PRÉFACE
reproduisait les conversations de Napoléon... Tous les convives, moi le premier, nous dévorions ses paroles.
Quand le repas fut terminé et que, pour un motif quelconque, Le jeune nous eut quittés, le général Guyot s'approcha de mon patron et lui dit : « Ce diable de Lejeune... il est comme tous les officiers d'état-major; il a su se faufiler partout, être au courant de tout... Napoléon lui en a plus dit en deux heures, à lui qu'à moi, qui ne l'ai pas quitté pendant quinze années... »
C'était la vérité, ajouta le maréchal Canrobert; certains officiers d'état-major, vivant dans l'intimité des souverains et des grands chefs, ont connu , par des cotés particuliers et par les détails , bien des faits qu'ignorent souvent les personnages placés au premier rang et jouant le..-* premiers rôles.
Lejeune était du nombre.
Le maréchal Canrobert aurait pu ajouter que Lejeune possédait au plus haut degré les qualités du peintre et qu'il savait à merveille faire line description pittoresque. C'est par là que ses
i PRÉFACE.
Mémoires ont une réelle supériorité sur les récils pourtant si émouvants des maréchaux, des généraux et des soldats de la Révolution et de l'Empire qui, hommes d'action avant fout , ont raconté ce qu'ils ont fait et ce qu'ils ont vu, sans jamais prendre le temps de décrire les milieux, de dessiner le cadre des tableaux qu'ils présentaient et dont les écrits provoquent l'émotion uniquement par la suite des événements eux-mêmes.
Lejeune, au contraire, est amoureux de la nature; ce qu'il cherche , c'est à peindre le paysage dans lequel s'est accompli chacune des grandes actions auxquelles il a pris part.
Il le fait d'ailleurs avec une précision rigoureuse, en sa qualité d'officier du génie, chargé par iïerthier de dessiner, le soir de chaque grande journée, des aquarelles représentant exactement les diverses parties du champ de bataille. Plus tard, dans ces paysages exécutés d'après nature, il place les épisodes des drames dont il a été le témoin.
Au moment même où nous écrivons ces lignes, les érudits et le public se pressent en foule à- Y Exposition historique et militaire de la Révolution et de l'Empire devant les tableaux qu'il a
PRÉFACE. xi faits le soir môme on le lendemain du passage du Rhin, de la bataille de Marengo, de celles d'Austerlitz, de Wagram ou de la Moskowa, et qui, suivant une expression vulgaire « suent la vérité ».
On peut en dire autant de ses mémoires qui constituent, grâce au double talent de leur auteur, le monument à la fois le plus dramatique et le plus pittoresque de l'épopée de la Révolution et de l'Empire.
Pour nous , qui avons mis leur publication sous les auspices du maréchal Canrobert, nous aurions voulu pouvoir les lui dédier : Qu'il nous soit au moins permis d'en faire hommage à sa mémoire 1
Germain BAPST.
Paris, 21 mai 1895.
DU