‹ Mémoires du Général Lejeune (volume 2)Chapitre 10 sur 13 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Guerre d'Autriche, en 1809. — Batailles d'Abensberg, Landahut, Eokmnbl. — Ratiaboune. — Ebersberg.

J'étais impatient d'aller porter à Napoléon la nouvelle de la prise de Saragosse aussi le soir même de la capitulation (le 21 février), je partis dans la nuit môme, à franc étrier, pour aller rejoindre ma voilure à Bayonne; et, dans la crainte d'être relardé par les escortes que j'aurais dû prendre, j'affrontai le danger de traverser seul avec un postillon un pays où les guérillas nous faisaient une guerre à mort. Ceux de ces ennemis que nos soldats prenaient les armes à la main, élaient à l'instant même pendus aux oliviers qui bordaient les routes. L'un de ces corps mutilés, accroché à une branche , où le vent l'agitait comme un drapeau, me fermait le passage dans un des chemins creux que j'eus à traverser; en l'écartant de ma figure, j'eus la curiosité de soulever ce corps desséché, mais non défiguré, qui était celui d'un paysan à cheveux blancs, à barbe grise, ayant conservé tous

ses vêtements, et je fus très surpris de ne trouver à ues restes humains que le poids à peine que pourrait avoir un mannequin de carton. J'arrivai sans accident aux Tuileries (27 février}, où je fus reçu par l'Empereur. Je le trouvai assis près d'un guéridon, ayant un joli enf;tnt de trois ans sur ses genoux, et prenant ensemble leur déjeuner à la même fourchette. L'Empereur me félicita sur ce que la blessure qu'on lui avait dit m'avoir défiguré ne laissait plus de (races, et il reçut avec intérêt les derniers détails du siège et de la reddition de Saragosse. L'Empereur s'informa de la santé du maréchal , de l'état de l'armée, et il exprima les plus honorables regrets sur la perte de son aide de camp, le général Lacoste. 11 me chargea même de porter de sa part à sa veuve des paroles de consolation, et de lui faire connaître que l'Empereur lui maintenait la jouissance de la dotation de cinquante mille francs de rente qu'il avait donnée à son mari.

Pendant notre conversation, l'Empereur caressait beaucoup cet enfant, qui était le fils aîné do son frère Louis, roi de Hollande, le mari do M lle Hortense de Beauharnais , fille de l'impératrice Joséphine. La tendresse bien marquée de l'Empereur pour ce polit neveu, rempli de grâce et de gentillesse, nous portait à croire qu'il lui destinait l'héritage du trône que ses victoires avaient fondé; du moins, le bruit en était alors répandu dans Paris. Après son repas très frugal, l'Empereur, selon son habitude, prit du café sans

sucre, et l'enfant, qui avait tendu ses jolis petits bras pour saisir la tasse et boire aussi le café , fut surpris par l'amertume de la liqueur, et fit une vive grimace en repoussant la tasse. L'Empereur, en riant, lui dit ces mots qui me frappèrent : « Ah ! ton éducation n'est pas encore faite, puisque tu ne sais pas dissimuler i>.

L'Empereur me nomma colonel du génie, et je prêtai mon serment suivant les formes adoptées alors. On donnait un grand éclat à cette cérémonie du serment, pour lier plus étroitement les officiers de l'armée au chef du vaste Empire qu'ils avaient contribué à fonder. Les nouveaux promus étaient appelés, chacun a leur tour, dans la salle du Trône, où les grands officiers de la couronne se trouvaient groupés autour de l'Empereur. En entrant, nous faisions trois saluts, dont nous avions été prendre la leçon chez M. Gardel, maître des ballets de l'Opéra. Cette étude nous divertissait beaucoup ; mais, en général, elle donnait très peu de la souplesse des hommes de cour à la plupart de ceux d'entre nous qui étaient restés d'assez rudes soldats, et encore républicains. Enfin, lorsqu'on avait appris à retirer gracieusement le pied droit en courbant respectueusement la tête et les épaules , on arrivait aux Tuileries, où l'on s'avançait fièrement dans la salle du Trône, vers la noble et glorieuse assemblée , pour prêter devant l'Empereur le serment de lui ôlro fidèle, et dont le duc de Bassano lisait la formule. La maladresse de

quelques-uns des nôtres à faire ce salut inaccoutumé, mettait le grave auditoire souvent dans l'embarras de savoir comment retenir un fou rire qui eût été nuisible à la dignité de la cérémonie.

Les jours suivants se passèrent en fêtes brillantes. L'Empereur, assez souvent fatigué de vivre en représentation, trouvait un grand agrément à se cacher sous le domino noir dans les bals masqués, où il avait quelquefois le plaisir de n'être pas reconnu; et l'archichancelier, toujours attentif à lui plaire, lui donnait assez fréquemment de ces sortes de fêtes, dont sa jolie nièce, M""* Basterèche, qui devint ensuite M me Lavollée, l'aidait à faire les honneurs. Ces bals, soignés avec un luxe impérial, offraient à la jeunesse mille attraits piquants et mille occasions de venger les amours de tout le temps que la guerre avait pu leur ravir.

Déjà l'impératrice Joséphine, perdant l'espoir de donner un fils à l'Empereur, avait échangé le bonheur de rester jeune et jolie , contre celui d'être grand' mère de l'aimable enfant que l'Empereur chérissait. Peu de femmes possédaient autant qu'elle la grâce que l'on préfère souvent à la beauté, peut-être parce qu'on la voit plus durable. Maïs l'Impératrice comprenait combien il lui serait difficile de captiver longtemps encore son mari, plus jeune qu'elle; aussi, ne négligeait-elle aucun des moyens de lui faire trouver son intérieur délicieux en variant les plaisirs qui pouvaient l'y retenir. Loin de se montrer jalouse, elle

faisait gracieusement le sacrifice de son amour-propre, et s'entourait des jeunes personnes les plus remarquables de l'époque. Elle appelait aux concerts de la Malmaison les artistes les plus renommés : la célèbre cantatrice M mu Grassiui, non moins admirable par son talent et sa belle voix de contralto, que par son esprit, ses belles formes et ses beaux traits, et le fameux soprano Crescentini, avec les autres virtuoses du Théâtre-Italien. Ces hommes à talent, électrisés sans doute par le brillant auditoire, n'avaient gainais produit une aussi puissante harmonie, et la musique si touchante de Zingarclli n'avait jamais autant impressionné le public que dans les scènes du désespoir de Roméo et Juliette, exécutées devant nous par d'aussi habiles interprètes. On y voyait aussi Talma, vêtu comme nous, en habit de cour, et représentant, avec son épouse, les scènes d'Otello ; ils inspiraient la terreur jusqu'à suspendre notre respiration, et nous glaçaient d'autant plus d'épouvante, que la scène, dépouillée de l'appareil d'un théâtre qui eût donné à la catastrophe l'aspect d'un objet d'art, n'en paraissait que plus naturelle; elle était jouée si habilement au milieu de nous, que chacun se croyait le témoin d'un des drames les plus terribles, et nous en ressentions les profondes ^mo- I tions. Ensuite, et pour nous laisser reprendre ha- j leine, on nous conduisait aux salons des quadrilles; et, plus tard, les soupers les plus recherchés ranimaient notre ardeur et nous faisaient oublier en dan-

sant que le soleil était de retour depuis plusieurs heures. Très peu de tables de whist figuraient dans ces réunions, et je n'ai vu s'y asseoir que les hauts et anciens personnages de la diplomatie : M. de Cobenzel, ambassadeur d'Autriche; le bailli de Ferret, ambassadeur de Baden; le marquis de Lucbesiiii, ambassadeur du royaume d'Italie et le prince de Talleyrand.

Dans une des soirées que je passai à la Malrnaison, l'Impératrice me pria, d'une manière gracieuse et touchante, de faire pour elle une copie de mon tableau du Bivouac d'Austerlilz qui avait attiré la foule au Salon, et que l'Empereur avait fait placer aux Tuileries, dans la grande galerie de Diane. Déjà l'Impératrice avait pressenti la possibilité d'un divorce; et, très affectée de cette douloureuse idée, dont elle ne me rendait pas cependant le confident, elle se préparait à retrouver un jour dans son isolement les images et les souvenirs de l'Empereur qu'elle chérissait. Je lui promis de faire cette copie; mais la guerre ne devait pas me laisser de sitôt le loisir de m'en occuper.

Chez la reine Hortense, logée dans un beau palais, qui devint ensuite la demeure du célèbre banquier politique M. Laflilte, les fêtes recevaient d'elle un caractère piquant d'élégance et de gracieuseté. Ici, la grâce enchanteresse de la maîtresse du logis présidait à tout; moins belle que séduisante et certaine de plaire, elle mettait tous ses soins à se former un

délicieux entourage. Les chefs de l'armée, les ministres, les grands personnages avaient presque tous épousé des femmes jeunes et belles , qui formaient la cour de l'Impératrice. La beauté de ces jeunes dames, l'élégance de leurs parures, ajoutaient à l'éclat des brillantes récréations que nous offrait la reine Hortense; et c'était avec bonheur qu'on y voyait les duchesses de Bassano, de Vicencc, de Montebello, d'filchingen, d'Abrantès , de Rovigo: les comtesses Duchatel, Roille, de Barrai, de Saint-Martin, Renaudde-Sainl-Jean-d'Angély, de Visconti , Lambert, Mathieu, Favier, Mathis, Pclaprat, Gazani etc..

Au nombre des personnes qui embellissaient les cercles de la reine Hortense, j'ai cité la jeune et gracieuse épouse du général de Broc. Ce couple intéressant et remarquable vécut bien peu de temps. C est de leur intérieur que leurs amis pouvaient dire : il est un lieu sur la terre, où le plaisir et l'innocence sont toujours unis a l'aimable enjouement et aux joies les plus pures. La reine Hortense chérissait M mc de Broc, dont le mari avait été tué, et elle eut la douleur de perdre la jeune veuve, son amie, de la manière la plus tragique, dans une partie de promenade. Ces deux dames traversaient ensemble sur une planche la cascade de Grézy, en Savoie; la reine passa hardiment la première, sans être effrayée du bruit des eaux. M"" de Broc lu suivait, eu hésitant; le pied lui glissa, et, tombant dans le gouffre, elle disparut à l'instant môme. Dans son désespoir, la reine accourut

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MÉMOIRES DU GÉNÉRAL LEJEUNE. 257 vers elle et voulait s'y précipiter pour la sauver; tics crocheta furent lances pour arracher la victime à ce cruel accident, mais les vêlements se déchirèrent sans porter secours, et le corps, que l'on craignait de blesser, ne put être retiré de l'eau que longtemps après la mort. Triste et bien malheureuse, la rcino fonda un hospice et fit élever une tombe sur le lieu de la catastrophe; elle y fit graver l'inscription suivante : u Ici, Madame la baronne de Broc, âgée de « vingt-cinq ans, a péri sous les yeux de son amie. « 0 vous qui visitez ces lieux, songez à ceux qui o vous aiment et n'avancez qu'avec précaution sur ces « abîmes! « Lorsque ce malheur arriva, tout Paris en fut profondément affligé; mais, telle est la vie dans les grandes villes, quelques cœurs seulement restèrent déchirés par la douleur; le plaisir vint promptement apporter aux autres ses aimables distractions.

Sur ces entrefaites, les grandes levées de l'empereur d'Autriche avaient porté au chiffre de trois cent mille hommes l'armée de l'archiduc Charles, et elle venait d'être complétée par la promotion d'un grand nombre de généraux. Les nouvelles reçues de l'Allemagne devenaient pressantes; et cependant noire limperour, voulant laisser en apparence à l'Autriche tout l'odieux d'une agression qui allait rompre une paix si utile à l'Europe, n'ordonnait à ses troupes en Allemagne aucun des mouvements qui eussent décelé son désir d'être prêt à recommencer la guerre; tout,

au contraire, y était préparé pour entretenir nos ennemis dans l'opinion que nous vivions dans la plus grande sécurité, et qu'il leur serait facile de nous surprendre. Leur ambassadeur à Paris, M. de Metternich , n'avait pas même cessé d'y être traité comme en pleine paix; mais l'Empereur, intéressé à laisser l'odieux de l'initiative sur le compte de la cour de Vienne, restait toujours vigilant, souvent étendu sur ses cartes , où il étudiait les chances de la guerre qui allait éclater.

Le jour même où le maréchal Victor remportait la victoire de Ciudad Real, l'Empereur jouissait à Paris de la plus belle prérogative de l'autorité royale : celle de l'aire grâce de la peine capitale. Les lois de la République condamnaient à mort les émigrés pris les armes à la main en combattant contre la France, et le comte de Saint-Simon, lieutenant-général français, avait été fait prisonnier à la tête des troupes espagnoles, dans un combat près de Madrid. Traduit devant un conseil de guerre , la sentence allait être exécutée. Plus l'Empereur s'était montré généreux pour permettre la rentrée des émigrés, plus il devait rester sévère pour ceux d'entre eux qui ajoutaient par la guerre aux difficultés qu'il avait à surmonter pour rétablir le calme en France, et il semblait indispensable qu'il donnât dans cette circonstance un exemple énergique. En vain on le sollicitait depuis plusieurs jours en faveur du condamné, lorsqu'enfin, décidé à y.B laisser fléchir, il permit à l'impératrice Joséphine ,

la protectrice de tous les malheureux , de lui présenter la lillc du comte de Saint-Simon. La jeune personne se précipita aux pieds de l'Empereur, el baigna de ses larmes les mains qui la relevèrent en lui accordant la grâce de son père. Cet acte de clémence produisit en France un meilleur effet encore qu'il n'en fût résulté do la punition.

Tous les jours j'étais occupé, dans le cabinet du prince Bertbier, à tracer avec des épingles, sur nos cartes, la position des troupes que nous avions en Allemagne; l'indieation des renforts qui s'y rendaient, la situation des magasins de vivres, de fourrages, de chaussures; celle des parcs d'artillerie et des transports, et même celle des mouvements de l'ennemi que nous pouvions apprendre. Tous ces corps, représentés en relief par des pointes mobiles à tète de diverses couleurs, sur les cartes de l'Allemagne, du Tyrol et de l'Italie, formaient un véritable ri.hiquier dont nous pouvions combiner alternativement le jeu des deux parties. Ce travail de conjectures nous préparait aux opérations plus sérieuses que nous allions entreprendre sur le terrain. Il ne me restait point de temps pour cultiver la peinture et fixer sur la toile mes souvenirs de l'armée ; mais j'entretenais mon goût pour cet art en voyant souvent chez eux nos habiles peintres de l'époque : les Regnaud, les Vincent, les David, el les dignes élèves de ce dernier, mes amis Girodet, Gros et Gérard, dont les productions ont puissamment contribué à étendre

la renommée des beaux faits de l'Empire. Gérard , qui n'avait pas moins d'esprit que de talent, avait déjà fait sa fortune, et recevait à ses dîners, à ses soirées, les hommes marquants de l'Empire : Corvisart, le savant médecin do l'Empereur ; Fourrier et Bcrtholet, les habiles chimistes; Cuvier, qui rendait son nom plus grand que toutes les épitliètes qu'on pourrait y ajouter; Monge, le profond géomètre; de Humbold, l'illustre voyageur; Jean Guérin, le gracieux peintre d'Enée et de Didon; Talma. M 1 " Georges, M 110 Mars, et presque toutes les célébrités contemporaines, étaient les intimes elles fidèles de M. et de M 1 " 6 Gérard, la piquante et jolie Romaine qu'il avait épousée lorsqu'il était élève à l'école de Rome. Leur amitié, les bons conseils que ces hommes de génie avaient la bonté de me donner, m'encourageaient et m'aidaient à faire disparaître les principaux défauts de mes précédents ouvrages, et contribuaient à les rendre un peu plus dignes d'Être offerts au public. Eux-mêmes voyaient avec plaisir un émule qui, sans les exposer à aucun des dangers de la guerre, les identifiait aux scènes intéressantes de l'armée, qu'il leur montrait en peinture.

Des pluies continuelles, un temps affreux grossissaient alors les rivières, dégradaient toutes les routes par lesquelles nous allions rentrer en. campagne , et faisaient déborder le Danube qui, depuis plus d'un siècle, n'avait pas fait autant de ravages. Ces circonstances avaient contribué sans doute à retarder I'a-

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grcssion des Autrichiens. Cependant le moment approcliait, et l'Empereur demeurait attentif aux Tuileries. Une ligne de signaux, établie par Guilîeminot, depuis Passau et Munich jusqu'au télégraphe de Strasbourg, devait lui faire connaître, en peu d'heures, l'instant décisif où il quitterait Paris pour se mettre à la tëtc de l'armée.

Ses corps principaux étaient ceux du maréchal Davout, occupant Wurlzbourg , Bamberg, Nuremberg et Ratisbonnc; il plaçait l'armée bavaroise autour et en avant de Munich, et la mettait sous les ordres du maréchal Lefebvrc. Le maréchal Masséna se rendait avec quarante mille hommes à Ulm et Augshourg; le maréchal Bernadottc prenait, à Dresde, le commandement de l'armée saxonne ot la joignait aux troupes du général Dupas; les Wuriembergeois se réunissaient à Elwangen ; et l'armée de Pologne, aux ordres du prince Poniatowski , devait menacer Cracovie, tandis que la division russe de Souvarow (le fils de Souvarow l'Italique), entrerait aussi en Galicien

Ayant ainsi tout préparé pour s'assurer une brillante offensive sur la ligne du Danube, l'Empereur donna ses derniers ordres au prince de Neuchatel, le 31 mars , et l'envoya prendre le commandement de l'armée, en attendant qu'il y parût. Le prince me prit dans sa voiture avec ses deux secrétaires, l'excellent baron Leduc, et l'infatigable Salomon, chargé spécialement du mouvement des troupes, et que des

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blessures graves et une balle dans la cuisse n'empêchaient pas d'Être jour et nuit à son pénible travail.

Les routes alors n'étaient pas, comme celles de nos jours, faciles et roulantes: un énorme pavé fort irrégulier mettait à la torture les voyageurs dont les voitures n'avaient pas de bons ressorts, et brisait les équipages les mieux confectionnés. Telle fut notre destinée aux portes d'Epernay. Aux sources du délicieux Sillery, noire voiture , pour laquelle des guides étaient payées fort cher aux postillons pour lui faire brûler le pavé plus rapidement, notre voiture fut brisée, el ce fut bien à regret, pendant qu'on lu réparait, que nous eûmes le temps d'y déjeuner et d'y goûter le vin du pays.

A Metz, le prince passa la revue des troupes qui étaient en route pour l'Allemagne, et le troisième jour nous arrivûmes à Strasbourg. Dans mon enfance, vers 1788, le maréchal de Contades, gouverneur de l'Alsace, mettait huit jours pour faire cent lieues et venir en poste de Paris à Strasbourg; en 1809, nous mimes soixante-douze heures, et aujourd'hui en 1843 je parcours deux cents lieues en quarante-quatre heures, sans secousses ni cahots, en venant par le courrier de Paris à Toulouse. Ces distances, que l'on rapproche encore par la vitesse, justifient l'immense accroissement des dépenses de l'Etat pour assurer ces utiles améliorations à toutes les branches du service public. Les juifs Lévis, de Strasbourg, me vendirent fort cher six chevaux et les équipages né-

cessaîres pour entrer en campagne; je dirigeai mes gens, avec ceux du prince et son état-inajor, sur Ratisbonne; je l'accompagnai dans l'inspection des fortifications de Kehl et des troupes acheminées sur l'armée, et le neuvième jour de tous ces travaux préparatoires, il me prit encore dans sa voilure pour nous rendre à Donaverth, sur le Danube.

Ici commence, pour le prince Berthicr, une série . de quelques jours où une grande responsabilité pèse sur lui, lorsqu'il se voit chargé d'un commandement en chef provisoire, avec des ordres éventuels, précis, mais ne se rapportant pas encore à ce qui se passe sur les lieux où i! arrive.

Ses premiers soins tendent à presser la marche des troupes et des convois , et à les faire arriver sans encombrement à leur destination. Ces soins importants ne lui permettent de quitter Strasbourg que le 11 avril, et tout lui annonce que l'ennemi, rassemblé derrière l'Inn, entre Passau, Branau et Salzbourg, est prêt à franchir cette rivière.

En effet, le prince apprend en route que, le 10, la cour de Bavière et le maréchal I.efcbvre ont reçu, de l'archiduc Charles , la lettre suivante, datée du quartier-général le !) avril 1809 :

a D'après une déclaration de Sa Majesté l'empe- « reur d'Autriche à l'empereur Napoléon, je préviens

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o M. le général en chef de l'armée française, que j'ai a l'ordre de me porter en avant , avec les troupes u sous mes ordres, et de traiter en ennemies toutes « celles qui me feront résistance. Signé, Charles, b Plusieurs proclamations adressées aux Bavarois, pour les engager à se joindre à l'armée d'Autriche, accompagnaient celle lettre. En adressant ce simple avis par un de ses aides de camp, l'archiduc traversait l'Inn. A. l'approche de son armée, les troupes bavaroises se replièrent sur Munich, et toute la famille royale quitta promptement cette capiialc pour se retirer derrière le Danube. Le 13, nous arrivions à Dillingen, en même temps que le roi et la reine de Bavière. Celte cour était fort affligée et fort inquiète ; le prince Bertltier eut à la tranquilliser, et, pour la rassurer, il portait au Hoi, de la part de l'Empereur, lu promesse do le venger de cette agression , et de le rendre bientôt, aux dépens de l'Autriche, plus puissant qu'il n'avait été jusqu'alors.

L'archiduc, incertain pour l'exécution de son plan de campagne qu'il avait été obligé de modifier plusieurs fois contre son gré, ne s'avançait qu'en hésitant et ne fit que six lieues en six jours, par la rive droite (lu Danube, devant les Bavarois; tandis que, sur la rive gauche, ses avant-postes de la Bohême, rencontrèrent les Français, le 13, à Amberg et à Hirshem. Nos divisions avaient ordre de se replier sur Ingolstadt et Kclheim, ne laissant à Ratisbonne qu'une division d'infanterie et un corps de cavalerie comme avant-

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garde, pour éclairer l'armée sur les deux rives, et pouvant, à la rigueur, se retirer par l'une ou par l'autre, suivant l'occurrence- En arrivant à Donawertb, le 14, le prince Bertliier apprit en môme temps l'attaque des Autrichiens par la Bohême et celle dirigée contre les Bavarois. Dans la vive inquiétude que le maréchal Bertliier conçut de ce mouvement, il craignit de perdre les avantages que nous présentaient les ponts d'Ingolsladt et de Ratishonne, etil ordonna au maréchal Davout et au général Oudinot de s'appuyer l'un à l'autre surlîatisbonne, par ces deux rives, afin de conserver celte ville et ces passages sur le Danube, pour servir aux opérations ultérieures de l'Empereur. Celte manœuvre n'était pas sans inconvénients , puisqu'elle dégarnissait notre aile droite vers le Tyrol, et faisait perdre à notre ordre de bataille le parallélisme avec celui de l'ennemi.

Cependant le prince Bertliier se rendit, le 15, à Augsbourg, pour en conférer avec le maréchal Masséna, et revint à Donawertb le 10. Ce même jour, lli avril, le général autrichien Jellachîch entrait à Munich et faisait attaquer la droite de Masséna. Les inquiétudes du prince Bertliier redoublèrent alors, et j élais fort affligé de voir cet homme si courageux, si calme au milieu du feu et qu'aucun danger ne pouvait intimider, trembler et fléchir sous le poids de sa responsabilité. Ce n était point l'ennemi qu'il craignait; il aurait préféré se faire tuer plutôt que de compromettre la position de son général, qu'il pou-

vail exposer à perdre une bataille en hasardant pour lui des combinaisons que l'Empereur pourrait ne pas approuver. Dans celte fâcheuse perplexité, nous fîmes constamment, pendant quatre jours et quatre nuits, le trajet d'aller et venir d'ingolstadt à Donawerth et Augsbourg, pour être présents parfout où surviendrait le plus grand danger.

Heureusement, l'archiduc Charles, s'attendant à rencontrer un redoutable adversaire, hésitait comme nous, avançait lentement, ne dessinait aucun de ses projets et nous laissait le temps de rapprocher nos forces, et à l'Empereur celui d'arriver.

L'Empereur, averti à Paris le soir du 12 avril, partit dans la nuit, avec l'impératrice Joséphine, la laissa à Strasbourg, et se trouva le 1S à Donawerth.

Ici, la position du prince lïerthier vint à changer tout à coup. Ce n'est plus un homme porteur de pouvoirs tropou trop peu étendus, agissant pour un autre dont il craint du déranger les combinaisons; c'est l'Empereur qui reprend son armée prête à combattre, c'est l'habile généralissime qui juge à l'instant même le fort et le faible de son adversaire, qui n'hésite point à l'attaquer. C'est la lutte admirable de deux chefs illustres qui va commencer.

Cette lutte de 1809 sera le spectaclele plus grandiose que nous aitoffertla durée trop courte de l'Empire, et je m'estime heureux, après avoir été l'un des acteurs de ce beau drame, de pouvoir en être aussi le peintre et le narrateur.

MÉM01HES DU G ES Kit AL LEJEUNE.

Le 18 avril, de nombreuses salves d'artillerie annoncèrent à l'armée l'arrivée de l'Empereur, qui la saluait par cette belle et chaleureuse proclamation :

« Soldats!

« Le territoire de la Confédération a été violé. Le « général autrichien veut que nous fuyions à l'aspect « de ses armes, et que nous lui abandonnions nos « alliés. J'arrive avec la rapidité de l'éclair.

« Soldais! vous m'entouriez, lorsque le souverain « de l'Autriche vint à mon bivouac de Moravie; vous « l'avez entendu implorer ma clémence et me jurer « une amitié éternelle. Nous avons vaincu dans trois « guerres; l'Autriche a dû tout à notre générosité: « trois fois elloa été parjure!!!

« Nos succès passés nous sont un sûr garant de fa « victoire qui nous attend.

« Marchons donc, et qu'à noire aspect l'ennemi a reconnaisse son vainqueur. »

La nouvelle de la guerre et ce peu de mots clectrisèrent les Français et nos alliés, et les Autrichiens, qui entendirent le bruit du canon, comprirent la cause de ces démonstrations de joie, et en furent d'autant plus intimidés, que l'absence prolongée de l'Empereur avait singulièrement augmenté leur confiance.

Napoléon trouvait, dans l'amour de ses soldats et dans leur activité, les moyens de leur faire exécuter

C09 marches longues et rapides qui lui permettaient défaire arriver ses Forces avec précision sur les points où l'ennemi s'attendait le moins à les rencontrer. C'est ainsi qu'il fut en vingt-quatre heures en état de prendre l'offensive à son tour. En arrivant à Donawerth, le 18 au soir, l'Empereur avait écrit au maréchal Masséna ces lignes pressantes qui ne restèrent point sans effet :

o Dans un seul mot, vous allez comprendre ce dont « il s'agit. L'archiduc Charles a débouché de Landsn hut sur Ratishonne, avec trois corps évalués à t quatre-vingt mille hommes. Davout, partant de « Hatisbonne, marche vers Neusladt. Ce maréchal « agira contre l'armée autrichienne, mais l'ennemi <i est perdu , si votre corps , débouchant avant le jour a par Pfaffenhoffen , tombe sur les derrières du « prince Charles. Ainsi , entre le 18 , le 19 et le 20 , « toutes les affaires de l'Allemagne seront décidées... « Et l'Empereur ajoute de sa main au bas de la lel-

« tre Activité! activité.' vitesse' Je me recom-

■ mande à vous ». Après avoir donné l'ordre à ses autres généraux d'arriver à Ingolsladt sitôt qu'ils y entendront le canon, il partit avec le prince majorgénéral pour cette ville , où leurs équipages les attendaient. Beaucoup moins bien servi sous ce rapport que l'Empereur et le prince , je n'y trouvai que trois de mes chevaux que j'avais fuit partir de Strasbourg, et fort heureusement je pus à grand prix m'en procurer plusieurs autres.

Le 19, l'Empereur se trouvait donc à Ingolstadt. Le même jour, le maréchal Davout, d'après les ordres qu'il avait reçus, ne laissait à Ratisbonne qu'un régiment, qui se trouvait bien faible pour garder à lui seul cette grande ville; mais on comptait sur la capacité de son colonel , pour se procurer des moyens d'y résister au moins pendant quarante-huit heures. Cet officiel' eut malheureusement l'imprudence de consommer le premier jour toutes ses cartouches dans une fusillade qu'il pouvait éviter en brûlant le pont; il n'osa point prendre sur lui de détruire eette communication importante, qu'il était chargé de barrer aux Autrichiens. Soit faiblesse, soit pitié pour les habitants, il ne sut tirer aucun parti des ressources de la ville pour remplacer ses munitions épuisées; et lorsqu'il pouvait encore attendre que les portes et les murs crénelés derrière lesquels il était en sûreté fussent brisés par le canon , il commit la faute de capituler, de se laisser désarmer et de rendre la ville en cédant aux sommations réitérées que lui adressèrent presque en même temps le général Kolovrath, par la rive gauche , et le prince de Lichtenstcin , par la rive droite. Cette défection si prompte diminua les hrillants résultats que l'Empereur attendait de la journée du lendemain, et cependant, elle ne relarda que de vingt-quatre heures la défaite de l'armée , sur laquelle nous allions exercer une revanche éclatante. Le maréchal Davout n'avait laissé si peu de monde à Ratisbonne, que pour arriver avec le plus de forces

possibles sur le point important où l'Empereur l'avait appelé. Comme le maréchal tournait le dos à Ratisbonne et aux Autrichiens, pour venir se mettre en ligne à la gauche des autres corps que l'Empereur faisait avancer, nos ennemis le crurent en retraite, ce qui les encouragea à attaquer, au village de Peissing, la division Sainl-Hilaîre et celle du général F riant avec des forces supérieures. Deux régiments français y furent très fortement engagés, et. le 52 e , qui fermait la marche , eut à repousser le choc successif de six régiments ; il les défit les uns après les autres, en couvrant par cette résistance héroïquo le mouvement du premier corps. Un peu plus tard , vers deux heures , le général Morand battit une division autrichienne et la poussa sur le corps du maréchal Lefebvre, où les Autrichiens perdirent tout un régiment de dragons, sabrés par la cavalerie bavaroise. Cette journée , où l'ennemi fit de grandes pertes, reçut le nom de bataille de Thann. C'est à la suite de cette affaire que le corps de Davout put arriver en ligne et s'appuyer sur les autres corps de l'armée. .

Le 20, l'Empereur arrivait à Vobourg, où il apprit que les corps de l'archiduc formant quatre-vingt mille hommes, s'avançaient pour lui livrer bataille, vers Abensberg. De suite il monta à cheval, et nous l'accompagnâmes dans la reconnaissance qu'il fit de la ligne de ses avant-postes et de la position de l'ennemi. Il ne rentra le soir à Vobourg que pour donner ses ordres, à la suite desquels il annonçait à ses gêné-

raux que la journée du lendemain serait un second Iéna.

Le 21, l'Empereur se rendit au centre do l'armée pour se mettre à la tête des Wurtembergeois et des Bavarois. Dès qu'il arrive devant eux, il leur fait connaître qu'en venant combattre au milieu d'eux, il veut donner à ses braves alliés une preuve de la confiance qu'il a dans leur courage et dans leur loyauté , et il leur rappelle plusieurs actions glorieuses qui, à différentes époques, ont illustré leurs ancêtres.

Le prince royal de Bavière leur traduit à mesure, en allemand, chacune des phrases de l'Empereur, et elles sont répétées dans tous les rangs par les officiers. Alors, un hourra général d'acclamation salue l'Empereur et lui promet la victoire.

Le général bavarois de Wrède attaqua le premier la ligne ennemie à Siegenburg. Vers les deux heures, le maréchal Davout, de son côté, rencontrait le corps de l'archiduc Charles qui s'avançait vers Abensberg. Ce maréchal le met en déroute et l'oblige à rétrograder vers Ratisbonne. Le maréchal Lannes pousse ensuite vivement les Autrichiens jusqu'à Rohr, les force à se retirer sur Koffenburg; et, pressés de toute part, ils se dirigent sur Landshut, où ils sont poursuivis par les divisions bavaroises du maréchal Lefebvre, et par les Wurtembergeois. commandés par le général français Vandamme. Cette bataille ne dura que quelques heures, et coûta aux Autrichiens huit drapeaux, douze canons et dix-huit mille prison

niers, dont une partie avaient été prise par les Bavarois et les Wurtornbergeois qui, dans celte journée, se montrèrent d'une vaillance admirable. Je n'ai même jamais vu nos Français aussi couverts de sang et aussi exaltés par le succès que ces courageux Allemands, pour lesquels les occasions de se montrer étaient un peu plus rares que pour nous, mais qui en profitaient bien.

Cette bataille d'Abensberg eut pour résultat de couper en deux les troupes de l'ennemi, dont une partie, sous les ordres du prince Charles, à notre gauche, rétrogradait sur Ratisbonne; l'antre, à no- Ire droite, celle du général Ililler, se relirait sur l.andshut.

Ce premier succès fut immense, puisqu'il faisait perdre à l'archiduc Charles tous les avantages qu'il devait tirer de l'initiative qu'il avait prise . et disséminait ses forces sur plusieurs points éloignés les uns des autres, tandis qu'il rassemblait au contraire celles de l'Empereur sur un espace de quelques lieues, et lui préparait d'autres victoires qui furent consécutives.

Le 21, l'Empereur coucha à Rohr, dans le logement qui avait été préparé pour les archiducs d'Autriche, et le 22. à sept heures du matin, il partit pour se diriger sur Landshut. Le prince major-général m'ordonna d'aller presser le maréchal Lanncs et le maréchal Davout dans la poursuite de l'archiduc sur Ratisbonne, et de venir promptement rendre compte

à l'Empereur de la résistance qu'ils pourraient rencontrer. Je marchai avec leurs avant-postes, je suivis l'arrière-garde ennemie jusqu'au delà de Langwahl, où elle avait fait une assez longue résistance, et je quittai le maréchal Lannes vers deux heures pour retourner près de l'Empereur, sur Landshut, lorsque je pus entendre se prolonger le bruit d'une forte canonnade. Très pressé d'arriver au lieu du combat, je quittai les chemins creux qui, do chaque coté, me cachaient la vue à cent pas devant moi, et je coupai au plus court à travers les champs, marchant droit au bruit du canon ; j'arrivai sur une hauteur, d'où j'aperçus à mes pieds, dans 1 eloignement, tout le cours de l'Iser, la ville de Landshut et l'armée française occupée à poursuivre le corps du général Hiller, qui se retirait par Landshut, dont il défendait les faubourgs attaqués, sur la rive droite, par la cavalerie du maréchal Massêna, et, sur la rive gauche, par l'armée de l'Empereur. Je fus surpris et saisi d'admiration devant le speclacle magnifique qui se présentait devant moi; et, dès le premier abord, je me crus un second Moïse contemplant du sommet du Sinaï les Hébreux s'agitant dans la plaine. Ici, la scène était plus imposante encore : les armées, la cavalerie, le canon, la fumée, en mouvement, dans l'une des plus riantes et des plus fertiles vallées de l'Allemagne, et tout cela , éclairé par un beau soleil de printemps. Je cherchai à reconnaître la position des corps qui manœuvraient dans une prairie presque arrondie comme

UÉaolUES DU CfcNËJUL 1XJEUNE. 1S

une arène, au pied des collines, du haut desquelles je dominais. Je reconnus la cavalerie et les avantpostes du maréchal Masséna, engagés avec le corps du général Hiller, qui défendait la ville de Landshut, où il protégeait la retraite des grands convois d'artillerie et de bagages qui se pressaient de fuir par la chaussée de Vienne. Les remparts étaient hérissés de canons autrichiens, dont la fumée me cachait la vue dea têtes de colonnes des troupes françaises , qu'ils combattaient à mesure qu'elles débouchaient le long de l'Iser, sur la rive droite.

Du côté où je me trouvais , sur la rive gauche , la division Morand enveloppait le faubourg do Laudshut, et cherchait à y pénétrer avant que l'ennemi eût brûlé les deux ponts qui traversaient la rivière, divisée en deux bras, entre la ville et le faubourg. Une vive canonnade soutenait de part et d'autre l'attaque, et la défense.

En arrière de nos lignes d'infanterie, la cavalerie du maréchal Bessières était groupée en deux masses par divisions, dans cette immense prairie, au milieu de laquelle je reconnus lo groupe de l'Empereur que je cherchais. J'allais, sans perdre du temps, reprendre ma course pour le rejoindre, lorsqu'on quittant ces hauteurs et jetant un dernier regard autour moi, je crus reconnaître un corps considérable de troupes habillées en blanc qui remontaient le long de l'Iser, on faisant élever autour d'elles de grands nuages de poussière. A la couleur du vêtement, je jugeai que

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celte colonne devait être ennemie, et je présumai qu'elle ne pouvait point ûlrc aperçue d'en bas dans lu vallée. Je me hâtai donc d'accourir auprès de l'Empereur pour lui en donner l'avis, dans la crainte qu'il ne Tût surpris. En effet, descendu à moitié côte, je n'aperçus plus rien, et j'arrivai avec mon cheval couvert d'écume et hors d'haleine auprès de l'Empereur. Au récit que je lui fis de ma mission et de ce que je venais de voir, il me demanda plusieurs fois si je ne croyais pas que ce fiU le corps du prince Ferdinand ou celui de l'archiduc Maximilien, débouchés de la Bohême, qui s'avançait pour le surprendre. Je n'en savais pas plus que lui, et je n'osai le confirmer dans une de ces deux opinions; mais j'insistai sur la nécessité de so mettre promptement sur ses gardes. De suite, et sans s'émouvoir, il envoya plusieurs de ses officiers pour reconnaître cette colonne; et, conservant toujours le même sang-froid, il ordonna à son aide de camp, le général Mouton, d'aller presser l'attaque du faubourg et du pont dv Landsliut, avec plusieurs bataillons; il indiqua sur les hauteurs en amphithéâtre, autour de nous, les places que devaient occuper les deux divisions d'infanterie qu'il avait sous la main, fit mettre l'artillerie en batterie à mi-côte, fit cacher les réserves derrière les plis du terrain, et après avoir admirablement préparé tous ses avantages pour recevoir la bataille ut pour écraser l'ennemi qui oserait pénétrer dans cette arène , il se mit à la tête de la division des

cuirassiers du général Dallemagne, et partait au galop pour aller au-devant de l'ennemi , et l'attirer dans l'embûche qu'il venait de lui préparer.

Au bout d'un quart d'heure, l'Empereur aperçut, comme je l'avais vu de la hauteur, la môme poussière et la même colonne , en s' arrêtant pour l'examiner avec une lunette, il me répéta les mêmes questions qu'il m'avait faites. Bientôt, nous pûmes reconnaître les officiers qu'il avait envoyés, et qui revenaient au galop, et nous apprîmes que celte troupe vêtue en blanc, dont la marche rapide faisait élever des tourbillons de poussière, était composée do plusieurs régiments bavarois et wurtembergeois qui avaient surpris un immense convoi de pontons, de caissons d'artillerie, de bagages et de vivres autrichiens, fuyant vers un des ponts qu'ils avaient sur le Bas-Iser, et qu'ils ramenaient à coups de plat de: sabre pour le presser, dans la crainte qu'on ne les atteignit pour le leur reprendre. Ces caissons étaient couverts de toiles blanches qui, de loin, causèrent notre erreur.

L'Empereur alors me témoigna de l'humeur de ce qu'en le dérangeant ainsi, j'avais pu faire manquer son attaque sur Landshut; mais nous fûmes heureux de lui avoir fourni l'occasion de nous donner sur le terrain une aussi savante leçon de tactique.

Nous retournâmes promptement à Landshut; l'en-

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nemien défendait les ponts avec acharnement, en tirant par les croisées de toutes les maisons voisines, et je craignais d'y voir se renouveler les scènes meurtrières de Saragosse. J'allais utiliser l'expérience que j T avais acquise à ce terrible siège et je me préparais à faire défiler nos troupes derrière quelques murs pour les garantir de tant de projectiles, lorsque le général Mouton, impatienté de la résistance, entraîna les grenadiers du 17 e régiment à travers les flammes du premier pont, et les logea dans les maisons de cet îlot. Notre fusillade devint à son tour bientôt insoutenable pour les Autrichiens ; alors, sans perdre de temps , en passant avec autant de courage que d'adresse sur les poutrelles embrasées du second pont, le plus considérable des deux, nos sapeurs arrivèrent à la porte et la brisèrent à coups de hache. A leur suite et derrière eux, nos soldats du génie rétablissaient à mesure le passage en éteignant les tlammes et en jetant sur les poutrelles des portes et des planches arrachées du village. L'armée entra dans Landslmt la baïonnette en avant. Il serait dillicile de dépeindre le désordre dans lequel nous avions jeté les Autrichiens, qui fuyaient par la roule de Vienne et qui tombaient sous nos coups et sous les attaques do Masséna. La ville était encombrée de chariots chargés de malades et de blessés, de vivres, de bagages, de caissons, de munitions d'artillerie et de plusieurs équipages de ponts que nous y prîmes, avec trente pièces de canon et neuf mille prisonniers.

A la suite de cotte grande journée du 22 avril, l'Empereur coucha dans Landshut. Pendant la nuit, des convives et des aides de camp de l'archiduc Charles, ne sachant pas que les Français occupaient la ville, vinrent s'y Taire prendre.

Le dimanche 23 avril , le corps du maréchal Masséna traversa Landshut avant le jour, pour se rapprocher de celui du maréchal Davout qui s'avançait par notre gauche en se dirigeant vers Eekmuhl, et en conservant toujours à sa droite les divisions du maréchal Lannes, du général Oudinot et les confédérés du maréchal Lefehvre. A dix heures du matin, l'Empereur s'achemina sur Eckmùhl; il ignorait encore que l'ennemi fût maître de Ralisbonne, et il se proposait de pousser le prince Charles dans cette direction pour l'adosser à cette ville , dont on croyait que le passage lui serait fermé. Déjà l'archiduc était entièrement séparé du corps du général Hiller.qui, par suite des défaites précédentes, sere-' tirait sur la route de Vienne.

Cependant, il restait encore à l'archiduc une armée supérieure en nombre à la nôtre, puisqu'il avait plus de cent mille hommes, et. en outre, à sa disposition à quelques lieues au delà du Danube, l'armée entière du comte de Bellegarde.

Ces troupes , appuyées au Danube s'étendaient, sur une ligne perpendiculaire à ce lleuve. Elles étaient en position sur des hauteurs, dont les pentes, couvertes par des prairies marécageuses que nous avions à tra-

verser, rendaient l'abord très difficile. Un nombre considérable de bouquets de bois, épars sur ces hauteurs, empêchait, do part et d'autre, déjuger la quantité d'ennemis que l'on avait devant soi. Cette dernière circonstance a influé singulièrement sur les résultats de la journée. L'ennemi ne voyait que la moindre partie de notre armée ; mais il était fort intimidé par nos succès précédents, et nous supposait, derrière ces bois, dix fois plus nombreux que nous ne l'étions, et il n'osa pas faire donner toutes ses réserves, croyant à chaque instant devoir les conserver pour des moments plus difficiles. Nous, au contraire, un peu inquiétés d'abord par des attaques qui semblaient menacer notre gauche où nous étions peu garnis de monde, mais enhardis, cependant, par trois journées de victoires , n'apercevant devant nous qu'un nombre trop faible d'ennemis pour commander la prudence, et surtout pleins de confiance dans le chef habile qui nous guidait, nous donnâmes partout tête baissée, et cela nous réussit.

L'Empereur arrivait à la tête des corps du maréchal l.annes, du maréchal Masséna, des Wurtembergeois et de deux divisions do cuirassiers. Vers les deux heures, il était sur les hauteurs au-dessus d'Eckmuhl. Lorsque l'Empereur y parvint, il aperçut le corps du maréchal Davout qui approchait; ce maréchal en arrivant à onze heures par les bois rencontra l'ennemi avec lequel il engagea immédiatement la canonnade. Déjà il avait gagné du terrain, et s<>

cavalerie, conduite par le général Montbrun, avait fourni plusieurs charges heureuses contre celle des Autrichiens devant Dunzling, lorsqu'il put voir toute la position do l'armée ennemie, dont les lignes blanches se dessinaient en festons sur un espace de deux à trois lieues, entre les nombreux massifs de verdure qui couronnaient les hauteurs. L'artillerie formidable dont ces lignes de troupes étaient armées ripostait à notre canonnade, et faisait élever de longs nuages de fumée au-dessus des marais et des prairies que labouraient les boulets.

Jusque-là, les maréchaux Davout et Lefebvre, craignant de n'être pas soutenus en temps opportun, avaient hésité à traverser les ruisseaux et les marais qui les séparaient encore de la ligne principale do l'ennemi : mais lorsqu'ils virent de loin la canonnade de la division Saint-Hïlaire, s'emparant des hauteurs de Lindach, leur annoncer l'arrivée des corps amenés par l'Empereur, ils donnèrent une vive impulsion à leurs troupes, et la bataille prit à l'instant même l'aspect le plus animé.

Les divisions du maréchal Lan nés à notre droite, (reversaient le ruisseau de Laber, pour enlever le village de Roking fortement disputé par le corps de lîoscmberg, et gravissaient les hauteurs, en repoussant l'ennemi, sur la route de Hatisbonne.

Les Wurtembergeois, dirigés par l'Empereur, cherchent à pénétrer dans Eckmûhl, dont ils sont vigoureusement repoussés ; mais, sans se décourager,

les officiers français qui les conduisent leur font reprendre trois fois l'offensive, et, par de nouveaux efforts, ils enlèvent enfin le pont, le village et le château d'Eckmiihl, dont les croisées étaient garnies do troupes.

L'ennemi, battu dans ces deux villages, se retire par les hauteurs de Lenchling, sur les deux villages lo Haut et le Bas-Loucliling. Alors, traversant la vallée, ils débouchent avec énergie sous le feu du maréchal Davout, et montent vers lui en colonne serrée; mais le maréchal descend des hauteurs boisées où il est en position, fait croiser la baïonnette à la division du général Priant, la mène lui-même à la charge et chasse les Autrichiens devant lui; après quoi, sans perdre une minute, le maréchal rallie ses colonnes d'atlaque et monte à l'assaut du village de Haut-Leuehling. Ici se livre un combat des plus acharnés. La division du général Saint-Hilaire attaque le bois qui couvre ce village , et y rencontre une forte résistance.

A droite, la division des cuirassiers de Nansouty, avec laquelle je me trouvais dans ce moment, protégea celle attaque. Elle traversa au galop la prairie, où nos chevaux s'enfonçaient parfois jusqu'au poitrail, et tombaient dans les profonds sillons que des centaines de boulets creusaient sous nos pas, en nous couvrant d'éclaboussures de tourbe noire et de boue ; et quoique ces difficultés nous Tissent arriver en assez grand désordre sur le terrain solide occupé

par l'ennemi ; quoique ses escadrons nous chargeassent à outrance pour nous empêcher de nous reformer, notre action seconda celle du général Saint- Hilaire, dont la division avait peine à s'emparer du village. Ce mouvement de quatre mille cuirassiers fut si brillant et si heureux, que nous entendîmes l'infanterie française, à notre droite, s'écrier avec enthousiasme : Bravo! bravo! vivent les cuirassiers!

Dans le même instant, le général Priant, a la gauche du général Saint-Hilaire, presse l'attaque du Haut- Leuchling. Saint-Ilikire parvient alors à pénétrer en même temps que lui par un autre côlé dans ce village dont les rues et les jardins sont jonchés de morts.

Les feux du maréchal Lannes, ceux des maréchaux Lefebvre et Davout se croisaient, dans ce moment, sur les Autrichiens, repoussés do toutes leurs positions.

Vers quatre heures et demie, le prince de Rosemberg était presque entouré dans les deux villages du Haut et du Bas-Leuchling, cependant il donnait à ses troupes l'exemple d'un dévouement et d'une valeur extraordinaires; il défendit cette position pendant prés d'une heure, en repoussant plusieurs charges et plusieurs assauts à la baïonnette. Ses Hongrois tombèrent presque tous dans cette action, et nous cédèrent enfin la position en se retirant en désordre. Les villages d'Eckmùhl et de Leuchling ont été dans cette journée les positions les plus glorieusement conquises par nos vaillants régiments. L'ordre de

bataille avait mis le plus en avant le 10% le 10", le 57 e et le 72% qui semblaient animés de la plus audacieuse émulation et rivaliser d'intrépidité : les bulletins leur ont accordé la noble part d'éloges qu'ils avaient si bien méritée.

Après la charge des cuirassiers de Nansouty, retournant près de l'Empereur qui, du sommet du plateau qui est au-dessus d'Eckmùhl, dirigeait l'onsemble de la bataille, je rencontrai un Monsieur à pied, vêtu d'une simple redingote bleue, avec un chapeau militaire sans distinction de grade. 11 me demanda où était l'Empereur; et pendant que je lui indiquais où j'espérais le trouver, un des nombreux boulets que l'on tirait vers nous lui traversa la poitrine à coté de moi. Assez indifférent à l'un de ces événements qui nous attendaient tous, et sans chercher à savoir qui ce pouvait être, je rejoignis l'Empereur. Il me demanda si j'avais rencontré le général Cervoni. Je répondis : « Je ne le connais pas » . L'Empereur ajouta : a Je l'ai fait demander ; il quitte le maréchal Lannes pour me chercher, et je ne sais où le prendre n. « Siro, répliquai-je, un J/o/isieH;-vient, en effet, de me demander où vous étiez». « Ce doit être lui, dit l'Empereur; allez vile le chercher, jo suis pressé de lui parler ». a Mais, Sire, ce Monsieur a été tué en me parlant; c'est cet homme habillé de bleu qui est étendu là à cent pas de vous ». L'Empereur envoya vérifier si c'était Cervoni, et l'on reconnut, en effet, ce malheureux oflicier général. Depuis deux ans, il

commandait la division de Marseille, d'où il arrivait à l'instant même en. poste pour prendre auprès du maréchal Lannes un commandement qu'il avait longtemps sollicité. L'Empereur exprima de vifs regrets sur la perte de cet homme de mérite dont il plaignit le sort, qui se faisait tuer à peine descendu de voiture, sans avoir pris part à la victoire.

L'armée ennemie se retirait en désordre sur Ratisbonne, et profîtaiteependant de toutes les éclair cie s des bois pour se remettre en position et retarder notre marche. Notre cavalerie légère avait à chaque pas des charges a exécuter ; celle des Autrichiens s'avançait aussi sur nous avec un grand courage , mais presque toujours sans succès. Dans une de ces mêlées de cavalerie, l'archiduc Charles , qui s'était mis à la tète des siens pour les animer, fut enveloppé et faillit être pris.

Nos masses de cavalerie, flanquées à droite et k gauche par l'infanterie qui marchait à travers le fourré des bois , s'avançaient par la grande route, et il était près de huit heures du soir, lorsqu'elles rencontrèrent une ligne formidable de cavalerie et d'artillerie, établie en avant d'Eglofsheim pour nous barrer le passage, line restait plus d'autre clarté que celle de la lune, et elle étincelait en se mirant dans les sabres, les casques et les cuirasses des milliers de cavaliers qui allaient croiser le fer ; l'aspect était des plus imposants. Les cuirassiers autrichiens attaquèrent alors nos cuirassiers de Nansouty et de Saint-

Sulpice avec une fureur qui tenait du désespoir; il en résulta une mêlée épouvantable, qui ne permit plus à l'artillerie des deux armées de tirer sans craindre de détruire les siens. Quelques canonniers, sabrés sur leurs pièces, donnèrent l'alarme à toute l'artillerie ennemie, qui prit la fuite pêle-mêle avec les cuirassiers autrichiens mis en déroute. Ces derniers, n'ayant de cuirasses que sur la poitrine, perdirent, en nous tournant le dos , un grand nombre des leurs, que nos cuirassiers perçaient facilement de part en part. L'infanterie autrichienne, espérant arrêter le torrent des fuyards mêlés à ceux qui les poursuivaient, se forma promptemeut en plusieurs carrés qui furent renversés sans avoir osé se servir de leurs armes, ne pouvant distinguer dans l'ombre les amis des ennemis, et ces carrés ainsi défaits restèrent nos prisonniers. Tout le reste de l'armée autrichienne ayant ses corps morcelés par pelotons et mêlés les uns dans les autres, passa la nuit à se retirer dans le plus grand désordre vers Ratisbonne. Si le colonel Coutard, qui avait été laissé pour défendre cette ville, avait eu la bonne pensée d'en brûler les ponts avant de se rendre, l'armée du prince Charles, privée des ponts et d'une issue facile pour se retirer en Bohême, à la suite de la bataille d'Ecfcmûhl, serait sans doute tombée tout entière en notre pouvoir ; elle parvint, au contraire, en grande partie à nous échapper.

L'Empereur faisait suivre l'ennemi l'épée dans les reins. Cependant l'obscurité augmentait et rendait la

marche difficile et hasardeuse; il remarquait, en outre , que ses troupes devaient être excédées de fatigue, car plusieurs divisions avaient fait ce jour-là douze lieues avant de combattre ; et voulant alors réserver leur énergie pour la journée du lendemain, il ordonc a de cesser la poursuite et de former les bivouacs audelà du village de Koffering, qui fut pris et occupé à neuf heures du soir.

L'Empereur s'attendait à prendre un peu de repos & Eglofsheim , où s'arrêta le quartier- général ; mais à peine avait-il eu le temps de déployer ses cartes, à peine le prince major-général avait-il fait ouvrir ses portefeuilles pour donner les ordres du lendemain, que le feu prit au village par suite des coups d'obus de la soirée ; il était difficile de l'éteindre, on le laissa brûler, et ses flammes nous réchauffaient. Ce fut dans les jardins du village, et à la belle étoile, que nous passâmes le reste de la nuit, qu'un sommeil plusieurs fois dérangé par nos missions d'aide de camp nous fit trouver trop courte. Au retour du jour, on put compter environ vingt mille prisonniers, y compris les blessés abandonnés , quinze drapeaux, beaucoup d'artillerie, et un grand nombre d'excellents chevaux enlevés à l'ennemi. Nos soldats vendaient les plus beaux de ces chevaux de prise quatre à cinq louis pièce; je leur en achetai trois; mais, uneJieure après, quelques amateurs inconnus m'en débarrassèrent à mon insu. II en résulta que ma part du butin, à la journée d'Eckmuhl, resta, comme on le voit, n'être pour moi

qu'une quinzaine de louis de moins et de beaux souvenirs de plus.

Dès le point du jour du 24 , le maréchal Masséna recevait do l'Empereur l'ordre de se porter sur Straubingetd'y traverser le Danube, pour gêner la retraite des Autrichiens par la Bohême ; et l'Empereur, avec sa cavalerie et les corps des maréchaux Lannes et Davout, marcha sur Ratisbonne.

11 était neuf heures , lorsque nos avant-gardes rencontrèrent celles des Autrichiens dans les plaines autour de la ville. L'aspect de la nombreuse cavalerie do l'ennemi, qui nous attendait en bataille, fut des plus imposants. Nos régiments de carabiniers (l'élite, par la taille comme par le cœur, de la cavalerie de Francel, n'avaient pas eu l'occasion de croiser le sabre dans les jours précédents; et leurs chefs, jaloux de montrer aussi leur savoir-faire, sollicitèrent l'honneur de combattre à leur tour. Ce leur fut accordé, quoiqu'ils fussent de la réserve. Cotte troupe, à énormes bonnets à poils et aux habits à revers rouges fut formée en colonnes par escadrons , et au signal donné par les trompettes se lança au galop. Au même instant, la terre tremble sous le trépignement des deux mille chevaux, tous les regards sont fixés sur cette évolution du plus terrible intérêt, et tous les cœurs sont en émoi. Les Autrichiens reçoivent le choc avec un grand courage; mais ils n'ypeuvent pas tenir : tout fut renversé, balayé comme par la foudre, et cette charge des carabiniers devanl Ratisbonne,

restera gravée dans la mémoire et dans les annales de nos guerres, comme un des plus brillants faits d'armes de l'époque.

Deux autres charges, par nos cuirassiers, achevèrent la défaite des cavaliers autrichiens , qui se sauvèrent pele-mêle comme un troupeau, sans pouvoir tous rentrer en ville. Si notre infanterie avait pu suivre ces mouvements rapides , elle y serait entrée avec eux; ils n'eurent que le temps de barricader les portes. Dès ce moment, notre artillerie s'approcha des murs de Ratisbonne et les battit en brèche; tandis que l'ennemi couronnait d'infanterie tout le sommet des murailles crénelées, et, pour nous éloigner, plaçait du canon à toutes les embrasures.

A la suite de tous ces efforts, et en poursuivant les cavaliers en déroute, on s'aperçut que l'ennemi avait construit, pendant la nuit, un pont de bateaux audessous de la ville. Le maréchal Lannes y envoya des troupes et du canon, qui jetèrent les fuyards dans un désordre extrême. Les boulets brisèrent et coulèrent à fond plusieurs bateaux , le pont fut rompu, et la retraite par ce point devint alors impossible; tout ce qui ne put rentrer en ville fut pria , malgré la protection d'une nombreuse artillerie qui tirait sur nous de dessus les hauteurs de la rive gauche.

Nos efforts tournèrent alors contre les portes de la ville, afin d'y pénétrer. Notre infanterie, répandue dans les jardins, à demi-portée de fusil des remparts, criblait de balles les canonniers à leurs embrasures,

et protégeait l'arrivée des soldats qui apportaient des villages voisins les échelles destinées à livrer l'assaut aussitùt que la brèche serait praticable. Sur ces entrefaites, l'Empereur, qui était à cheval près de la ville, reçut une balle au talon. Soit que la douleur ne fût point vive, ou qu'il eût la force de la dissimuler, il se borna à demander Y van, son chirurgien , et ne nous permit pas môme de le conduire plus loin pour l'éloigner d'une place où tombaient les balles. L'Empereur s'assit sur un tambour, et Yvan pansa la blessure , qui était une simple contusion. L'Empereur remonta do suite à cheval , et ce ne fut que quelques heures après que l'armée connut le danger que son chef venait de courir. Ses soldats accouraient de toute part autour de lui, et l'Empereur, pour les tranquilliser, parcourut les rangs au galop, et reçut, au milieu des plus vives acclamations, les touchantes expressions de leur dévouement.

Cette journée, très laborieuse, s'était passée sans que la brèche put encore être praticable; l'on commençait même à craindre d'avoir un siège à faire. Dans le tumulte qui existait en ville, le feu avait pris à plusieurs quartiers de Ratisbonne, et do gros tourbillons de fumée enveloppùrentles édifices de cette malheureuse cité. A mesure que la nuit approchait, ces fumées se coloraient en écarlale, et les flammes prenaient une effrayante intensité de lumière. L'air était calme, et le vent n'agitant pas les colonnes do fumée, elles montaient majestueusement vers le ciel.

Je crois voir encore se dessinant en sombre sur des foyers de flammes, diaprées de mille couleurs, les crêtes des murailles, en parties abattues, garnies de nombreux combattants qui s'agitaient pour les défendre. Au-dessus de leurs tûtes serpentaient, en se déroulant de mille façons, des masses de fumées noires, d'où s'élançaient des gerbes de flammes et do vapeurs d'un jaune de soufre. D'autres vapeurs plus légères et blanchâtres s'élevaient à de grandes hauteurs , et recevaient en l'air, sur leurs festons mobiles , la lumière argentée de la lune.

Los murailles antiques de Ratisbonne n'avaient pas ■ ■té bâties pour résister à l'artillerie, et nos pièces de douze , battant toutes sur le même point, depuis une dizaine d'heures, nous vîmes tomber d'abord une maison adossée au mur d'enceinte, qui lui-même s'écroula bientôt en partie, en formant une largo ouverture. Le plus difficile était alors d'arriver jusqu'au pied .de ce mur, en traversant à découvert de larges promenades ou boulevards qui entourent la ville. Ces boulevards étaient éclairés comme en plein jour par la lune et par l'incendie , et l'ennemi les balayait par la mitraille. Notre infanterie avait été réunie a l'abri derrière quelques maisons, et lorsqu'il fallut sortir a découvert pour marcher ài'assaut, lespremiers rangs tombèrent, et il y eut quelque bésilation. Une seconde tentative ne fut pas plus heureuse. Dans l'impatience que leur chef, ce bouillant maréchal Lannes, en éprouvait, il leur dit avec énergie : Je vais vous mon-

trer que je suis encore grenadier, et, s'élançant à la tête de la colonne, il traversa l'esplanade, suivi de tous les assaillants emportant les échelles.

Le capitaine du génie Beaulieu, qui avait préalablement reconnu le chemin et l'état de la brèche , conduisit vers le point convenable le maréchal et ses aides de camp; ils arrivent les premiers au bord du fossé , dont la contrescarpe heureusement n'avait pas été mise en bon état de défense. Quelques soldats peuvent franchir le mur et sautent dans le fossé, les antres descendent par les échelles; Beaulieu et Labédoyère , marchant en tête , gravissent sur les portions de la brèche les plus praticables, d'où ils repoussent quelques grenadiers hongrois qui osaient encore les défendre. En quelques secondes, toutes les échelles sont plantées sans désordre, les soldais suivent leurs braves officiers , la colonne pénètre sur les remparts , et descend en ville au milieu d'une vive fusillade. Eu s'avançant vers la porte de Straubing, nos grenadiers trouvent une masse d'Autrichiens effrayés et adossés à un mur où ils mettent bas les armes. Le maréchal fait ordonner aussitôt de marcher droit au pont pour couper toute retraite; mais on n'en connaissait pas le chemin , et on se trompait de rue lorsqu'on rencontra une vivandière française du G5. c régiment qui était restée en ville, et qui, en revoyant ses compatriotes avec bonheur, s'offrit pour leur servir de guide, et les conduisit vers ce pont à travers les coups de fusil. Les rues et les places étaient encombrées de chariots et

m MÉMOIRES DU GÉNÉRAL LEJEUNE.

d'embarras de toute espèce, que l'on s'efforçait d'arracher à l'horrible incendie. Cependant, nos troupes avançaient vivement à travers les maisons enflammées, lorsque tout à coup elles 3e trouvèrent devant une douzaine de caissons et de chariots chargés de tonneaux. On allait passer outre, lorsqu'un commandant autrichien, tout éperdu, courut à nous en criant : « N'avancez pas, c'est de la poudre! ! » A ces mots, chacun so sentit frémir, et, sans plus penser à combattre, nos soldats, pêle-mêle avec les Autrichiens, s'empressèrent d'éloigner de l'embrasement ces nombreux milliers de poudre qui allaient détruire la ville de fond en comble. Notre empressement parvint à la sauver de ce désastre; mais lorsque ensuite nous pitmes arriver au pont, les portes en étaient déjà barricadées et défendues par toute l'artillerie autrichienne en batterie sur l'autre rive, et faisant un feu terrible sur la ville.

Le maréchal Lannes, forcé de renoncer à passer outre, ne s'occupa plus qu'à faire mettre bas les armes aux cinq à six mille Autrichiens qui restaient épars dans les différents quartiers de la ville, ot, conjointement avec nos troupes, on les fit travailler à éteindre l'incendie. Peu d'instants après, le feu prit au grand faubourg.de la rive gauche : en peu d'heures, il n'en resta pas une seule maison; et c'est aux tristes clartés de tant do flammes que nous prîmes le chemin du quartier impérial établi dans l'abbaye des Chartreux, à la porte de Ratisbonne, où nous pûmes

prendre un peu de repos. C'est ainsi que se termina, vers minuit, la quatrième journée de la reprise des hostilités, le sixième jour après l'arrivée de l'Empereur. L'histoire ancienne ne rapporte aucune série de faits aussi mémorables accomplis dans un si court espace de temps. Quatre grandes victoires remportées eu quatre jours! Magnifique début de la campagne de 1809, la plus brillante do l'Empire!

Le lendemain matin 25, nous parcourûmes celle malheureuse cilé, dont la moitié brûlait encore. Du faubourg très considérable sur la rive gauche, il ne restait qu'un immense brasier. En ville. les rues étaient jonchées de blessés autrichiens et de leurs morts, en partie dévores par les flammes. L'aspect de la population, errante au milieu des cendres fumantes, nous déchirait le cœur. L'Empereur fut ému à la vue de ces affreuses misères, et il promit à ces malheureux de faire reconstruire, à ses frais, les demeures qu'ils avaient perdues.

L'Empereur employa le reste du jour à pourvoir aux besoins des blessés . et à passer ses troupes en revue.

J'assistais à cette revue (où je reçus une dotation; j'avais été nommé colonel du génie deux mois auparavant), et je me trouvais près de l'Empereur lorsqu'il nommait aux sous-lieutenances vacantes dans le 52° régiment. L'Empereur avait demandé au colonel défaire sortir des rangs les sous-officiers les plus méritants. A mesure que l'Empereur passait devanL eux, ces braves lui présentaient fièrement les armes,

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répondaient à ses questions, et recevaient avec bonheur ce baptême impérial : Je te fais officier. Arrivé au septième ou huitième sergent, l'Empereur voit un beau jeune homme , à l'œil expressif et sévère , à la tenue ferme et martiale, qui, fait résonner son fusil en deux temps et présente les armes, a Combien astu de blessures » ? dit l'Empereur, u Trente » , répondit le sergent. « Je ne te demande pas ton âge , répliqua l'Empereur avec bonté, je te demande combien tu as reçu de blessures »?... Alors, élevant la voix, le sergent reproduit son monosyllabe : « Trente! » Contrarié de cette réponse, l'Empereur dit au colonel : « Cet homme se trompe ; il pense que je lui demande son âge «. « Sire, il a bien compris : il a été blessé trente fois ». « Comment! dit l'Empereur avec surprise, tu as été blessé si souvent et tu n'as pas la croix n? Le sergent alors, regardant sa poitrine, s'aperçoit que le baudrier de la giberne cache sa décoration, et, tout en le déplaçant pour laisser voir sa croix . il dit à l'Empereur avec énergie : « J'en ai bien une; mais j'en ai f..... bien mérité une douzaine »! L'Empereur, heureux, lorsqu'il rencontrait de tels hommes, dit à celui-ci ces mots sacramentels, en lui tirant amicalement la moustache : « Je te fais officier». « C'est bien, mon Empereur, vous ne pouviez pas mieux faire », repartit le nouveau sous-Iieutenant . en relevant librement la tète.

Sur ces entrefaites, l'archiduc Charles commença immédiatement sa retraite sur Vienne, par les mau-

vaises routes de la Bohème. L'arcliiduc pressait d'autant plus ce mouvement rétrograde, qu'il apprenait la marche à grandes journées de nos troupes sur Vienne, où nous pouvions arriver bien avant lui, par la route la plus directe, la moins montueuse et la plus favorable.

Le corps de Masséna s'avançait entre ceux de I.annes et de Davout, et les protégeait l'un et l'autre. Il avait regu l'ordre de marcher sur Ebersherg; le quartier impérial suivait ce mouvement. Ayant été envoyé porter un ordre, je revenais au quartier impérial lorsque je rencontrai le maréchal Masséna au moment où il faisait attaquer, par la division Claparède, plusieurs bataillons d'arrière-garde postés dans le hameau qui est à cet embranchement, et ce fut au milieu des coups de fusils que je pus rendre compte de ma mission au prince major-général, tout en suivant l'opération dont je vais parler.

La première brigade de la division Claparède était commandée par le général Cûborn , qui rencontra les Autrichiens à l'embranchement que je viens de citer. Quelques bataillons seulement s'y trouvaient comme une arrière-garde placée pour couvrir au loin les abords du pont d'Ebershorg. Ces troupes furent facilement repoussées, et poursuivies jusque sur la chaussée étroite qui précédait le pont. Celte chaussée, d'un kilomètre de longueur, et haute de quatre à cinq mètres, s'élevait au-dessus des prairies sablonneuses et boisées que la Traun semblait avoir

inondées souvent. Cette rivière, rapide et profonde du côté de la ville, se divisait en plusieurs bras, où se trouvaient autant de ponts en bois. Le plus grand de ces ponts, qui est d'environ quatre cents mètres de long, s'appuie à la porte de la ville. L'Empereur avait recommande que l'on fit tous les efforts possibles pour empêcher l'ennemi de détruire ce pont, très nécessaire à notre marche. Déjà les Autrichiens y entassaient des fagots et du goudron pour y mettre le feu, lorsque les troupes de Cohorn arrivèrent en courant sur cette chaussée, pêle-mêle avec les fuyards.

Jusque-là, nos troupes avaient circulé sous des bois qui ne permettaient pas de voir à plus de cent pus devant soi; mais, au débouché de la forêt, l'aspect inattendu qu'elles eurent sous les yeux dut leur causer de la surprise. Au bout de cette longue chaussée , et de ces ponts traversant le lit de la rivière jusqu'au pied des murailles d'Ebersberg, on voyait en amphithéâtre la ville, où toutes les croisées étaient garnies de troupes, les terrasses élevées du château hérissées d'artillerie, et toutes le3 hauteurs qui dominent Ebersberg couvertes de batteries et de plus de trente milie hommes prêts à tirer sur nous pardessus la ville. Dans toute autre circonstance, il eût été prudent de s'arrêter, au moins pour se préparer à repousser un pareil obstacle; mais, ici, la troupe était lancée, mêlée avec l'ennemi; l'impulsion était vive; toute manœuvre devenait impossible, ni à

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droite, ni à gauche; la retraite môme plus périlleuse que l'attaque; et Cohorn, ne voyant de chance de succès que dans l'audace, excita les siens à passer outre , en marchant à leur tête. Aussitôt que les batteries ennemies nous aperçoivent , elles font converger leurs feux sur la chaussée et sur le pont, dont on ferme à la hâte les portes, même aux bataillons qui se sauvaient. Ceux-ci, se voyant crihlês de mitraille par les leurs, se précipitent du haut des ponts et de la chaussée dans les ilôts, où ils sont forcés de mettre bas les armes. Tous ceux qui sont tués ou blessés sur le poni , Français et Autrichiens , sont jetés sans pitié dans le fleuve; onyjelte aussi des chariots pleins de blessés autrichiens qui obstruaient le passage, et l'on arrive ainsi jusqu'aux portes, que l'on barricadait par derrière. Cependant, elles tombent en peu de minutes sous les coups de hache de nos sapeurs.

L'intrépidité de Cohorn avait sauvé le pont , et elle servit encore pour s'emparer de la ville. Après ces périlleux efforts, sa colonne déboucha sur une place couverte d'infanterie. Nos soldats s'y trouvaient exposés au feu de celte troupe et aux coups qu'on leur tirait du haut des maisons et du château. La brigade de Cohorn souffrait considérablement : entourée et pressée de toute part, elle ne se défendait plus qu'à coups de baïonnette. La seconde brigade de Claparède vient au pas de course à son secours, en traversant aussi le pont sous la mitraille. Plusieurs de nos généraux sont blessés et ont leurs chevaux tués.

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Notre artillerie, promptement arrivée sur la rive gauche, répondait à celle des Autrichiens, qui accablait tellement nos régiments, que ceux-ci allaient même être forcés de céder du terrain, lorsqif enfin la division du général Legrand put accourir et rétablir les affaires. C'est ici que le général Legrand fit cette sévère réponse au général B..., qui s'avançait pour lui indiquer par où il devait diriger sa colonne : « Hé? faites-moi place d'abord; vous me conseillerez plus tard. Nous ne sommes pas ici pour faire des phrnses!»

Dès que le général Cohorn se vit soutenu , il se porta rapidement vers les hauteurs du château, tandis que les bataillons , restés derrière , enfonçaient les portes et tuaient tous ceux qui tiraient sur eux par les croisées de la ville. Claparède aussi monte au château; mais Cohorn et lui en sont repoussés, et forcés à leur tour de se mettre à l'abri dans les maisons, et de tirer sur les Autrichiens par les croisées. Le général Hillur fait aussitôt lancer des obus sur Ebersberg; les maisons s'embrasent de tous côtés, et les Autrichiens blessés dont elles sont remplies, se traînent dans les rues pour échapper à l'incendie qui les menace.

Le général Legrand, pressé d'arriver au terme, monte à son tour à l'assaut du château, tandis que Claparède l'attaque par le flanc. Nos sapeurs enfoncent les portes et nous ouvrent le passage. Les Autrichiens qui s'y trouvent enfermés cherchent à se

défendre, et finissent par mettre bas les armes; les autres se replient dans les jardins, sur la hauteur, derrière Ebersberg ; ils y sont poursuivis, et là se livre avec fureur, do part et d'autre, un combat acharné, dans lequel les deux partis ont alternativement des succès.

Pendant que ceci se passait au-dessus du château, la petite ville d'Ebersberg était foudroyée à coups d'obus par les Autrichiens qui voulaient nous en chasser. Les flammes nous incommodaient de toute part, et notre position n'y était pas tenable; il fallait en sortir. Déjà môme un régiment de cavalerie, qui était entré en ville sans pouvoir passer outre, avait été obligé de retourner sur ses pas au delà du pont, afin de sauver les hommes et les chevaux; on voulait éviter de monter par le sentier long et difficile du château , et il ne nous restait d'issue que la porte sur la route de Vienne. Cette porte, où le chemin passe sous une voûte de plusieurs arcades , n'ayant que la largeur d'une voiture, débouche au pied des hauteurs escarpées, couvertes de jardins clos par des haies, derrière lesquelles les Autrichiens étaient en bataille. Ces troupes, ainsi embusquées, tiraient à mitraille et presque à bout portant sur les tètes de colonnes qui sortaient au pas de charge par cet étroit défilé. Ici dut se renouveler une scène plus terrible encore que celle qui venait d'avoir lieu au passage du pont.

La rue, assez large aux abords de cette porte, était

en feu, et les brandons enflammés tombaient sur les blessés autrichiens qui tâchaient de se sauver. Cependant, Cohom n'ayant pas le choix du terrain, y réunit sa téte de colonne , fait croiser la baïonnette , commande l'assaut des jardins, et passe sur le corps de tous ces malheureux qui gênaient sa marche. Au cri de : « En avant! en avant! j> que tous répètent en même temps, nos braves s'élancent au pas de course, et en ordre , jusqu'au delà des arcades . où le premier rang reçoit mille coups de fusils qui no laissent pas un homme debout; le second rang monte par dessus, et il est encore renversé. La même ardeur anime tout ce qui suit; le même cri se fait entendre : « En avant! en avant! » et vingt rangs tombent successivement sans arrêter la marche de ceux qui les pressent par derrière, ayant eux-mêmes sur le dos les flammes ardentes, auxquelles ils cherchent à échapper en gravissant cet affreux encombrement de morts et de blessés. Mais bientôt les Autrichiens n'ont plus le temps de recharger ni fusils ni canons; le combat s'engage à coups de baïonnette, et les troupes du général Hiller, non moins braves que les assaillants, ne cèdent la position que lorsqu'elles se voient menacées, par derrière, par la cavalerie du général Dnrosnel et du maréchal Bessicres qui avait passé la Traira à Lamhacli et à Wels. Ce mouvement détermina enfin leur retraite.

Aussitôt, les divisions de Claparède, de Lcgrand et tout le corps du maréchal Masséna, leurs canons,

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leurs caissons et la cavalerie d 'avant-garde , traversent au galop sous cette même porte; et c'est en écrasant sous les roues, en foulant sous les pieds, en triturant les corps amoncelés de cinq à six cents Français et Autrichiens, sur un espace de quelques mètres de large, que les soldats de Massénn purent arriver pour prendre position et bivouaquer dans les jardins, sur la hauteur d'Ebersberg.

En traversant avec l'Empereur, à la suite de cette avant-garde, les jambes de nos chevaux s'enfonçaient dans celle boue de chair et de sang humain, encore chaud; nous éprouvâmes un vif sentiment de dégoût et d'horreur, dont je n'ai jamais pu perdre le souvenir. La rue élait couverte de corps hideux à moitié brûlés; et il nous fallait repousser, par un cruel amour de la victoire, le besoin de pleurer le malheur de ne l'avoir obtenue qu'en la payant si cher. Comparativement à l'espace rétréci sur lequel a eu lieu cette affaire, elle a été la plus sanglante do toutes celles de nos guerres, où cependant nous avions vu des masses bien plus considérables de viclimes réduites au même étal, en quelques heures, dans les bourbiers de Pulto.sk et de Golymin.

Dans Tordre que l'Empereur avait fait donner au maréchal Masséna le l'' r mai, il avait prévu la résistnnee que l'on rencontrerait à ce passage, et il avait dit : « L'ennemi prendra la position avantageuse d'Ebersberg, mais il en sera chassé par le corps qui passera la Trann à Lambach ». L'avant-garde de ce corps

(Hait confiée an général Durosnel, dont la marche fut retardée par les nombreux ruisseaux et ravins qu'il eut à traverser sans trouver de routes frayées sur la rive droite de la Traun , en se dirigeant droit au bruit du canon qu'il entendait. S'il avait pu arriver deux heures plus tôt, cette division si désirée aurait sauvé la vie à un grand nombre de vaillants grenadiers.

L'Empereur était très ému de ces événements, et c'est avec le cœur navré qu'il passa la nuit dans les jardins, sur la hauteur d'Ebersberg, au bivouac, au milieu de ses soldats, comme tin père qui, dans ses chagrins, ne trouve d'adoucissement à ses peines que dans sa famille. Ces braves soldats se sentaient euxmêmes consolés de la perte de leurs camarades, en voyant leur Empereur à côté d'eux, partager la même couche de paille , leurs fatigues et leurs privations.

L'incendie de la jolie petite ville d'Ebersberg continuait au pied de la montagne; on employait les prisonniers autrichiens k l'éteindre. La nuit était calme et belle; la pleine lune éclairait les jardins. Des milliers de feux de bivouacs entourés de causeurs , étaient très rapprochés les uns des autres ; le bois des haies , des arbres, des portes, des clôtures de jardins, leurs kiosques, leurs jolis pavillons, leurs riantes. tonnelles , enfin tout ce qui était combustible alimentait ces feux, brûlait en pétillant vivement, et nous faisait oublier en nous chauffant l'absence du souper qui nous aurait sans doute provoqués au sommeil. Jamais, je crois, aucune fête nocturne ne fut plus illu-

minée, aucun bivouac n'entendit plus de ces conversations animées ou chacun se félicite d'avoir échappé à [elle ou [elle scène de l'affreux combat de la journée. Cohorn, Masséna et I.cgrand, étaient les noms qui; tous répétaient avec admiration. Après quoi , chacun nommait le camarade tombé çà et là , à ses côtés ; regrettait l'habit, ou la manche, ou la capote brûlés , le schako perdu, et l'explosion de la giberne en traversant les flammes d'Eborsbcrg; et ces mots : As-tu vu ceci? as-tu vu cela? couraient de bouche en bouche, suivis du récit de l'événement.

L'Empereur éprouvait le besoin d'adoucir l'affliction que lui avait causée tout le sang qu'il avait vu couler dans cette horrible boucherie; et voulant, pour se consoler, consacrer quelques heures à de bonnes œuvres, il lit appeler, pour travailler avec lui, M. le comte Daru et M. Maret,duc de Bassano, secrétaires d'État, qui le suivaient depuis son entrée en campagne. L'Empereur et ces Messieurs, assis sur des tas de fagots apportés pour le feu, éclairés par des bougies placées sur des tambours, et écrivant sur leurs genoux, s'occupèrent, dans ce bureau champêtre, à présenter à la signature de l'Empereur des décrets intéressant toute l'Europe : pour des constructions de routes, de canaux; pour des fondations pieuses, des hospices, des récompenses de grands services, etc.. Il était onze heures, lorsqu'après avoir donné au prince major-général ses ordres pour la journée du lendemain, l'Empereur dit à

MM. Daru et île lîassano d'ouvir leurs portefeuilles , et à deux heures ils travaillaient encore.

M. Maret ne m'avait pas vu pendant mon absence à Salzbourg, et lorsqu'il reçut une demande de pension pour la veuve d'un colonel Lejeune , tué depuis peu de jours , il crut que c'était moi ; et ce fut avec intérêt, précisément à ce bivouac, qu'il présenta à la signature le décret pour cette pension. L'Empereur parut surpris et affligé de celte nouvelle, exprima d'honorables regrets et joignit à sa signature ces mots bienveillants : a Je double la pension ». Le décret ainsi doublé fut transmis à M ms Lejeune , à Lunéville, où elle jouissait encore de ce bienfait il y a deux ans. Peu de jours après, l'Empereur, ayant à faire exécuter quelques ordres difficiles, dit au prince Bertllier : u Envoyez-y un colonel du génie ». Le prince répondit : <i Je vais y envoyer Lejeune ». « Eh! non, dit l'Empereur; il est mort, et tellement mort, que j'ai doublé la pension do sa veuve il y a trois jours ». « Mais, Sire, je viens de lui parler ». « Ah! parbleu, c'est trop fort! faites-le-moi venir ». En effet, l'on m'envoya chercher. Dès que je parus , l'Empereur se mit à rire, en disant : « Je me suis trompé, j'ai cru que c'était lui »; et reprenant son sérieux, sans autre explication, il me donna ses ordres. Peu de temps après , le prince et M. de Bassano m'apprirent les détails de cette heureuse méprise, et je pus remercier l'Empereur pour cet acte de bienveillance.

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