‹ Mémoires du Général HugoChapitre 29 sur 95 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Arrivée de la grande armée en Espagne. — Marche sur Madrid.

— Pillage de Burgos. — Orge. — Son effet sur les chevaux •

— Kemèdesûr.

La grande armée étant venue, en novembre 1808 , prêter son formidable appui aux divisions de l'armée d'Espagne , en position sur FËbre , le roi Joseph fit préparer son palais de Yittoria pour recevoir son frère ; mais le monarque guerrier avait donné des ordt^es pour qu'on lui choisit une maison hors de cette ville , sur la route de Madrid ; et , comme il ne s'en trouvait point de convenable , Joseph me fit appeler sur les quatre heures du soir, et me dit : « L'empereur arrive aujourd'hui ; vous savez .qu'il veut loger hors de Vittorîa , et vous avez reconnu, avec le fourrier de son palais, combien la chose est impossible. Prenez lecture de la lettre que je lui écris , et que vous allez lui porter, afin que, si vous ne le joignez qu'à la nuit , vous puissiez lui en expliquer le contenu. Vous îui direz en outre que le loge-

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ment que je lui propose ici n'est point un palais, mais une maison selon ses goûts , et dans laquelle il sera convenablement ; ce qui ne serait point partout ailleurs. »

Je partis à l'instant même, et â cinq heures un quart je rencontrai un officier général , marchant absolument seul (le général Bertrand), à qui je demandai si l'empereur était encore loin. « Vous le trouverez au coude que fait la route , me répondit-il. »

En effet, je vis bientôt paraître un petit groupe non escorté , au milieu duquel je reconnus , à son extrême ressemblance ayèc Joseph, lemperéur Napoléon , que jusqu'alors je n'avais jamais vu, quoique, depuis 1792, je n'eusse cessé de faire la guerre que pendant les jours de paix que nous procura le traité de Gampo- Formio. La France avait eu à combattre sur tant de points éloignés les uns des autres , que beaucoup d'anciens militaires étaient dans le même ca& que moi. On m'avait souvent entret^iu du ton brusque que prenait ce prince en interrogeant, et du laconisme avec lequel il fallait lui répondre; aussi me le rappelai-je bièn^ lorsque j'eus l'honneur de l'aborder la première foi&

«Sire, lui dis -je, en m'approchent respectueusement, je vous apporte une lettre du Roi.

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-*- Je doute si je pourrai voir assez pour la

lire.

— Si Votre Majesté ne peut la lire, je lui en

dirai le contenu.

— Vous l'avez doi&c lue?

-~ Oui , Sire ; le Roi , craignant que je n'arrivasse pas de jour auprès de Votre Majesté, m'en a fait prendre connaissance.

— Vous avez donc bien sa confiance ! A quelle heure êtes-vous parti de Vittoria?

— A quatre heures , Sire.

— Qui êtes-vous?

— L'ancien colonel de Royal-Corse (*).

— Que contient la lettre ? ♦

— Qu'il n'y a dans les environs de Vittoria aucun logement qui puisse mieux convenir à Votre Majesté que celui dont le Roi vous fsàt la proportion. »

Ayant ajouté : « Le logement qœ le Roi vous a fait préparer est absolument dans les goûts de Votre Majesté , » l'Empereur répliqua bru^

quement:

^ Gomment connaissez-vous mes goûts?

(*) Je ne pouvais plus dire : le colonel de Royal-Corse , puisqu'ayant quitté ce régiment le i" juillet^ pour fiMvre Joseph en Espagne ^ fa vais été presque immédlatônsient remplafié*

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— Sire , je ne répèle que ce que le Roi ma chargé de dire à Votre Majesté.

— Bien!

— Votre Majesté a -t- elle une répoùse à me donner?

— Je verrai le Roi ce soir.

— Veut-elle alors me permettre de reprendre les devans et d'éclairer sa marche?

— Oui. »

A ces mots, je m'éloignai rapidement du groupe, quoiqu'il cheminât au grand trot, et je rejoignis le général Bertrand , auprès de qui je marchai environ une demi-heure.

Le groupe qui accompagnait Napoléon était formé de maréchaux, de grands officiers, de quelques aides-de-camp et d'un très petit nom-> bre d'ordonnances : aucune autre troupe d'escorte ne me parut protéger ce prince, dont l'entourage était au plus de vingt personnes (*)!.••

Ayant quitté le général Bertrand après avoir passe Salinas, je m'empressai d'aller rendre compte au roi de ma courte conversation. Je

(*) Je rapporte ce que j'ai vu; si l'on y ajoute foi, que vont devenir toutes les versions faites sur l'entrée de Napoléon en Espagne, sur ses prétendues craintes, et sur les déguisemens qu'il dut prendre en conséquence ?

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renconlrai, à une lieu^ de Yittoria, ce prince qui se rendait au-devant de son frère; et, après lui avoir fait mon rapport, je continuaima route.

Je voulus , le lendemain , mieux voir l!homme extraordinaire qui , depuis si long-temps , fixait l'attention du monde entier; et, pour cela, )e me plaçai dans le grand salon , parmi les oflSciers généraux et supérieurs de sa jeune garde ; mais la manière brusque dont il les questionna , et Tceil sévère qu'il porta sur mon uniforme étranger (celui de Royal-Corse), me déterminèrent à me retirer peu à peu, et je ne disparus pas sans plaisir à ses yeux , trop souvent reportés sur moi. ^

L'armée se ressentit de l'arrivée de son chef; elle s'ébranla de toutes parts vers le centre de l'Espagne. La résistance sans objet d'un corps espagnol, assez mal placé devant Burgos , causa la presque totale destruction des troupes qui le composaient , et fut suivie du pillage de cette malheureuse ville.

La route , depuis Pancorbo jusqu'à Burgos , était jonchée de chevaux français morts et excessivement gonflés , parce que , en entrant en Gastille, la cavalerie ne trouvant que de l'orge pour remplacer l'avoine, et ne connaissant pas le danger de faire boire les chevaux immédiatement après qu'ils ont mangé ce graminée,' suivait

seë nsagés régteinentaires. Les cheit^aux ^ptou** waient l>ientôt après d'horribles tranchées , et périssaient presque subiliemeiit et sans secours*

L'éther , donné à la dose d'iioe trentaine de gouttes , devint un remède infaUlible jpour cette maladie subite. Plus tard , j'ai fait avec succès employer leau-de-vie, à défaut d'éther, dans la cavalerie sous mes ordres. Un verre de cette liqueur donné en trois doses, et en obligeant l'animal à trotter quelques cents pas après chacune, a sauvé tous les chevaux qu'on ava^t imprudemment fait boire après avoir mangé Forge. '

Ce n'est pas qu'en lui-même ce graminée précieux ait rien de nuisible^ mais il est, dans Feau , susceptible d'un gonflement si considérable , que celle qui vient inonder l'estomac qu'on a rempli d'orge, distend bientôt ce viscère , lui enlève tout ressort , et cause au malheureux animal des tranchées qui l'abattent aussitôt. Ses intestins et sa vessie se boursouflent^ et il périt en faisant d'inutiles efforts pour les dégager.

Uorge ne doit donc être mangé que mêlé avec beaucoup de paille hachée. Les muletiers et les cavaliers espagnols ne le donnent jamais autrement; alors ils peuvent, sans danger, faire boire immédiatement après le repas de

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ranimai. La caTalerie dé la grande armée ne put reconnaître ce dangereux effet de Forge mangé SQul^ qu'an delà de TEbre, parce que, en Biscaye ^ on ne Tarait rationnée qu'en ayoine ou en maïs.

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