires , faire tourner la légion de Soubise sur Merosaglia, il sera dans deux heures maître de la Corse, par l'importance de la position de la chapelleSaint-Pierre; qu'en attendant il va faire attaquer. Un officier porte ce billet.

En attendant la réponse , il fallait prendre un parti : rester sur la hauteur sans avancer, était s'exposera un feu supérieur; redescendre , était se soumettre à une poursuite. Viomesnil fait sur-le-champ sa disposition : il met ses tpois colonnes en bataille

1 Le comte de Viomesnil dont il est ici il rentra en France avec sa majesté

question est celui qui émigra au corn- Louis XV1I1, la suivit à Gand en 1815,

mencement de ia révolution française, et fut, depuis, promu au grade de ma-

Aprés avoir joué le rôle le plus actif réchal de France, et élevé à la dignité

à l'armée de Condé, et dans un grand de pair du royaume, nombre de circonstances de l'émigration, ( Note do l'éditeur. )

sur deux hauteurs, il défend de tirer un seul coup de fusil ; on bat la charge, et on arrive presque à la course sur les Corses y qui plient tout de suite, et se retirent dans le petit bouquet de châtaigniers, à l'autre extrémité du plateau. Il n'y resta même pas mille hommes, tous les autres fuyant dans les vallées. Il écrit un second billet au général , et lui mande qu'il est maître de la chapelle Saint-Pierre. On n'avait perdu que trois hommes. Un second officier porte ce billet.

Toute la jeunesse de cour et les aides de camp, qui entendaient un grand feu , étaient accourus. Arrive un aide de camp du général, avec ordre de rétrograder: c'était la réponse au premier billet. Dans l'intervalle, M. de Vaux reçoit le second billet, s'imagine qu'on a dû recevoir son premier ordre, et que c'est une désobéissance. Un second aide de camp arrive. Ordre particulier à Dumouriez de se rendre sur-le-champ à Valle, avec tout ce qui n'est pas du corps des volontaires. Ordre par écrit à Viomesnil de quitter la montagne, et de redescendre sur Valle. Dumouriez juge qu'il y a un malentendu ; mais il se dépêche d'obéir, espérant même avoir le temps de faire rectifier l'ordre de Viomesnil , à qui il conseille de l'exécuter lentement. Il descend la montagne à la course , et quand il arrive à la tête du village, il trouve le major-général de l'armée, qui lui ordonne de se rendre aux arrêts, et lui remet son billet de logement, avec un guide pour le conduire.

11 mourait de faim et de fatigue , il avait les jambes enflées T ensanglantées, et pleines de meurtrissures. En passant devant le logement du général Bourcet , il y entre , lui demande à manger, et s'informe du motif pour lequel lui , qui était à son poste, a été mis aux arrêts comme les aides de camp. Le général Bourcet le lui explique. Alors il explique à son tour qu'il n'a reçu le premier ordre qu'après avoir pris la chapelle Saint-Pierre, et après avoir expédié le second officier. Il lui fait voir sur la carte l'importance du poste qu'il a pris , et l'imprudence de l'abandonner; il annonce que les Corses vont poursuivre dans leur retraite les volontaires, qui perdront beaucoup de monde ; qu'ensuite ils descendront en foule dans les bois qui environnent et dominent le camp. Il s'étonne qu'à neuf heures du matin, n'ayant

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fait que deux lieues , on ait campé dans un fond environné de bois très-serrés, et soumis à une hauteur aussi dangereuse , la sachant occupée par les Corses.

Le général Bourcet, frappé de la vérité de ce raisonnement , court chez M. de Vaux. Quant à lui, qui avait apaisé sa faim , il se retire dans son logement, se jette sur une botte de paille , et s'endort. Un moment après, arrive un aide de camp, qui a ordre de le conduire chez le général. M. de Vaux , qui avait une carte devant lui, lui dit assez sévèrement de lui expliquer pourquoi, sans ordre, il a mené les volontaires aussi loin. Il le lui explique, en lui disant qu'il croyait être suivi par la colonne, ignorant qu'on dût camper à Valle. Le général prend alors un air serein, et lui dit : « Je suis fâché de vous avoir mis aux arrêts ; ce sont ces petits messieurs qui en sont cause, ils veulent se faire tuer mal a propos: Bourcet m'a prouvé que vous aviez parfaitement raison, et que le poste est essentiel. Vous êtes horriblement fatigué. Vous sentez-vous la force d'y remonter avec un bataillon de grenadiers, et de reprendre le poste? Voilà Lasobole tout prêt. » Lasobole était un brave lieutenant-colonel , qui venait d'être commandé avec son bataillon.

ïl répond que, quoique bien fatigué, il ne pourrait rien refuser à son général; mais qu'on avait perdu cinq heures, et qu'il était trop tard pour aller recommencer une attaque; que Viomesnil, d'après son ordre, était en pleine retraite, et devait déjà être à moitié chemin; qu'il faut que Lasobole se porte à un point qu'il indique, où il recevra Viomesnil , et où ils bivouaqueront ensemble pour couvrir le camp, qui , malgré cette précaution, sera inquiété ce soir même ; que, s'il l'exige absolument, il accompagnera Lasobole ; mais qu'ayant encore là l'officier qui a porté le second billet, il peut le guider parfaitement ; et que si le général peut le dispenser de cette corvée , il ira ôter ses guêtres et panser ses jambes. On le lui permit; Lasobole partit, Viomesnil perdit de soixante à quatre-vingts hommes dans sa retraite; les Corses se glissèrent dans les bois, vinrent inquiéter le camp, où la générale fut battue , et qui passa la nuit sous les armes.

Le lendemain, ils furent aisément chassés. Quand Dumouriez

84 MÉMOIRES DE DUMOUfUEZ.

entra chez M. de Vaux pour prendre ses ordres, ce général lui dit, après l'avoir fait entrer dans son cabinet, où était M. de Bourcet : « Vous jugez bien que j'ai rendu compte au ministre de vos arrêts ; voyez l'apostille que j'y ai jointe. » C'était un aveu d'avoir eu tort, et son éloge des talents et des connaissances de cet officier. Ce fut à cette époque qu'il fut forcé d'accepter la gratification qu'il avait refusée jusqu'alors.

Le reste de cette campagne fut une promenade, excepté l'affaire dePonte-Nuovo, où les Corses surprirent les volontaires de l'armée , culbutèrent trois bataillons de grenadiers qui venaient les secourir, et furent enfin chassés , par la grande supériorité du nombre et des armes. Ils n'étaient que quinze cents, il en périt plus d'un tiers , dont beaucoup se noyèrent. Ce fut de leur part un trait de témérité bien vigoureux.

Dumouriez fit la capitulation du château de Corte, où 17 ivrognes s'étaient enfermés, et menaçaient d'y mettre le feu. M. de Vaux voulait sauver les papiers et les meubles. Dumouriez entra dans le château , sur la périlleuse parole de ces bandits , leur donna à chacun dix louis, et les renvoya libres. Ainsi, pour cent soixante et dix louis tout fut conservé. Le général lui donna pour sa récompense environ cent volumes de la bibliothèque de Paoli, qui fut partagée en cinq ou six personnes.

Elle était fort bien choisie. 11 n'y avait pas un livre qui ne prouvât quelle appartenait à un homme de génie et à un grand politique. Paoli a illustré son nom par la vigueur avec laquelle il a soutenu la liberté publique en Corse : à la vérité, c'était un peu aux dépens de leur liberté individuelle. Les Français lui ont rendu justice dans le commencement de la révolution. Leurs excès l'ont aliéné ; il est actuellement hors de la loi. Ce terme exprime mal la proscription de ceux qui ne sont rebelles que contre l'anarchie, et c'est le cas de Paoli et de beaucoup d'autres *. Le colonel Guibert et Chardon, intendant de l'armée, eurent une partie de sa bibliothèque.

1 Paoli est l'un de ces hommes dont le ses efforts, l'unique pensée de sa vie fut

noble caractère et les hautes vertus se- de rendre à sa patrie l'indépendance et

ront admirés par la postérité la plus la liberté, double source de la prospérité

reculée , parce que le but constant de d'un peuple. Ce grand citoyen n'était

Guibert a joué en France un rôle trop brillant , quoique trop court, pour pouvoir être oublié dans ces mémoires. Son père, mort lieutenant général et gouverneur des Invalides , et celui de Dumouriez, ont été intimement liés. La carrière des deux (ils était

pas seulement un habile général ; il alliait aux talents militaires la science approfondie du droit public et de l'administration. Un grand prince et un grand écrivain semblent s'être chargés de l'éloge de Paoli. Frédéric l'appelait le premier capitaine de l'Europe. Voltaire exprimait en ces termes son admiration pour le régénérateur de la Corse : « Établir, disait-il, un gouvernement régulier chez un peuple qui n'en voulait pas ; réunir sous les mêmes lois des hommes divisés et indisciplinés; former à la fois des troupes réglées, et instituer une espèce d'université qui pouvait adoucir les mœurs; créer des tribunaux de justice ; mettre un frein à la fureur des assassinats et des meurtres; policer la barbarie; se faire aimer en se faisant obéir: tout cela n'était pas d'un homme ordinaire... L'Europe le regarda comme le législateur et le vengeur de sa patrie. »

Avant de subir la loi du vainqueur, la Corse avait dû à Paoli une indépendance et une prospérité de plus de quinze années. Pendant cet espace de temps , ce peuple, enfin affranchi du joug des Génois, s'était rendu respectable à tous ses voisins ; 6on pavillon, à la tête de Maure, était reconnu et respecté de 'toutes les puissances maritimes. Paoli entretenait une correspondance suivie avec toutes les cours de l'Europe. La vente de l'île de Corse à la France par le gouvernement de Gênes , pour la somme de deux millions , exemple d'un scandale qui s'est quelquefois renouvelé depuis, enleva au peuple gouverné par Paoli son indépendance, et fit de ce territoire une province française.

A la suite de l'asservissement de sa patrie, Paoli se condamna à un exil volontaire : il se réfugia à Londres ; un millier de patriotes corses se retirèrent en Toscane. Paoli partagea tout ce qu'il possédait avec ses compagnons d'infortune, et demeura dans la retraite, malgré les offres brillantes de la cour de Versailles, pour l'engager à retourner dans son pays. Lorsque l'assemblée constituante l'y rappela le 30 novembre 1789, il conçut l'espérance de voir sa patrie participer à la liberté que cet illustre sénat promettait à la France : il consenti'

à reparaître en Corse, où il fut plutôt reçu comme un souverain que comme un simple citoyen, seul titre que son cœur ambitionnât. Mais le peuple corse était accoutumé à ne jamais revoir Paoli , sans que son retour ne fût pour lui le signal de l'indépendance. Un grand nombre de citoyens tournèrent les yeux vers ce grand homme; des désirs, des espérances furent manifestés ; ils éveillèrent l'attention des1 agents français.

La France ne voulait point consentir à la perte d'une possession utile à son commerce , et qui pouvait , le lendemain, tomber au pouvoir de ses rivaux et de ses ennemis. Elle craignit l'influence de Paoli. L'assemblée législative avait à peine succédé à l'assemblée constituante, que Paoli fut dénoncé chaque jour comme l'instigateur des troubles fréquents dont la Corse était agitée. Paoli, toujours zélé pour la liberté de ses concitoyens, Paoli ne repoussait que faiblement ces dénonciations. Enfin , sous le règne de la convention nationale, il crut trouver dans les excès de cette assemblée une justification de sa conduite. 11 se prononça ouvertement, fut de nouveau dénoncé par Barrère , déclaré traître à la république, et mis hors la loi. Paoli, obligé de s'éloigner, se retira d'abord à Livourne , ou il fut reçu avec des honneurs extraordinaires. Il aborda ensuite en Angleterre, où il vécut jusqu'en 1807 , époque de sa mort. La conduite de ce grand homme pendant la révolution française, les décrets lancés contre lui par la convention nationale, ne sauraient ternir ni diminuer sa gloire. La convention agissait dans les intérêts politiques de la France, en proscrivant Paoli : Paoli suivait un noble principe de vertu , en se révoltant contre une domination étrangère. L'une voulait conserver la conquête des généraux de Louis XV . l'autre voulait faire pour la Corse ce que la révolution avait désiré faire pour la France. On ne peut voir dans la lutte de Paoli contre la convention , et dans le décret porte contre lui, que les événements ordinaires de la guerre, et que l'application de la loi du vainqueur contre le vaincu.

(Note de l'éditeur.)

pareille : colonels, brigadiers, maréchaux de camp en même temps, ils ont cependant été toujours unis ; jamais la jalousie n'a traversé leur liaison. Guibert a plus paru, Dumouriez a plus agi ; l'un toujours à Paris , opulent , recherché ; l'autre toujours en province, malaisé, solitaire : les jouissances de Guibert étaient plus brillantes, celfesde Dumouriez étaient plus solides. Il disait souvent à son ami : « Nous sommes les deux rats de la fable : tu es le rat de ville, je suis le rat des champs. » Guibert , très-jeune encore dans la guerre de Corse , conduisait M. de Vaux, et le laissait trop apercevoir; Dumouriez exécutait les ordres de son général , et n'a pas même usé de sa confiance. Guibert a ambitionné les honneurs de l'Académie; Dumouriez n'a jamais regardé l'art d'écrire et de parler que comme la voiture des idées, ce qui l'a empêché de courir après la gloire littéraire. Guibert a fait un livre sur la guerre, dont la préface est un hors-iï œuvre sublime, qu'on pourrait mettre à la tête de tel autre ouvrage qu'on voudrait. Sa Tactique a été fort critiquée : la première partie est négligée ; la seconde est sublime : il n'est pas donné à tous les militaires de la saisir.

Guibert a eu toutes les fantaisies , toutes les jouissances, toutes les peines , tous les dégoûts d'une sensibilité exquise. Bon ami , bon mari, bon père , aimé dans sa maison et par ceux qui le connaissaient à fond, il a été victime de son extérieur présomptueux. Né d'un père respectable , mais tout au plus gentilhomme , il a voulu marcher sur la même ligne que les gens de cour : il fallait se tracer une route à leur hauteur, mais séparée. Il s'est fait beaucoup d'ennemis par les ordonnances militaires, parce qu'il a voulu tout changer; et il a préparé la révolution par les dégoûts qu'il a donnés à l'armée. Enfin il est mort de chagrin à la fleur de son âge, tué par son amour-propre au commencement de la révolution : on peut dire que sa mort a été le seul bonheur de sa vie.

Après la prise de Corte, il n'y eut plus de résistance. Dum juriez avait reçu depuis deux mois la funeste nouvelle de la morf ie son père. Mais ce ne fut qu'au camp deBogognano, lorsqu'il apprit que Paoli s'était embarqué à Porto-Vecchio pour se retirer en Angleterre, qu'il crut pouvoir profiter de la per-

mission que son général lui accorda, d'aller arranger avec sa sœur les affaires de sa succession. La guerre était finie, et la Corse soumise. Il s'embarqua à Bastia , d'où il partit à la fin d'août, ayant passé dans cette île précisément une année, pendant laquelle il avait fait deux campagnes très-fatigantes et trèsinstructives.

Paoli a déployé dans cette guerre beaucoup de génie et un très-grand caractère: s'il eût été doué de talents militaires , s'il eût su employer la nation au genre de guerre auquel elle est propre, il aurait détruit notre petite armée en 1768, et nous aurait fait beaucoup plus de mal en 1769.

Les Corses ont montré un courage très-estimable. Il est étonnant que cette poignée d'insulaires , sans artillerie, sans places, sans magasins, sans argent, ait tenu en échec pendant deux campagnes la nation française, qui n'avait pas alors d'autres ennemis en tête. La liberté double la valeur et les forces de l'homme. Si les Corses n'avaient pas été désunis entre eux , si leur chef avait eu leur confiance entière qu'il méritait, s'il avait pu se donner deux ou quatre lieutenants , hommes de guerre, qui eussent arrangé un système de défense, on peut douter qu'ils eussent été conquis : on eût tenu toutes les places maritimes, on leur eût coupé toute communication avec le reste de l'univers; mais, retirés dans leurs montagnes inaccessibles, ils eussent pu braver l'or et les armes de la France, et se soutenir jusqu'à ce qu'une guerre entre les grandes puissances leur eût ouvert la porte aux secours étrangers.

On ne pouvait pas enlèvera ce peuple nomade ses. chèvres, ses châtaignes, et l'eau de ses ruisseaux; ces aliments simples lui suffisaient. Une monnaie grossière, avec l'empreinte de la tête de Maure, était toute leur richesse. Paoli faisait deux cent quarante sous d'un écu de six francs; et, avec un numéraire d'à peu près trois mille livres de ce faux billon, ils faisaient face à tous leurs échanges. Us ne manquaient ni d'armes ni de munitions, et ils tissaient eux-mêmes leurs habits d'une étoffe grossière el brune , avec le poil ou la laine de leurs troupeaux.

Les Corses sont pleins de courage, d'esprit, et de cette résignation qui élève l'homme. Mais ils ont un vice national qui s'op-

posera toujours à leur bonheur, c'est la haine et la vengeance. Ce vice les caractérise depuis un temps immémorial ; Sénèque le leur reprochait il y a huit cents ans, dans un distique trèsconnu : Prima est ulcisci lex. C'est effectivement leur première loi; ou plutôt aucune loi divine ni humaine ne peut empêcher un Corse de se venger.

Dans ce moment-ci, en 1794, les Corses n'appartiennent plus à personne; ils peuvent être vraiment libres : qu'ils se domptent sur cette affreuse passion, qu'ils ne se donnent pas de maîtres étrangers, et ils peuvent être heureux. Les Corses n'ont de rapports naturels ni de ressemblance avec aucune autre nation de l'Europe; ainsi ils seront toujours des sujets indociles et impatients du joug d'un autre peuple. Ils sont portés au gouvernement aristocratique, comme tous les peuples primitifs, comme les sauvages les plus libres de l'Amérique. Il leur faut un chef qui les gouverne, et une constitution très-simple. Ils sont religieux, hospitaliers, généreux, fiers; ils ont tous les germes des grandes vertus. Us méritent d'être heureux, et le seront s'ils profitent bien de la circonstance. Ce n'est pas la grandeur du territoire, mais la vertu qui fait la force des républiques. Ils occupent un point central dans la Méditerranée, qui est si important que toutes les puissances maritimes le convoiteront, et se surveilleront mutuellement pour qu'aucune ne l'occupe; et c'est ce qui fait leur sûreté. Le général Paoli peut seul exécuter ce plan glorieux. Il a l'expérience de la guerre contre les Français, vingt ans de méditation en Angleterre, son engagement actuel, et sa propre sûreté. Il n'a qu'un seul défaut qui donne du regret à ceux qui le jugent capable de cette noble entreprise : c'est son âge.

Les Corses ont remporté tout l'honneur de la campagne de 1768. On a vu que la présomption française avait entraîné M. de Chauvelin à diviser sa petite armée, qui s'était trouvée faible partout. Les Corses en ont profité avec rapidité et intelligence, mais ils auraient pu faire un plus grand coup, qu'ils ont manqué. Au lieu d'aller attaquer les Français à la Penta et à Vescovato, s'ils n'eussent fait dans ces deux points qu'une fausse attaque , €t qu'ils fussent tombés brusquement sur Borgo, Lucciana et

Yignale, qui n'étaient occupés que par deux cent cinquante hommes qui se gardaient mal, ayant à deux lieues et demie le camp dell' Orto très-affaibli, à trois lieues en avant le corps placé dans la Casinca, ils eussent certainement enlevé ces trois postes sans difficulté; alors les huit cents hommes que d'Arcambal commandait dans la Casinca, complètement coupés, eussent été détruits ou pris. 11 ne serait resté à M. de Chauvelin que de quoi garnir les places tout au plus, il aurait même été forcé d'abandonner la communication de Patrimonio, et Paoli se serait rouvert le cap Corse, et aurait tenu les Français renfermés dans les places maritimes , comme étaient les Génois avant le traité. 11 aurait alors reçu de grands secours, car l'Angleterre et toutes les puissances d'Italie le protégeaient sous main.

De même, à l'attaque du camp de Saint-Nicolas, s'il avait fait pénétrer un corps dans la plaine du Nebbio par le côté de Sorio et de Petralba, il pouvait brusquer Saint-Florent qui était tout ouvert, où il ne restait pas cent cinquante hommes. Cette place était encombrée de magasins et de malades. La division du général Grandmaison en était à quatre lieues, et sa retraite eût été coupée. Mais en laissant à part ce qu'il n'a pas fait, qui peutêtre n'a pas dépendu de lui, tout ce qu'il a tenté était trèsaudacieux, bien combiné, et a été exécuté finement et avec précision. Sa conspiration d'Oletta , conduite par Salicetti, n'a manqué que par un hasard heureux pour les Français x : l'enlèvement d'un bataillon entier dans Patrimonio est une surprise de quartiers d'hiver dont s'honoreraient les plus grands généraux.

Dans la campagne de 1769 il n a pas perdu courage, malgré les grandes forces assemblées contre lui. Le combat téméraire et désespéré de quinze cents Corses contre l'armée française à Ponte-Nuovo, montre quel parti on peut tirer de cette brave nation. Dans cette campagne il aurait dû jeter plus de partis sur nos derrières, faire la guerre à nos mulets et à nos convois.

1 Ce personnage était le père de celui depuis à la cour de Naples , pendant le qui a joué un rôle à l'asssemblée cons- règne de Murât, tituante, à la convention nationale, et ( Note de l'éditeur. )

90 MÉMOIRES DE DUMOUBIEZ.

Tous les coups de main qu'il a tentés en ce genre lui ont réussi* s'il les avait multipliés davantage , s'il en avait fait son principal système de guerre, il nous eût peut-être forcés à rétrograder r faute de vivres; et s'il eût gagné la saison des pluies, il eût peut-être encore sauvé sa liberté pour cette campagne, et c'était beaucoup ; car alors les puissances étrangères eussent pu intervenir, ou tout au moins les intrigues de la cour de France eussent occasionné la disgrâce du duc de Choiseul, ce qui eût entièrement changé la face des affaires. Comme Paoli avait assefc de génie pour ne laisser échapper aucune de ces combinaisons, vraisemblablement c'est aux circonstances, et aux obstacles qu'il a dû rencontrer dans sa propre nation , qu'il faut attribuer, non pas les fautes, mais le manque de perfection des défensives. Ce qu'il a fait sera toujours un monument historique glorieux pour lui et pour cette nation extraordinaire.

La conquête de la Corse est une injustice inexcusable de la cour de France. Les Génois n'avaient pas droit de vendre, ni les Français droit d'acheter un sol dont les premiers étaient chassés depuis trente ans , et une nation qui depuis cette époque s'était rendue libre. Le duc de Choiseul faisait acheter au roi de France des droits ligitieux, et un mauvais procès qui a coûté fort cher. Outre le sang des peuples, qui malheureusement entre très-rarement dans les calculs de politique, ces deux campagnes ont occasionné ou prétexté la dépense de plus de quatre-vingts millions d'extraordinaire, pour conquérir une île qui, malgré toutes les vexations de la fiscalité la plus avide, a toujours coûté pour son administration six cent mille livres de plus qu'on en tirait. Les colonies , les concessions , tout a échoué, et n'a fait qu'aliéner les Corses, à qui on imposait des entraves de tout genre, qui révoltaient leur génie libre et leurs habitudes simples et presque sauvages.

M. de Chauvelin n'avait pas assez de troupes pour conquérir, et on lui avait donné à la suite de son armée un parlement, un intendant , des commis des fermes , des douaniers , des commissaires de la marine pour établir le régime des classes et des pêcheries, des commis domaniaux, et tous les suppôts d'un gouvernement absolu. On fit de la Corse un grand gouvernement

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qui avait comme tous les autres en France, pour première condition, que le gouverneur aurait soixante mille livres de rente, avec défense d'y aller jamais résider. On en payait presque autant après la guerre à M. de Marbeuf, qui y commandait assez mal, 3t autant à un intendant qui opprimait le pays.

Si le duc de Choiseul , au lieu de se laisser entraîner par les finesses des Génois et par l'intrigante avidité de ses entours, comme Dumouriez l'en avait prévenu en 1763, avait adopté son plan, avait laissé tomber le traité de Gênes, sans avoir l'air de le rompre , et par des secours secrets avait protégé la formation de ce peuple en république, il aurait acquis dans cette nouvelle puissance un allié utile, il aurait joui de ses excellents ports, il n'en aurait pas coûté quatre millions; et la France aurait été réellement plus solidement maîtresse de la Corse qu'après sa conquête, qui ne lui a procuré qu'une possession onéreuse.

M. de Lomellini , quoique homme d'un grand sens , disait un jour à Dumouriez, pendant son voyage de Gênes, qu'on serait trop heureux si on pouvait faire un grand trou au centre de l'île de Corse pour la submerger. Il voulait exprimer par là qu'elle donnerait toujours de grands troubles à ses possesseurs, et qu'elle occasionnerait souvent des guerres. M. de Lomellini se trompait, parce qu'il partait du principe d'une souveraineté étrangère. Puisqu'on ne pouvait pas remédier à ce danger, puisqu'on ne pouvait pas supprimer cette île delà surface du globe, il n'y avait doncqifun parti sage à prendre : c'était d'abandonner ce peuple à son amour pour la liberté. Alors toutes les nations de l'Europe auraient joui des produits de son sol excellent, et de la bonté des ports et des golfes nombreux dont la nature l'a environnée.

Les mêmes avantages existent encore, et existeront toujours. 11 est à souhaiter que les puissances de l'Europe, éclairées par l'étonnant esprit de révolution qui agite cette belle partie du monde , reconnaissent que leur véritable intérêt consiste dans la modération ; que non-seulement elles laissent la Corse tranquille , mais qu'elles protègent son indépendance contre la France et contre toute autre puissance qui pourrait former des prétentions contre cette île précieuse, pour que le peuple corse, établissant

lui-même une solide constitution , analogue à son génie libre, puisse corriger par un sage gouvernement le seul vice qui obscurcit ses bonnes qualités et s'oppose à son bonbeur.

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