‹ Mémoires du général Dumouriez pour servir à l'histoire de la Convention nationaleChapitre 74 sur 88 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Berheron à Ath. — Prise de Tournay et d'Os tende.

En partant le 4 pour aller attaquer les Impériaux , le général avait donné ordre à Berneron de se porter le même jour à Blatton , d'où il marcherait sans délai sur Ath , si , comme il le croyait alors , le duc de Teschen abandonnait la position de Mons sans s'exposer à un échec. Il voulait, par le mouvement de cette division, couper la communication du corps impérial chargé de défendre Tournay, et l'empêcher de rejoindre le duc de Teschen. Berneron fut retardé, parce que tout lui manquait; il n'avait ni effets de campement, ni vivres, ni chevaux pour le transport de son artillerie , ni argent. Il avait encore sur son flanc gauche le petit camp de Bury ; et comme il avait dans sa divisionbeaucoup^ de corps de nouvelle levée, il craignait de se compromettre.

Ainsi il ne put arriver à Ath que le 8 , après que le général Latour était déjà passé et replié sur Bruxelles. Il prit dans Ath beaucoup de munitions de guerre et de bouche et beaucoup de bagages , ainsi qu'à Lessines , Grammont et Mnove , où il envoya des détachements; mais ce mouvement fut trop lent pour faire tout l'effet que le général en attendait. Au moins il ne pouvait pas accuser de mauvaise volonté le général Berneron, qui montrait au contraire beaucoup de zèle et de courage.

Il n'en était pas de même du général la Bourdonnaye : il lui avait dépêché un aide de camp le 3 , pour lui annoncer qu'il marchait pour déposter le duc de Teschen ; il le conjurait de se hâter de s'emparer des hauteurs d'Hertain, Lamain et Marquait! , et de mener son gros canon et ses mortiers devant Tournay , l'assurant qu'il n'y trouverait pas de résistance , parce que le général Latour n'avait d'autre parti à. prendre que de se rejoindre au duc de Teschen, soit que ce duc abandonnât la position de-

Mons , soit qu'il se mît dans le cas d'y être forcé. La Bourdonnaye , malgré toutes les instances du général Duval , du colonel De vaux , de son état-major et de ses généraux , malgré les murmures de son armée, ne se mit en marche que le 6 pour arriver à Hertain. Il fut très-surpris et très-fâché de n'y trouver Di ennemis ni retranchements, comme il l'avait annoncé ; il avait avec lui sa grosse artillerie ; on le conjura vainement de s'avancer sur Tournay.

Il resta tout le 7 dans sa position, quoique dans la nuit du 6 au 7 il eût appris la victoire de Jemmapes , quoique dans la journée du 7 plusieurs habitants fussent venus à son camp lui dire que, dans la nuit précédente, on avait commencé à évacuer la place, et que le général Latour était en pleine retraite. Le 8 au matin , le colonel Devaux , furieux contre ce général, prit avec lui quatre hussards , entra dans Tournay , lui envoya dire qu'il était attendu par les bourgeois , et continua sa route pour venir en droiture à Mons rendre compte à son général de cette lâcheté ou trahison , car on ne savait comment caractériser cette conduite.

La Bourdonnaye entra donc, le 8 au matin, dans Tournay ; if envoya à la convention un bulletin pompeux de cette conquête , dont il reçut des éloges et des remercîments. Dès qu'il y fut établi, il fit publier une proclamation entièrement contraire à celle du général en chef; il s'empara des caisses publiques, et il établit des contributions. Ce système spoliateur, soutenu par des commissaires qu'il avait amenés avec lui de Lille, révolta les habitants de cette ville, de Courtrai, Menin et Bruges. Ils envoyèrent des députés au général en chef, aux ministres, et à la convention.

La conduite de la Bourdonnaye avait beaucoup de partisans ; elle était semblable à celle de Custine à Francfort : mais la position de la France était bien différente vis-à-vis des Allemands; on pouvait exercer avec eux le droit de guerre et de conquête. On n'avait pas le même droit contre les Belges, qu'on n'avait pas conquis , qui se jetaient dans les bras de la France , et auxquels r du consentement de la convention, le général Dumouriez avait assuré qu'on venait pour les délivrer du joug des Allemands, et

qu'on n'exercerait contre eux aucun droit de souveraineté ni de conquête.

Le général fut très-irrité de cette entreprise de la Bourdonnaye. Il envoya afficher sa proclamation clans toutes les villes , «cassa toutes les ordonnances de ce général , fit remettre toutes les caisses dans les mains des administrateurs du pays , leur défendit d'obéir à tout ordre de *e général qui serait attentatoire à leur liberté , lui écrivit à lui-même de ne se mêler que des opérations militaires jusqu'à ce qu'il fût remplacé , lui annonçant qu'il portait plainte contre lui et demandait son renvoi.

Il écrivit au pouvoir exécutif; il lui expliqua tous ses griefs contre la Bourdonnaye. Il manda qu'il était impossible que la campagne s'achevât heureusement avec un pareil second , et qu'il fallait opter ; que si on approuvait la conduite de la Bourdonnaye , il lui céderait volontiers le commandement de l'armée ; que si on la blâmait , il fallait le renvoyer dans son département du Nord, et qu'on donnât le commandement de son armée à un général qui ne contrariât pas les plans militaires et politiques du général en chef. Le ministre , après avoir tergiversé quelque temps, renvoya la Bourdonnaye à Lille , et laissa le général Dumouriez maître du choix de son successeur.

Dumouriez le remplaça par le lieutenant général Miranda , au refus du lieutenant général Duval , qui eut la modestie de ne vouloir pas se charger du commandement en chef d'une armée. Modestie bien rare! Duval servit avec le même zèle, jusqu'à la fin de la campagne, sous Miranda. Il était d'une mauvaise santé. C'était un des meilleurs officiers généraux de l'armée.

On a placé de suite l'aventure du général la Bourdonnaye, pour n'en plus parler. Il était alors un des plus ardents ennemis cachés de Dumouriez : ainsi il n'aurait rien gagné , ni pour le service de l'État ni pour lui-même, à le ménager davantage.

Ce mauvais général fut fort humilié des conséquences de la bataille de Jemmapes. Il avait annoncé que le plan de Dumouriez ne valait rien , et qu'il aurait dû attaquer de préférence les places maritimes , en le chargeant de cette opération avec son armée du Nord. Le général avait annoncé de son côté que la garnison de Dunkcrque suffisait pour prendre les places maritimes *,

et il avait en conséquence envoyé ses ordres au commandant de Dunkerque. Effectivement, dès que la nouvelle de la bataille de Jemmapes lui arriva , ce commaudant se mit en campagne avec dix-huit cents hommes d'infanterie et deux cents de cavalerie. Nieuport et Ostende lui ouvrirent leurs portes. Bruges le reçut avec joie , et toute la Flandre fut soumise sans tirer un coup de fusil.

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