CHAPITRE VII
Siège et prise de Saragosse.
Lorsque j'arrivai au camp, chacun montrait une activité incroyable pour se loger, et se mettre k couvert. Les nombreux roseaux , les cannes que les Aragonais eultivcntpour l'entretien et la clôture de leurs jardins, nous servaient, à défaut de planches, pour construire nos baraques. L'osier, très abondant sur les bords de l'Elire, nous fut aussi d'un grand secours pour faire les fascines et les gabions pour tous nos travaux de siège. C'est dans un tel moment que le travail d'une armée est admirable avoir.
Sept jours à peu près furent employés à ces préparatifs. L'on avait aussi ouvert la tranchée, pour descendre par dos communications en zigzag vers la ville à l'abri du canon de la place , à travers les jardins, les bois d'oliviers et les terrains coupés que l'ennemi défendait pied à pied.
Pendant ce temps, les chefs des assiégés encourageaient le peuple. Ils assuraient que la saison froide
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et pluvieuse allait faire périr les Français dans leurs bivouacs et dans leurs tranchées par les maladies, et qu'il n'y avait qu'à redoubler de courage et de persévérance. Ils pressaient en même temps les habitants d'achever les préparatifs de défense dans leurs maisons, et du haut en bas ils en faisaient percer les murs en pratiquant des meurtrières pour tirer dans les rues.
Pour stimuler l'esprit public ils avaient ordonné d'élever des fourches patibulaires et de hautes potences dans la place du marché et dans la rue du Cosso, pour pendre ceux qui manqueraient de courage, ou qui parleraient de se rendre; et ils organisaient un tribunal pour juger ces forfaits sur l'heure même et sans appi 1. Les prêtres menaçaient les poltrons de la colère céleste; et les chefs de la faction leur montraient le gibet : alors également pressés des deux côtés par le puissant stimulant de la peur, les hommes faibles simulaient une audace exagérée qui leur manquait; ils augmentaient sans le vouloir la masse des défenseurs, et lui prêtaient ainsi une force d'action difficile à exprimer.
Quant aux femmes, elles se formèrent en compagnies, et se partagèrent les différents quartiers de la ville, où l'on pouvait avoir à se défendre. La tâche qui leur fut assignée élait de porter les vivres, les munitions et les secours aux combattants ; de soigner les blessés dans les hôpitaux, de faire des cartouches, et de suppléer les hommes autant que possible
au combat et partout où leurs forces le permettraient.
La jeune et belle comtesse Burida , issue d'une des premières familles du pays, et d'un grand caractère, était à peine rétablie et reposée des fatigues qu'elle avait essuyées dans le premier siège, lorsqu'elle se mita la tête des femmes une seconde fois, et leur donna constamment l'exemple d'une activité bien rare, et du plus courageux dévouement. Le souvenir de ses faits d'armes précédents était pour toutes les autres femmes nn aiguillon d'émulation, et chacune voulait imiter son héroïsme, en admirant ses vertus et sa piété. Réunies en troupes sous les ordres de celte vaillante amazone, les femmes de Saragosse jurèrent aussi de périr avec leurs enfants plutôt que de se rendre.
Nos soldats, au contraire, étaient encore pleins de gaieté, de vigueur et de santé. Depuis plusieurs jours cependant ils manquaient de sel, et quelquesuns avaient déjà été réduits à employer leurs cartouches salpiHrées pour rendre leur soupe maniable. L'on avait espéré trouver du sel dans cette contrée, qui, du temps des Romains, portait le nom deSalduha, à cause de ses mines; mais nous n'avions p;is un seul habitant pour nous les indiquer : tous avaient abandonné leurs demeures à notre approche pour rentrer en ville, ou pour se joindre aux bandes. Le capitaine Férussat, officier très instruit, qui s'occupait de géologie, fut chargé d'aller avec quelques hommes de sa compagnie à la recherche de ces mines
de sel qu'il était si important pour nous de découvrir.
Après qu'il eut parcouru pendant deux jours des montagnes arides et escarpées, où il craignait à chaque pas de tomber dans des précipices ou dans les mains des insurgés, qui égorgeaient leurs prisonniers , il découvrit ù peu de distance de l'Kbre , vis-àvis Utebo et l'embouchure du Xalon , une grotle peu apparente dont les abords cependant semblaient assez fréquentés; il y pénétra avec précaution. C'était précisément celle où depuis plus de deux mille ans peutêtre , on exploitait une roche immense do sel gemme. A son retour au camp avec les preuves de cette précieuse découverte il fut accueilli avec joie.
Le 29, le général Junot. duc d'Abrantès, prit le commandement des opérations du siège, en rempiaeement de M. le maréchal Moncey, à qui l'Empereur donnait une autre destination- Dans la nuit du 29 uu 30 décembre, le général du génie Lacoste fit ouvrir sur la rive droite (es tranchées de la première parallèle , qu'il termina avant le jour sur une grande longueur, et sans que l'ennemi s'en fût aperçu. Depuis quelque temps une chaleur, extraordinaire dans cette saison, faisait fondre les neiges des Pyrénées, et l'Kbre en débordant rompit dans la nuit du 30 le pont, de bateaux que nous faisions construire au-dessus do la ville. Quelques pontons et des débris, entraînés par le fleuve, tombèrent surlepontde Saragosse. Palafox, qui en était le gouverneur, en fut informé, et voulut aussitôt profiter du
moment où nos forces pouvaient Être divisées : il réunit, à cet effet, la plus grande partie de sa garnison près des portes , et le 31 , à huit heures du matin . il fit une sortie formidable avec sept ou huit colonnes vaillamment commandées, sur toute la ligne de la rive droite. Malgré la hardiesse et l'impétuosité do leur attaque, elles furent partout repoussées à la baïonnette. Une heure après , il les ramena à la charge, et ses efforts les plus persévérants agirent sur la parallèle de la fausse attaque , vis-à-vis le château de l'Inquisition. Il ne put y pénétrer. Sa cavalerie cependant eut plus do succès : elle tomba à l'improviste sur un de nos postes isolés qui avait négligé de se retrancher, et le mit en pièces. Palafox s'empressa d'exagérer ce succès pour exciter l'enthousiasme des assiégés, et il distribua solennellement à ses braves dos récompenses et des décorations qu'il faisait frapper à l'hôtel dos monnaies établi a Saragosse depuis plusieurs siècles.
Le 1 er janvier de celte année 1809, toutes les batteries de la place firent pendant tout le jour un feu très nourri, soutenu encore par une vive fusillade. Dans les deux nuits précédentes trois mille do nos travailleurs avaient perfectionné six à septeents mètres de cheminements en zigzag et de tranchées, et nous pûmes déboucher des parallèles de droite et du centre pour nous porter en avant, au moyen de la sape volante.
Mais malgré ces grands préparatifs, aucun événe-
ment remarquable n'eut lieu de part et d'autre jusqu'au 10 janvier.
Le 10, PalaTox fit faire une vigoureuse attaque de nuit, contre nos batteries : il parvint à onclouer deux pièces, mais il laissa soixante morts dans nos tranchées, et il fut repoussé. Ce général nous fit jeter dans celle occasion beaucoup d'imprimés de la proclamation qu'il adressait à nos soldats, pour les engager à la désertion. Elle était écrite en six langues différentes, et il disait à ceux de toutes les nalions dont les régiments suivaient nos drapeaux : « Dal- « mates, Italiens, Hollandais, Polonais, Allemands, « abandonnez une guerre qui fait votre opprobre, etc., « etc. ». Tous ne firent qu'en rire.
Saragosse est coupée eu deux parl'Èbre. Celle rivière reçoit en plus deux affluents, l'un venant du Nord, le Gallego, et l'autre, la lluerba, venant du Sud, tous deux coulant le long de la partie Est de la ville et se jetant à la même hauteur dans l'Èbre, faisant en quelque sorte une croix.
Le 12, lorsqu'on se fut assuré que les boulets avaient suffisamment renversé ou rompu les palissades, et que la brèche était praticable pour monter au couvent de Saint-Joseph en partie détruit. Lacoste donna vers quatre heures du soir le signal de l'assaut.
Aussitôt le chef de bataillon du génie Haxo s'élança hors de la tranchée avec quelques compagnies d'infanterie et deux canons de campagne, et il s'a-
vança de manière à baltre l'ennemi derrière ses chemins couverts. Cette manœuvre hardie surprit tellement les assiégés qu'ils abandonnèrent à l'instant même les ouvrages extérieurs et se sauvèrent en désordre pour repasser la Uuerba.
Le chef de bataillon Slahl, à la tète de quelques compagnies de voltigeurs, saisit ce moment et s'élance au pas de charge sur le fort; mais il trouve le fossé si profond qu'il ne peut y descendre. Tandis qu'il dresse des échelles pour y parvenir et gagner jusqu'à la brèche, le capitaine du génie Dagueuet parvient à faire le tour du fort jusqu'à un petit pont en bois qu'on n'avait pas eu le temps de couper. Il s'introduit avec sa compagnie de sapeurs jusqu'à l'entrée du couvent, dont il cherchait à enfoncer la porte à coups de hache. Mais le feu terrible de la place lui tuait ses soldats par derrière, et il les fait coucher à plat ventre sur le pont.
L'ennemi se trouvant ainsi attaqué de toutes parts, s'y défendait avec fureur en tirant de tous les étages par les croisées et à travers les crevasses des murailles; les rudes commotions produites par les diverses détonations firent bientôt écrouler les plafonds sur ces braves dont une partie fut écrasée. La terreur et le désordre se répandirent parmi les autres, et le fort qui n'était plus qu'un amas de ruines et de débris humains, fut emporté de vive force. Dans la chaleur du combat, un grand nombre des défenseurs fut passé par les armes, et le reste se rendit, ou parvint
à s'échapper en sautant parles fenêtres. L'attaque, et la défense de ce couvent furent si opiniâtres que nous pûmes pressentir dès lors ce qu'il nous faudrait encore de travaux et de persévérance pour achever la conquête de Saragosse.
La perle du couvent Saint-Joseph, celle des autres postes extérieurs, et surtout le progrès de l'épidémie, commençaient à faire prévoir aux assiégés l'avenir le plus sinistre. Palafox crut ne pouvoir mieux ranimer les esprits qu'en trompant leur crédulité, qui croissait en même temps que les dangers. 11 supposa qu'un émissaire, envoyé par son frère, lui apportait les nouvelles les plus favorables, qu'il fit imprimer dans la gazette du 10 janvier. Le général Reding, disait-il, a détruit les armées françaises en Catalogne, et marche au secours de Saragosse à la tête de soixante mille liommes. Les armées anglaises de Black et de sir John Moore, et l'armée de la Romana, ont taillé en pièces l'armée de Napoléon, Ney et Berthier ont été tués; Bonaparte lui-même est cerné de toutes parts. Les troupes qui accourent pour délivrer Saragosse amènent de Cadix un immense convoi de piastres pour récompenser les valeureux défenseurs de la place : le marquis de Lazan dévaste la France, et rapporte à Saragosse les dépouilles de Toulouse.
La foule, avide de connaître ces détails, se précipitait aux portes de l'imprimerie, et s'arrachait les feuilles. Aussitôt les cloches de toutes les églises
carillonnèrent à toute volée; les salves d'artillerie et de mousqucterie, le bruit des tambours, des fanfares, le son des instruments de toute espèce, les charivaris les plus bruyants et les cris d'allégresse retentirent jusque dans notre camp. Celte joie , et les risées de l'ennemi, dont nous ignorions la cause, nous donnaient presque de l'inquiétude; nos bombes et boulots succédaient rapidement aux fusées tirées dans la ville, dont nous cherchions à troubler la fête, et cependant les lueurs de l'illumination générale nous éclairèrent jusqu'à neuf heures du soir; bientôt le silence et l'obscurité de la nuit ne furent plus interrompus que par le son et le feu du canon.
Notre situation au camp commençait à Sire des plus critiques. Toutes les nuits, nous voyions des signaux de fusées ou de feux que les insurgés allumaient dans les montagnes pour correspondre avec les signaux des habitants de Saragosse, dont ils entretenaient l'espérance. Les Espagnols organisaient un soulèvement général dans l' Aragon, et cherchaient à nous affamer dans nos camps. Le général Wathier avait été envoyé, sur la route de Torlose, avec douze cents hommes d'infanterie et six cents de cavalerie, pour éclairer le pays et nous procurer des vivres. Cinq mille paysans vinrent l'attaquer à Belchitle : il les sabra et les poursuivit jusqu'à Alcanitz. Ici, d'autres rassemblements nombreux lui livrèrent un combat très vif, à la suite duquel il s'empara d' Alcanitz, qui fut mise au pillage. Dans un rayon
plus rapproché de nous, dus bandes armées, et les paysans des montagnes de Soria menaçaient constamment nos hôpitaux, nos manutentions et nos autres établissements réunis à Alagon. La route même de Pampelune, par où arrivaient nos munitions d'artillerie, était toujours inquiétée par eux.
Quelques milliers de paysans, qui, fort heureusement pour nous, 'étaient mal commandés, se jetèrent un jour, à l'improvisle, sur nos postes et nous causèrent un moment de terreur panique. La même crainte s'empara d'eux peu d'instants après, à l'approche du maréchal Mortier, qui s'avançait, et ils prirent la fuite. Le colonel Gasquet, qui avait été envoyé chercher des vivres, en rentrant au camp, les rencontra et leur tua cinq cents hommes. 11 amenait de beaux troupeaux de mérinos, très précieux par la finesse de leur laine. On regrettait beaucoup d'employer à la nourriture des troupes ces animaux qui étaient de lu race la plus pure.
Le marquis de Lazan, frère de Palafox, avait trouvé le moyen de s'échapper depuis quelques jours de Saragosse pour aller presser l'insurrection des provinces et l'arrivée des secours. Il cherchait en même à placer en lieu de sûreté ce que l'on pouvait emporter des trésors de Notre-Dame dcl Pilar. li avait mis ces objets précieux dans une barque sur l'Elire, et à la faveur d'une des nuits les plus obscures et les plus longues de janvier, il parvint à descendre le fleuve et à s'éloigner sans avoir été aperçu. Le colonel an-
glais Doyle cherchait aussi les moyens de faire parvenir aux assiégés des barques chargées de fusils, dans la crainte qu'ils ne vinssent à en manquer; mais son entreprise n'eut pas le même succès, et nos gardes saisirent les embarcations, avant le jour, assez près de la ville.
En attendant ces renforts et ces secours, Palafox voulait réserver ses troupes de ligne pour les cas les plus difficiles, et il n'envoyait tirailler aux avant-postes que les paysans, parce qu'ils sont en général braconniers, bons tireurs, contrebandiers et endurcis à la fatigue. Ceux-ci cependant, soit par paresse, soit pour avoir plus d'audace, ne venaient nous inquiéter qu'après leurs repas, et nous laissaient ainsi quelques heures de repos dont nous profitions pour perfectionner les tranchées. Nous cherchions aussi à ménager notre monde et nos munitions, et nous ripostions aux Espagnols le moins possible. Les moines ne manquaient pas de faire considérer ce silence de nos armes comme un indico certain de notre faiblesse; ils excitaient ces paysans ù nous harceler, et c'était toujours à l'exemple, et sous la conduite de quelques-uns de ces religieux, que nous les voyions redoubler d'activité et s'animer à faire le coup de fusil.
Un jour, un de ces prêtres, dont la figure était vénérable, le port majestueux et la taille élevée, s'avança vers nous (en dépassant les retranchements du faubourg) en revêtu de ses habits sacerdotaux, et
portant un crucifix à la main. Il marchait d'un pas ferme et grave, et sans s'occuper des dangers qui l'environnaient. Son air plein de confiance élait celui d'un homme inspire qui dirait : « Dieu! je marche à •x la voix, détourne leurs mauvais desseins ». Lorsqu'il fut assez près de nos avant-postes pour se faire entendre, il s'arrêta et prononça d'une voix sonore et assurée, au nom de la religion, une exhortation pressante pour nous détourner d'attaquer inutilement une cité que la « sanlissima » Notre-Dame del Pilar tenait sous sa divine protection. Plusieurs fois, on lui ma de renoncera la mission qu'il remplissait si courageusement; néanmoins il voulait persister; et ce ne fut que lorsqu'il entendit plusieurs coups de fusil tirés en l'air autour de lui, qu'il se détermina à s'éloigner d'un auditoire aussi mal disposé à l'écouter. Toutefois il put rentrer en ville sans accident.
Lorsque le général Junot, duc d'Abrantès, apprit l'arrivée prochaine du maréclial 1. aunes, il ne put dissimuler le dépit extrême qu'il en éprouvait. Ce sentiment si vif de jalousie et d'orgueil excessif provenait principalement d'une maîadie mentale dont il commentait à être atteint sans que l'on s'en doutât. II mil donc tout en œuvre pour s'emparer de la place avant qu'un autre vint lui enlever cet honneur, et ordonna pour le lendemain un assaut général. A celte nouvelle, le général Lacoste courut lui représenter la nécessité de ne pas s'écarter du plan proposé et adopté par l'Empereur, celui d'éviter les attaques de
vive force pour arriver plus sûrement au hut, et sans perdre de monde. Il lui fit observer que la ville renfermait maintenant plus de cent mille âmes, et que tons les hommes en état de porter les armes étant soldats, elle devait contenir an moins cinquante mille défenseurs, tandis que nous n'avions devant la place que seize mille hommes, le reste de l'armée étant obligé de tenir la campagne. Lacoste lui rappelait encore avec quelle étonnante activité les assiégés étaient parvenus à faire de Saragosse une immense forteresse, et avec quelle opiniâtreté ils se préparaient à employer les mêmes moyens qui leur avaient si bien réussi au siège précédent. Enfin, il crut devoir s'opposer formellement à cette opération qui devait échouer. Les autres chefs se réunirent à l'opinion du général Lacoste. Alors le duc s'emportant avec fureur leur dit, après plusieurs paroles outrageantes : « Vous êtes mes ennemis, et votts trahissez « les d'Abrantès, en réservant au maréchal l'honneur « de cette conquête ».
Le général Lacoste, avec un grand sang-froid, et fort de la mission que l'Empereur lui avait conliée, répondit avec énergie : « lié bien, monsieur le duc, je vous rends responsable du mauvais succès de cette action, et je vais en faire part à l'Empereur ». Celle fermeté changea les résolutions du général, et l'assaut fut décommandé. Le même soir, on aperçut en ville l'illumination dont j'ai déjà parlé.
Plusieurs de nos détachements qui battaient la cam-
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pagne pour chercher des vivres, rentraient exténués de fatigue sans pouvoir ramener leurs convois interceptés par les insurgés. François Palafcx, le frère puîné du général, s'était aussi chargé de soulever les villages, et d'armer les paysans de Valence et de la Catalogne. Tout ce qui était en âge de porter les armes accourait sous ses drapeaux et formait une masse nombreuse d'hommes à demi sauvages et endurcis aux fatigues. Contrebandiers dès l'enfance, ne couchant jamais que sur la dure, et accoutumés à une vie errante et périlleuse, ils venaient nous faire la guerre avec fureur. Souvent nos soldats étaient réduits à la demi-ration de pain et manquaient fréquemment de viande. Déjà notre hôpital d'Alagon était encombré de malades et de blessés qui manquaient de vivres et de médicaments, et tout le pays se trouvant complètement dévasté jusqu'à huit ou dix lieues autour de Saragosse , il était impossible de leur procurer le moindre soulagement.
Les choses étaient dans cet état, lorsque M. le maréchal Lannes arriva le 22 janvier. Sa présence ramena de suite l'ensemble qui manquait à nos opérations, en les soumettant à sa volonté ferme et unique, qui dirigeait tout avec vigueur. Il plaça son quartier général aux Écluses, et parcourut, le même jour, les immenses travaux quo Ton avait déjà faits.
M. le maréchal nous avait annoncé que le maréchal Victor, venait de remportes un grand avantagé sur le duc de Tlnfantado, à Uclès; pour célébrer cette
victoire, et pour Fêter en même temps l'arrivée do . M. le maréchal Larmes, on fît, à la chute du jour, une grande salve de tontes nos pièces en batterie. L'ennemi riposta sur toute la ligne pendant deux heures; après cette vive canonnade, il parut régner un grand calme en ville toute la nuit. Cependant Palafox, qui s'était aperçu du départ de quelques-unes de nos troupes, et qui croyait le moment favorable pour reprendre les positions extérieures qu'il avait perdues, préparait en silence une grande sortie.
A quatre heures du matin , un coup de canon donnant le signal, trois fortes colonnes sortirent parles portes Quemada, Santa-Engracia, et del Portïllo, et marchèrent en ordre et en silence jusqu'à notre rencontre. La première, se dirigeant sur le couvent de Saint-Joseph, surprit le poste qui gardait la petite maison Aguilar sur le bord de la Huerba. Nos hommes parvinrent à s'échapper, et le général Levai , qui commandait la tranchée, reprit la position en repoussant l'ennemi jusqu'à la ville. La seconde colonne eut plus de succès : elle traversa la Huerba , qui était guéable à droite et à gauche de la tète du pont, et s'avançant avec une audace extraordinaire environ deux cents toises sur la route du monte 'l'orrero, elle franchit toutes nos tranchées jusqu'à la batterie n°5, oii elle tua nos canonniers sur les pièces, qu'elle fit enclouer. Elle cherchait h pénétrer plus avant, lorsque les travailleurs et les gardes de tranchée ayant pu se réunir, coupèrent la retraite aux Espagnols, et
les forcèrent à se sauver en désordre. Trente des leurs furent tués, et autant faits prisonniers. La troisième colonne ayant rencontré devant elle une forte résistance, rentra en ville, comme les deux autres, avant le jour.
M. le maréchal Lannes crut devoir employer d'abord les moyens de conciliation, et il envoya son aide de camp à Palafox, pour lui annoncer tous les avantages que les armées françaises venaient de remporter; l'exhorter, au nom de l'humanité . à faire cesser l'effusion du sang et offrir à la ville, si elle voulait se rendre, les conditions les plus honorables.
Saint-Marc, jeune officier d'une figure agréable, ayant dus manières séduisantes, et fort élégamment vêtu de son costume à la hongroise, enrichi de galons et de tresses en or, se présenta avec un trompette aux avant-postes espagnols. L'on paraissait fort peu disposé à le recevoir, et on le fit attendre longtemps; cependant un poste de cavalerie vint le prendre, et lui banda les yeux. On le conduisit ainsi à travers les rues les plus longues de la ville. Une population immense s'était réunie en foule sur son passage, et hurlait autour du parlementaire ces cris de mort : Horcarle! Matarle! Quelquefois cependant, au milieu de ces cris féroces , l'oreille justement inquiète du jeune officier put enlendrcces expressions : Btten moso, hermoso! Ce peuple admirait la bonne grâce de Saint-Marc, que son air martial et le riche harnachement de son cheval fougueux rehaussait en-
core. La troupe de ligue arriva fort à propos pour proléger le parlementaire jusque chez Palafox, au palais de l'Inquisition. On parut l'y introduire avec mystère, et on lui fit parcourir à pied, dans le plus profond silence, les longs et sinueux détours de ce triste palais. Enfin on s'arrêta pour lui débander les yeux, et on le laissa seul dans une chambre tendue de noir, en présence d'un Christ sur la croix admirablement peint par Velasquez. A cet appareil lugubre, et d'après tout ce qui venait de se passer, il aurait pu croire qu'on le soumettait aux rudes épreuves de la franc-maçonnerie , s'il ne se fût trouvé dans une des salles du tribunal même du saint office qui poursuit les adeptes du Grand Orient ot les punit de mort.
Enfin , après une heure pénible d'attente , qui s'écoula tout entière pour lut devant ce triste m emento mori, dans ce lieu d'où tant de victimes n'étaient sorties que pour aller au supplice, Saint-Marc vit paraître le jeune gouverneur del'Aragon, Palafox, suivi de quelques officiers et des membres de la junte. Il lut remit la lettre de M. le maréchal , en annonçant que Son Excellence l'exhortait à épargner le sang des deux nations que tout invitait à rester amies.
Palafox répondit que la population entière do Saragosse et la garnison avaient pris courageusement avec lui la détermination irrévocable de s'ensevelir sous les ruines de la ville. Ensuite il laissa de nouveau le parlementaire seul pendant plusieurs heures, que
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ses tristes réflexions lui firent trouver bien longues. Palafox, sans communiquer ses intentions bienveillantes au jeune officier français, attendait l'entrée de la nuit, afin de le faire éloigner sans danger des forcenés qui demandaient qu'on le leur livrât. Il lui fit remettre une lettre pour M. le maréchal, et on le reconduisit, les yeux bandés et bien entouré, jusqu'aux avant-postes. La dépêche était ainsi eoncue :
« M. le Maréchal , je connais le nombre des trou- « pes qui m'assiègent : il en faudrait dix fois plus « pour me forcer à me rendre ; cette ville se fera « honneur de ses ruines. Le général qui la commande " ne connaît point la peur, et ne se rend point. La h gazette ci-jointe vous fera connaître la situation où « je me trouve ». Cetle gazette était une copie exacte de celle qu'il avait fait imprimer le 16 janvier, pour exciter en ville, par des récits trompeurs, une joie profitable à la défense.
Le refus de Palafox nous obligeait à continuer le siège avec vigueur, et M. le maréchal nous fit connaître de nouveau que l'Empereur lui prescrivait de se hi'iter, d'employer la mine et de faire sauter les maisons, afin d'épouvanter les habitants. On se prépara donc à traverser la Iluerba. Ses bords très escarpés, et entièrement découverts de notre côté, étaient battus de très près par l'artillerie et la mousqueterie de la place. La descente du fossé pour arriver dans le lit de la rivière, et la traverser au moyen de deux ponts sur chevalets avec des épaulements en
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gabions et en fascines, devenait ainsi une des opéralions les plue périlleuses du siège. Cette œuvre de courage et d'adresse fut bientôt et très habilement exécutée; mais elle coûta la vie à plusieurs de nos meilleurs officiers.
D'un autre côté, nous avions tout disposé pour rendre faciles nos communications entre les deux rives de l'Ebre. Le pont de bateaux que le général d'artillerie Dcdon avait fait établir sur le haut Ebre, audessus «le la ville, avait été rompu le 30 décembre, mais il était déjà reconstruit et se trouvait assez fort pour le passage de noire artillerie de gros calibre. L'autre pont volant jeté sur le bas Ebre , au-dessous de la ville, était composé de deux forts bateaux réunis avec une plate-forme sur laquelle on pouvaitfaire passer en même temps deux pièces de 12. Ainsi, par ces deux moyens, nous pouvions circuler facilement autour de Saragosse, dont le blocus était complet.
droite , était divisé en trois attaques dirigées par des hommes d'un grand talent et d'une brillante valeur. Haxo commandait celle qui s'étendait depuis l'Ebre jusqu'au couvent de Saint-Joseph. Prost élait au centre, depuis la rue Quemada jusqu'au couvent de Sanfa- Engraeia; et Henri conduisait la gauche, qui comprenait le couvent des Trinitaires, et l'Inquisition, jusqu'à fa rivière.
Soixanle pièces de canon et douze mortiers tiraient sur les maisons qu'on devait allaquer les premières,
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afin d'en déloger les assiégés. Malgré" ce feu terrible, lïnlrépidilé des Espagnols élait telle qu'à l'instant même où un boulet venait de faire son trou dans la muraille d'une maison, ceux qui étaient dans l'intérieur se servaient aussitôt de ce trou comme d'une meurtrière pour tirer leur coup de fusil, quoiqu'il arrivât souvent' qu'un second boulet fit écrouler la muraille sur ses défenseurs. Partout on les voyait travailler à construire des barricades au milieu des décombres.
La vigilance de nos sentinelles étant très active, nous ne pouvions comprendre par quels moyens les assiégés parvenaient à obtenir les nouvelles qui pouvaient les encourager. Parmi le* nombreux expédients auxquels ils eurent recours, je vais en citer un qui me paraît digne d'intérêt, et qui ne parvint à notre connaissance que longtemps après le siège.
Julïan Perez, un des nombreux contrebandiers des Pyrénées, qui se trouvait alors enfermé dans la ville, se servait de son cbien, Mira, qui était dressé à faire la contrebande, pour procurer des renseignements à Palafox. 11 lui entourait le col d'une peau velue de même poil que la bète, et sous ce collier bien cousu et difficile à reconnaître était caché cet avis : Llega noticias « Fais parvenir des nouvelles ».
Le fidèle animal obéissant à regret à la volonté de son maître, lorsqu'à l'entrée de la nuit il lui commandait impérieusement de la voix et du gesle d'aller (à la maison), partait triste et traversait lentement les
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lignes françaises sans être remarqué : il continuait sa roule jusqu'à Barbaslro, où demeurait la femme de Perez. Déjà, à deux différentes reprises, elle avail placé sous l'enveloppe velue les avis qu'elle adressait aux assiégés, et le chien les avait rapportés à son maître; lorsqu'enfin, au troisième voyage, l'intrépide messager, dont le nom même, Mira, signifie prends garde à toi , rentra un matin à Saragosse ayant la cuisse percée d'une balle, et ne retourna plus à Barbastro.
Le maréchal avail donné à l'ensemble de nos travaux la plus heureuse impulsion. Nos petits corps de cavalerie agissaient avec énergie , et repoussaient au loin les insurgés qui nous harcelaient. Plusieurs brèches paraissaient praticables, et nos batteries avaient en partie démoli les couvents de Saint-Augustin el Sainte-Monique, à notre droite; de Santa-En gracia , au centre; et des Capucins, à gaucho; ces trois couvenls aboutissent au boulevard de l'enceinte extérieure. Le major Breuille, commandant des mineurs, vint annoncer que des rameaux de mines , très longs et fort difficiles a établir sous ce boulevard, étaient arrivés jusqu'au pied du couvent de Santa-Engracia . et qu'il y faisait charger d'immenses fourneaux, capables de renverser la façade de l'édifice. Tout se trouvant ainsi disposé. M. le maréchal ordonna une grande attaque sur ces trois points principaux.
Le général Habert, qui devait livrer les assauts, rassembla ses troupes dans les tranchées au point du
jour. Il donna le commandement de la première colonne de droite au chef de bataillon Stahl; celle du centre à un capitaine, et celle de gauche au colonel Chlopiski. Chacune avait en tête un officier du génie et soixante sapeurs. La brigade du général Brun fut placée en réserve. La division Morlol devait simuler une fausse attaque au delà de la porte del Carmen, pour diviser les forces des assiégés, ou repousser les sorties.
A midi , le brouillard qui nous cachait en partie la ville s 'étant dissipé , et le signal ayant été donné par l'explosion des mines de Santa-Engraeia, nous lançâmes les troupes à découvert pour traverser ce large boulevard, et pour monter à l'assaut. Toutes les cloches de îa ville sonnèrent aussitôt l'alarme générale. Les bourgeois accoururent sur les points attaqués et firent pleuvoir sur nous une grêle de balles et de grenades. L'ennemi fit sauter dans le même instant trois fourneaux de mines qu'il avait fait préparer sous le chemin que nous avions à parcourir en avant de chacune des brèches; mais notre course fui si rapide, qu'elle nous fit éviter ces explosions qui ne blessèrent personne. Partout nous réussîmes à nous établir sur le terrain de l'ennemi, quoiqu'il eût disposé , en arrière de chaque brèche, des batteries qui nous criblaient de mitraille , et que tous les murs fussent hérissés de défenseurs en furie.
Après que nous eûmes gravi sur la brèche qui était à peine praticable, nous nous trouvâmes arrêtés sur
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le sommet du mur d'un jardin, dont le sol 1res bas de l'autre côté, était à plus de dix pieds de prorondeur. Les terrasses environnantes étaient couvertes de troupes et garnie;; d'artillerie qui nous abîmaient. 11 fallut quitter promptement cette position qui n'était pas (enable, et tenter un deuxième assaut surles positions où demeuraient les Espagnols. Nous nous précipita mes en avant et les chargeâmes à la baïonnette. Dans le moment de ce second assaut, lorsque je cherchais à faire pénétrer les assaillants dans l'intérieur du couvent, un Espagnol me frappa d'un coup de crosse de fusii qui nie meurtrit le visage et me renversa sans connaissance. Peu d'instants après, je repris l'usage de mes sens : j'allai laver ma figure baignée de sang dans la Huerba et je revins presqu'aussilôt à la colonne de droite, où j'étais; on était parvenu à se loger partout sur les brèches et l'on s'était emparé d'une parfie des maisons voisines, dont on venait d'enfoncer les portes et les murs, sans pouvoir dépasser les cours sur lesquelles plongeaient tous les feux de l'ennemi.
A l'attaque du centre, les mines, que le major lireuille avait pratiquées par-dessous le boulevard, renversèrent la moitié des murs du couvent deSanta- En gracia. Les Polonais du deuxième régiment de la Vistule, commandés par Chlopïski, et dirigés par lu colonel du génie Rogniat, avaient été divisés en plusieurs petits détachements que l'on devait engager les uns après les autres, pour éviter la confusion. Ces
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tûtes de colonnes traversèrent en courant cent vingt toises de terrain à découvert, et pénétrèrent avec impétuosité sur les décombres do premier mur de clôture, qui était abattu sur une grande longueur. Une autre muraille en arrière de la première n'avait de brisé qu'un trou de huit à dix pieds de large, et les fusils de douze cents défenseurs du couvent étaient braqués et tiraient sur celte ouverture. Les premiers arrivés de nos braves [le capitaine du génie Segond, et le capitaine Nagrodski] s'y précipitent této baissée, et successivement tous ceux du régiment de la Yistule arrivent comme autant de lions en furie, pénètrent et défilent par cette brèche. Un combat terrible s'engage dans toutes les parties du couvent; là, des moines, des soldats, des paysans, des femmes, et jusqu'à des enfants , s'excitaient mutuellement à nous disputer le terrain; ils se défendaient du bas en haut des escaliers, de corridor en corridor, de chambre en chambre, se retranchant derrière des ballots de laine et jusque derrière des tas de livres , et faisant de toutes parts un feu des plus meurtriers. Un de nos Polonais fut même assommé dans l'escalier par un moine à coups de crucifix. Néanmoins les Espagnols furent repousses jusqu'au delà du couvent des Capucins, dont nous restâmes aussi les maîtres. Six fougasses qu'ils avaient fait sauter sous nos pas ne purent nous arrêter, et on les poursuivit jusque dans les débris des maisons adjacentes, sur lesquelles ils dirigèrent aussitôt des batteries qui nous firent beaucoup de
mal. Les coups de fusil surtout qui partaient du haut des clochers voisins nous abîmaient. Ils avaient placé là les meilleurs tireurs, dont les balles ne manquaient jamais le but.
Dans ce moment, je traversais avec le général Lacoste et Valazé les mines amoncelées par l'explosion dans la cour de Santa-Engracia pour passer à l'attaque des Capucins, lorsque je reçus un boulet par ricochet qui me fit à l'épaule une forte meurtrissure et me causa la plus douloureuse suffocation. Celte seconde blessure me mit hors de combat pour quelques jours. Tandis que je me relirais à travers les décombres de ce cloître ruiné, à l'endroit où ceux qui me soutenaient firent une pause dans ce champ de carnage, je vis une croix blanche qui s'élevait sur un groupe en marbre représentant le Christ dans son linceul au bord du tombeau ; il était placé sur les genoux de sa mère en prière au pied de la croix. Les regards de la Vierge tournés vers le ciel, ses mains ouvertes et étendues vers la terre, son expression de douleur et sa bouche suppliante semblaient dire : ■ Dieu tout-puissant, ce n'est point pour a'entre-dé- « traire que tu donnes la vie aux humains; apaise « leur rage homicide, et pardonne à leur funeste « erreur, comme mon fils leur a pardonné! » Une auréole s'était formée dans un nuage épais de poussière et de fumée que le vent faisait tournoyer autour de la statue, qui semblait être animée. Cette vapeur ne me laissait voir qu'en partie les morts et les mon-
rants dont le sang ruisselait sur les marches du piédestal; elles tristes réalités de ce taltleau n'apparaissaient âmes yeux que comme une vision sublime dont l'aspect imprévu me frappait d'admiration. Ma tête affaiblie crut voir sortir de ce nuage la main que me tondait la Providence : j'implorai son secours, et dans le même instant Valazé m'apporta quelques gouttes de vin dans une outre qu'il avait trouvée parmi les débris du couvent. Ce breuvage répara mes forces, et ma blessure fut légère.
L'attaque du couvent, des Trinitaires à la gauche avait été bien plus vive encore qu'au centre. Trente de nos carabiniers . placés en observation au débouché delà tète de pont, remarquent que les Espagnols se sauvent ; sans hésiter, ilss'élancent à leur poursuite en gravissant les retranchements ennemis, dans lesquels ils pénétrent par le3 embrasures. D'abord ils renversent tout devant eux, et tuant partout les canonniers sur leurs pièces, ils parcourent le rempart aux cris de en. avant! en avant! Cependant ces braves étaient frappés de toutes parts, leur nombre diminuait considérablement, lorsqu'un bataillon de garde, en arrière delà Huerba, les voyant en danger, ne put contenir son ardeur : il franchit la rivière au pas de course, et escalada le rempart pour voler au secours des carabiniers. Alors, pêle-mêle avec l'ennemi qui fuyait, ils pénètrent jusque dans le couvent des Trinitaires. Les Espagnols, qui d'abord avaient cédé à un premier mouvement d'épouvante , revinrent
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promptcment sur leurs pas, et se répandirent dans les maisons voisines , d'où ils firent un feu très meurtrier et presque à bout portant sur nos troupes qui étaient à découvert sur une grande longueur du rempart. Déjà nos rangs étaient fort éclaircis, et notre ardeur se ralentissait. L'ennemi s'en aperçut, et reprenant courage, Mort revint avec une foule nombreuse nous repousser vigoureusement sur le couvent des Trinilaires, qu'il reprit un moment. Le général Morlot, qui était en réserve, remarqua ce désordre, et fit accourir fort à propos deux bataillons pour nous soutenir. Leur choc fut terrible, elle nombre des morts entassés sur ce même point devint considérable. Nous y fîmes enfin plus de six cents prisonniers, et nous tournâmes de suite contre les assiégés les quinze pièces de canon que nous leur avions prises sur le rempart. De part et d'autre , plusieurs officiers d'un mérite supérieur y perdirent la vie. Le général espagnol Mori fut. trouvé parmi les morts. Un de nos jeunes et intéressants ingénieurs, dont on avait conçu les plus hautes espérances, le capitaine du génie Sogond. venait d'être surpris et tué à bout portant, par un prêtre caché derrière un tas de pierres , dans les ruines de Santa-Engracia. Sa mort jeta dans le deuil et dans les larmes la famille d'un de nos préfets les plus distingués , et nous le regrettâmes beaucoup.
C'est à l'issue des terribles combats de cette journée qu'un prêtre se vantait d'avoir égorgé de sa main
dix-sept Français. C'était ce même San-Yago Saas. ce moine des Carmes, qui s'était montré au premier siège aussi vaillant capitaine que fougueux prédicateur. De nouveau le sabre au poing, les bras nus et la manche retroussée sur l'épaule; la robe relevée, et de la tète aux pieds tout souillé de sang, ce furibond parcourait les rangs et disait à chacun : Imite mon cxenipli' , il n'en restera pas un. C'est aussi dans cette matinée qu'Augustina Sarzella reparut au milieu des combattants, et qu'elle mérita par sa valeur d'être élevée au commandement d'une compagnie des femmes intrépides dirigées par doiïa Burida. Cette Augustina connue sous le nom de « !a vierge de Saragosse » s'était exercée à pointer un canon et à ajuster un coup de fusil, et son adresse n'était pas moins remarquable que sa témérité. Lors du premier siège en 1808, comme un jour, elle apportait des vivres dans une batterie épouvantablement défoncée, elle vit les canonniers découragés; elle se précipite alors au milieu des morts et des blessés, arrache une mèche des mains d'un canonnier expirant, met le feu à une pièce de 24, et sautant sur le canon , fait le serment de ne s'en séparer qu'avec la vie. Ce trait d'héroïsme ranima tellement l'ardeur des Espagnols , qu'ils recommencèrent avec une nouvelle vigueur le feu contre nous.
Nous employâmes la nuit suivante à nous barricader, à l'aide des balles de laine, des gabions et des sacs à terre avec lesquels on élevait des traverses.
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En déblayant le sol do tous les morts espagnols dont il était couvert, on trouva le corps d'un jeune religieux qui tenait à la main le ciboire contenant encore les saintes hosties qu'il avait courageusement apportées aux mourants au milieu du carnage , afin que l'espérance d'obtenir les secours spirituels soutînt jusqu'à la lin l'énergie des vivants.
Cette journée si laborieuse, qui nous coûtait plus de six cents hommes, nous rendit maîtres des points les plus importants sur le tiers de la ceinture et des remparts do la ville, et dès ce jour nous restâmes établis dans une partie de l'intérieur de la cité. Le général espagnol , loin de se décourager par la perle considérable des siens, par le mauvais succès des efforts incroyables qu'il avait faits dans la journée du 27 , en rappelait , au contraire , toutes les circonstances comme autant de victoires.
Cependant, les maladies commençaient à affaiblir les assiégés, et pour soutenir le moral de ces hommes qu'un état de malaise rendait faibles , irritables et difficiles à conduire, la Junta ou tribunal de terreur punissait leurs moindres fautes avec la plus impitoyable cruauté. Ni l'âge, ni le rang de ceux que l'on suspectait de mollesse ne pouvait les sauver d'être mis à mort. La même heure voyait l'accusation, le jugement et le supplice, et chaque matin les gibets rangés en ligne sur le Cosso, montraient au peuple de nouvelles victimes. Le cœur de Palafox en était déchiré, mais Bazilc et les hommes féroces qui diri-
geaient la Juiita étaient inflexibles. Le clergé, qui, de son côté, était tout armé pour satisfaire sa rage, faisait des processions, des prières et de faux miracles. La multitude les admettait avec une superstition incroyable, quelque absurdes qu'ils pussent être; et confiante dans l'appui visible du ciel, elle sentait renaître son ardeur.
La guerre était ainsi portée dans les rues de Sara gosse. Lacoste mit tous ses soins à s'avancer en ville sans mettre nos soldats à découvert, pour ne pas multiplier des pertes qui auraient pu les rebuter, et l'on chemina plus lentement, mais à coup sûr, au moyen do la sape et do la mine. Dès que l'on s'était emparé d'une maison, l'on descendait le mineur au plus profond de la cave et il travaillait aussitôt à s'ouvrir un rameau par-dessous la rue ou sous la maison voisine, pour arriver à celle que nous voulions attaquer. La mine était ensuite chargée dans le plus grand silence, et avec assez d'adresse pour que la ligne de moindre résistance se trouvât sous la maison condamnée. Sitôt que l'explosion avait eu lieu, des soldats que l'on tenait tout prêts, s'élançaient à travers les nuages de poussière qui venaient de s'élever, et s'emparaient des mines de la maison renversée. Ils s'y barricadaient promptement pour en rester les maîtres, et attendaient ainsi la nuit. Alors protégés par l'obscurité, ils y apportaient des sacs à terre, roulaient des ballots de laine, et tout ce qui pouvait leur servir à faire des épaulements ou des
mantelets pour rendre noa communications plus sûres en traversant dans les rues d'un îlot de maisons a un autre.
Chacun déployait dans ces dangereuses opérations une grande activité, dont le général Lacoste nous donnait- l'exemple : sa valeur admirable était toujours calme et réfléchie. Ses talents , son aimable caractère le faisaient chérir de tout le monde; sous son influence, les travaux du génie et de l'artillerie marchaient avec ensemble, et nous obtenions beaucoup de succès. Mais malheureusement l'armée et ses amis devaient bientôt déplorer sa perte...
Le 28, l'ennemi essaya sans succès de reprendre le couvent des Trinitaires, et le 29 également, il fut repoussé, mais dans ces deux jours, le génie perdit six officiers et trente-huit hommes.
Dans chaque maison, les Espagnols multipliaient, sous la direction de l'infatigable colonel San-Genis, les trous dans les cloisons et dans les plafonds , pour pouvoir tirer d'étage en étage et d'une chambre dans l'autre. On les entendait briser leurs escaliers pour en faire des barricades, et les remplacer par des échelles que l'on pouvait retirera soi; et chacun dans sa forteresse s'approvisionnait de grenades, d'obus faciles à rouler sur l'assaillant, de poudre, de balles et de pierres pour nous assommer. En même temps, les prêtres et les femmes circulaient partout les armes à la main, au milieu d'une grêle de balles, et marchaient à la tête d'une nouvelle attaque, avec une
audace étonnante, pour nous chasser des Capucins. Toute celle fureur vint échouer de nouveau contre la bravoure plus froide de nos soldats, qui se trouvèrent bientôt à l'abri derrière des monceaux de morts.
Lacoste désirait beaucoup que les travaux entrepris devant le faubourg de la rive gauche de l'Èbre marchassent aussi vite que ceux que nous exécutions devant la ville : cependant la division Gazan, qui était menacée de tous côtés, se bornait à ne faire qu'un blocus, et n'avait encore pu achever que les ouvrages indispensables de circonvallation, pour enfermer ce faubourg, et de contrevallalion pour se défendre elle-même des attaques extérieures. M. le maréchal se rendit donc au faubourg avec Lacoste et moi pour presser ces travaux. Dans la nuit suivante, en effet {celle du 31 janvier au 1 er février), la tranchée fut ouverte avec une première parallèle pour embrasser et attaquer le couvent des Capucins de Jésus; et peu de jours après, vingt bouches à feu battaient en brèche ce couvent très fortifié.
Ce fut en rentrant vers la ville que M. le maréchal nous offrit une nouvelle occasion d'admirer le sangfroid qu'il conservait habituellement au milieu des périls. Au lieu de passer à couvert dans le chemin , creux des tranchées, il nous conduisit, à travers champs, à demi-portée de fusil de la place, et là, il monta sur un tertre pour mieux découvrir autour do lui. Pendant qu'il nous donnait tranquillement ses ordres, plusieurs coups de fusil ajustés sur son bril-
tant uniforme passèrent dans nos habits, et blessèrent un de ses officiers. Chacun alors sauta dans la tranchée; mais M. le maréchal, restant immobile, continuait à me parler : j'aurais eu mauvaise grâce à l'écouter de loin; je montai près de lui. Ce ne fut qu'après avoir tout dit, qu'il descendit lentement dans la tranchée, où nous primes la liberté de lui faire observer que cet exemple de témérité nous paraissait inutile devant des troupes d'une valeur éprouvée, et qu'il aurail pu, en s'exposant ainsi, nous priver d'un chef d'une haute capacité dans le moment le plus critique de notre entreprise.
Dans le camp de Gazan, la fatigue des troupes était extrême. Les officiers et les soldats n'étaient relevés pour une seule nuit qu'après soixante-douze heures passées à la tranchée. Les vivres étaient souvent très rares : cependant nous avions peu de malades, parce que le temps était sec et magnifique. Nos soldats, en général, auraient mieux aimé combattre valeureusement à découvert dans vingt batailles, que passer un seul jour de service à la tranchée. On les y conduit en silence au moment le plus obscur de la nuit, avec ou sans armes, suivant les circonstances. S'ils en ont, ils les déposent en faisceaux dans des lieux bût», sous une bonne garde. Là des officiers du génie leur délivrent des pioches et des bêches, vont placer les hommes à tâtons ii un mètre ou deux de distance de l'un à l'autre sur la ligne qui leur est tracée, et leur recommandent de s'enfoncer dans le
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soi en jetant la terre devant eux , sans faire de bruit, jiour n'être pas entendus et mitraillés par l'ennemi. Dès que ces hommes, fatigués de passer tant de nuits à ce travail, sont ainsi à couvert des feux directs de la place (ce qui se fait assez vite, parce qu'ils sont pressés de se reposer] , leur activité cesse en même temps que le danger dont ils veulent se garantir; ils tombent accablés par le sommeil, et souvent le bruit même du canon ne saurait les réveiller. Et cependant, ces braves ont encore à craindre les sorties, les éclats des bombes, des grenades et des obus; les pots à feu que l'ennemi lance sur eux pour éclairer la place où ils sont, et pouvoir les ajuster à l'aide de cette lumière. Ils ont aussi à redouter des pluies de pierres que l'assiégé projette en l'air avec ses pierriers pour les écraser. Toutefois nos soldats dorment là paisibles sous tous ces feux plongeants, et sous ces projectiles destructeurs, comme le marin, après la tempête, dort sur les vagues profondes qui peuvent l'engloutir; ils ne songent guère que, pour quelques-uns d'entre eux, ce délicieux sommeil peut devenir éternel.
Telle est la vie momentanée du soldat d'infanterie dans un siège; mais elle est continuelle, cette vie de dangers, pour le sapeur du génie, habitue à braver les feux directs lorsqu'il travaille à découvert pour descendre d'une contre-escarpe; il méprise également tous ces feux plongeants et incertains, lorsqu'il roule un gabion devant lui pour ouvrir une sape ou
MÉMOliiËS DU CÉNÉItAL LEJEl'NE. 179
perfectionner la tranchée. Qu'on se figure le calme et l'adresse de ces sapeurs accoutumés à prendre ainsi depuis seize ans toutes les places fortes de l'Europe.
Si leur patience se montrait avec éclat dans des épreuves si rudes, celle dont les officiers d'artillerie et du génie leur donnaient l'exemple n'était pas moins admirable. Leur valeur calme et constante, et leur zèle, toujours dirigés par la science, ne se ralentirent pas un moment au milieu des fatigues et des privations qui leur étaient imposées par la tâche qu'ils avaient entreprise.
Les ingénieurs espagnols semblaient rivaliser avec les nôtres de capacité, de courage et de persévérance. Par un de ces coups imprévus de la fatalité, l'on vit tomber, le même jour, dans les rangs des Espagnols et dans ceux des Français, les deux chefs du génie, également jeunes et intéressants, qui avaient communiqué avec tant de succès, l'un aux travaux des Français et l'autre à ceux des Espagnols, la vive impulsion de leur activité. Lorsque le colonel San- Genis fut tué dans la batterie Palafox, il venait de dire à ses officiers : « Que l'on ne m'appelle pas au « conseil, si jamais il est question de capituler, parce u que je trouverai jusqu'à la mort les moyens de vous « défendre ». S'il mettait en usage toutes les ressources de son art pour écarter les dangers qui menaçaient ses concitoyens, dont il était aimé et respecté, ses soins empressés avaient aussi pour but de
placer sa mère à l'abri des périls. Sa mère et sa pairie étaient les deux objets de son active sollicitude. Il fut porté mourant dans les bras de cette mère chérie. Elle inonda de ses larmes ce corps décoloré, et elle put recueillir son dernier soupir. Moins heureux que San-Genis, Lacoste, abandonné de la fortune qui avait veillé sur lui dans les assauts du Caire, de Saint- Jean-d'Acre en Syrie, et dans ceux de Gaiite en Italie, devait tomber sur la terre étrangère, loin des regards de son père et de son épouse adorée, n'ayant d'autre intérêt que l'honneur de servir au loin son pays.
Il avait ordonné que l'on chargeât de deux mille livres de poudre une mine on avant de Santa-Engracia, et une autre semblable à gauche à cent pas de là; et pour mettre de l'ensemble dans l'attaque qui devait suivre ces explosions, il voulut diriger celle de gauche, et me confia celle de droite. En y descendant avec moi de notre camp du monte Torrero, le 1 er février, vers midi, il me parlait de sa jeune épouse qu'il adorait, et avec laquelle il n'avait passé que cinq jours depuis une année de mariage. Il désirait vivement , me disait-il , quitter la cour impériale pour se livrer aux douceurs d'une vie paisible, embellie par les grâces de sa femme, par la présence de son père chéri, et par les enfants qu'il espérait de cette douce union; et tout en causant d'un avenir dont il faisait une peinture délicieuse , nous arrivions aux batteries. Haxo venait de prendre le couvent de Saint-Au-
n-nstin , où le mineur avait ouvert plusieurs brèches une heure avant le jour.
Lorsqu'à deux heures de l'après-midi, dans le moment où tout paraissait être calme sur ce point de la ville, les cris d'une immense multitude qui s'approchait, et le tocsin qui sonnait rapidement la charge, nous firent promptement reprendre les armes. Palafox arrivait à la tête de huit à dix mille furieux, pour reconquérir les maisons que nous avions prises. Leur attaque fut si vive, que nous perdimes beaucoup de terrain; mais nous restâmes en possession du couvent, protégé par les retranchements qu'avait fait construire Haxo.
Ces événements venaient d'avoir lieu , lorsque nous arrivâmes, Lacoste et moi, du monte Torrero. Nous parcourûmes d'abord les ruines toutes sanglantes que venait de conquérir Haxo, et de là nous allâmes trouver Prostà l'attaque du centre.
Lacoste, par un sentiment plein d'humanité, déplorait le sort des malheureux ennemis qui allaient périr dans l'explosion que l'on avait préparée; et pour en faire écarter, s'il le pouvait, les Espagnols occupés à la défense des maisons que nos mines devaient renverser, il fit placer plusieurs mortiers derrière un épaulement très rapproché de ces maisons, et il y fit lancer quelques bombes. Dans ce moment, une bulle traversa le ballot de laine qui nous cachait, et lui rasa le front, en emportant une boucle de ses cheveux blonds. Tout en riant de cet accident, et re-
portant sa pensée vers la conversation que nous avions eue en descendant du monte Torrero, il me dit : « Encore si ces cheveux étaient pour elle! « et nous nous so parâmes pour nous rendre chacun à notre poste.
Il m'avait prescrit de ne faire donner le feu à mes poudres que deux minutes après que j'aurais entendu l'explosion des siennes, ce qui devait avoir lieu au bout d'un quart d'heure à nos montres réglées l'une sur l'autre. Mes dispositions étant prises, tout mon monde écoutait, et il s'était passé près de quarante minutes sans que l'on eût rien entendu. J'envoyai savoir la cause de ce relard, et l'on revint en toute haie me dire que tout était achevé avec succès, et que nous eussions ii en faire autant. A l'instant même , jo fis donner le feu. Tout un îlot de dix ou donne maisons saula'en l'air, et nous n'entendîmes qu'un bruit sourd et étouffé. Dès que la poussière fut assez tombée pour que nous pussions distinguer les objets et nous y reconnaître, Prost lança les soldats polonais qui devaient attaquer. Lacoste et Vahiné, dans ce moment, arrivèrent pour être témoins de notre affaire. Nous montâmes à la croisée d'une maison voisine, afin de pouvoir découvrir sur les décombres. Les cris dehoura! houra! cpie nous adressions aux Polonais pour les porter en avant, attirèrent l'attention des Espagnols, et par des pelits trous presque invisibles, ils nous ajustèrent des coups de fusil qui brisèrent le front du général Lacoste et celui du capilaine Lalobe, qui nous avait suivis. Ce dernier
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mourut sur le coup, et Lacoste ne survécut que quelques heures.
Cet événement affligea toute l'armée, qui le chérissait; et le maréchal, partageant le deuil général,, annonça à l'Empereur la perte qu'il faisait d'un ingénieur habite, dont le génie fécond en ressources, elle calme plein d'enjouement, même au milieu des plus grands dangers, assurait la réussite de tout ce qu'il entreprenait. Le maréchal donna le commandement du génie au colonel Rogniat.
Les charpentes et toutes les parties combustibles des maisons qui nous entouraient, à celle attaque du centre; furent enduites de goudron et incendiées par ses ordres et cetle barrière de ilammes nous sépara pendant plusieurs jours des Espagnols, qui ne se montraient cependant ni moins actifs, ni moins persévérants. Ils semblaient se procurer un délassement en venant exercer leur adresse à faire le coup de fusil : ils tiraient si souvent, et ils ajustaient si bien, que les schakos de nos soldats étaient criblés de balles à l'instant où ils débordaient le parapet de la tranchée, ce qui rendait le travail de nos ingénieurs extrêmement périlleux, llaxo, l'un des plus braves de nos camarades , était si vivement incommodé de ce tiraillement continuel pendant ses travaux, qu'il s'en prenait souvent à ma haule (aille, et me grondait fort, lorsque je restais près de lui dans nos tranchées avec ma coiffure écarlate galonnée en or, surmontée d'une aigrette blanche qui servait de point de mire,
MÉMOIRES BU CÉMiRAL LlCJliUNE.
et attirait la fusillade vers nous. La patience des Espagnols à cet exercice du tir alla jusqu'au point de battre en brèche à coups de fusil des pans de murailles qu'ils ne pouvaient pas démolir autrement, et qu'ils supposaient devoir nous servir d'abri. Le plomb consommé de cette manière pouvait être amassé par boisseaux dans certains endroits de nos tranchées.
Rogniat reconnut bientôt que les maisons renversées totalement par l'explosion des mines n'offraient plus aucun abri à nos troupes, et que l'on courait les plus grands dangers en traversant ces ruines découvertes pour marcher à l'attaque des maisons voisines. M fit donc calculer la charge des fourneaux de manière à n'abattre les maisons que sur la façade qui nous avoisïnait; les autres côtés restant debout servaient alors à nous couvrir sitôt que nous les occupions. Les fourneaux à grandes charges ne furent plus employés que pour renverser les murs des grands édilices qui formaient des espèces de citadelles dans l'intérieur de la ville.
L'expérience que l'on acquérait chaque jour dans ce genre de guerre extraordinaire faisait faire également des progrès à nos autres moyens d'attaque. Depuis ce jour, l'on ne marcha plus qu'avec beaucoup de méthode et de prudence. Dès qu'une maison était conquise, on en faisait une forteresse à l'aide des sacs à terre qui servaient à murer les ouvertures du côlé de l'ennemi ; ensuite on perçait en ligne droite des communications intérieures que l'on prolongeait
successivement dans chaque maison occupée, jusque dans celle dont on s'emparait. Ensuite l'on perçait des créneaux en face de ceux de l'ennemi, et nous étions devenus presque aussi habiles que les Espagnols dans cette manière de faire la fusillade de chambre en chambre.
Au centre , nos mineurs étaient occupés à préparer, au pied du couvent de Jérusalem, trois fourneaux pour le renverser, lorsqu'ils entendirent sous leurs pas que l'ennemi les conlre-minait. Ils se pressèrent aussitôt de charger un de ces fourneaux, et ils y mirent proraptement le feu, pour n'être pas prévenus. Les mineurs espagnols, avec un officier et quinze hommes, y périrent ensevelis sous l'éboulement du terrain, et les nôtres recommencèrent de nouvelles galeries. Le soldat mineur est admirable par la résignation et le sang-froid avec lesquels if brave, en même temps, la fatigue et les dangers. Tandis qu'il creuse avec calme la tombe des mineurs ennemis, il arrive souvent qu'il n'est séparé d'eux que par la moindre épaisseur de terre. Lorsqu'un léger bruit, un léger mouvement lui indiquent qu'à ses côtés on travaille sourdement à sa destruction, il n'est point ià debout, il ne peut point prendre cette attitude hère qui menace et défie son adversaire; les yeux de l'armée ne sont point fixés sur lui pour animer son courage et en doubler la puissance; il est seul, souvent, étendu la face contre terre, ou bien accroupi dans une attitude pénible, et parfois aussi il suc
combe, privé de l'air qui peut le soutenir contre l'asphyxie. C'est dans cet état, où il n'est guère qu'à moitié vivant, qu'il marche au combat. Quel Bayard, quel Murât, ne sentirait refroidir sa vaillance, s'il devait, pendant des journées entières, la soumettre au contact de ces galeries souterraines et froides par lesquelles le mineur s'avance sans bruit pour préparer le volcan qui! va faire éclater? Son désintéressement n'est pas moindre que sa bravoure. J'en ai vu dans ce siège mémorable qui, en poursuivant leurs fouilles horizontales à vingt pieds sous terre, ont brisé de leur pic des vases antiques qui versaient devant eux l'or, l'argent et le bronze des médailles que des Carthaginois, des Romains, ou des Arabes, y avaient enfouis dans des temps semblables de calamités publiques. 11 s'en fallait bien que ce métal, brillant à la clarté de la lampe du mineur, suspendit son travail ou excitât sa cupidité; il se bornait à pousser derrière lui au mineur qui le suivait, et le trésor, et les terres qu'il avait remuées, en disant simplement à celui : « Tiens, passe le Pérou au ca- « pitaine; ça l'amusera ». Le capitaine Véron-Réville était un numismate. Il reçut ainsi quelques médailles très rares , dont plusieurs furent découvertes au pied d'une ancienne muraille romaine, qui gêna beaucoup nos mineurs par la dureté de son ciment.
Sara gosse battait monnaie depuis bien des siècles, et sa collection numismatique est des plus intéressantes. Cet officier put observer aussi que la portion
de la ville où nous étions était fondée sur un ancien lit de galet ou gros cailloux roulés par l'Èbre , et recouvert par une couche de dix à quinze pieds d'excellente terre d'alluvion. Ce galet n'était pas pour nous sans danger, quoiqu'il ne s'y trouvât point de silex ignïfère; car le mineur ne pouvait le remuer sans faire du bruit, et sans s'exposer à être entendu par le mineur ennemi.
Le colonel Rogniat avait trouvé prudent de prendre un point d'appui sur notre ligne contre tout événement. En conséquence, à partir du 2 février au 6, il fît faire avec des sacs à terre un épaulement à la brèche du couvent des Capucins, pour nous y fortifier. L'on y établit aussi de l'artillerie, pour contrehallre celle que l'ennemi avait dirigée en quantité sur ce point.
A notre attaque de droite, on se prolongeait le long de la rue Queinada jusqu'auprès du collège, et l'on traversait cette rue par trois galeries souterraines, afin d'établir autant de fourneaux sous les mines en face. Une de ces galeries déboucha dans une cave non occupée, par laquelle nos mineurs et sapeurs purent monter dans la maison. Sitôt qu'ils y furent établis, ils nous aidèrent à pénétrer dans presque toule ile. (Nous appelions ile ou îlot le massif de maisons entouré par plusieurs rues.]
On traversait la rue del Medio par un double épauloment en sacs à terre , et l'on s'établissait de l'autre côté dans une ile de maisons minces au premier siège.
I8S MÉMOIRES DU GËSÉttAL LEJEUNE.
Rogniat y reçut à la main une balle qui lui emporta une phalange; celte blessure ne le dérangeaque deux jours du service de la tranchée , que je fis alors pour lui. Le lieutenant du génie Morlet, qui avait déjà fait plusieurs actions d'éclat, fut blessé dangereusement dans le même instant ; et le lieutenant du génie Brenne fut percé de trois balles.
L'on avait chaque jour plus de peine à se garantir contre toutes ces balles. Dans les quartiers où nous pénétrions, les rues devenaient de plus en plus étroites, et tous les coups des Espagnols étaient tirés presqu'à bout portant. Ils criblaient les barricades, les planches, les portes, les croisées et les volets derrière lesquels ils supposaient que nous pouvions nous trouver. En peu d'instants, toutes ces pièces de bois étaient percées comme de la dentelle , et malheur à ceux qui se trouvaient derrière ces abris.
Souvent nous manquions d'espace pour placer des canons, des obusiers ou de petits mortiers de six pouces dans ces rues étroites où l'on ne pouvait les amener qu'en les démontant. Nos artilleurs levaient ces difficultés avec une habileté et une prestesse incroyables; mais ensuite la commotion du coup faisait tomber sur leur tète toutes les vitres , les tuiles , les cheminées, et jusqu'à des pans de murs. Ils étaient très incommodés de ces ruines, qui les accablaient, et il fallut blinder ou couvrir d'échafaudages plusieurs batteries pour les en garantir.
L'activité et l'habile perspicacité de Haxo nous
MÉMOIRES DU GÉNÉRAL LEJEUNE. 189 obtenaient ainsi chaque jour des succès considérables ii son attaque de droite. Déjà il était maître de presque toutes les îles de maisons en avant des couvents de Saint-Augustin et de Sainte-Monique. Deux pièces de gros calibre battaient en brèche une tour sur !e Cosso, et un obusier au bout de ta rue Quemada enfilait cette large communication. Partout on avait crénelé les murs du côté de l'ennemi; on avait percé des rues intérieures ou galeries couvertes à tous les étages des maisons, et l'on avait établi dans les rues des passages ou traverses entre deux épaulements. Tous les matériaux étaient plus ou moins propres à cetravail; j'y ai vu employer jusqu'à des sacs de blé derrière les nombreux ballots de laine fine, dont Saragosse fait un grand commerce , et surtout les livres des bibliothèques des couvenls. Ces énormes volumes, racontant longuement l'histoire des martyrs, et ces in-folios en parchemin, si nombreux dans ces couvents, nous étaient fort utiles. L'on empilait des livres aussi facilement que des briques , et soit debout , soit à plat, ils nous garantissaient parfaitement des balles. Plusieurs des nôtres ont dû la vie à l'épaisseur du volume de l'histoire de tel ou tel saint, dont ils ne songeaient guère à imiter la piété. Ce moyen de destruction dos bibliothèques contenant tant de livres ou de manuscrits précieux, n'était pas le désordre le plus- affligeant que nous avions sous les yeux à cet égard. Dans la nuit, nos soldats, privés de bois, brûlaient ces livres pour se chauffer, ou bien ils en
déchiraient les feuillets pour s'éclairer dans les labyrinthes des décombres, où il était si facile de se blesser. Nos officiers instruits gémissaient do ce vandalisme, et cherchaient à l'empêcher; mais le bois était très rare dans les constructions de Saragossc, et il était souvent difficile de mettre d'autres combustibles moins précieux à la portée des soldats. Noua avions bien plus de peine encore à leur faire comprendre tout le prix des volumes grecs, latins, arabes ou antiques qu'ils dépareillaient en les déchirant et en lesbrûlant. « Ces vieux bouquins , disaient-ils, ne sont bons qu'à faire du feu; nous n'y comprenons rien ». C'est ainsi que l'on a perdu une collection très précieuse de manuscrits et de pièces diplomatiques originales d'une haute antiquité, dont il n'a été retrouvé que quelques feuillets épars.
L'attaque du centre par Prosl s'avançait promptement sur le couvent des Filles de Jérusalem, et Palafox, trop resserré dans ses murs pour pouvoir tenter des sorties, se bornait sur ce point, comme il l'avait fait précédemment, à mettre le feu aux maisons qu'il ne pouvait plus défendre. Ce couvent fut donc en un instant environné de flammes. Prost jugeant que l'incendie était l'indice de la retraite des Espagnols, saisit le moment favorable, et conduisit rapidement ses sapeurs et ses voltigeurs à travers ce vaste brasier. 11 pénètre dans le couvent, où il se trouve pêle-mêle avec l'ennemi, ne lui laisse pas le temps de s'y fortifier, et le poursuit avec la plus vive
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intrépidité dans toutes les parties de l'édifice, dont il reste enfin le maître. Pendant ce sanglant combat, les flammes dévoraient à la fois les blessés et les cadavres, et réduisaient en cendres la moitié du bâtiment.
Je ne saurais oublier l'effet que produisit sur moi l'intérieur de ce couvent, que j'apercevais a travers des nuages épais de poussière et de fumée. Les cellules des religieuses, ces asiles de la paix et de la prière, étaient devenues le théâtre de la guerre. Les assaillants, dans ce moment de désolation, y foulaient aux pieds tous les symboles de la piété , les bénitiers, les amulettes, les énormes chapelets, les nattes en .jonc, seules couches, seul mobilier de ces filles austères. Sur le pavé de leurs oratoires, je rencontrais partout sous mes pas des instruments de flagellation, des martinets en fer h pointes acérées, qui témoignaient autant de leurs mœurs sévères, que les travaux d'aiguille qu'elles avaient entrepris pour vêtir les pauvres, et qui gisaient épars aussi sur le sol, témoignaient de leur ardente charité. Quelques-unes d'entre elles, surprises brusquement dans leur fuite, ou retenues par les femmes guerrières de la ville, étaient restées avec celles-ci au milieu des défenseurs. À notre approche, on les vit arracher aux autels les objets de leur culte et de leur chaste amour pour les sauver de la profanation; et ces saintes filles, n'obéissant dans ce moment terrible qu'au sentiment dévoué de leur piété, n'emportaient dans leurs bras que
les crucifix et les images du Sauveur enfant. Flics abandonnaient, en jetant des cris déchirants, leurs demeures où elles laissaient dispersés les nombreux emblèmes de leurs pieux sentiments et de la bonté de leur cœur. Elles avaient réuni dans toutes leurs petites chapelles de jolies figures de cire coloriées, représentant d'adorables petits enfants Jésus, avec des agneaux d'un blanc de neige, entourés de rubans et de tout ce que la candeur de ces vierges et leur imagination enfantine pouvaient inventer de plus
Sur ces crèches de fleurs, de mousse et de verdure ; sur ces berceaux du Sauveur renversés confusément, on voyait tomber des suidais blessés, et le sang des mourants ruisselait sur les bouquets d'immortelles, les couronnes de roses , et les rubans d'azur.
Dès que nous fûmes établis dans le couvent des Filles de Jérusalem, Breuille dirigea ses mineurs vers deux bâtiments immenses, le couvent de Saint- François, el l'hôpital des aliénés, qui nous séparaient encore du Cosso dans cette partie de la ville. C'est ;i partir de ce moment que la guerre des mineurs devint plus active el plus formidable de part et d'autre.
Il arriva un jour que ces intrépides ouvriers, assiégeants et assiégés, débouchèrent en môme temps de leurs galeries dans la même cave, et là, dans une obscurité que leurs lampes éclairaient à peine , ils se précipitèrent les uns sur les autres avec leurs outils . leurs couteaux et leurs sabres, sans se donner le
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temps de prendre d'autres armes. Ce fut véritablement la guerre au cuchillo que Palafox avait promise. Les coups qu'ils se portaient avec fureur brisaient et renversaient autour d'eux quantité de ces énormes cruches en grès, dont les Espagnols se servent pour conserver la récolte de leurs vignes et de leurs oliviers. Ceux que frappaient la pioche et le hoyau tombaient et expiraient dans cette cave, noyés dans des flots de vin, d'huile et de sang. Dans cette rencontre souterraine , où la victoire nous resta , nous ne perdîmes que deux mineurs.
Un autre jour, au moment de déboucher de sa galerie dans une cave où semblait régner le silence et la paix des tombeaux, un de nos mineurs s'occupait à déblayer avec précaution l'ouverture par laquelle il allait passer. Déjà le pistolet en main , et la léte avancée dans l'ombre, sa lampe ne projetant devant lui que de faibles rayons, ses yeux cherchaient à découvrir, au moyen de la boussole, où il pouvait se trouver, lorsque des Espagnols embusqués, qui le guettaient, le tuèrent dans la fosse qu'il venait de creuser. Ceux qui le suivaient échappèrent heureusement à ce danger.
Les mineurs c pngnols pouvaient choisir à leur gré le terrain, et préparer leurs travaux à l'avance dans les directions où nous pouvions arriver. Ils avaient donc moins à craindre que les nôtres; dans celte confiance, ils négligeaient de garder le silence que nous observions, au contraire, rigoureusement de noire
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côté. Cette utile précaution nous servit presque toujours à leur préjudice; car ils perdirent beaucoup des leurs par ces imprudences. Nos mineurs avaient acquis une grande adresse à les entendre, à apprécier justement la distance de leurs mines et à les éventer ; de sorte que nous n'eûmes aucun de ces malheurs à déplorer.
Un soir, par exemple, près de Saint-François, it quinze pieds sous terre , neuf Espagnols étaient descendus en toute sécurité dans une cave pour préparer un fourneau sous la route par laquelle nous avancions avec une galerie toute prête à charger. Le bruit qu'ils tirent nous ayant donné l'éveil assez tôt pour pouvoir leur tendre promptement le même piège, l'on y mit à la hâte les poudres, et notre explosion renversa lu maison au-dessus d'eux, sans endommager la cave où ils se trouvaient. Ces malheureux restèrent plusieurs heures enfermés sans oser faire le moindre bruit. Mais enfin pressés de sortir de leur affreuse position, on les entendit appeler du secours au moment où nous les croyions morts depuis longtemps. Chacun de nous s'empressa de chercher à les tirerde leur sépulture.
Ils travaillaient aussi de leur côté, et nous pouvions déjà leur donner la main , lorsque la voûte de la cave , ébranlée par le bouleversement de l'explosion , et peut-être parce qu'elle perdait ses appuis par nos travaux de secours, s'écroula sur eux. Il n'en resta que trois vivants, parmi lesquels était un officier.
qu'on eut la plus grande peine à dégager des pierres dont il était couvert. Pendant que nous nous efforcions à sauver la viedeces Espagnols, ceux de la maison voisine ne soupçonnant pas que notre travail avait un but de bienfaisance, roulaient sur nous des obus et des grenades enflammés : néanmoins la Providence permit que cette bonne œuvre pût s'accomplir sans avoir répandu le sang d'aucun des nôtres. On conduisit ces trois prisonniers chez le duc d'Abrantès, qui les accueillit avec bienveillance, et leur fit servir bonne chère. L'on apprit d'eux l'étal déplorable dans lequel se trouvaientles habitants de Saragosse.
Quoique nous fussions en très petit nombre, le blocus était fait avec tant de soin qu'aucune nouvelle ne pouvait pénétrer en ville. Les émissaires les plus adroiis à s'y introduire de nuit par les sentiers détournés tombaient dans nos postes, qui les épiaient et les arrêtaient. La viande fraîche et les légumes manquaient totalement. Il ne restait que de la morue et de la viande salée : déjà une poule valait cinq piastres (25 à 26 fr.). Tous les moulins de l'Èbre étaient en noire pouvoir, et les assiégés manquaient de meules pour moudre le grain qu'ils possédaient encore en abondance. Ils avaient bien construit quelques moulins ài bras, mais ils ne pouvaient suffire; en sorfe que les habitants étaient réduits à ne consommer le blé que pilé ou concassé. Cette nourriture insalubre leur causa autant de mal que la famine aurait pu leur en faire. A ce lléau se joignaient les vives alarmes dans les-
quelles les entretenait le bombardement, qui durait depuis près de trois semaines.
La plupart des habitants s'étaient réfugiés sous les voûtes des caves, croyant y être en sûreté ; mais quelques-unes de ces voûtes avaient été crevées par la chute des bombes. L'air fétide et vicié qu'on respirait dans ces asiles humides , trop peu étendus pour contenir la population qui s'y entassait, rendit bientôt leur séjour malsain et beaucoup plus dangereux que le service de la défense à découvert. Déjà tous ces maux réunis avaient produit une épidémie qui faisait périr plus de trois cents personnes par jour, et qui commençait même à se communiquer à la garnison. Beaucoup de familles n'avaient plus la force de porter les morts hors de leurs maisons; et ceux que. l'on pouvait transporter dans les rues et jusqu'aux portes des églises, y restaient sans sépulture : les bombes en éclatant dispersaient ces cadavres , et les arrachaient de leurs linceuls déchirés et sanglants, ce qui présentait à chaque pas le plus horrible spectacle.
Ces prisonniers nous apprirent encore qu'au milieu de ces calamités publiques l'irritation du peuple lui faisait commettre chaque jour des actes d'injustice et de cruauté. La veille , et dans le temps où l'on manquait partout de lits pour une quantité si grande de malades et de mourants , une bombe tomba sur le magasin délits militaires, et y mit le feu. Ceux du peuple qui accoururent pour éteindre l'incendie, decouvri-
Digilized By GoOgk
rent une trentaine de lits inoccupés, qu'on avait oublies dans lu poussière d'un grenier. Alors ils crièrent à la trahison , massacrèrent le gardien du magasin , el l'accrochèrent ensuite à une des potences plantées sur le Cosso avec cette inscription : Assassin du genre humain, qui a volé dix mille lits.
Un certain nombre de femmes, plus exaltées encore que les hommes, poussaient la fureur guerrière jusqu'à l'extravagance. Aucun sentiment d'affection conjugale ou de tendresse maternelle ne modérait leur exaspération; et on les voyait au milieu des dangers exciter leurs maris et leurs fils à des combats où ils tombaient à leurs côtés et expiraient dans leurs bras. La comtesse Burida continuait cependant à joindre les sentiments généreux à l'héroïsme le plus viril. Ses mains trop faibles pour manier une épée allaient partout distribuer des secours charitables, et aider de ses propres deniers les braves à qui l'argent pouvait manquer.
Le père Bazile, Mossen Sas, Butron, le père Consolation, et les autres chefs de la Junta, étaient toujours possédés de la plus cruelle énergie. Peu de jours se passaient sans qu'ils fissent pendre quelques-uns de ceux que l'on accusait de faiblesse ou de vouloir capituler.
Palafox , aussi humain qu'il était courageux , éprouvait de la répugnance à tolérer ce système de terreur ; et cependant il se trouvait réduit à subir la loi de ces moines sanguinaires. Le prince Pignatelli Fuentès,
son parent et notre ami, avait reçu quelque temps avant le siège la mission périlleuse d'aller disposer les Aragonais à reconnaître Joseph Napoléon pour leur roi. Le peuple avait voulu égorger ce mandataire, et Palafox, par une sévérité feinte, était parvenu à lui sauver la vie en le retenant prisonnier dans son palais. Il y tenait également enfermés, et dans le même but, quelques prisonniers français auxquels H faisait prodiguer, ù la dérobée, autant de soins bienveillants qu'il en avait reçu lui-même en France. Celte conduite généreuse était mal interprétée par la multitude; déjà il se formait un parti d'hommes fougueuxqui l'accusaient do faiblesse et presque de trahison. Sa santé commençait même à succomber aux fatigues physiques et morales qu'il avait à supporter. Depuis quelque temps, il sortait rarement du souterrain où il s'était mis à l'abri des bombes; et lorsqu'il se montrait, les vociférations de ce peuple passionné , qui jurait de périr plutôt que de se soumettre au joug étranger, semblaient ébranler la résolution qu'il paraissait avoir prise de mettre lin aux longues souffrances de ses concitoyens. N'avait-il pas déjà fait pour l'honneur du pays, plus qu'aucune des lois de la guerre ne peut rigoureusement le prescrire.
Quatre fois l'ennemi avait essayé inutilement de reprendre le couvent des Trinitaires. Sa dernière sortie du 31, qui avait été, comme on l'a vu, la plus vigoureuse, n'eut pas plus de succès que les précédentes. Depuis ce jour, Palafox avait renoncé à cette
entreprise. Rogniat put dès lors disposer des officiers du génie qui étaient dans ce poste, pour les porter vers Saint-François , où nous allions être fortement occupés.
Il était entré dans le plan du général Lacoste do faire coïncider les attaques du faubourg du nord (de la rive gauche) avec celles de la ville , afin de resserrer les assiégés de toute part en même temps, et d'intercepter le plus tôt possible leur communication par le pont. 11 désirait surtout pouvoir battre la ville à revers dans toute sa longueur sur le bord du fleuve, alin de gêner considérablement les assiégés, et les forcer plus promplement à se soumettre. Dans ce but, le colonel du génie Dodo avait terminé d'immenses travaux do tranchées et de batteries autour du couvent des Capucins de Jésus et l'on allait commencer le feu, lorsqu'un accident imprévu retarda l'attaque qui était préparée. Le Gallego, grossi par les eaux d'un orage qui avait éclaté dans la montagne, augmenta tellement l'étendue des eaux dont nous avions couvert une partie do la circonférence du faubourg, que la digue fut rompue , et que la moitié de nos travaux fut inondée. Il fallut construire un batardeau, réparer les dégâts, et creuser de nouvelles tranchées.
Depuis huit jours, nous n'avions pas tiré un coup de canon dans cette direction, et les moines venaient du haut de leurs galeries nous regarder travailler, sans que leur figure ou leur altitude exprimât la moindre crainte. On les voyait monter aux étages
les plus élevés de leur couvent, suivre nos travaux d'un œil curieux, se succéder et s'entretenir comme en pleine paix. Leurs regards plongeaient dans ncs tranchées, et nous étions obligés, pour nous défiler d'eux, de les faire plus sinueuses et plus profondes. A. défaut de celle précaution, leurs bons tireurs, placés sur les toits et au sommet des clochers voisins, nous ajustaient avec des fusils de rempart, et manquaient rarement leur coup. Cependant ces malheureux allaient bientôt perdre leur sécurité : aucun ouvrage on terre ne défendait les dehors de ce bâtiment, ou de ce fort isolé, bien armé d'artillerie. Aussi lorsque les assiégés virent arriver dans nos tranchées les gabions, les fascines, les sacs à terre et les échelles qui allaient servir à une attaque prochaine, passant subitement de la confiance à la crainte, ils se hâtèrent de faire des préparatifs pour nous résister : ils démolirent le mur de l'enclos du couvent qui leur masquait nos mouvements, et ils commencèrent à creuser derrière ce mur un large fossé pour entourer l'édifice.
Le 8, à huit heures du matin-, vingt-deux bouches à feu commencèrent à tirer sur le couvent, et firent en peu d'heures tomber plusieurs pans de muraille, de cet édifice.
Monsieur le maréchal, impatient d'apprendre les résultats de cette canonnade, nous prit avec lui, Rogniat et moi, vers midi, pour passer sur la rive gauche.
Dès qu'il eut vu l'état des choses, il ordonna de faire enlever ce couvent en sa présence. Aussitôt deux cents grenadiers et trois cents voltigeurs s'élancèrent on plusieurs colonnes hors de la tranchée, et pénétrèrent dans ce hàtiment avant que les moines l'eussent abandonné. Quatre cents Espagnols, en partie démoralisés par celte vive canonnade, ne purent parvenir à le défendre. Ils se sauvèrent à notre approche, et nous prîmes tout le couvent, plusieurs canons, un drapeau et quelques prisonniers. Une batterie des assiégés , placée sur le bord de l'Èbre, nous prenait eu flanc, et nous abîmait de mitraille. Un de nos officiers de voltigeurs, lecapifaine Tissot, à la téle de ses braves, n'hésita pas à s'y précipiter. Il s'en empara ; mais ce mouvement généreux n'ayant pas été combiné avec ses chefs, il ne se trouva personne à portée de lui pour le soutenir. Les barques canonnières, et cinq ou six pièces des batteries de la rive droite de l'Èbre, l'accablèrent de mitraille. Tout son monde fut tué ou blessé, et Tissot lui-même, qui était parvenu à s'échapper, tomba frappé de mort au moment où il rentrait dans la tranchée.
Immédiatement après cet assaut, le colonnel Dode ouvrit des communications et des épaulements à droite et à gauche pour établir nos troupes, et se mellre à couvert. Il fit aussi percer des meurtrières à toutes les murailles en regard de Sarngosse. Ce couvent, assez éloigné de la ville, n'àvait pas été inquiété par le bombardement, et les assiégés en avaient fait
un hôpital. Nous trouvâmes tous les logements et l'église encombrés de'mourants. Plus de deux cents morts encore vêtus étaient amoncelés au milieu de la cour du cloître, où il nous parut qu'on avait l'intention de les brûler. Nous nous hâtâmes d'y faire mettre le fou. Cette quantité de morts des deux sexes et de tous les âges, desséchés par la faim et la misère, nous confirma le rapport des trois prisonniers sur l'intensité de l'épidémie et les malheurs de la ville.
Ce couvent appartenait à un ordre mendiant; cependant il était très riche en dorures, en peintures et sculptures; mais tout fut brisé par le canon. La nuit vint promptement nous y surprendre, et nous ne pouvions nous diriger qu'à la lueur incertaine et lugubre des feux qui consumaient lentement les victimes de l'épidémie. Ce n'élaït plus qu'à tâtons et en trébuchant parmi les malades, les morts et les ruines, que nous parcourions les pièces et les galeries de ce vasle édifice, lorsque nous découvrîmes une bibliothèque considérable. Elle servit bientôt, comme les précédentes , à faire des brandons pour dissiper l'obscurité. C'est à la clarté de la flamme de ces feuillets précieux qu'un sapeur ramassa dans les décombres un crucifix en or pesant plus d'une livre ; ces feuillets nous servirent aussi à faire des torches qui nous éclairèrent pour descendre dans les nombreux et vastes souterrains de ce couvent et pour les visiter. Nous pénétrâmes dans une chambre funéraire très
remarquable, placée à une assez grande profondeur, sous une seule voûte considérable, et qui nous parut d'autant plus étendue, que nos flambeaux ne répandaient qu'une faible lumière. Les quatre murs étaient percés d'une quantité de niches ou gaines horizontales et profondes comme des fours sur plusieurs rangées de hauteur, et sur le modèle des catacombes où les Romains accordaient près d'eux des places à leurs affranchis. Et après que l'on y a introduit par les pieds et sans cercueil les corps embaumés ou préparés des moines revêtus delà robe de l'ordre, mais enveloppés d'un linceul, l'orifice est muré avec soin et le nom du défunt est gravé sur un marbre à l'entrée de la place qu'il occupe. Nous regardions avec recueillement les moines, tués ou morts pendant le siège, que l'on n'avait pas eu le temps de maçonner dans leurs sépultures, et nous ne pouvions nous défendre de l'impression pénible que nous causait ce triste spectacle. On gardait le silence et chacun semblait se dire : Pourquoi troublons-nous la paix de ces tombeaux? Demain peut-être on nous y descendra!... Allons ailleurs explorer les ruines du couvent.
Dode fit de suite établir une troisième parallèle qui s'appuyait à l'Être avec une forte batterie, pour canonner le quai de la ville et seconder notre atfaque de la rive droite.
Sur cette rive droite, Haxo, se voyant appuyé par les travaux de Dode (sur la rive gauche) rapprocha
les attaques vers lo quai, et y porta ses moyens en officiers du génie, mineurs et sapeurs; toujours avec le but d'arriver à couper la communication du pont. 11 cheminait, selon les circonstances, à l'aide de la sape, des pétards ou de la mine, et il avait déjà enlevé successivement plusieurs ilols de maisons. Les Espagnols les avaient défendues avec une ténacité qui semblait s'accroître de jour en jour, et ils ne négligeaient jamais, avant de les abandonner, de les enduire de goudron pour nous donner plus de peine à éteindre l'incendie. Un paysan eut même la témérité de venir à découvert jusque dans nos postes jeter des grenades enflammées. Celte provocation lui coûta la
A l'attaque du centre, les maisons adjacentes à l'hôpital général étaient depuis quelques jours le théâtre des combats les plus acharnés. Deux fois nos mineurs avaient fait sauter, avec des fourneaux de huit cents livres de poudre, plusieurs parties d'un grand hôtel ou maison blanche donnant sur le Cosso, vis-à-vis la rue del Refugio; et deux fois nos assauts avaient été repoussés. Enfin, au troisième assaut, les Français restèrent les maîtres de ces ruines enflammées; mais une grêle de mitraille, d'éclats de bombes, de grenades cl d'obus, leur permit à peine de voir autour d'eux les moyens de s'en garantir, pour ne pas périr ou reculer. Dans ces maisons bouleversées, on pénétrait dans tous les étages presque en même temps , on en disputait le haut et le bas avec la
vie.
même fureur, et la mort seule du chef qui y commandait nous laissait la victoire.
Pendant qu'on se buttait ainsi avec acharnement à la surface du sol, Brouille avait trouvé le moyen de conduire sous terre , en partant des caves de l'hôpital général, une galerie au pied des fondations de Saint-François. Il allait pénétrer jusque sous le clocher, afin que dans sa chute cet immense édifice écrasAt l'église elle couvent, lorsqu'il entendit que le mineur ennemi venait à sa rencontre pour éventer son travail , et que déjà même on l'avait dépassé de plusieurs mètres. 1-e danger était imminent; il n'y avait pas une minute à perdre ; il en fit donc à la hâte prévenir Rogniat, et chargea en même temps son fourneau de trois mille livres de poudre. Les troupes, qui accoururent, étaient cette fois pressées d'en finir avec ces forcenés, et l'on fit de suite un simulacre d'attaque de vive force sur ce point, pour les attirer en grand nombre, autant que possible, dans la sphère d'activité du volcan qui allait les faire périr. Les grands réfectoires de ce couvent servaient d'ateliers pour fondre des balles, préparer des cartouches, charger des grenades et des obus; et plus de cinq à six cents paysans et soldats y étaient occupés, sous la direction de leurs alcades et de leurs officiers, à confectionner des matériaux et de la poudre pour prolonger !a défense.
Le brave colonel Dupéroux, avec son régiment, et Valazé, chef de bataillon du génie , avec ses sapeurs,
s'embusquèrent dans les ruines de l'hôpital en attendant le signal. A trois heures de l'après-midi, au moment convenu , Brouille fit donner le feu , et l'explosion terrible lança à une hauteur considérable une grande partie du couvent et du cloître; mais le clocher, que l'on s'attendait à voir s'écrouler, resta debout. A peine les débris furent-ils retombés dans le vaste et profond entonnoir ou cratère que l'explosion venait d'ouvrir, et la poussière nous cachait encore, que le colonel et Valazé, à la tête des troupes, s'élancent dans le couvent, poursuivent l'ennemi à la baïonnette, et s'emparent de tout le bâtiment. Cette attaque fut si vive que Palafox, présumant dans le premier instant que nous allions pénétrer plus avant d;ins la ville, fit prendre les armes à toute la garnison, et rangea sa cavalerie en bataille sur le Cosso et sur le marché neuf, où elle s'apprêtait à nous sabrer. Nous avions espéré que les Espagnols seraient épouvantés par la commotion, qui avait fait trembler au loin tout le quartier, et par l'énormité de ce désastre ; mais notre attaque subite augmenta au contraire leur fureur.
Ils se défendaient pied à pied , et la terre n'était pas assez spacieuse pour celle guerre à toute outrance. 11 fallut les poursuivre et combattre jusque sur les toits : et nous vîmes ces exaltés se précipiter sans hésiter, du sommet dos murailles de l'édifice , à la hauteur de quatre-vingts pieds, plutôt que de se rendre au vainqueur, qui leur tendait la main pour les sauver.
Le comte de Fleuri, émigré français, qui avait conduit une troupe de paysans sur les toits, pénétra avec eux dans le haut du clocher. Ils firent en peu d'instants, à la voûte de l'église, des trous par lesquels ils nous fusillaient si vivement, et jetaient sur nous tant d'obus et de grenades, qu'il fallut abandonner l'église dans la soirée du 10; mais nous y rentrâmes le lendemain, et Fleuri et les siens furent enfin précipités du haut du clocher, après avoir vendu chèrement leur vie.
Afin d'être prêts à diriger cette rude attaque du 10 février, nous nous étions placés à couvert, Prost et moi , tout à côté des troupes, sous une porte voûtée du mur de l'hôpital. Nous faillîmes cependant y périr sous les quartiers de murailles, les charpentes et les pierres qui tombaient sur l'abri trop étroit que nous avions choisi. Nous n'avions songé qu'à nous rapprocher du lieu du combat et à bien voir le fracas épouvantable qui allait avoir lieu. Ce désir de réussir dans notre entreprise, sans perdre le coup d'œil de l'effet qu'elle devait produire, dominait en nous la crainte d'être écrasés ; et sans attendre que tout fût retombé, nous nous avançâmes assez pour pouvoir nous rendre compte de celte catastrophe extraordinaire.
Rarement la guerre a présenté un tableau plus épouvantable que celui des ruines du couvent de Saint-François, pendant et après l'assaut. Non seulement la violente explosion qui eut lieu détruisit la moitié du bâtiment et les caveaux souterrains, dajis
lusquels beaucoup de familles se croyaient en sûreté contre le bombardement, mais encore elle fit périr plus de qualre cents ouvriers ou défenseurs, parmi lesquels disparut tout entière une compagnie des grenadiers du régiment de Valence. La terre des jardins de Fuenlès, toutes les surfaces des environs, et les toits étaient horribles à voir par la quantité de débris humains dont ils étaient jonchés. L'on ne pouvait faire un pas sans heurter des membres déchirés et palpitants : un grand nombre de mains et de fragments de bras séparés du tronc nous indiquaient toute l'énormilé de la catastrophe.
Un des grenadiers qui venaient de poursuivre les Espagnols jusque sur les combles de l'église, dont nous parcourions les larges gouttières , pour chercher s'il n'y restait pas des ennemis cachés ou bîessés à secourir, nous fit remarquer parmi ces débris deux choses hideuses, qui, dans tout autre instant, nous auraient fait reculer d'horreur. "Voyez, nous dit-il avec indignation, les mains arrachées des bras de ces enragés; elles sont entièrement noircies par la poudre qu'elles ont tiré sur nous. "En les déplaçant du pied pour passer sans les écraser, il étendit sa main pour soulever avec curiosité une épaisse chevelure, remarquable par son éclat luisant et sa longueur. 11 croyait ramasser la coifTurc artificielle d'une femme ; mais il rejeta promplement cette dépouille en voyant ces beaux cheveux couleur d'ébène encore attachés aux lambeaux de la figure pAIe et déchirée
d'une jeune lilie. 11 ne paraissait pas moins ému que nous à ce douloureux spectacle , lorsqu'il ajouta d'une voix animée : « Voyez ce ruisseau de sang! voyez les déplorables suites de l'obstination et de la fureur! » En effet, le sang de plusieurs Aragonais ruisselait sous nos pieds, dans le conduit des gouttières gothiques (saillantes et élancées en dehors de l'édifice) représentant des dragons, des vautours et des monstres ailés. Depuis huit siècles, ces gouttières ne versaient que des torrents de pluie, et aujourd'hui, par un contraste hideux, elles vomissaient sur les assaillants des Ilots de sang humain.
L'explosion avait fait une large ouverture à un coté du mur, près de la grande porte, et bouleversé tout le pavé de la nef et du cloître. Dans ce soulèvement, tout avait changé de place. Les corniches , la chaire , les autels latéraux, étaient tombés et avaient été enfouis en partie. Les tombeaux et les restes humains renfermés dans les caveaux depuis des siècles avaient été arrachés et lancés du fond des souterrains jusque sur la surface du sol. Lorsque nous pénétrâmes par la brèche, les Espagnols rentraient déjà dans l'église parla sacristie. Ils se barricadaient, au milieu des décombres , derrière les bancs , les chaises et les confessionnaux renversés. Les châsses des reliques et jusqu'aux fragments des cercueils exhumés de leurs caveaux, tout leur servait de rempart pour se cacher t.'t faire le coup de fusil. Une pluie de balles tombait sur nous de toute part. Les plus meurtrières partaient
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des tribunes cl des galeries d'en haut, et surtout des petites ouvertures d'un des grands piliers à coté du chœur, dans lequel se trouvait établi l'escalier du clocher. La brèche du grand mur de l'église était heureusement fort large. Notre colonne y pénétra facilement, et tout fut envahi. Les défenseurs, abordés à la baïonnette avec une fougue extraordinaire dans ces retranchements et dans les chapelles latérales, furent poursuivis jusque sur les toits. L'on y montait avec eux par l'escalier en spirale, étroit et dangereux, du grand pilier, et ils tombaient partout sous nos coups.
Ce tumulte au milieu de ce sombre et beau vaisseau d'une architecture gothique, présentait un aspect surprenant. Les vitraux en couleurs rembrunies , et détruits en partie, laissaient pénétrer un rayon lumineux comme une gloire céleste qui jetait son éclat sur le groupe le plus animé des combattants, et sur le nuage blanchâtre de la fumée de la poudre qui nous suffoquait. F.n avant de ce plan éclairé, se dessinait dans l'ombre le maître-autel, en marbre brun , élevé sur huit marches, et surmonté d'un baldaquin magnifique, orné d'une légion d'anges portant des couronnes, et supporté par huit colonnes d'ordre corinthien. Plusieurs de ces colonnes avaient été brisées et confusément renversées dans l'ébranlement de l'édifice. Les unes restaient debout et les autres gisaient à terre; et ce désordre donnait à ces ruines une irrégularité de lignes que l'on aurait pu prendre
pour un heureux effet de l'art. Dans la nef, tout était sombre depuis le chœur jusqu'à la hrèclie près du portail; et c'était dans cet espace obscur, long de cinquante à soixante mètres , au milieu des cercueils, des ossements et des marbres fracassés, que s'agitait la furie de la guerre.
De l'un de ces cercueils antiques et brisés, l'on voyait sortir la tète livide et décharnée et la moitié du corps d'un évéque enseveli dans ses habits pontificaux. Ses bras osseux et desséchés dirigés vers nous, ses orbites sombres et profondes, sa bouche effrayante, nous apparaissaient comme un fantôme semblable à l'ombre de Samuel nous criant dans ce vacarme : Saûl! Saûl! pourquoi viens-tu troubler ma tombe? Ce bouleversement, cette scène de carnage au milieu des ossements, et ce spectre mitré vacillant sous nos pas. présentaient à nos regards surpris l'aspect le plus imposant et le plus extraordinaire de la désolation.
Un peu plus lard, lorsque je descendis après que l'ennemi eut été chassé de toutes les parties de l'église, l'effet de lumière était encore admirable; mais la scène avait changé. Ici, les restes exhumés des religieux et des prélats étaient livrés au pillage par les soldats, qui les dépouillaient des riches vêlements dont quelques-uns étaient encore enveloppés; là, un groupe de Français bien tristes , bien fatigués de ces combats interminables, buvaient avec avidité, pour s'en consoler, le vin généreux des pauvres Récollels;
bientôt, après avoir vidé gaiement les outres en peaux de chèvres que les moines avaient laissées, ils s'en servaient pour se les lancer entre eux et jouer au Wallon après les avoir soufflées. Ailleurs, on voyait nos officiers de santé prodiguer indistinctement des soins aux blessés, Espagnols ou Français, et l'on pouvait admirer le courage tranquille avec lequel ces généreux chirurgiens affrontaient les plus grands dangers, pour venir nous secourir. Leurs efforts furent impuissants pour rappeler à la vie deux officiers du génie d'un grand mérite, que nous perdîmes dans celte journée aux attaques de droite et du centre , les capitaines Viervaux et Jenccsse.
On s'empara des deux chapelles et des maisons adossées à Saint-François, et qui longaientle Cosso. Pour pouvoir gêner et fusiller tout ce qui passerait dans celle grande rue, qui est large à cet endroit d'environ cent pieds, on établit de bons tireurs dans le clocher, à la même place où les Espagnols venaient de se faire tuer plutôt que de se rendre. Du haut de celte tour, on voyait dans les rues une grande quantité de traverses et de barricades préparées pour la défense ultérieure , et des gibets chargés de victimes. Ces appareils menaçants et ce sinistre aspect n'annonçaient pas que les chefs et la population fussent disposés à des senlimenls plus pacifiques. Et pourtant la démarche lente et morne des habitants qui circulaient dans les rues et les places jonchées de morts, aurait pu nous faire croire que l'heure du dé-
courageusement était enfin arrivée, si pendant le jour et la nuit qui avaient précédé, les Espagnols n'eussent combattu avec la fureur du désespoir. La ville n'était plus qu'un étroit cimetière. Partout les morts embarrassaient le passage, et les assiégés n'avaient plus la force de les enterrer ou de les déplacer. L'espace même leur manquait pour les inhumations; et leur indifférence devant ces objets hideux éUiit arrivée au point qu'ils les enjambaient froidement, comme ils auraient passé sur une pierre ou pardessus tout autre obstacle. Les femmes et les moines, par leur démarche animée en circulant au milieu de la foule, semblaient être les seuls qui eussent conservé leur première ardeur.
Un jour nous venions de descendre dans une cave oi'i des Polonais étaient aux aguets. En regardant par les soupiraux, ils aperçurent un Espagnol occupé à ramasser le plomb des balles dans un petit jardin, et le tuèrent d'un coup do fusiî. Cet homme venait à peine de tomber, lorsqu'une femme en pleurs, vomissant des imprécations avec l'accent du désespoir, vint se précipiter sur le corps du mari qu'elle perdait. Nos soldats, qu'un sentiment d'humanité retenait immobiles devant une épouse éplorée, auraient généreusement respecté sa douleur, si cette femme, se relevant avec rage , n'eût arraché sous nos yeux le manteau, la giberne et le fusil du défunt pour les emporter, en nous adressant mille imprécations. Une balle à l'instant même l'étendit morte sur le corps
qu'elle voulait venger. Peu de minutes après, une jeune fille de quinze à seize ans accourut en jetant les cris déchirant de mipadrel mi madré! aima de mi madré! et elle se traînait à genoux autour de ces corps inanimés pour les embrasser et pour chercher à les rappeler à la vie; elle paraissait en proie à la plus affreuse douleur, et s'arrachait les cheveux en se roulant convulsivement sur ces êtres chéris, et nous conjurant de la tuer aussi pour mettre un terme à ses malheurs. Aucun des nôtres n'eut la cruauté de verser le sang de l'orpheline sur les corps de ses parents ; et cependant elle avait eu la témérité de nous provoquer à son tour. Après avoir tenté inutilement d'emporter le corps de sa mère, elle l'enveloppe dans le manteau pour pouvoir l'entraîner avec la giberne et le fusil qui pouvaient lui être si funestes!... Le besoin impérieux de vengeance la poussait aussi vivement à cette action que les sentiments de la piété filiale. Nous ne pûmes blâmer la haine que la jeune enfant portait aux meurtriers de sa famille, et l'on entendit nos Polonais lui crier alternativement dans leur langue sarmate, ou en mauvais espagnol : Malenka nie cekaij sien! Chiquita no tiene miedo! (Ne crains rien, petite!) Peu de jours se passaient sans que l'on vît se reproduire quelques scènes de cette nature.
Dans notre camp, malgré la fatigue, il y avait moins de souffrances que dans la ville.
Le ciel pur, le soleil chaud et brillant de l'Espagne
nous donnaient celle année, au mois do février, la douce température, les bienfaits et tous les agréments d'un printemps anticipé. Les fraises étaient rouges et mûres; les lauriers, les rosiers, et les arbres fruitiers étaient en fleurs; la lavande, le romarin, la violette et les narcisses embaumaient l'air, vivifiaient nos soldats et les préservaient de l'épidémie.
Pour se garantir mieux de la fraîcheur des nuits, les soldats avaient apporté au camp tous les tableaux qu'ils avaient pu retirer des églises ou couvents dont on s'était emparé; et ces toiles, peintes ou vernissées, les abritaient parfaitement contre le soleil, la pluie, le froid et l'humidité. A défaut de paille, ils faisaient avec le parchemin des manuscrits antiques une couche moins dure, mais plus sèche que la terre. Dans toute autre position, on se serait dit : Plutôt souffrir que détruire; mais ici il y allait de la vie, et, faute d'autres ressources, on employait au camp les plus gros livres pour se coucher, les ornements des autels et les statues des saints, les sculptures en bois doré, pour se chauffer, et les tableaux d'église pour couvrir les baraques.
Une visite au camp était pour nous une véritable récréation. Celte exposition de peintures ressemblait à celles qu'on voyait autrefois à la place Dauphine, au pied du Palais de Justice , à Paris, lorsque les jeunes artistes n'étaient pas encore , en 1792 , admis à l'honneur d'exposer leurs ouvrages au Louvre. Ce spectacle semblait pîaire beaucoup à nos braves
2IC MËUOIUKS DU GÉNÉRAL LtJEL'NE.
Polonais, qui sont catholiques , et en général pleins de piété. Peu accoutumés à trouver dans les églises de leur pays des peintures du mérite des tableaux des églises d'Espagne , on les voyait considérer avec recueillement toutes ces représentations des sujets tirés de l'Histoire Sainte ou de celles des Martyrs. Leur imagination, habituellement tranquille, s'échauffait et s'identitiait avec ces sublimes inspirations; ils ne voyaient plus que le généreux dévouement des martyrs et les palmes célestes qui leur étaient décernées. Le désir d'imiter ces courageux exemples leur donnait la force de persévérer dans leurs rudes travaux, et l'espoir des récompenses éternelles procurait les plus puissantes consolations dans les peines qu'ils avaient à supporter. Aussi leur maintien plein de résignation n'annonçait pas encore que leur patience fût épuisée. Les Français, au contraire, plus vifs et plus ardents, paraissaient supporter leurs fatigues avec moins de constance.
Un jour, en passant près d'un groupe de soldats occupés à regarder un de ces tableaux, M. le maréchal fut surpris d'entendre ces paroles : « Le bon Dieu laissera boire un coup au Vieux, comme le Maréchal nous fora passer ici le goftt du pain ». Il s'approcha d'eux, et vit qu'ils admiraient un tableau de Murillo, rappelant la parabole de Jésus qui invile saint Pierre à marcher sur les eaux. « Hé bien! mes amis, leur dit le maréchal, Dieu parle ici à saint Pierre précisément comme j'ai à vous parler à vous-
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mômes. Dieu lui dit : Pierre , si tu as foi à mes paroles, tu marcheras sur les eaux; ce qui signifie que : Si tu as confiance en moi, l'espérance soutiendra ton courage, et ta persévérance triomphera de tous les obstacles. Et vous, mes amis, dans peu de jours vous prendrez Saragosse!... » Ces soldats avaient écouté. Aussitôt leurs visages, sur lesquels on n'avait pu surprendre un sourire depuis plusieurs jours , se déridèrent spontanément, et ils reconduisirent le maréchal aubruitdes vivats qui exprimaient combien ils comptaient sur ses promesses.
M. le maréchal ne se trompait pas dans ses prévisions. Les assiégés étaient arrivés au plus haut degré de la misère, et la junte était à l'apogée de ses cruautés. Elle avait pu contenir pendant quelque temps les partis par la terreur; mais aujourd'hui les hommes sensés, les négociants, les gens riches, tous ceux enfin qui avaient beaucoup à perdre, voyant que l'on ne pouvait plus compter sur l'arrivée des secours vainement attendus depuis si longtemps, voulaient que l'on capitulât. Les autres, affaiblis par la maladie, la fatigue et les inquiétudes, mouraient de faim sur des tas de blé qu'ils ne pouvaient pas moudre, ou restaient, abrutis dans leur rage, n'ayant pas la force de prendre un parti raisonnable. Ils suivaient aveuglément les ordres d'une junte monacale, qui craignait avant tout de voir les Français supprimer les couvents en Espagne comme en France, dès qu'ils se seraient rendus maîtres de Saragosse.
Une centaine do ces malheureux paysans (hommes, femmes et enfants) enfermés en ville , ne pouvant plu s supporter leur affreuse position, désertèrent un matin en masse vers le château d'Aljaferia, et supplièrent nos avant-postes, qui voulaient les repousser, de les tuer plutôt que de les forcer à rentrer dans la ville. L'oliicier de garde, trop généreux pour vouloir prendre un parti si cruel , les fit conduire à M. le maréchal. Celui-ci les ahorda d'un air sévère, et leur reprocha d'une voix forte d'avoir fait verser tant de sang français par leur féroce entêtement. « Vous me « demandez la grâce de retourner dans vos foyers : « vous ne la méritez pas ». Et faisant approcher sa garde autour de ces êtres désolés, qui s'attendaient à marcher au supplice, il dit : « Emmenez-les, faites- « les boire et manger ; qu'on les rassasie, qu'on leur « donne ensuite à chacun deux francs et deux pains , « et qu'on les reconduise à Saragosse. Je veux que « [es habitants de cette ville sachent que nous avons « des vivres en abondance, et qu'ils apprennent ce <i que l'on peut attendre de ma générosité. » Henri IV, pressé par les circonstances autant que par ses sentiments généreux de conquérir le cœur de ses sujets, ne les avait pas mieux traités aux portes de Paris, que ne le furent ces étrangers par le duc de Montebelln.
Les Suisses qui étaient en ville s'étaient toujours battus avec courage, mais leur fidélité ne résistait plus à de si rudes épreuves; ils désertaient de temps
à autre, et le 14 février une garde entière de cinquante Suisses avec armes et bagages, son officier en tete, passa dans nos rangs, au faubourg, près du couvent de Jésus.
En rentrant du camp dans la portion de l'intérieur de la ville que nous occupions, c'est-à-dire dans des 'ruines hideuses, infectes, encombrées do gravois et de cadavres espagnols, on trouvait à chaque pas des sentinelles et des voilettes placées pour guetter ce que faisaient les assiégés et en prévenir immédiatement. Nos Polonais des trois régiments de la Vistule avaient acquis à ce service une adresse incroyable. Ils apercevaient autour d'eux dans les murs ou dans les portes le moindre petit trou pratiqué par les Espagnols; et n eût-il de diamètre que celui d'un gros sou, ils le montraient de suite aux arrivants en leur recommandant de s'en défier et de se tenir sur leurs gardes. Ces renseignements, presque toujours donnés par signes, car peu d'entre nous comprenaient le Polonais, étaient non seulement très précieux, mais encore amusants à recevoir, à cause de la bienveillante pantomime avec laquelle ces amis si dévoués s'empressaient de nous les donner. Avec des yeux très expressifs , ils nous indiquaient du doigt , en décrivant un cercle, la direction du petit trou dangereux, ou meurtrière invisible, qu'il fallait éviter; et ils portaient un doigt de l'autre main sur leur bouche, pour nous recommander le silence. Ceux qui négligeaient ces précautions, étaient à l'instant même fu-
!ïft MÉMOIRES DU GÉKKBAL LEJEUNE.
sillés par ces petits orifices imperceptibles, et tirés de si près que tous les coups portaient.
Les communications ou galeries intérieures que nous avions été obligés de percer dans toutes les maisons d'une même île, étaient également gardées dans la crainte d'une surprise. Souvent il fallait passer d'uni! île dans l'autre par des rues étroites, où l'on n'avait pas cru devoir faire des traverses. Alors on pratiquait, vis-à-vis l'une de l'autre, des bi'è-hes ou des ouvertures, et l'officier qui faisait sa rondi' devait prendre l'élan pour franchir, d'un seul bond, toute la largeur de la rue; autrement, s'il manquait d'agililé, des coups tirés avec adresse l'étendaient au milieu de sa course. Mous perdîmes de celte manière plusieurs officiers. L'adresse et l'assiduité des Polonais, dans ces services qui leur étaient coniiés,ont sauve la vie à un grand nombre de Français trop souvent disposés à dédaigner des soins qu'ils considéraient comme indignes de leur courage. Pour mon compte , je leur ai <1\\ la vie deux fois ; et je suis certain que sans ces alliés dévoués, un nombre bien plus considérable d'entre nous eut péri.
Les victimes de l'épidémie étaienl déjà si nombreuses, qu'on trouvait leurs corps abandonnés tout habillés dans les rues et dans les maisons dont nous nous emparions. Heureusement pour nous, l'air était si vif, qu'il desséchait promptement ces cadavres, qui ne présentaient rien de repoussant pour l'odorat ni pour la vue; ils étaienl légers et semblables à des
statues de carton couvertes de poussière. Je crois apercevoir encore une chambre au second étage d'une maison qui avait été ouverte et détruite par moitié de de lias en haut. L'explosion semblait avoir surpris un père et sa fille au moment de la sieste après le repas, à côté d"une petite table ronde, couverte encore de quelques vases. Le vieillard, assez bien mis, et en partie enveloppé dans son manteau, était assis dans une-très grande chaise à bras, en bois noir, tandis que- sa fille, tout habillée, était étendue à ses pieds sir une nate de onc. Rien dans leurs traits ne poriait l'empreinte de la douleur, et pendant les premiers jours que je passai devant ce groupe immobile , je no savais me rendre compte si les figures de ces deux psrsonnes mortes étaient naturelles ou de cire.
A ce moment, les espérances que Palufox avait Fondées sur la saison pluvieuse, qui devait nous inonder et nous faire abandonner nos tranchées, étaient loin de se réaliser; et cependant notre armée s'affaiblissait de jour en jour par les combats continuels et par les maladies. 11 ne nous restait pas assez de troupes pour étendre nos attaques dans le moment où il eût été le plus avantageux de le faire ; et ltogniat fut obligé de renoncer à gagner du terrain vers la gauche de Saint-François. Si, dans ce moment, Palafox avait pu comprendre et apprécier exactement tout le parti qu'il pouvait tirer du nombre encore considérable de ses combattants , en se jetant , avec une colonne de vingt mille hommes déterminés, sur l'une ou
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l'aulre rive du fleuve , notre position aurait pu devenir extrêmement critique; mais ce général était déjà malade et atteint de l'épidémie. Son énergie semblait s'affaiblir avec sa santé; peut-être même n'osa-t-îl pas hasarder de conduire au deliors des hommes qui dans leurs murs, étaient des héros, mais dont le courage avait faibli devant nous dans les plaines de Tudela.
Rogniat, forcé de concentrer ses moyens, fit renverser par les minus toutes les maisons qui étaient contiguf's de Saint-François, afin d'empêcher l'ennemi de pouvoir en approcher autrement qu'à décou vert. Gagnant ensuite du terrain vers la droite, il établit une batterie blindée, qui reçut un obusier, avec lequel on put enfiler Ja rue du Cosso. Un peu plus loin, toujours vers la droite, on arma encore d'une pièce de douze une autre batterie blindée, qui gêna beaucoup les assiégés, en battant toute la longueur de la rue Saint-Giles , qui conduit au pont par le milieu de la ville.
Pendant ces travaux, nos mineurs cheminaient dans quelques endroits sous le Cosso; à l'attaque de Prost, ils s'avançaient par six galeries, dont les deux premières étaient déjà parvenues à l'autre côté sous la Comédie et sous la maison voisine, et à l'attaque do Ilaxo, par deux galeries pour arriver sous le bâtiment de l'Université.
Un jour où le maréchal Lannes parcourait les ligues du faubourg, un Espagnol, embusqué dans les
décombres, lui tira à bout portant un coup de fusil qui brûla le revers de son habit. M. le maréchal, irrité de cette audace, monta dans les combles du couvent de Jésus, et ajusta lui-même une douzaine de coups de fusils. L'ennemi dirigea un obusier sur la lucarne d'où ces coups partaient, et l'un des obus coupa en deux le capitaine du génie Lcpot, qui regardait par-dessus l'épaule de M. le maréchal.
En ville, les opérations marchaient promptement; mais Ilaxo, qui touchait presque à la porte dcl Sol, se trouvait trop à découvert. Cet oflicier ne pouvait avancer plus loin sans courir le danger de laisser l'ennemi derrière lui dans les retranchements qu'il occupait; de plus, le petit nombre de troupes que nous avions ne permettait pas d'étendre les attaques ni de les multiplier, il fallait donc agir par coups de main. Il importait que le faubourg de la rive gauche de I'Kbre fut promptement enlevé pour mettre le quartier des Tanniers entre dcuxfeux.
M. le maréchal ordonna donc pour le lendemain, 18 février, une attaque générale et simultanée sur la ville et sur le faubourg. II prescrivit, en outre, d'élever dans lu nuit dos épaulements sur les routes par lesquelles il craignait que l'ennemi put nous échapper.
A l'attaque de la ville, nous profitâmes de nos établissements pour ouvrir une maison par l'explosion d'un pêlard; les Polonais s'élancèrent aussitôt par celle brèclieau travers de l'incendie, et poursuivirent l'ennemi , par ses propres communications. Les Espa-
ni MÉMQIIŒS DU GÉNÉRAL LE JEUNE.
gnols furent obligés d'abandonner leur batterie circulaire et leur chemin couvert sur le quai, qui étaient pris de revers.
Le lendemain, les mineurs mirent le feu aux deux fourneaux sous l'Université, chargés chacun de quinze cents livres de poudre, et leur explosion produisit deux brèclies énormes , par lesquelles nous lançâmes deux colonnes de troupes, qui s'emparèrent de presque tout ce grand bâtiment. L'ennemi fut enfin obligé d'abandonnerle Cosso.
A la même heure, M. le maréchal faisait attaquer devant lui le faubourg par la division Gazan. Depuis le point du jour, toute l'artillerie du siège tirait sur les abords du pont, afin d'en intercepter la cirulation; et déjà tous les parapets étaient abattus. Le but de notre attaque principale était de nous emparer du couvent, construit près du pont Saint-Lazare, qui maîtrisait cette communication, la seule qui existât entre la ville et le faubourg.
Vers midi, la brèche était pratiquable à Saint- Lazare; notre feu et celui de l'ennemi redoublaient sur tousles points. Dans les plaines, le bruit des détonations de l'artillerie se perdent dans l'espace; mais dans les rues d'une ville , le son du canon retentit sur chaque muraille; le craquement des toits sous la chute et les éclats des bombes , le pétillement de plusieurs incendies à la fois, le tocsin qui sonnait à tous les clochers , le sifflement des boulets , des obus et de la mitraille, le tintement aigre des mortiers, enfin
tout ce bruit confus , triplé par les échos sur les édifices, qui tremblaient au point que les tuiles tombaient sur nos tètes et sur celles des Espagnols, formait une musique guerrière qui devait jeter l'épouvante dans le cœur des assiégés, et qui Taisait tressaillir nos soldats d'une vive allégresse.
Les Espagnols comptaient à peu près sept mille défenseurs dans le faubourg au moment où cette grêle épouvantable de projectiles vint interrompre leur communication avec la ville. Le canon perçait de part en part les murs de clôture des jardins, et chaque trou de boulet leur servait aussitôt de créneau pour faire la fusillade.
Cependant les murs s'écroulent et les défenseurs se retirent aussitôt dans le couvent de Saint-Lazare et dans celui de Sainte-Elisabeth, que nous battions en brèche. Le canon avait déjà renversé une grande porte cochère de cet édifice, et nous nous disposions à y pénétrer, lorsque les paysans relevèrent la porte et la soutinrent ainsi à force de bras. Deux fois elle fut abattue et relevée de la môme manière ; alors l'artillerie fut obligée de battre en brèche les deux piliers pour les détruire avec la porte . Un peu plus tard , lorsqu'on put y pénétrer, on trouva les débris de celle porte renversés sur un monceau d'Espagnols, qui s'étaient bravement fuit tuer pour la tenir fermée.
Au premier bruit de celte attaque générale , le commandant du faubourg accourut à son poste pour défendre la position; mais il fut tué en traversant le
MÉMOIRKS DU GÉNÉRAL L El RUHR. 15
pont, La nouvelle de sa mort se répandit promptement parmi les défenseurs du faubourg et jeta de l'hésitation dans leurs mouvements. M. le maréchal s'en aperçut, saisit le moment favorable, et ordonna l'attaque.
Aussitôt les tirailleurs débouchèrent de la tranchée, et s'avancèrent éparpillés, pour souffrir moins de la mitraille tirée par dos batteries espagnoles de la rive droite et par des barques canonnières qui nous blessaient beaucoup de monde. Trois colonnes soutenaient ce mouvement, et l'on pénétra promptement dans une huilerie, qui fut à l'instant jonchée de morts. Nous avançâmes ensuite par des passages étroits dans plusieurs maisons vigoureusement défendues, où tout fut passé au fil de l'épée. Dans une de ces maisons , où nous avions été arrêtés près d'une heure par la courageuse résistance des Espagnols, le capitaine Gallard trouva le moyen de faire pénétrer sa compagnie par le toit, et il descendit, à travers les greniers, sur les Espagnols qu'il surprit et mit en fuite. Tous ceux qui osèrent résister tombèrent sous &es coups. Bientôt, au milieu des cris de détresse de tous ces malheureux, et environné d'une fumée épaisse qui l'empêche de voir devant lui, il croit frapper les derniers des ennemis , lorsqu'une attaque des plus vives le surprend à son tour. Aussitôt il redouble d'énergie, se précipite sur ceux qui s'avancent sur lui, et tombe glorieusement percé de coups; mais, héks! il était frappé par des baïonnettes françaises!
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MÉMOIRES DU GÉSKR.U, LKJEUNE.
Un antre officier de son régiment, le capitaine Clerget, était parvenu à enfoncer une porte au bas de la maison dans le moment où Gallard y pénétrait par les toits, et dans celte rencontre imprévue CIcrget reconnut trop tard sa méprise déplorable, et il eut la douleur d'avoir donné la mort au brave capitaine Gallard et à plusieurs Français.
Dès qu'elles eurent pu se loger dans les maisons voisines de Saint-Lazare, nos troupes pénétrèrent dans la cour de ce couvent. Ensuite , à l'aide d'un pétard , on enfonça le mur de l'église , où les moines se défendaient à outrance. Derrière eux, une masse d'hommes, de femmes et d'enfants, qui n'avaient pas osé repasser le pont, s'était réfugiée au pied de l'autel et criait miséricorde; maïs la fumée étant trop épaisse pour que l'on pût apercevoir les victimes qu'on aurait voulu épargner, tout fut saccagé, et la mort seule étouffa les cris et rétablit le silence dans le sanctuaire. Le grand escalier, les corridors, les chambres du couvent étaient dans le mémo moment le théâtre d'un combat aussi sanglant et aussi opiniâtre. Le couvent fut pris en entier, et l'on vit à l'instant môme se précipiter dans .l'Kbre, par toutes les croisées, les moines et les soldats qui le défendaient. Nos feux furent ensuite immédiatement dirigés sur l'entrée du pont, alin d'empêcher ceux qui étaient dans le faubourg de repasser en ville.
La consternation s'empara des Espagnols, restés sans chef, à l'instant même où ils remarquèrent qu'on
leur avait coupé la retraite. Ils renoncèrent à défendre !a tête de pont et les maisons, et ils abandonnèrent le faubourg; errants et dispersés ils cherchaient à fuir, étant très incertains du parti qu'ils devaient prendre, lorsqu'ils trouvaient toutes les issues fermées. Trois cents d'entre eux, plus intrépides que les autres, entraînés par Fernando Gonzaiés, bravèrent avec audace notre fusillade, et se firent jour pour rentrer en ville, en forçant le passage du pont à travers une pluie de bâties qui partaient du couvent de Saint-Lazare. La fumée de cette fusillade les couvrit promptement d'un voile épais qui les déroba à nos regards. Ils eurent peu de blessés dans ce court trajet, et leur chef fut assez heureux pour ramener à Saragosse presque tous ceux qui avaient osé !e suivre. Quelques-uns d'entre eux s'échappèrent à l'aide des barques, plusieurs traversèrent le fleuve à lu nage, beaucoup se noyèrent, et les autres, au nombre de trois mille, essayèrent de fuir dans la campagne par la plage du bord de l'Elire, en le remontant : mais le général Gazan envoya promptement un régiment et de la cavalerie pour leur barrer le passage. Leur position était désespérée, et leurs forces étant épuisées par les privations et par les longues et périlleuses fatigues du siège, ils mirent bas les armes : on les emmena prisonniers.
Le commandant du faubourg, dont la mort les avait d'abord jelés dans lu découragement qui causait maintenant leur défaite, était le baron de Ver-
L'yj iizod b. Ci
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sage, un émigré qui combattait contre sa patrie.
Palafox, bien qu'il fût malade, et qu'il pût à peine se soutenir, avait entrepris de venir, avec le général Philippe de Saint-Marc, au secours du faubourg. Trois fois ce général essaya vainement de déboucher par le pont à la tête de ses troupes. Quelques centaines d'hommes seulement parvinrent à passer; mais nos batteries de la rive gauche lai tuaient tant de monde aux abords du quai, que ses principales colonnes regardèrent comme impossible de franchir à découvert toute la longueur du pont sous cette grêle de boulets, quoiqu'on eût remplacé les parapets renversés par des épaulemenls en sacs à terre et en ballots de laine. Ces troupes restèrent donc en ville, et elles ne purent même pas nous empêcher do prendre de ce côté le bâtiment de l'Université.
Nous restions les maîtres de la position, qui nous permettait de canonner la ville dans la partie qui avait le moins souffert. Nous avions pris dix-sept pièces de canon et fait trois mille prisonniers. Un nombre à peu près semblable d'Espagnols était tombé sous nos coups. Cette victoire si brillante, remportée à découvert par une faible division, dont six cents hommes seulement avaient pris part au combat, contre des troupes déterminées et bien retranchées, fut immense par ses résultats sur l'esprit des assiégés, et ne coûta que cinquante hommes à la division Gazan.
Pendant le tumulte de l'attaque du faubourg, au
milieu des feux qui se croisaient de toute part, une religieuse du couvent de Sainte-Klisabetli , que son grand âge empêchait de fuir aussi rapidement que ses compagnes , attira tous les regards sur elle , tandis qu'elle traversait d'un pas grave ot chancelant à la fois une place jonchée de morts et de blessés. Sa guimpe en désordre, sa tête découverte et ses cheveux épars, indiquaient assez qu'on l'avait entraînée dans un moment de trouble pour la soustraire au danger. Cependant la noble expression de ses traits annonçait la tranquillité de son cœur, et on la voyait passer au travers des blancs tourbillons de la fumée des batailles sans qu'elle parût effrayée du fracas des armes. Elle nous apparaissait dans ce moment comme un ange consolateur qu'on croit voir descendre lentement porté sur les ailes de l'espérance et environné des rayons lumineux d'une gloire céleste, dans ces rêves bienfaisants que le ciel envoie quelquefois aux mortels affligés pour calmer les violentes agitations de leur âme. En présence de ces redoutables combats, elle semblait dire : Je n'ai point fait de mal sur celte terre, Dieu puissant, je suis sous ton égide et je ne saurais rien redouter. L'air de douceur et de bienveillance et le calme inaltérable répandus sur toute sa personne, pendant le vacarme effroyable qui régnait autour d'elle, excitaient l'étonnemcnt et l'intérêt de tous ceux qui la voyaient passer : chacun craignait pour les jours de celte femme , et voulait la sauver. Toutefois il y allait aussi pour nous de la vie ,
parce qu'il Fallait se mettre à découvert en traversant la place, et s'exposer à être fusillé par les Aragonais. Mais une occasion si précieuse de protéger la faiblesse ne pouvait s'offrir vainement à des Français. Un officier et plusieurs soldats s'élancent spontanément vers la religieuse, la saisissent par les mains, et, la soutenant dans leurs bras , l'entraînent vivement à l'abri du danger. Ils cherchaient quelques mots on espagnol pour lui adresser la parole et la tranquilliser sur le motif et la vivacité de leur démarche; mais à leur grande surprise, cette religieuse, avec un doux sourire et d'une voix faible, leur répondit en bon français : « Généreux soldats, « je suis Française comme vous et ce n'est pas moi « que menacent vos armes. Il y a cinquante ans « que j'entrai dans ce couvent; accordez-moi la grâce « de me laisser rejoindre mes compagnes, pour aller « prier et mourir avec elles!... » Touché de la noble confiance qu'elle lui témoignait, le jeune officier la combla d'attentions, et la fit conduire auprès du général Gazan. Elle reçut des preuves du plus vif intérêt; on l'entoura de respect et de soins, et quelques jours après cette sainte femme fut rendue à ses pieuses occupations.
Cette religieuse, née à Bordeaux, était la sœur du célèbre acteur Grandménil.
Dès que je fus rentré en ville , après l'expédition du faubourg, j'allai visiter le bâtiment do l'Université, dont on venait de s'emparer. Vers trois heures,
pendant ï'afTaire la plus vive du faubourg, on mit le feu aux deux grandes mines préparées sous l'Université, chargées chacune de quinze cents livres de poudre. Cinq cents hommes d'élite, Français et Polonais, partages en deux colonnes, s'y précipitèrent malgré le feu de la traverse de la porte del Sol et celui des maisons voisines. Les Espagnols, bien près d'être découragés par tous les maux qui leur arrivaient à la fois, firent une faible résistance. Nous primes le bâtiment de l'Université , et en les poursuivant on approcha pêle-mêle avec eux, par la rue du Sépulcre , jusqu'à l'église de la Trinité , qui leur resta. Une autre colonne pénétra sans coup férir, à l'entrée de la nuit , près de la traverse du Cosso , dans la maison sur laquelle dix assauts précédents avaient élé repoussés. En même temps, Prost s'emparait d'une partie du palais Fuentès, où il lit mettre le feu pour isoler son flanc gauche et se garantir d'une surprise.
La fatigue était devenue extrême pour l'officier comme pour le soldat. L'épidémie commençait à nous atteindre; l'hôpital d'Alagon était encombré de malades et de blessés. Les infirmiers, les officiers de sauté, les vivres, le linge, les médicaments, presque tout enfin y manquait. La victoire du 18 était donc arrivée fort à propos pour ranimer l'esprit de l'armée et lui rendre toute sa vigueur, en même temps qu'elle consternait les assiégés. Ceux-ci, tourmentés et resserrés dans leurs murs, ne pouvaient même plus pa-
paître sur le quai; et c'était sous leurs yeux, à la portée (Je la voix, de l'autre coté do la rivière, que les trois mille hommes venaient de mettre bas les armes. La nouvelle s'en était promptement répandue en ville, et Palafox ni la junte n'essayèrent même pas de la démentir
La guerre devenait plus meurtrière à mesure que la défense se trouvait plus concentrée. La population décroissait d'une manière effrayable, et le typhus faisait périr chaque jour dix fois plus de personnes que la veille. Ce terrible tléau frappait surtout les paysans, les réfugiés du dehors et les soldats blessés qui n'avaient ni famille, ni demeure fixe, ni secours. 11 n'y avait plus de service régulier dans les hôpitaux, qui étaient encombrés; plus de médicaments pour les malades : l'eau de riz était le seul adoucissement qu'il fut possible d'apporter à leurs maux. Ces malheureux malades avaient à peine de la paille pour se coucher sur le pavé des longues et froides galeries voûtées qui sont à l'entrée de chaque maison. Ils y mouraient de faim, ou consumés par les ardeurs de la fièvre, sans qu'une main secourable vînt leur apporter un breuvage rafraîchissant. La comtesse Buiïda, et les femmes qui s'étaient dévouées à distribuer des secours aux blessés, n'existaient plus ou pouvaient à peine se traîner vers leurs plus proches parents. La gangrène gagnait rapidement les plus légères blesi 'res, de violents accès de fièvre surprenaient dans leurs factions les sentinelles que la crainte des sup-
plices ou un reste de courage avaient conduites à leurs postes. On les voyait enveloppées de leurs couvertures et grelottantes, assises sur les bancs de pierre, laissant échapper les armes que leurs mains défaillantes ne pouvaient plus supporter, et quelques-unes môme mouraient avant d'être relevées.
Palafox lui-même, atteint de l'épidémie, mais surtout excédé par les cruelles exigences des moines el des intriganls de la junte, à laquelle il éluit forcé de prêter son nom, se voyait hors d'état de supporter plus longtemps le fardeau du commandement; déjà l'on se défiait de lui et des autres chefs militaires. On craignait qu'ils ne partissent, comme au premier siège sous le spécieux prétexte d'aller presser l'arrivée des secours; et dans cette appréhension les hommes du peuple, qui rejetaient encore toute idée do capitulation, faisaient bonne garde aux chaloupes canonnières qui pouvaient faciliter leur retraite. Parmi les meneurs énergumènes de la ville, beaucoup avaient déjà succombé. Bazilc, chef de la junte, perdait son crédit et sa puissance, en même temps qu'il perdait leur appui. Le peuple et le clergé cessaient enfin de compter sur la protection miraculeuse de la madone del Pilar, en reconnaissant qu'elle dédaignait de préserver sa propre église de la destruction. La garnison croyait avoir assez fait pour la gloire du nom espagnol, et un grand nombre d'hommes influents parmi les habitants, se voyant forcés de céder à la nécessité, osèrent dire enfin que l'heure était venue de cesser de
combattre. Ils se rendirent chez Palafox, pour le presser de capituler. Ce général était encore plein d'énergie, mais trop malade pour pouvoir espérer plus longtemps de conquérir la couronne obsidionale, lorsqu'il apprit, sans pouvoir en douter, les succès de nos armées dans toute la Péninsule. Cependant il crut devoir hasarder une démarche qui pouvait lui faire gagner du temps, et qui lui permettrait de suivre l'impulsion de ses sentiments généreux. Il désirait vivement rendre moins affreuse l'existence des Aragonais qui avaient pu survivre à tant de misères. Mais trop fier encore pour vouloir faire en plein jour une démarche qui ne paraissait pas recevoir l'assentiment général , il attendit la nuit pour envoyer un parlementaire à M. le maréchal.
Cherchant donc à tirer le meilleur parti possible de sa déplorable et fâcheuse position, Palafox chargea son aide de camp Gassellas d'aller demander à M. le maréchal uno trôve de trois jours, pendant lesquels on permettrait à cet officier d'aller vérifier l'état des affaires dans la Péninsule, ajoutant que si le moment de capituler était, en-effet, arrivé, il demandait les mêmes avantages que M. le maréchal avait offerts le 24 janvier, et, de plus, que la garnison pût rejoindre les armées espagnoles et emmener ses chariots couverts,
Les choses étaient bien changées depuis un mois, et la réponse de M. le maréchal contenait les expressions suivantes :
a Général , je vous ai fait connaître ce qui se passe « en Espagne. Quand un homme d'honneur donne sa 'i parole, on doit la tenir pour sacrée. Je vous envoie « avec cette lettre la capitulation du Ferrol et celle de « la Corogne. Je vous le jure sur l'honneur, vous « n'avez pas de secours à espérer. 11 n'y a plus d'ar- « niées espagnoles : tout est délruil. Le roi Joseph « Napoléon est entré à Madrid. Toutes les villes lui « ont envoyé des députations, et plusieurs régiments « de l'Espagne sont entrés à son service. Telle est, « général, la pure vérité. Personne au monde n'est « autorisé à douter de la loyauté et de la générosité « de la nation française : jo suia prêt à accorder un o pardon général à tous les habitants de Saragosse, « et je promets de respecter leur vie et leurs biens.
« A la tranchée devant Saragosse, le 19 février » ltfOï), le maréchal duc de Montebello ; signé : Lan-
b NES n.
Après le départ de ce parlementaire, le feu continua.
Fort affligé de ce refus, et tourmenté par une fièvre ardente, Palafox, noble et orgueilleux castillan, voulut essayer de s'épargner la honte de signer une capitulation, et il se déchargea sur le comte Philippe de Saint-Marc des soins du commandement. Mais ce général étranger, ne pouvant espérer d'obtenir la confiance du peuple , qui avait voulu le pendre six semaines auparavant, se hâta de remettre son autorité momentanée aux mains d'une junte nouvelle formée
de quarante personnes choisies parmi les notables do la ville; elle se composait des chefs du clergé, de ceux de la magistrature et de l'armée , sous la présidence de don Pedro Maria Rie, régent de l'audience royale. Cette junte passa la nuit à délibérer sur le parti qu'elle avait à prendre.
Au matin : de l'espèce d'observatoire où j'étais avec d'autres officiers du génie, nous vîmes une grande masse de peuple réunie sur la piace de la cathédrale. Tous paraissaient si fort animés, que nous présumâmes un moment qu'ils étaient occupés à consolider les murs de ce quartier pour les empêcher de crouler. Evidemment, la foule s'nmoncelajt sur le lieu où les intérêts les plus graves allaient se décider, et son agitation était extrême. Les femmes et les moines ne paraissaient plus dans ces groupes; les hommes, divisés d'opinion, se querellaient vivement entre eux. Il était aisé de juger, à leur mésintelligence, qu'ils agitaient la question de capituler, et que le siège louchait à sa fin. Pendant ces bruyants démêlés, les cinquante pièces en batteries pressaient leurs coups, faisaient un fracas horrible, et plusieurs mines sautaient assez près de là. Six autres galeries avaient atteint le côté opposé du Cosso ; l'une sous le palais do justice la Audiencia, la seconde sous la Comédie , et les quatre dernières sous les pins grands hôtels. Brouille faisait charger chacun de ces fourneaux de trois mille livres de poudre. Tout était préparc pour que l'explosion eût lieu simultanément
le lendemain matin, pendant une troisième attaque générale ; et nous nous disposions à franchir le Cosso aussitôt après que le plus beau quartier de Saragosse aurait été renversé.
L'extrême besoin que nous avions d'en finir nous donnait à tous une espèce de fièvre d'agitation, et le moment fixé nous semblait encore trop éloigné, lorsqu'enfin, vers trois heures, nous vîmes s'élever du milieu de cette réunion d'hommes irrites, et paraître par-dessus les murs, plusieurs épées auxquelles on avait attaché des mouchoirs flottant en signe de paix, pour demander à parlementer. Rien ne pouvait nous intéresser plus vivement que ces démonstrations; aussi nous nous empressâmes de hisser nos mouchoirs pour témoigner de nos dispositions favorables. L'on envoya- sur-le-champ prévenir M. le maréchal, et nous fîmes un moment suspendre le feu dans notre voisinage. Les Espagnols s'avancèrent alors à découvert, et on leur cria d'avoir confiance, d'approcher et de se rendre. A ce mot de se rendre, entregarse, ta colère de quelques-uns parut se ranimer; ils se frappèrent entre eux sous nos yeux, et leur querelle devenait des plus vives. Pour les concilier, on vit qu'il fallait en venir au brutal argumentdu canon, cet idtima ratio regam, et le sifflement de deux boulets, tiré au-dessus de leur tête, les disposa définitivement à devenir traitables. Alors un de leurs officiers, passant par-dessus un mur à l'aide d'une échelle, se présente pour demander que le maréchal voulût bien
envoyer le même parlementaire qu'il leur avait adressé le mois précédent.
A quatre heures, Tordre de cesser le feu fut envoyé sur toute la ligne, et Saint-Marc, aide de camp de M. le maréchal, se présenta aux avant-postes près la porte del Carmen. On lui banda les yeux, et on le conduisit à la junte réunie chez Palafox, qui s'était logé vers le Portillo, dans le quartier le moins bombardé.
Saint-Marc fut oblige de traverser toute la ville: partout, sur son passage, il entendait la foule proférer des vociférations insultantes contre les Français, et sa vie lui paraissait fort exposée au milieu de ces furibonds. Arrivé dans le palais de la junte, on lui débanda les yeux, et il se trouva en présence d'une quarantaine de personnes dont les regards irrités et les figures livides et décharnées exprimaient en même temps la haine et la souffrance. Paîafox, visiblement affaibli parla maladie; Philippe de Saint- Marc émigré, et cette réunion composée d'officiers, de citoyens et de religieux, au nombre desquerè-se trouvait encore Bazile, était la junte nouvelle. Ceuxci paraissaient être graves et modérés en comparaison de ceux de la première junte dans laquelle avaient figuré le redoutable curé de l'église San-Gïl, les intrépides Sorgo, Marioo, Lios, Bcnilo, le féroce George Arcos, limonadier du grand café sur le Cosso ; et plusieurs autres que le typhus, les combats et les explosions avaient déjà fait périr.
Dans une allocution fort courte, Saint-Marc, l'aide de camp du maréchal Lannes, félicitâtes membres de cette assemblée de ce que, après avoir donné à leur patrie tant de preuves admirables d'un courage et d'un dévouement qui allaient illustrer à jamais les habitants et la garnison de Saragosse, ils écoutaient enfin la voix de l'humanité, qui les suppliait d'arrêter les flots de sang que l'on ne cessait de répandre depuis deux mois. Don Pedro Maria Ilic prit ensuite la parole, au nom de Palafox, et fit un éloge pompeux de la conduite héroïque des troupes et des habitants; puis il réclama pour eux une capitulation honorable. Saint- Marc ayant annoncé que l'on devait tout attendre de la générosité de M. le maréchal, mais qu'il avait ordre de demander que la ville se rendità discrétion, l'assemblée jeta un cri d'indignation, et peu s'en fallut que toute disposition pacifique ne fût rompue. Le parlementaire eut alors beaucoup de peine à calmer cet orage et à se faire entendre. Cependant son sangfroid et son langage plein de convenance parvinrent à apaiser quelques personnes de l'assemblée. Celles-ci s'occupèrent à ramener les autres, et la discussion commençait à reprendre un tour plus favorable : déjà même Palafox avait exprimé le désir de ne traiter que pour 3a garnison, et d'user près des habitants, conjointement avec la junte, de tout son crédit pour les déterminer à envoyer des députes à M. le maréchal , lorsqu'un incident imprévu vint mettre les jours de Saint-Marc dans le plus grand danger.
Ce moment d'armistice avait été promptement connu de tous les habitants, et chacun se hâtait d'en joair, en sortant de ses caves et de dessous ses blindages, pour respirer en liberté sans avoir à craindre le bombardement. Breuille et Prost, occupés, dans un des souterrains éloignés, à l'attaque du centre, sur le Cosso, n'avaient pu être prévenus assez tôt de la cessation des hostilités, et ils firent donner le feu aune mine dans le moment le plus inopportun. L'explosion produisit un de ces jets de pierres, une de ees pyramides ou obélisques instantanées, qui s'était élevé à une hauteur prodigieuse, etque la population avait aperçue. Dans sa défiance, elle attribua cet événement à une trahison, et se portant rapidement vere la junte, elle grossit lafoule qui l'entourait. Des cris de vengeance et de mort retentissaient de toute part, et l'on voulait massacrer le traître parlementaire. Bazile se montrait peu disposé à s'opposer à ce meurtre. Palafox, malade, pouvait à peine protéger Saint-Marc dont il ne suspectait point la loyauté. Le général Philippe de Saint-Marc, qui ne devait qu'à Palafox d'avoir conservé sapropre vie lorqu'elle avait été menacée par cutte multitude, n'était point en mesure de défendre celle de son compatriote. Le tumulte augmentait, et les violents cris : A mort le traître! ne permettaient plus de s'entendre. L'issue de i^ette crise paraissait très incertaine, et le parlementaire était dans une grande anxiété. Dans ce moment, on ouvre brusquement la porte du conseil; une foule
MÉUOIHE.S RU CÊNÉB.fl, LEJEVRE. 10
d'officiers à l'œil animé et l'épée à la main s'élancent vers le parlementaire; ils lui protestent qu'ils ne souffriront pas que le droit des gens soit violé dans sa personne; et par un généreux dévouement ils jurent de lui faire un rempart de leurs corps, jusqu'au moment ou l'événement qui met le peuple en fureur pourra être expliqué.
M ..le maréchal avait vu l'explosion, et se doutant de la position critique dans laquelle cet accident placerait Saint-Marc, il envoya sur-le-champ un officier pour donner les explications convenables, et exprimer ses regrets. On avait eu une extrême difficulté à faire parvenir, en même temps, à tous les chefs l'ordre de cesser le feu, à cause des longs détours irréguliers de nos tranchées. Les raisons de l'officier furent accueillies favorablement par la multitude, qui s'apaisa aussitôt, et les envoyés de la junte se disposèrent à accompagner Saint-Marc jusqu'aux écluses , chez M. le Maréchal, où les chefs de l'armée les attendaient.
Cependant les députés n'osèrent pas traverser la ville immédiatement, devant quelques hommes pleins d'énergie qui voulaient encore prolonger la défense, et faisaient trembler ceux dont une lutte si obstinée avait épuisé les forces et le courage. Dans la crainte de voir ces furieux se porter encore à des excès qui devaient nécessairement aggraver la triste position delà ville, les députés attendirent la nuit, et arrivèrent avec le parlementaire aux écluses vers sept heu-
res. Saint-Marc, dans l'espoir d'être plus promptement en sûreté, les avait dirigés vers la même porle de la ville par laquelle il était entré; son ami, le capitaine Labédoyère, l'attendait sur ce point avec un escadron de lanciers, qui n'étaient pas moins impatients que leur chef de voler au secours de Saint-Marc.
M. le maréchal, entouré de son état-major, reçut les députés avec beaucoup d'égards, mais avec une sévérité apparente ; il insista d'abord pour que la ville se rendit à discrétion. Et quoique son cœur se sentit vivement pressé d'accorder une capitulation honorable à des troupes dont il admirait le courage, cependant il lui importait aussi beaucoup de terminer son entreprise dans la circonstance présente, parce que son armée, fort affaiblie par les fatigues et les maladies , commençait à manquer des approvisionnements de l'artillerie, qui étaient indispensables pour continuer le siège avec succès. (On se souvient que tout ce matériel de poudres et de projectiles arrivait devant Saragosse avec les pins grandes difficultés par Pampelune et Bayonne.) Ainsi, M. le maréchal, feignant de céder aux instantes prières qui lui furent adressées, de ne point réduire aux dernières extrémités des malheureux qui préféraient la mort au joug honteux que leurs députés auraient pu être forcés de subir, consentit à leur accorder une capitulation.
Les députés essayèrent alors de se montrer exigeants. Parmi les requêtes qu'ils présentèrent, celle du clergé voulait que l'on maintînt et que l'on garan-
Ut les revenus ecclésiastiques ; que l'on reconnût Ferdinand YII ; enfin ils articulèrent d'autres prétentions également inadmissibles. M. le maréchal fit alors dérouler sous leurs yeux le plan du siège, pour qu'ils pussent juger et comprendre le peu d'espoir qu'il leur restait : il leur montra remplacement de six énormes fourneaux de mines établis sous le Cosso. Il ajouta qu'ils étaient prêts à recevoir le feu , à l'instant même, et que chacun contenait une charge de trois milliers de livres de poudre. A co mot, qui parut produire sur eux une profonde impression de terreur, tous ces députés tirent vivement plusieurs signes de croix; et l'un d'entre eux, qui avait suivi avec une extrême inquiétude , comme les autres, les indications de M. le maréchal sur ce plan, s'écria avec l'accent de la douleur, en traçant rapidement avec son pouce cinq ou six croix sur son front et sur sa bouche : «Ah! la casa Ciscala! u C'était son propre hôtel. Aux exclamations des députés , nous apprîmes les noms des divers édifices menacés, le palais ducal de Villa- Hermosa, l'hôtel d'Olivar, de Ccrezo, la Comédie, etc.
Les députés, frémissant d'inquiétude , s'empressèrent de se soumettre, pour prévenir ces nouveaux désastres, et signèrent les articles suivants: « Un « pardon général est accordé à la ville de Saragosse. « — La garnison sortira avec les honneurs de la « guerre. — Elle déposera les armes à deux cents pas « de la porte del Portillo. — Les officiers conserve- « ront leurs épées; les soldats gardèrent leurs sacs.
a — Ils seront conduits en France, où ils resteront « prisonniers de guerre. — Les bourgeois rendront a leurs armes. — Les propriétés seront garanties. — « La religion sera maintenue et respectée. — Les « paysans retourneront librement chez eux. — Les « fonctionnaires prêteront serment de fidélité au roi « Joseph ».
Ces clauses étant ainsi arrêtées, les députés, accompagnés de deux officiers de M. le maréchal, quittèrent le quartier général à dix heures du soir ; et n'osant pas s'exposer à rencontrer la population furibonde et inquiète qui attendait en masse dans les rues de Saragosse, ils se dirigèrent vers le château de l'Inquisition , hors de la ville, et firent connaître à l'alafox et à la junte le résultat de leur mission. Bazile et quelques autres membres de la junte furent très affligés de cette capitulation. Cependant cette assemblée se soumit en silence à des conditions qu'elle n'osait même espérer; et pour en assurer promptement l'exécution, elle ordonna au commandant des gardes qui entouraient le château d'Aljaferia délivrer ses postes aux troupes françaises , qui les occupèrent immédiatement.
Cette nouvelle, que l'on désirait tenir secrète jusqu'au lever du jour, fut cependant promplement connue de toute la ville. Plusieurs troupes de furieux n'avaient pas attendu le retour des députés pour se porter à de violents excès. Ils s'étaient emparés de l'artillerie dans le but de prolonger la défense; ils
doublèrent les gardes qu'ils avaient placées à tous les bateaux pour empêcher l'évasion des membres de la junte qui avaient excité leurs soupçons. Ces agitateurs extravagants étaient en très petit nombre. Cependant leur énergie et leur irritation devenaient si menaçantes, qu'il semblait être difficile de les forcer à se soumettre aux termes de la capitulation. Ils crièrent à la trahison , et parcoururent les rues en proférant des cris de mort contre les députés ; ils voulaient même assassiner ceux qui ne partageaient pas leurs fureurs. Le colonel Marco delPon, commandant d'un corps de grenadiers aragonais, et plusieurs autres chefs militaires, occupés en même temps à surveiller l'ennemi extérieur, à contenir et à calmer l'insurrection du peuple, passèrent la nuit, au milieu des révoltés, dans les plus vives alarmes. Cependant la multitude, épuisée et trop souffrante pour soutenir plus longtemps un parti si violent, s'empressa d'abandonner les agitateurs et d'applaudir à la détermination que la junte avait prise. Les plus irrités, se voyant sans appui , renoncèrent à prolonger la résistance; et cette nuit si longue et si pleine, à la fois, de désordres, d'espérances et de craintes, ne fut pas une des moins pénibles pour les malheureux assiégés.
Dès que nos postes furent établis autour du palais de l'Inquisition et dans l'intérieur, l'on se hâta d'allumer des torches pour aller délivrer l'infortuné prince Pignatelli, marquis de Fuentès, grand d'Espagne, qui avait vécu plusieurs années à Paris dans
notre intimité, et que nous chérissions pour ses aimables qualités. Il était venu, l'année précédente, remplir, de la part de l'Empereur, une mission conciliatrice pour Saragosse ; et depuis ce jour il gémissait dans les cachots de l'Inquisition, sans que la protection de Palafox pût adoucir son sort. Ce seigneur aragonais avait à peu près perdu la raison par suite des traitements cruels que la junte lui avait fait éprouver. Aux bruyantes acclamations que nous fîmes entendre en accourant vers lui, a la lueur sinistre des flambeaux, l'épouvante s'empara de son cœur, car il pensait que l'on arrivait pour le traîner au supplice : néanmoins, lorsqu'il se sentit pressé dans nos bras, il nous reconnut et nous nomma presque tous. Mais lorsqu'il put respirer à l'air libre, sa surprise et son bonheur furent si grands, qu'il fut hors d'état d'en soutenir la vive impression , et mourut au bout de quelques heures. Le général Guillielmi, ancien capitaine général de l' Aragon, remplacé par Palafox, et plusieurs autres personnes qui avaient été emprisonnées dès le commencement du siège, parce qu'on les avait soupçonnées d'être favorables aux Français, furent mises également en liberté et conduites chez M. le maréchal.
Le 21, a la pointe du jour, tous les postes extérieurs de la ville étaient occupés par les Français. A midi, notre armée, peu nombreuse, mais imposante pourtant par sa belle tenue, était rangée en bataille, mèche allumée, faisant face à l'Èbre, sur la route
ï48 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL LEJEUNE.
d'Alagon; elle avait ses réserves Lien placées pour les cas d'événements. La colonne espagnole sortit d'abord en ordre avec ses drapeaux et ses armes. Jamais peut-être un spectacle plus triste et plus touchant ne vînt affliger nos regards. Treize mille hommes malades, portant dans le sang le germe de la contagion, et tous d'une maigreur hideuse, la barbe longue, noire et négligée, et ayant à peine la force de soutenir leurs armes, se traînant lentement an son du tambour. Leurs vêlements étaient sales et en désordre. Enfin, tout en eux retraçait le tableau de la plus affreuse misère. Un sentiment d'orgueil et de fierté indéfinissable perçait encore à travers les traits de leurs visages livides, tout noircis par la fumée de la poudre , et sombres de colère et de tristesse. La ceinture espagnole de couleur vive dessinait leur taille, le large chapeau rond surmonté de quelques plumes de coq noïr ou de vautour ombrageait leur front, et le manteau brun ou la couverture de mulet, jeté négligemment sur tous ces costumes varies d'Aragonais, de Catalans, de Valcnciens, donnaient encore de la grâce et presque de l' élégance à leurs vêtements déchirés dans de si nobles fatigues, et aux haillons rembrunis dont ces spectres vivants étaient couverts. Leurs femmes et leurs enfants en pfcurs, qui encombraient les rangs, se tournaient fréquemment vers la madone, qu'ils imploraient encore. Au moment où ces braves déposèrent les armes et nous livrèrent leurs drapeaux , beaucoup d'entre eux ex-
primèrent un violent sentiment de désespoir. Leurs yeux élincelaient de colère, et leurs regards Farouches semblaient nous dire qu'ils comptaient nos rangs, et qu'ils regrettaient vivement d'avoir faibli devant un si petit nombre d'ennemis. Ils partirent pour la France, et Saragosse était conquise!
Ainsi se termina ce siège mémorable.