‹ Mémoires du Général HugoChapitre 74 sur 95 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Coup de maÎQ sur Guadalaxara. — Marche sur le Tage. — Contre-marche. — L'Empecioado près de Guadalaxara. — Pillage de la Jonquera. — Exemple terrible devant l'ennemi.

Quelques avis pressans m'ayant décidé à me porter sur le Tage , je fus surpris de les trouver totalement inexacts, et je soupçonnai que la personne qui me les avait donnés, de bonne foi, avait été, à dessein , induite en une erreur aussi grave; non qu'en effet l'ennemi ne s'y fût pas présenté , mais parce qu'il n'y avait fait paraître qu'un détachement. Or, comme chacune de mes expéditions, sur ce fleuve, avait été d'une durée de huit jours au moins : une aussi longue absence de ma part mettait à découvert Guadalaxara , et pouvait déterminer don Juan Martin à me donner le change et à tomber en* suite sur cette ville, dont il eût fait prisonniers , s'il ne les eût pas fait fusiller, tous les chefs de l'administration et leurs employés.

Une entreprise sur cette ville, pendant que M. de Clermont-Tonnerre y exerçait un com-

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mandenient supérieur, en mon absence , mon quartier-général étant alors à Brihuega, n'avait manqué que par Textréme Tigilânce de cet habile officier.

Yoici comment : le Manco (*) , un des plus brayes et des plus actifs lieutenans de TEmpecinado , prévenu, par ses espions , de la faiblesse numérique de la garnison de Guadalaxara, composée de troupes partie espagnoles et partie françaises , résolut de tenter un coup de main sur cette ville. Il rassembla deux cents hommes d'élite, tous bien armés et supérieurement montés, partit, à la fin du jour, de CogoUudo où il se trouvait , marcha toute la nuit et arriva ^ vers deux heures du matin , sur la rive droite de THenarès , au pont de Guadalaxara. Le pont était gardé par une sentinelle espagnole, placée en dehors. Elle voulut entrer en pourparlers et fut sabrée : une sentinelle française placée de l'autre côté du pont allait éprouver le même sort , lorsqu'elle se replia sur le poste établi sur la chaussée qui conduit de la rivière à la porte de Guadalaxara , et à moitié chemin de )a ville. En se retirant , le soldat français fut vivement

{*) Le Manchot. On a vu plus haut que ce surnom lui avait été donné à cause d'une blessure qui lui avait fait perdre le poignet et l'avant-bras ( page 174 }.

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poursuivi ; mais il fit bonne coiiteûance, et tua , d'un cotlp .de fusil , le cheval du plus avancé âe ceux qui le chargeaient. Averti par le Bruit dtof C€^p, le poste prit les armes, et se retira ▼ers là Ville 9 en faisant feu sur les assaillans.

M. de Clermont - Townerre , dont Tactivité éîiât td\é qpte Fexigêait sa position , entendit lés jtreïriiers coups de fusil. Un peu dé minutes il aèfcOut't avec les hommes qui étaient de garde à son logement ; en arrivant à la porte , il trouve lé pàfste qui rentrait : Ses paroles et son éxem-

pie encouragent les soldats , la barrière est ferinée, la fusillade redouble, et Tetinemi , étonné de détïé vive résistance , s'arrête. Bientôt arrive le capitaine Rofa avec une compagnie dé la gaitié qui était logée dans une caserne Voisine. Jjé jour commençait à poindre; le Mancp, voyant 'le renfort survenu aux défenseurs de la porte, recule jusque vers le pont.

La clarté du jour devenait , de plus en plus , TÎve.M.de Clermontr-Tonnerre,^^sion content d*a- ▼DÎT repoussé ce chef audacieux , voulut encore liii Met' taute entîe de revenir. Après avoir fait fecdnnaStré les assaillans par le colonel Miot , il se mit , f ui-méme , à la tête de trois compagnies d^infanterie et d'une cinquantaine de cavaliers Hollandais et Espagnols f et passa le pont en s*airançant vers remrônri. Les soldats du Mafico

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paraissaient vouloir attendre les français ; M. de ClermoDt- Tonnerre donna, à sa cavalerie , Tordre de charger, en défendant de £àire aucun prisonnier , tant que Tennemi ne serait pas en fuite. Cette charge eut un plein succès : les chasseurs espagnols rivalisèrent de courage avec les hussards hollandais (*). Les cavaliers insurgés furent culbutés et rejetés, avec perte de quelques hommes , sur Marchamalo {**) , où ils s'embusquèrent.

M. de Clermont-Tonnerre connaissait trop la tactique des guérillas, pour donner dans un piège pareil, et sut, au contraire, lui-même, y faire tomber Tennemi. Un pli du terrain pouvait cacher son détachement : il s'y plaça en

embuscade , et , pour attirer le Manco , envoya dans Marchamalo le major Durivoir suivi de

(*) Un exemple de subordination militaire, donné dans cette affaire , mérite d'être cité.

Après la première eharge , un hussard hollandais voyant un Uessé qui cherohait à se sauver, Tatteignit; mais comme la troupe était en fiiite, il i^ le frappa point, il l'obligea seulement à marcher devant lui, et l'amena à M. de Glermont- Tonnerre; là, portant la main à son schako , il demanda gravement : c Dois-je le tuer? > On devine aisément quelles furent et la réponse du colonel et la joie du pauvre blessé.

(**) Petit village àtrois quarts de lieue de Guadalaxara.

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quelques cayaliers , avec ordre de tourner bride aussitôt qu'il serait chargé. Cet officier , intrépide et intelligent, accueilli par des coups de fusil en entrant dans le village , tourna bride , et feignit de prendre la fuite, ainsi qu'il était convenu. L'ennemi tout entier s'élança à sa poursuite, et vint donner sur le lieu où les Français étaient embusqués. Quand M. de 61ermont-Tonnerre le vit à portée , il le fit charger en flanc et à l'improviste par sa cavalerie , tandis que l'infanterie le recevait de front avec une fusillade bien nourrie. Cette seconde attaque déconcerta tellement le Manco , qu'il dispersa ses soldats et s'échappa à travers les montagnes, laissant tme trentaine d'hommes tués ou prisonniers. On le poursuivit inutilement pendant une lieue; la nature du terrain favorisait sa fuite et il rentra , le soir même , en toute hâte , dans CogoUudo (*).

(*) La célérité du Hancp, dans son attaque et dans sa retraite, peut donner une idée de l'activité que montraient les gueriitas : sept grandes lieues d'Espagne (environ dix lieues françaises) çn ligne directe, sëparent CogoUudo de Guadalaxara : la cavalerie du Manco fit les vingt lieues , de l'aller et du retour , sans s'arrêter autienoient que pour combattre, et à travers un pays coupé de montagnes et de vallées, par des chemins de traverse.

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M. de Clermont-Tonnerre revînt dans fa ville que son détachement avait presque entièrement dégarnie, et que son retour délivra de vives inquiétudes causées par Finsuffisance de la garnison.

L'intrépidité et la vigilance de M. de CTermont-Tonnerre sauvèrent Guadahixara ; mais , outre que les exemples d'une pareille activité sont rares, on pouvait n'être pas toujours atissi heureux , et un coup de main bien exécuté eût considérablement nui' aux intérêts du roi , dantf la province, s'il eût réussi.

Je m'étais donc porté sur Aunon en une deule marche, et , le lendemain , après avoir vu ce qui se passait sur le Tage, par une contre - marche dès le point du jour, sur Horche, où je fis distribuer* des vivres et faire le logement^, eomme si j'avais eu le dessein d'y passer la- nuit. Mais au moment où chacun s'y attendait le moibs , je fis battre les trois coups , qui étaient la générale de ma division, et je partis à neuf iheures dû soir pour Guadalaxara, où je' rentrai sans bruit à onze heures et demie.

Chacun s'était livré à l'espoir d'un peu de repos, lorsqu'au jour on entendît, de nouveau, battre les coups. Ge n'était pas sans motif : delà fenêtre de mon cabinet de travail , et , à l'aide de ma lunette et du plus beau temps , quoi-

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qu'en déceipbre (1810), je venais de découvrir une colonne ennemie composée de huit cents cheva ux , et d une infanterie considérable.

La colonne que j'avais portée la veille , sur le Tage, n'était que de quatre bataillons, et d'un régiment de cavalerie légère , car je n'avais rien tiré de Bribiiega ; je la jugeai assez forte pour marcher à l'ennemi qui, déjà| sortait de la Junquera et suivait, pour arriver è Guadalasf^ara , }e plateai^ qui longe le^ plaines de Marchanialo^

Ma colonne étant formée sur la place de la manufacture, je la mis en mouvement, et dé* bouchai de la ville par le pont d'Henarès vers la grande et belle plaine qui s'étepd depuis Alcala ^ jusqu'au bois d'Humanès. Cette plaine est bornée au 6ud par l'Henarès , dont la rive gauche est remarquable par son escarpement ; au nojrd, par un plateau bas^ pffz:ant des plaines ipagni^ fiques et qui 3'élèvent ii»<$ensiblement jusqu'au vpl^nage du Xar^xna.

Avant de paraître sur la plaine basse, je fis serrer en massç sous les grjwds arbi^es de la pr-omenade, et continuai ma manche dans cet ordre. L'jennemi, en voyant sortir si peu d'infanterie, pensa, tout déduite, que j'étais e^core sur le T^ j mais il jehercha vainement à pénétrer les motifs qui m'avaient déterminé à n'y pas

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conduire ma cavalerie ; il s'arrêta et prit position sur la rive du plateau , présentant environ cinq mille fantassins sur une seule ligne.

A mi-chemin de la Junquera , il faut traverser un fort ruisseau dans un bas-fond , où la vue de Tennemî ne pouvait plonger. Ma cavalerie quT marchait toujours en tête, dans les plaines et dans les pays découverts, ayant promptemént passé y couvrit l'infanterie pendant qu'elle arrangeait sa chaussure, et toute la colonne se remit en marche par section , à distance entière , afin de n'être plus arrêtée , aussi long-temps, au passage des autres ruisseaux. Cette manœuvre , qui nous fit occuper une étendue de terrain beaucoup plus considérable, frappa les troupes de TEmpecinado, encore très peu au fait des évolutîens militaires ; elles nous avaient vu descendre en si petit nombre dans le bas-fond , et nous en voyaient sortir tant de monde, qu'elles s'imaginèrent que le diable , raison ordinaire des efiets dont les espagnols superstitieux ne recherchent point la cause, était d'accord avec nous, et elles manifestèrent si hautement cette sotte opinion , que don Juan Martin crut devoir, dès ce moment , se retirer par le chemin dlBumanès.

Particulièrement occupé des motifs qui pouvaient déterminer l'ennemi à se retirer si promp->

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tement devant nous, j'avais traversé la Jun» quera , remplie de tous ses habitans ; je venais de passer, une seconde fois, le ruisseau dans un de ses méandres ; mes tirailleurs entamaient l'action avec l'ennemi arrêté sur le plateau boisé d'Humanès , et ma colonne formait sa ligne de bataille à mesure qu'elle arrivait. Mais quelle fut ma surprise en voyant quantité de soldats en arrière, et en apprenant que des traineurs s'étaient mis à piller le village. J'y fis porter, aussitôt, un demi-escadron Westphalien pour les en chasser, en même temps que )e ferais arrêter et dépouiller, au passage du ruisseau, tous les individus qui porteraient quelque objet volé.

Cette conduite en marchant à l'ennemi; cette conduite atroce, envers un endroit plein de bons habitans qui, chaque jour, venaient alimenter le marché de Guadalaxara ; cette conduite, toujours intolérable, me causa la plus vive indignation, et je me déterminai à la punir par un exemple terrible, dans les champs même de Junquera.

Une centaine de ces pillards étant arrêtés , je fis retirer mes tirailleurs en arrière du ruisseau, et vins former le quarré auprès de ce village. Là, devant tous les habitans, qui, le curé à leur tête , imploraient généreuseipent la grâce

des coupables; de ces hommes qui, conualssant mon jnflp>:!^ible séyérité contre le pills^e, s'attendaient à toute la rigueur des J^is ; là , dis-je, je nommai devant eux une commi^io» militaire , et je la prévins que ) all^s lui U^fer la dixième partie, désignée par le sort^ de3 individus, au service d'£3pa^e, qui se trouvaient arrêtés (*)• Faisant alors apporter une caisse de tambour, je la fis couvrir d'un voile de soie noire, et fis tirer, avec plusieurs dez^ au plus haut point. Le sort dés^a les dix hommes à punir. Mais voulant plutôt produire un grand effet moral , que décimer, moi-même

tant d'hommes utiles , et , paraissant céder aux nouvelles et pressantes influences du curé et de la justiee, je fis recommencer la fatale opération entre le^ dix atteints par le sort , et le plus haut point échut à l'homme signalé comme le plus mauvais sujet de la division espagnole.

Le tribunal s'en étant emparé , le condamna unanimement, â la peine capitale, et j'ordonnai que le jugement fût immédiatement exécuté par les hommes mêmes qui venaient de par-

(*) Aucun soldat français oe se trouvait parmi les pillards arrêtés.

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tager les craintes du sort, afin decom{4éter en eux l'impreissioa prol^onde qu'un pareil éYé^emieat devait leur causer. La chose fut ainsi faile, avec pecopioiandation au curé de faire eo terrier le ca4»vre. J'««royai mmtèt aprè» , l>rdre a«x tirailleurs de passer unie ^^oi&ième fois le ruisseau et de recommeacer Tatlaque : en ii^^ji'chaQt à leur appiû^ la çolpQue défila au pas de charge le long du mort.

Pendant la durée de cette lugubre cérémonie, les troupes de l'Empecinado, en bataille en avant d'Humanès, ne firent aucun mouvement pour la troubler. Quelques coups de fusils seulement se faisaient entendre parmi les tirailleurs ; mais dès que Fennemi vit diriger la colonne contre lui , il ne s'arrêta point au village et repassa précipitamment la Sorbe sur deux points i c'est-à-dire , partie au gué près du confluent de cette rivière dans THenarès , et partie au pont de Razbona, située à un quart de lieue plus haut« Sa cavalerie étant restée en deçà de la Sorbe pour protéger la retraite, reçut quelques obus ; mais , selon son habitude avec nous , quand elle était si audacieuse avec d'autres, elle ne voulut point croiser le sabre avec la mienne qui sV vança pour la charger.

Présumant bien que si l'ennemi s'était retiré des plateaux de Marchamalo et d'Humanès ,

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c'est parce qu'il nous craignait dans des positions trop accessibles, et qu'il espérait nous attirer dans d'autres plus difficiles ; 'je m'attendis à combattre à CogoUudo , et , des rapports annonçant que le marquis de Zayas y était ar* rivé avec une forte brigade, j'envoyai au colonel Balestrier l'ordre de venir me joindre à Humanès avec un de ses bataillons en passant devant Hita pour traverser l'Henarès au gué. Le bataillon du gô" reçut un ordre pareil.

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