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CHAPITRE PREMIER

Premiers souvenirs.

Mon pore et ma mère étaient de Versailles; des affaires les obligèrent à-aller se fixer en Alsace, où je

Peu de temps avant la Révolution, ils revinrent à Versailles. J'ai encore, au moment où j'écris, le souvenir du clocher de la cathédrale de Strasbourg et du beau palais de nos rois à Versailles , tel que je le vis quand j'y arrivai d'Alsace.

J'avais déjà du goût pour le dessin.

Un jour, comme j'allais dessiner une vue dans le parc, une dame vêtue de blanc, dans un négligé simple et gracieux, dirigea ses pas vers moi ; elle était suivie d'un hayduc ou hussard hongrois, qui portait d'une main son grand sabre et de l'autre un élégant parasol

UÉ MOI H ES IIV CKrŒIUL I.EJKUNE. 1

pour cette dame. Je me découvris respectueusement, sans discontinuer mon travail ; je répondis à quelques questions qu'elle m'adressa gracieusement, et elle continua sa promenade sans que j'y fisse attention.

Le lendemain à la même heure, cette dame, dont je remarquai alors la belle ligure et la taille élégante, quoiqu'elle Tût vêtue aussi simplement que la veille, m'aborda encore et me demanda mon nom. Dès qu'elle le sut : — Je connais monsieur votre père, me dit-elle, j'aime beaucoup monsieur votre oncle qui vient souvent faire de la musique avec moi. — A son accent, je présumai qu'elle devait être Autrichienne, et je lui répondis en riant et en allemand, que j'étais honteux d'ignorer à qui j'avais l'honneur de parler.

Cette gaîté sembla lui plaire, et elle me dit : Venez avec moi, mon petit ami, et nous ferons connaissance; vous verrez des sites plus jolisque celui que vous dessinez. Je l'accompagnai, et je vis s'ouvrir devant nous les deux ballants des portes de Trianon. Les gens à la livrée du roi saluèrent avec respect, et j'entendis prononcer les mots : Votre Majesté.

Aussi étonné que le paysan qui portait Henri IV en croupe, je me dis : Cette dame est donc la Reine, puisque le bayduc qui la suit et moi ne sommes pas le Roi. C'était, en effet, la reine Marie-Antoinette, archiduchesse d'Autriche. Elle venait d'être si gracieuse, que je n'éprouvai aucun embarras, et je conlinuai à causer familièrement avec elle. La Reine m'offrit quelques fruits, et parut prendre grand plai-

sir à me faire voir les beautés pittoresques du petit Trianon qui était son ouvrage. Avant de me congédier, elle me fit cadeau d'une jolie petite bourse vert ' et or qu'elle avait brodée, et m'autorisa à revenir à Trianon lorsque cela me plairait.

Dieu! que nous étions loin de prévoir alors l'affreuse catastrophe dans laquelle je devais la revoir plus tard!

... J'étais encore un écolier au 10 août, mais je me souviens que pendant près d'une semaine, les assassinats se continuèrent sur les malheureux soldats suisses. A Passy, je faillis recevoir les balles tirées sur un Suisse, qui me renversa dans la rue en se sauvant. A la barrière Blanche, un Suisse, que la faim peut-être chassait des carrières Montmartre où il avait pris refuge, tomba près de moi sous les coups d'une vingtaine de plâtriers qui l'assommèrent avec leurs massues à battre le plâtre. Lorsque la rage populaire se calma dans Paris, on entendit chanter partout la Marseillaise avec exaltation. A ce noble cri de guerre, les bataillons se formèrent dans chaque quartier, et de nombreuses colonnes partirent pour l'armée.

Celte effervescence populaire prit tout à coup un caractère magnanime, et l'on vit les pins timides citoyens s'enrôler avec enthousiasme pour aller repousser les ennemis extérieurs qui attaquaient de toute pari nos frontières et menaçaient notre indépendance.

Les jeunes étudiants des lettres, des sciences, des écoles "de droit, de médecine et des beaux-arts se réunirent au Louvre et formèrent une compagnie nombreuse. Alexandre Duval, Jean-Baptiste Say et tant d'autres jeunes poètes et philosophes s'y trouvaient simples soldats, au milieu de plusieurs héros en herbe qui devinrent généraux, préTets ou sénateurs. La réunion prit le nom de Compagnie des Arts, et fit peindre sur sa bannière une statue de Minerve.

Agé de dix-sept ans, j'étais, je crois, le plus jeune ; mais je trouvai le moyen d'emporler l'énorme attirail de guerre dont je fus affublé. Casque en carton à cimier de crin, giberne remplie de cartouches, fusil de quinze livres, sabre à tuer Goliath, marmite et gamelle pour la soupe, havresac que ma pauvre mère, par excès de tendresse', avait surchargé d'effets en l'inondant de ses pleurs; un sac pour coucher au camp et pour aller aux vivres, le pain de munition et la viande pour quatre jours , l'uniforme , la culotte courte, de grandes guêtres et de bons souliers, tel était le bagage dont je me dissimulais le poids avec fierté au moment du départ; mais qui allait me paraître très lourd avant d'arriver à la première couehée,et me faire trouver bien dur le métier des héros.

Rien n'eût été plus gai que notre première nuit passée au Louvre, si au milieu de nos jeux un jeune homme charmant, nommé Jourdain, n'eût pris en

courant une croisée pour une porte; il s'y précipita et se tua dans la grande cour du Louvre.

L'un de nous, qui avait servi quelques mois dans un régiment de dragons, fut choisi pour capitaine ; Barbier, le plus beau soldat de la compagnie , devint notre lieutenant, et deux jours après que l'organisation et l'armement furent complétés, nous défilâmes devant la Convention nationale. Elle tenait ses séances dans la salle qui est aujourd'hui la chapelle du château des Tuileries.

Hérault de Séchelles la présidait. Agé de vingtcinq à trente ans, d'une famille parlementaire des plus distinguées, il nous adressa une allocution. Il était l'ami de mon père; il me chercha dans le premier rang où ma taille m'avait placé, et s'adressant à moi : « Et toi, mon jeune ami, les armes seront, comme celles de tes compagnons, le rempart de la pairie, et bientôt tes pinceaux et leurs écrits nous retraceront vos victoires. »

Les adieux de ma mère furent déchirants, et ceux de mon père me laissèrent la plus douloureuse impression. 11 me serrait la main en me reconduisant; il ne pouvait ni pleurer, ni parler, tant son cœur était oppressé ; il m'embrassa sans proférer une seule parole; et jamais le silence n'eut une éloquence plus touchante. Le bruit du tambour, les cris d'allégresse de la population qui accourait sur notre passage en chantant l'hymne de la Marseillaise, dissipèrent

notre émotion. Nous nous écriâmes tous avec joie : « Nous voilà soldats! »

Il pleuvait, et la première soirée fut de nature à désenchanter des fils de bonne famille accoutumés à de bons lits. Mon billet de logement me conduisit chez un pauvre boulanger qui, pour me faire une couche passable, étala plusieurs sacs à farine, roula celui qui devait servir de traversin , et m'en donna deux autres pour me couvrir.

C'est ainsi que, par la pluie, nous arrivâmes à Châlons-sur-Marne, où Lukner organisait une armée de réserve. Ce général , pour nous faire, dit-il, plus d'honneur, nous plaça à la tête du camp.

Les terres labourées étaient détrempées et les sillons pleins d'eau. Ce ne fut que sur les tas de branches de saule que nous allions couper, que nous pûmes nous étendre et prendre quelque repos. Fort heureusement, on demanda le lendemain des hommes de bonne volonté pour escorter un convoi; la Compagnie des Arts s'offrit tout entière. Près de cent voitures nous furent confiées pour porter des vivres à l'armée de Kellerman, au camp de la Lune. Ce môme jour, les Prussiens l'attaquèrent et furent battus à Valmy (20 septembre 1792). Mais leur cavalerie légère ayant pénétré derrière nos lignes, plusieurs escadrons vin: rent jusqu'à nous, et attaquèrent le convoi lorsqu'il se trouvait encore sur une chaussée assez élevée qui

nous donnait l'avantage du terrain. Il fallut en toute hâte se cacher derrière, dessus ou dessous nos chariots, etfaire le coup de fusil. L'ennemi perdit quelques hommes, et bientôt prit la fuite. Nous réparâmes le désordre que cette escarmouche avait causé , et après avoir marché toute la nuit , nous arrivâmes au camp de la Lune le lendemain de la victoire. L'un venait de couvrir de terre quelques centaines de Prussiens tués sur la place où nous dûmes planter nos tentes, et ce fut la tète appuyée sur les corps de ces malheureux que nous prîmes du repos après notre première expédition.

Le reste de la campagne se passa pour nous en marches et contre-marches, toujours sous la pluie et dans les houes profondes de la Champagne. Souvent le pain nous manquait, ou n'arrivait que détrempé par la pluie, et pourtant nous restions de bonne humeur. Le moindre rayon de soleil nous rendait la gaité, et Dumouriez en eut un jour ia preuve. II y avait réuni vingt mille hommes , ranges sur plusieurs lignes, dont il commençait à passer la revue. Un de ces nombreux lièvres, qui jusqu'alors s étaient multipliés et engraissés assez tranquilles sous la protection des droits seigneuriaux, effrayé par les chevaux de l'état-major s'enfuit entre les jambes des grenadiers devant lesquels Dumourien arrivait; aussitôt les soldats, bien moins occupés du général que du lièvre, se mirent à courir après, en criant : Au lièvre! au lièvre! Ce désordre fit lever d'autres lièvres en quantité.

MIÏMOlEtES DU GÉNÉRAL I.EJEUMi.

et en peu de minutes toute l'armée courut à la débandade, et continua la chasse toute la matinée.

Dumouriez, très irrité d'abord, finit par en rire, renonça à la revue, et le soir il ne dédaigna pas de prendre sa part de l'un des vaincus de la journée, qui furent rôtis au camp où j'en vis un assez grand nombre au-dessus de nos feux de bivouacs; on les pendait à des ficelles qui, en so détordant, faisaient l'office de tourne-broches.

Cet automne, très pluvieux, et les raisins peu mûrs de la Champagne, causèrent des maladies qui désorganisèrent l'armée prussienne. La nôtre souffrit aussi beaucoup de ses fatigues excessives. Il était nécessaire d'y établir la discipline, et l'on nous fit entrer en cantonnement pour nous réorganiser pendant l'hiver.

La Compagnie des Arts fut placée pri'S de Sedan. Un jour nous allâmes plusieurs ensemble à quelques lieues de là pour visiter le château de Bouillon. L'aspect pittoresque de ses tours construites sur des rochers m'invita à en faire un croquis, pris du sommet de l'une des hauteurs voisines. Nous étions occupés à dessiner, lorsque nous vîmes une douzaine de baïonnettes circuler dans les sentiers en zig-zag de la montagne, et s'approcher de nous. Notre action était si innocente, que nous restâmes sans défiance jusqu'au

moment où la garde nous entoura pour nous arrêter.

Elle avait ordre de nous conduire au château, et en traversant la ville, la populace ameutée voulut nous arracher des mains des soldats en criant : A la lanterne! à la potence! il faut tuer ces agents de Pilt et de Cobourg qui viennent tirer des plans de la ville et du château!

La garde eut beaucoup de peine à nous sauver la vie; elle parvint cependant à nous conduire sains et saufs au commandant du fort qui avait ordonné notre arrestation. Il se trouva être M. de Pontbriant, capi- ^^taine au régiment de Royal- Vaisseau, qui avait passé l'hiver précédent en congé, à Paris, où il suivait les mêmes cours que moi. Dès qu'il m'eut reconnu et vu nos croquis, il se confondit en excuses, nous combla d'amitiés, et pendant que nous partagions son repas, il envoya en ville expliquer notre affaire, afin que nous pussions y repasser sans danger.

Le temps ainsi passé nous paraissait assez court et ne nous permettait guère d'arrêter nos idées sur les Iristes nouvelles qui arrivaient de Paris.

Le capitaine Friant (le môme qui devint commandant de la vieille garde ), fut chargé de nous réunir à d'autres compagnies pour nous former en bataillons. Déjà il se montrait fort satisfait de nos progrès dans l'art de manier le fusil, lorsqu'un matin, sur je ne sais quel avis, chacun des nôtres dit à son voisin : •i Nous sommes licenciés et nous retournons à Paris ».

Aussitôt on nous vit tous courant dans les rues , du

MEMOIRES DU Ci; NÉ II Al, LEJEl'NE.

papier et une phime à la main, pour nous signer réciproquement des certificats de civisme cl de bonne conduite. Le dos nous servait de table, faute de pupitre pour écrire; nos sacs furent promptement fermés, et le môme jour, ebacun de son côté, nous nous mimes en route. Ceux qui n'avaient pas d'argent se réunirent à ceux à qui il en restait. Cinq camarades se joignirent à moi , qui possédais soixante france en billets appelés corsets, et cette faible somme nous conduisit bien portants jusqu"aux portes de Paris. Ces compagnons étaient mes amis, mais aussi mes débiteurs; ils me quittèrent ainsi, et je no les ai plus revus.

Paris, plus sombre que jamais, était dans le deuil et dans la consternation. Cbaque jour, des tombereaux ebargés de corps décapités passaient sous nos croisées pour les transporter au cimetière de la Magdelaîne. Un jour, ils en portaient vingt-deux, dont le plus âgé n'avait pas trente ans : c'étaient ces jeunes et intéressants Girondins elles frères Fonfrède. Le pouvoir était aux mains de la lie du peuple, qui, au cri de Fiiaternité , Égalité, a bas les Tyiiass, donnait le nom de civisme à sa féroce exaltation. Tout bomme vêtu décemment devenait pour eux un suspect, et on l'emprisonnait. Un jour, après avoir soigné ma toilette, je me rendais paisiblement à un déjeuner en ville; une patrouille m'arrêta en m'apostrophant du nom de muscadin (c'était l'injure en vogue}. Je fus promené , trimballé tout le jour de corps-de-garde en

corps-de-garde, et enfin incarcéré avec quelques autres personnes dans une salle-basse de l'église Saint- Martin. Ce ne fut seulement qu'à dix heures du soir que l'on nous conduisit devant Menriotqui commandait à Paris. Notre délit était de porter du linge blanc et des habits propres. Nos juges, ayant appris qui nous étions , hésitaient néanmoins à nous relâcher, et il était minnit lorsqu'on nous donna la liberté d'aller déjeuner.

Les vivres, et le pain surtout, étaient fort rares, et la vie devenait extrêmement difficile. Le travail était une distraction à tant de maux, et j'avais repris mes études, lorsqu'un jour me rendant à l'un des cours que je suivais, je me trouvai embarrassé dans une foule immense qui obstruait la rue Saint-llonoré, vers l'Oratoire. La population se pressait à toutes les croisées et jusque sur les toits, et c'était avec une joie cruelle, atroce et délirante, que, de toute part, on vociférait cette chanson obscène : AI™ Vélo avait promis, etc.

Déjà, l'on apercevait les escadrons qui escortaient une charrette, sur laquelle une femme était assise à côté d'un prêtre, et plusieurs bourreaux étaient debout derrière eux. Le cortège marchait avec une lenteur inhumaine pour prolonger l'agonie de la victime, et en repaître l'avide curiosité de cent mille forcenés accourus à ce terrible spectable. Il me prit un violent tremblement, et mon cœur cessa presque de battre, lorsque j'appris qui j'allais revoir; mais pressé pres-

que écrasé dans la foule, la retraite m'était devenue impossible, et j'eus la douleur de reconnaître la même personne qui m'avait admis à Trianon ;ivec tant de grâce et de bonté. C'était la reine Marie-Antoinette, dans le môme costume, en blanc, qu'elle portait le jour où j'avais on l'honneur de l'accompagner à Trianon ; son attitude était celle d'une sainte, et le prêtre qui l'exhortait semblait Être plus malheureux qu'elle.

A cet aspect, bien des yeux se remplirent de larmes; et cependant, au milieu de cette populace menaçante, pas un seul cœur généreux n'eut la force et le courage de jeter un cri de grâce. Chez moi aussi ce cri fut étouffé sur mes lèvres par la crainte de la foule, et lonle la vie je m'en suis fait d'amers reproches.

Dans ces tristes conjonctures, j'appris sans regret que l'on mettait en réquisition tous les hommes de dix-huit à vingt-cinq ans pour les envoyer à l'armée. Les émotions devaient être moins cruelles dans les camps que dans les rues de Paris. J'avais dix-huit ans et je repartis.

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