CHAPITRE III
Ansterlitz et Iéna.
Je m'occupais de peinture, lorsque je dus suivre îe maréchal Berthier au camp de Boulogne, en qualité d'officier d'ordonnance.
On sait comment Napoléon, en apprenant que les Autrichiens lui avaient déclaré la guerre en envahissant le territoire des Bavarois nos alliés, transporta l'armée du camp de Boulogne sur le Danube.
Pour moi , depuis longtemps , je prenais une bonne part à toute cette activité de missions, d'embarquements, de manœuvres, etc., etc., et j'avais déjà commandé mes chevaux de poste pour me rendre en Alsace à la suite du quartier impérial , lorsque le maréchal Berthier m'ordonna, de la part de l'Empereur, de ne point quitter Boulogne avant d'avoir expédié et fait partir devant moi pour l'Allemagne, par la voie la plus prompte, trois cent mille paires de souliers qu'on devait livrer aux magasins du camp. A ces mots de rester et de souliers, je tombai stupéfait et je fus désolé. A quoi bon, me disais-je, avoir tant
travaillé pour être réduit à conduire des souliers! J'y portai cependant tout mon zèle; mais les difficultés élaient grandes, et je ne pus arriver près de l'Empereur qu'à la bataille d'EIchingen (14 octobre 1805).
En rendant compte à l'Empereur de ma mission, et après lui avoir dit : les souliers sont là , je me plaignis de ce qu'il m'avait réduit au rôle de commissaire des guerres, ce qui m'avait privé de l'honneur d'être présent au début de la campagne. Il me répondit en souriant : « Enfant que vous êtes, vous ne comprenez pas toute l'importance du service que vous venez de rendre : les souliers facilitent les marches, et les marches gagneront les batailles. Vous aurez votre tour; il y en aura pour tout le monde ».
Le lendemain et le surlendemain, le général Mack signa la capitulation d'Ulm (17 octobre 1805). Ce fut un spectacle admirable que de voir défiler ces beaux régiments autrichiens et hongrois en grande tenue, toute fraîche, car il n'y avait pas huit jours qu'ils étaient entrés en campagne. L'armée française était placée en colonnes par division , faisant face à la ville et sur les hauteurs du MichaolsBerg, en amphithéâtre dominant la rive gauche du Danube, sur laquelle défilaient les Autrichiens. Si ce spectacle était glorieux pour nous, il nous parut aussi bien déclarant; car nous ne pouvions nous dissimuler que les chances de la guerre sont variables.
L'armée se remit aussitôt après en marche et le maréchal Murât, avec une ardeur qui contribuait
puissamment à nous assurer la victoire , poussait l'ennemi. Accoutumé qu'il était à renverser tous les obstacles, il se préoccupait très peu de ceux qu'il pouvait rencontrer. Cependant tout n'était pas des roses; nous étions au 4 novembre 1805; il faisait froid, la terre et les arbres de la forêt d'Amstetten étaient couverts de masses considérables de neige produisant un effet très remarquable pour nous autres habitants du midi de l'Europe, qui n'avions vu nulle part un ensemble plus imposant des beautés que l'hiver peut prêter à la nature. Ce jour-là, elle se présentait comme enrichie de la plus brillante parure; le givre argenté, adoucissait la couleur éclatante des feuilles mortes du chêne et le vert sombre tics sapins. Cette enveloppe glacée dissimulait un peu les formes et les teintes que la vapeur rendait encore plus suaves, et offrait un tableau charmant. Éclairés parle soleil, des milliers d'énormes glaçons, semblables à ceux de nos fontaines et des roues de nos fabriques, pendaient à ces arbres comme autant de lustres éblouissants; jamais salle de bal n'avait reflété autant de diamants; les longues branches des chênes, des pins et des arbres de la forêt ployaient sous le fardeau de la vapeur changée en glace; de volumineux bourrelets de neige arrondissaient leur cime et en faisaient de belles grottes, comme celles de nos Pyrénées, si riches en brillantes stalactites et en élégantes colonnettes.
Je faisais remarquer ces beautés au maréchal Mu-
rat, tout en passant rapidement sous ces voûtes placées, à la poursuite d'une nombreuse arrière- garde de cavalerie (jui fuyait devant nous, et nous admirions encore ces merveilles septentrionales, lorsqu'au débouché de la forêt un autre spectacle fort inattendu s'offrit à nos yeux.
Huit régiments autrichiens et hongrois rangés en bataille nous attendaient de pied forme à la sortie du défilé. Murât avait peu de monde autour de lui , et cependant il eut l'audace du les attaquer. A leur tour, les ennemis nous chargèrent vivement, et il nous fut très difficile, en faisant rapidement volteface, de rejoindre le défilé qui pouvait nous protéger. L'ennemi, pêle-mêle avec nos derniers rangs, les culbuta, fit des prisonniers et faillit aussi nous enlever. Le cheval de Murât fut tué ; le mien s'abattit dans cette bagarre en descendant au galop la pente rapide du chemin, et se sauva avec les autres chevaux avant que je pusse me relever, au milieu des cavaliers au galop. Je me tirai de ce danger en me jetant sous l'abri de deux pièces de canon qu'un tout jeune officier d'artillerie, arrivant de l'école, eut la présence d'esprit de mettre en batterie sur le milieu du chemin. La mêlée élail effrayante; et déjà les coups de sabre se croisaient sur nos têtes, lorsque le jeune officier, après avoir vérifié le pointage de ses deux pièces avec un sang-froid admirable, s'empara de la lance à feu, et, se jetant entre les deux canons, saisit le moment où lui-même allait être
MEMOIRES DU GKNKBAL LEJEUNB. 31
sabré, et dans moins de temps qu'il n'en faut pour /le dire, il mit le feu. Ces deux pièces, chargées à mitraille , culbutèrent toute la tète de la colonne ennemie , qui présentait une large surface en descendant le coteau du débouché de la forêt; pas un seul biscayen de cette double décharge ne fut perdu; la commotion fit crouler sur nos tètes les amas de neige suspendus aux arbres , et , comme par enchantement, les escadrons disparurent enveloppés dans un nuage de fumée et sous une grêle épaisse de neige, de projectiles meurtriers et de gros glaçons , dont quelquesuns tombaient de plus de cent pieds de haut, et résonnaient avec fracas sur les casques des fuyards. Une terreur soudaine s'empara des Autrichiens et les mit en déroute; Murât s'en aperçut, revint immédiatement à la charge , poursuivit l'ennemi, et nous allâmes coucher à huit lieues plus loin, sur la route de Vienne. Je regrette de ne pouvoir citer le nom du jeune oflîcier d'artillerie auquel nous devions ce sucés; je n'eus pas le temps de le lui demander, mais j'ai su que Murât s'était chargé de le faire récompenser.
Nqus arrivâmes bientôt à Vienne. Mais nous n'y finies qu'une courte halte et nous nous mîmes de suite à la poursuite des Austro-Russes.
Ils arrivèrent ainsi prés d'Olmûtz, place de guerre assez forte et bien située sur un plateau élevé que l'ennemi sembla choisir pour nous attendre en bataille, soutenu par cette place forte. Napoléon était
trop habile pour laisser aux Autrichiens cl aux Russes, forts ensemble de plus de cent vingt mille hommes, les avantages d'une aussi belle position, devant une armée française réduite à soixante mille hommes, par la quantité de garnisons qu'elle avait dû laisser derrière elle pour assurer la possession du pays conquis. L'Empereur alors m'envoya, avec d'autres officiers du génie, pour reconnaître et étudier le pays aux environs de Briinn, où il désirait attirer les Russes et leur livrer bataille avec l'avantage du terrain; lui-même choisit la position , et fit rétrograder de plusieurs lieues ses avant-gardes, vers les hauteurs que la nature semblait avoir disposées pour être le théâtre d'un si grand événement.
Ce mouvement de retraite ne manqua pas de rendre la confiance aux ennemis ; ils reprirent l'offensive, nous suivirent et donnèrent dans le piège- Le 1" décembre 1805, on attendit l'ennemi, qui ne tarda pas à paraître et à s'arrêter lorsqu'il nous vit si bien disposés à le recevoir.
Dans cette même matinée , j'allai communiquer un ordre du major-général au maréchal Bernadotte , et je le trouvai sur la hauteur de Sokolnitz, au pied d'une croix en bois, sur laquelle était le Christ de grandeur naturelle et peint en rouge. Le maréchal y avait fait établir son feu, devant lequel il donnait à
ses bras un exercice gymnastique, ayant le corps aussi nu que celui du Christ, de la tête à la ceinture. Je lui demandai ce qui pouvait l'engager à demeurer ainsi par le froid en plein air, et il me répondit : « Mon cher ami, je me fortifie, et je prends un bain d'"air ». Et pourtant, il ne savait pas encore, en s'acclimalant au froid, qu'il deviendrait un jour l'un des rois du Nord.
La journée du 1" décembre se passa, de part et d'autre, en préparatifs comme pour une belle fête, et, une heure après la chute du jour, les deux armées, bien disposées, se livraient au repos dans un profond silence, qui n'était interrompu que par ces causeries autour du feu du bivouac , où l'on raconte gaiement les succès que l'on a eus et ceux sur lesquels on compte. Le bivouac où j'étais, celui de l'état-major du maréchal Berthier, fut très animé jusque bien avant dans la nuit. Un de nos camarades, M. Longchamp, avait été retardé en France et ne put nous rejoindre que ce jour-là. Pendant son voyage, il improvisa quelques couplets qui peignaient assez bien la rapidité de notre marche. L'arrivée de ce gai convive, qui apportait à chacun de nous des lettres de France, fut un des épisodes charmants de cette journée.
Ces lettres de nos familles, ces portraits, ces billets doux peut-être, apportés par l'aimable chansonnier, le vin de Tokay, que nous puisions dans les tonneaux avec des chalumeaux de paille, ce feu pé-
HLSIOIRGS DV CÊSÉH.U. LEJEUNE. 3
M KM OUI ES DU GÉKÉBAL LEJEONB.
tiliant du bivouac, le pressentiment de la victoire du lendemain, tout, enfin, nous portait au comble de la joie. Cependant le sommeil vint petit à petit prendre son tour. les chants cessèrent, et chacun de nous dormait ou rêvait déjà, délicieusement étendu dans son manteau sur un peu de paille et sous les plus scintillantes étoiles, lorsque nous fumes réveillés par des cris d'allégresse et aux clartés de la plus brillante illumination.
Tandis que nous dormions, notre général veillait et préparait ses plans d'opération. Son armée était de moitié moins nombreuse que celle des ennemis. Ses soldats jusqu'alors avaient toujours été victorieux ; mais avec si peu de monde à déployer dans ces plaines immenses, il lui importait de savoir si le sentiment de leur supériorité personnelle suppléerait encore au nombre. Vers les dix heures du soir, pendant que tout était calme autour de lui , il eut donc la pensée d'aller seul, à pied, avec le maréchal Berthier, jusqu'aux extrémités de ses camps, pour écouter, sans être vu, les conversations que tenaient les soldats autour de leurs feux. Vers les onze heures, il. avait déjà parcouru un grand espace lorsqu'il fut reconnu. Les soldats , surpris de le voir au milieu d'eux et craignant qu'il ne retrouvât pas le chemin de son quartier-général (qui n'était autre qu'on feu près de sa voiture), se hâtèrent de briser leurs petits abris de branches et de paille pour en faire des torches, et éclairer ainsi la marche de l'Empereur. Ces signaux
se répétèrent avec enthousiasme de bivouac en bivouac, et dans moins d'un quart d'heure soixante mille torches allumées éclairaient l'ensemble du camp, aux cris passionnés de : Vive l'Empereur! A ce bruit, à cet aspect, l'ennemi craignant une surprise, vint de toule part reconnaître nos postes et passa le reste de la nuit sous les armes; et l'Empereur, heureux et fort des preuves d'amour qu'il venait de recevoir de l'armée, dut se livrer au repos avec bonheur et confiance.
Ceux qui ont connu la difficulté de se procurer un peu de paille, toujours si rare, pour se coucher au bivouac, apprécieront le sacrifice que faisait chaque soldat en brûlant sa couche pour éclairer son général. Certes, le sacrifice du prince de Galles, brûlant jadis, un billet décent livres sterling pour éclairer son ami le duc d'Orléans qui, depuis cinq minutes, cherchait le îouis d'or qu'il avait laissé tomber sur le tapis en jouant, était pour ce dernier une moindre leçon de dignité, que l'action de nos soldats une preuve d'amour et d'enthousiasme pour leur illustre chef.
Après cette mémorable soirée, après cette belle nuit d'hiver, nous vîmes se lever le beau soleil d'Austerlitz.
Le 2 décembre 1805, jour anniversaire du couronnement de l'Empereur, il était huit heures du matin lorsqu'il apparut sur l'horizon de la Moravie, pur et radieux comme aux plus beaux jours du printemps.
Une légère vapeur adoucissait les teintes, et nous permettait cependant de voir distinctement cent vingt mille baïonnettes qui luisaient au soleil et qui s'avançaient lentement vers nous en formant un croissant immense comme l'horizon. Cette manœuvre avait pour but do gagner sur notre droite , afin de se placer entre nous et la ville de Brimii, dont nous élions éloignés d'environ six à huit kilomètres; nous couper ainsi la retraite sur Vienne, nous faire prisonniers, et nous envoyer sans doute geler en Sibérie.
La droite des Russes s'avançant sur la route d'Olmiitz rencontra les divisions Sucliet et Cuffarelli, soutenues par une division de cuirassiers. Le général russe jugeant que cette position serait difficile à enlever, ordonna à ses régiments de mettre leurs sacs à terre dans le môme ordre de bataille où ils se trouvaient alignés, et, dégagés ainsi d'un fardeau qu'il considérait comme gênant pour le combat, il donna le signal de la charge en disant aux siens : « Vous prendrez les sacs des Français; ils sont tous remplis d'or n. Cette vive attaque, en effet, fut belle et menaçante; nos canons y jetèrent un peu de désordre. Nos cuirassiers s'en aperçurent, et malgré le feu terrible des Russes, ils se précipitèrent sur eux, renversèrent plus de dix mille hommes et les firent prisonniers. Dix mille havresacs rangés en ligne restèrent en notre pouvoir, et ce butin, immense en apparence, mit dans nos mains dix mille petites boites noires ou reliquaires à deux battants, contenant l'i-
mage de saint Nicolas emportant le Christ enfant au delà des eaux, et autant de morceaux d'un pain noir, plus chargé de paille et de son que d'orge et de froment. Tel était leur simple et pieux bagage.
A la droite de celte position, le village de Pratzen fut incendié par les premiers coups de canon des Russes; mais il furent également battus, repoussés et faits prisonniers. Lesdivisions Vandamme, Saint-Hilaire et Legrand occupaient le centre, en face d'Austerlilz, sur les hauteurs de Krecznowitz. L'ennemi fit ici de très grands efforts et le combat s'y prolongea longtemps. Nos troupes souffraient beaucoup et commençaient à perdre du terrain , lorsque l'Empereur y envoya sa garde et vint en personne pour la soutenir. Il pouvait alors être une à deux heures. L'arrivée de la garde impériale permît de reprendre l'offensive. Les chevaliers gardes, corpsd'élito de l'armée russe, chargèrent alors. Le colonel Morland, iila tète de l'élite de notre armée , les chasseurs de la garde et les Mamelucks, s'élancèrent à ce moment sur les Russes, les renversèrent, ainsi que leur artillerie, dans le profond ravin du ruisseau de Krecznowitz, et les poursuivirent jusqu'au pied du château d'Alisterlitz, propriété du prince de Kaunitz. Morland fut tué dans cette mêlée; le général Rapp y reçut une blessure. Je m'y trouvais engagé aussi, et je revins en môme temps que lui pour en rendre compte à l'Empereur. Le retour fut même plus périlleux que l'attaque, tant l'ennemi lançait d'obus sur notre route. Un chasseur de
la garde, qui revenait blessé, disparut à mes côtés avec son cheval , dans le ventre duquel un obus éclata en dispersant les chairs, et ne laissant absolument que les os brises des deux victimes.
Ce brillant combat avait lieu sur le centre, tandis que notre droite était occupée à de plus rudes épreuves.
L'ennemi poursuivait avec une grande énergie son plan d'attaque sur notre droite pour la dépasser. La fusillade la plus nourrie durait depuis huit heures du matin , et les chances de succès avaient été variées en avant des villages de Tellnitz et de Ménits. L'Empereur m'envoya porter l'ordre au maréchal Davoust, qui était à notre extrême droite , de se porter en avant à l'appui du centre. Lorsque j'arrivai, le maréchal avait déjà pris l'initiative, et combattait depuis une heure dans le village de Ménitz ; ses troupes avaient été repoussées trois fois, et trois fois il avait refoulé les Russes en dehorsdu village. La grande rue de Ménitz , fort large et longue de quatre à cinq cents pas , était entièrement jonchée de cadavres et de blessés des deux nations entassés les uns sur les autres, et il était presque impossible de traverser à cheval dans ce croisement d'armes et de corps humains brisés. Cependant, toute l'infanterie du maréchal Davoust déboucha du village malgré les Russes, et enfin les repoussa de nouveau sous les feux des divisions Saint- Hilaire et Legrand qui les mirent en déroute et les poursuivirent.
L' i j Lv L.i
En revenant auprès de l'Empereur pour lui rendre compte de ce succès, je me trouvai, avec M. de Sopranzy et une vingtaine de dragons , obligé de traverser la colonne russe. Un de leurs généraux, très simplement vêtu , et quelques hommes voulurent nous barrer le passage; nous poussâmes droit à eux, je perçât le bras du général; en même, temps M. de Sopranzy saisit la bride de son cheval, et nous l'entraînâmes ainsi jusque dans nos rangs. Je lui demandai son nom, et il me répondit qu'il était le baron de Wimpfen. C'était, en effet, le cousin germain du lieutenant-général baron de Wimpfen, très distingué au service de France, et l'intime ami de mon père. L'Empereur, auquel nous le présentâmes, lui fit un honorable accueil, le fit panser devant lui par son chirurgien, M. Yvan, et remarquant ensuite que j'étais fort échauffé et mouillé de sueur, il ordonna au page de service de me faire apporter de sa cantine un verre de vin de Bordeaux, que je bus en portant le toast : Aux succès de l'Empereur !
Cette petite scène se passait sur un tertre élevé audessus du village de Augesd , en face des lacs, grands étangs formés parla digue de Tellnitz. Dans ce même temps, le corps austro-russe, repoussé par le maréchal Davout , ne pouvant plus rejoindre le gros de l'armée sur Austerlilz, chercha à se sauver par la digue de Tellnitz, pour gagner la route de la I longrie; mais déjà la hauteur était occupée par noire artillerie de la garde, et la cavalerie seule put en hasarder le
*0 MÉMOIRES DC GÉNÉRAL LEJEliHE.
passage en traversant au galop sous le feu de la mitraille. L'infanterie, flottant incertaine sur le parti qu'elle avait à prendre, n'enlrevit de salut qu'en essayant de franchir sur la glace les larges élangs qui la séparaient de l'autre rive. Quelques hommes, en effet, purent passer; mais lorsqu'un plus grand nombre fut arrivé sur le milieu des étangs, la glace commença à craquer sous leur poids, et ils s'arrêtèrent; ceux de derrière, continuant toujours à avancer, formèrent bientôt une masse de plus de six mille hommes qui chancelaient en glissant. Tout à coup, celle foule agglomérée, chargée d'armes et de bagage, disparut en deux secondes sous les glaçons brisés, sans qu'un seul homme pût s'échapper en nageant à la surface. Ce bouillonnement des ondes , soulevées par ces milliers d'êtres humains engloutis d'un seul coup, nous lit tressaillir de terreur. Bientôt les glaçons, agités et rompus par des efforts inutiles, perdirent leurs ondulations, et les nuages, en se mirant dans ces eaux redevenues tranquilles, nous montrèrent que c'était fini. Une artillerie considérable des [lusses resta attelée sur le bord du lac ou renversée dans l'eau, et ce glorieux trophée nous fournit le bronze de la colonne d' Austerlitz , élevée à Paris , sur la place Vendôme. Au moment où les eaux engloutissaient les derniers débris de cette armée qui, le le matin , nous avait déjà presque enveloppés, le soleil descendit sous l'horizon en se cachant derrière d'épais nuages, la neige tomba aussitôt, comme au théâtre
le rideau tombe après la dernière scène. Les spectateurs de ce drame , l'Empereur, le maréchal Berthier, le maréchal Soult., leurs états-majors et moi, nous allâmes, non sans difficulté, à cause de l'obscurité et à travers les morts, les blessés et les prisonniers dont la foule était nombreuse, chercher un abri contre les rigueurs de la nuit.
Cet immense champ de bataille, de plusieurs lieues d'étendue, ne contenait qu'une seule maisonnette, celle de la poste aux chevaux , sur la route d'Olmtttz. Le peu de local qu'elle offrait était encombré par mille blessés; et ce fut au pied d'un pommier du jardin de cette maison, sans feu. sans paille et sur la neige, que je passai la nuit, excessivement froide, après cette belle journée, me trouvant heureux, et mille fois plus heureux que vingt mille antres qui gisaient sur la même sol, mais blessés ou mourants, sans feu et sans secours.
Nous apprîmes par les prisonniers que les empereurs d'Autriche et de Russie , François II et Alexandre I", se trouvaient spectateurs de la bataille aux croisées du château d'Auslerlitz, dans le moment où notre charge de cavalerie de la garde arriva jusqu'à ses portes. Nous aurions redoublé d'audace si nous avions pu présumer qu'une si belle capture pouvait avoir lieu moyennant quelques coups de sabre de plus. Cette circonstance fit que l'armée donna à cette affaire le nom de bataille des trois Empereurs.
Je fus chargé de faire un levé topographique du
champ do bataille, et j'en pris également les vues principales en y traçant les événements remarquables de chaque localité. Le cinquième jour, en parcourant ainsi cette terre couverte de morts et arrosée de sang, je découvris un tas de quatorze malheureux blessés russes qui s'étaient agglomérés pour se réchauffer : douze étaient morts de leurs blessures, de froid et de faim; deux vivaient encore; leurs joues creuses, sillonnées par les larmes, attestaient la douleur qu'ils avaient endurée. Ifs me supplièrent par signes ; j'allai chercher des paysans à Sokolnitz et je fis enlever ces blessés; rien ne fut radieux comme leur regard de gratitude tourné vers le ciel lorsqu'ils se sentirent soulevés et emportés sur les branches dont on avait fait un brancard. L'un d'eux ne savait qu'un seul mot de français, et il répéta cent fois pendant le trajet, avec les expressions les plus touchantes : Monsieur! Monsieur! Je les recommandai à nos chirurgiens , et je rejoignis l'Empereur à Vienne... Avant de quitter l'armée, il nous accorda des récompenses, et je fus nommé chef de bataillon du génie.
Je rentrai en France par la Bavière et, en repassant par Munich, j'eus l'honneur d'aller saluer le roi de Bavière, qui me combla de gracieusetés. Je l'avais connu dans ma première enfance à Strasbourg, lorsqu'il était colonel d'un régiment au service de la France.
Il ne voulut pas me laisser partir de Munich sans me faire conduire chez les frères Sennefelder qui
venaient de découvrir les procédés de l'impression lithographique. Leurs résultats me parurent incroyables ; Us désirèrent que j'en fisse un essai. Je m'arrêtai quelques heures de plus pour faire avec leurs crayons un croquis sur une de leurs pierres, et je leur remis ce dessin. Au bout d'une heure , ces Messieurs me renvoyèrent la pierre avec cent épreuves de mon croquis, ce qui me surprit extrêmement. J'emportai à Paris cet essai, je le montrai à l'Empereur; il saisit à l'instant même tous les avantages que l'on pourrait tirer de cette précieuse découverte, et il m'ordonna d'y donner suite. Je trouvai dans le principe peu de personnes disposées à me seconder, et d'autres soins m'appelèrent bientôt ailleurs. Ce ne fut qu'en 1812 que la lithographie fut établie en France, et qu'elle commença à recevoir des perfectionnements, auxquels les premiers inventeurs étaient loin de s'attendre. J'ai eu l'honneur d'en avoir apporté le premier essai. L'épouse du ministre du trésor, M ms la comtesse Molien, quia beaucoup de talent, a été l'une des premières à faire connaître le parti que l'on peut tirer de cette invention.
A peine fûmes-nous à Paris que des fêtes célébrèrent la brillante campagne de 1805; mais déjà l'on faisait de grands préparatifs de guerre, et plusieurs fois mes travaux en peinture furent interrompus par les missions que j'eus h remplir pour porter les ordre» du major-général aux différents corps que l'Empereur réunissait en Bavière et en Saxe, pour les opposer
au roi do Prusse, dont l'armée était déjà formidable et prêle à nous attaquer.
Le iloctobre, les hostilités commencèrentà Schlcitz, par une attaque des Prussiens contre la cavalerie du prince Murât. Le 10, le maréchal Lannesleur prit, à SaalFeld, trente pièces de canon. Dans une des charges de celte journée, le prince Louis de Prusse, neveu du roi, fut tué d'un coup de sabre. Le 12, le maréchal Davout leur enleva dix-huit pontons attelés.
Le 13, les armées continuèrent à se rapprocher dans deux ordres de bataille perpendiculaires l'un à l'autre. Le soir, la plaine d'Iéna semblait être embrasée par les feux des deux à trois cent mille Prussiens qui s'encourageaient entre eux à l'aspect de leur grand nombre.
Les feux des Français, cachés par les sinuosités des terrains, se voyaient à peine, et l'apparence de l' éloigneraient de l'ennemi entretenait la sécurité des Prussiens. La nuit fut calme et belle, et des hauteurs que nous occupions sur le plateau en avant d'Iéna, cette illumination et ce coup-d'œil magnifique semblaient promettre pour le lendemain la féle la plus brillante; les vedettes même causaient ensemble, comme en pleine paix, sans se comballre.
Le 14 octobre 1S0G, vers le lever du soleil, un brouillard très épais couvrit toute la campagne et dura plusieurs heures. L'Empereur aurait désiré pouvoir profiter de cette obscurité pour retarder l'action, afin de laisser à ses réserves et à sa cavalerie le temps de
se rapprocher; mais l'impatience de nos soldats leur fit engager le feu des avant-postes vers neuf heures, et toute la ligne suivit le mouvement en sortant par de larges débouchés que l'on avait pratiqués à l'avance qui furent enlevés par le maréchal Lannes.
Les Prussiens aussi voulaient attendre que le brouillard fût dissipé ; maïs nos attaques les tirèrent de leur inaction , et toute leur ligne commença à manœuvrer pour changer de front et marcher par leur gauche sur léna. Vers les onze heures, nous pûmes apercevoir leur infanterie qui s'avançait en se déployant avec précision; leur artillerie arrivait au galop à la tète d'une immense cavalerie. Lorsque les deux armées, marchant l'une vers l'autre, se trouvèrent presque àportée de fusil, les huit cents bouches à feu prussiennes et françaises commencèrent à croiser leurs boulets. Cet effroyable tonnerre acheva de dissiper le brouillard ; bientôt le soleil ne fut plus caché que par la fumée qui, en s'élevant, traçait jusque dans l'air toutes les lignes du combat.
Les troupes s'abordèrent ensuite et le combat demeura quelque temps indécis ; mais l'Empereur apprenant l'arrivée du maréchal Ney et celle d'une partie de la cavalerie de Murât, ordonnaune attaque générale. Le choc fut terrible. La cavalerie prussienne, chargeant à toute outrance, vint se briser sur nos baïonnettes; notre mitraille et notre cavalerie achevèrent de la détruire. Les corps prussiens furent jetés les uns
4fl
sur les autres. Dans ce pêle-mêle, chacun de nos boulets faisait cent victimes , et les forces principales de l'ennemi furent divisées.
Le général Rûchel s'enfuit vers notre gauche, tandis que le roi de Prusse se dirigeait vers Magdebourg.
La nuit mit fin au combat sans suspendre la poursuite des fuyards: les victoires d'Iéna et d'Auerstaedt laissaient en nos mains deux cents drapeaux aux aigles noires, plus de quarante mille prisonniers, cinq cents pièces d'artillerie, les bagages, les équipages de pont, les magasins des Prussiens, trente mille de leurs morts sur le champ de bataille , et des blessés en nombre immense. Le même jour, le maréchal Davont gagnait la bataille d'Auerslaedt.
Le roi de Prusse avait été blessé ; les deux ducs de Brunswick le furent aussi très gravement, et l'aîné, celui qui nous avaitfait la guerre en Champagne, en mourut peu de Jours après. Le prince Henri, frère du roi, le prince de Hohenlohe, le maréchal de Mollendorff, le général de Tauenzin, le général .Rûchel et trente autres de leurs généraux, furent tués ou blessés. Par suite de ce désastre, le royaume de Prusse jusqu'à la Vistide tomba en peu de jours en notre pouvoir.
La grande duchesse de Brunswick, sœur du grand Frédéric, habitait un château prés de Postdam : je fus chargé d'aller la complimenter de la part de l'Empereur, et de lui offrir toute espèce de services. Cette
MÉM01HES DU GÉNÉRAL LKJEUNE, 47
princesse, cruellement affligée des désastres d'un royaume agrandi par les conquêtes de son illustre frère, pleurait amèrement aussi la perte de son époux et celle de son neveu , le prince Henri , tués dans la bataille. S. A. R., faisant sur elle-même un douloureux effort, me reçut cependant avec bonté; elle m'exprima sa gratitude pour la magnanimité de l'Empereur, n'accepta que quelques sauvegardes pour ses propriétés, et ne nie permit pas de laisser près d'elle la garde d'honneur que j'avais mission de mettre à ses ordres.
En poursuivant nos succès, nous nous arrêtâmes quelques jours à Posen, où les grands de la Pologne vinrent présenter leurs hommages à l'Empereur dans leur costume oriental. Ces étoffes, ces fourrures ces habillements, ces armes si riches des maîtres, et les vêtements si pauvres des serfs; l'air si noble des premiers, le maintien si abaissé des seconds, donnaient à la Pologne, où nous entrions, un aspect très nouveau pour nous et qui me frappa singulièrement. Les châteaux des grands, très fastueux dans l'intérieur, étaient entourés de cabanes rustiques, aux toits de chaume délabrés, sous lesquels les serfs et les animaux domestiques, porcs et volailles mêlés ensemble, ne trouvaient que le plus pileux abri de la misère. Un pays de sables mal cultivé, et d'immenses forêts de pins, donnaient à ces contrées un air si sauvage et si pauvre; leurs chaumières offraient si peu de ressources à leurs malheureux habitants, que nos
il MÉMOIRES DU GÉNÉRAL LEJEL'NE.
soldais, comparant leur bonne France au pays des Polonais, se disaient gaiement : a Ils sont bien bons d'appeler cela une patrie! un pays où Ton ne répond que gnë, gné, gné 'je n'en ai point), à celui qui demande klêba (du pain) ; un pays où l'on ne dit zara, zara (de suite), à celui qui veut de l'eau; c'est pas une patrie ça! » s'écriaient nos soldats.
Ces Polonais, élevés dans de si dures privations, deviennent promptement des héros pour la guerre; le moujik, courbé sous la glèbe et sous sa peau de mouton, liée à la ceinture par une corde de paille, devient un cavalier élégant sous le plumet du schapska, en brandissant sa lance au pavillon flottant; son cheval de l'Ukraine, affaissé en apparence sous son poil d'hiver et ses crins onduleux qui traînent jusqu'à terre, se relève fier, semblant, ainsi que son maître, ne se complaire qu'au milieu des combats. Les Polonais nous reçurent avec, enthousiasme, comme des libérateurs, comme des frères. On leur fournit les moyens de lever des régiments. Dans peu de temps, ils augmentèrent notre armée de plus de dix mille soldats, et l'Empereur en prit un corps d'élite pour le joindre à sa garde.
Ce qui nous frappa dans la grande ville de Varsovie, ce fut d'entendre partout, dans les salons, dans les rues, dans les promenades, parler le français comme à Paris.
Le souvenir du terrible Souvarow était tout récent. Ce général russe avait brûlé la moitié de Varsovie.
et détruit par le canon les plus beaux édifices de la ville sans pouvoir la forcer à lui ouvrir ses portes; il eut aussi la cruauté de faire égorger dans la nuit, sans distinction d'âge ni de sexe, les trente mille habitants du faubourg de Praga, situé sur la rive droite de la Vistule. Les Varsoviens nous considéraient comme les vengeurs de cette atrocité. Kociusko, ce vaillant défenseur de l'indépendance de la Pologne, avait trouvé dans nos rangs des consolations à ses malheurs. Ces traditions étaient gravées dans tous les cœurs , et c'était à qui nous accueillerait et nous parlerait en français. Les dames de Varsovie ne donnèrent pas moins que les hommes des preuves de l'intérêt quelles prenaient à nos succès. Leur sympathie pour la France était telle, que lorsque, six ans plus tard, en 1813, les troupes autrichiennes occupèrent Varsovie, leur général, l'archiduc Ferdinand, ayant engagé ces dames à une féte que S. A. S. voulait leur donner, elles refusèrent toutes l'invitation. Le prince , irrité de ce dédain . invita ces mêmes dames à une seconde fête, en faisant connaître qu'il sévirait contre celles qui ne s'y rendraient pas. Elles y vinrent alors; mais toutes étaient vêtues en robes de deuil, et refusant de danser, sous le prétexte d'avoir perdu un frère ou un parent dans la guerre. Beaucoup d'entre elles étaient belles et d'une grande blancheur, bien faites et gracieuses comme des créoles. Leur enjouement et leurs manières distinguées semblaient nous promettre de passer un hiver charmant ;
MKWOIHKS BC GÉNÉRAI, IXJF.UHIÎ. i
f.0 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL LE JE UNE.
mais des affaires plus sérieuses que les bals, nous appelèrent promptement ailleurs.
Le prince Poniatowski, neveu du dernier roi do Pologne, nous avait attendu dans son palais a Varsovie, et il se mit avec dévouement à la téte des Polonais au service de l'Empereur. Déjà le général Dombrowski commandait une de nos divisions. Le 18 et le 19 décembre 180G, les corps d'armée passèrent la Vistulc.
L'armée russe, s'avançait de son côté pour arriver au secours de la Prusse.
Ce fut au milieu des épaisses forêts de pins et sur un sol de marais fangeux qui s'enfonçaient à d'assez grandes profondeurs sous nos pieds, que nous retrouvâmes les Cosaques, les Kalmouks, les Kirguises, les Tartares, et tous les enfants de l'Oural que nous avions vus il y avait un an à Austerlitz.
Nous trouvâmes les Russes à Pultusk et à Golymin. Sur ces deux points, l'engagement des corps d'Augereau et Davout fut des plus opiniâtres. La nature fangeuse du' terrain ajouta à l'horreur du combat. Les Russes perdirent beaucoup de monde. Leurs nombreux blessés n'ayant plus la force de se retirer des boues pour suivre les corps mis en déroute , y furent enfouis écrasés et broyés sons le passage de toute leur artillerie en retraite , et de la notre
qui s'avançait. Quelque vigoureux que fussent leurs attelages, ils ne purent entraîner et enlever leurs pièces de ces fondrières liquides de sang, et de la chair de douze mille hommes et chevaux pétrie avec la terre de ces bourbiers. Les Russes abandonnèrent ainsi toutes leurs voitures, quatre-vingt-dix pièces de canon et un grand nombre de prisonniers. Les maréchaux Lannes et Davout eurent la plus grande part aux honneurs de cette journée (26 décembre 1806). Le lendemain matin, en attendant le signal du départ, mes camarades m'invitèrent à tracer sur le mur delà salle où nous étions une des scènes du combat de la ville. Ils me taillèrent de petits morceaux de charbon, et j'esquissai une douzaine de figures et de chevaux de grandeur naturelle, imitant les singuliers Cosaques qui nous avaient étourdis de leurs cris et criblés de leurs flèches. Mes camarades, enchantés de la ressemblance, écrivirent le nom de l'auteur au bas du dessin; mais la trompette sonnant à cheval m'empêcha de l'achever. Par hasard , cette maison appartenait à l'aubergiste de la ville. Ce brave Polonais mettant du prix à un souvenir des Français, conserva soigneusement ce croquis, et prit de ce jour, pour enseigne , le nom : Aux Cosaques français ! Trente-trois ans après , de jeunes réfugiés polonais me racontèrent à Toulouse qu'ils connaissaient mon nom pour l'avoir lu sur ce tableau dans l'auberge de Pultusk. Mes ouvrages plus soignés auront peut-être moins de durée que les
traits au charbon qui ont achalandé cette auherge.
Dans la nuit du lendemain, je reçus Tordre de faire approcher en toute hôte la division Lcgrand, pour couper la retraite à un corps qui fuyait. La neige tombait' et la nuit était excessivement noire; je n'avais ni guide , ni direction lixe pour traverser des bois remplis de fondrières que la gelée avait heureusement durcies à la surface. Depuis deux heures, j'errais avec anxiété, sans boussole, lorsque j'arrivai à un bivouac de quelques chasseurs de la garde qui s'étaient égarés. En attendant le jour, ils avaient mis à la marmite le résultat d'un peu de maraude, et le riz, les poules et les oies entassés dans les gamelles avaient produit un potage délicieux, assaisonné d'un de ces appétits que les grands de la terre ne sont pas admis à connaître. Ces braves soldats m'offrirent l'hospitalité, et la part que j'acceptai à leur gamelle répara mes forces affaiblies par la fatigue.
Après une halte de quelques instants, je continuai ma recherche; et j'avais peut-être fait une lieue, lorsque j'entendis un malheureux Français qui criait, jurait et appelait du secours : son cheval et lui-même allaient disparaître dans une tourbière . dont la glace s'était rompue sous eux. Ce ne fut pas sans peine que je m'approchai de la personne dont je croyais reconnaître la voix; mon cheval refusait obstinément d'avancer sur un sol si fragile. Je demandai : qui est là"? et l'on me répondit: « Ah! c'est vous, Lejeune! Je
suis dans le plus grand piiril! mon cheval s'est enfoncé jusqu'au col; je suis dans la vase jusqu'à la ceinture: je suis épuisé par mes efforls et transi de froid; aidez-moi, de grâce, à me tirer de ce gouffre qui va m'engloutir ». C'était le général Legrand que je cherchais; il était seul, égaré comme moi, ne sachant où retrouver sa division , et dans la position la plus critique.
No pouvant attacher mon cheval nulle part et craignant de le perdre, je lui enveloppai la tete de mon manteau et il resta immobile. J'approchai du général; mes efforts réunis aux siens l'arrachèrent jusque sur le sol, et ensuite son cheval, dégagé du poids du cavalier, parvint à sortir de la boue; après quoi, nous cherchâmes sa division. Nous aperçûmes d'abord quelques feux épars , et ensuite ceux de son infanterie qui put arriver au jour sur le point où j'étais chargé de la conduire. L'ennemi, en se retirant, n'avait pas eu de meilleur chemin que nous, et il nous abandonna, après les avoir assez longtemps défendues, plusieurs pièces de canon embourbées qu'il ne pouvait enlever.
Le général Legrand, que je venais de tirer de danger, était un homme à la voix mâle et impérieuse, d'une belle stature, d'environ six pieds, et d'un beau caractère. 11 épousa, peu de temps après, la fille du général Scherer, la plus jolie personne peut-être de Paris; elle était le modèle de ce que les romanciers ont pu dépeindre de plus délicatement idéal et de
plus séduisant. Ses cheveux blonds dorés, fins, légers autour de cette jolie UHe sur un corps de sylphide, imitaient ces vapeurs qui montent éclairées au soleil levant, et viennent embaumer l'air de tout le parfum des fleurs qu'elles ont amoureusement enveloppées dans la nuit. En voyant ce sévère et vaillant homme de guerre, aux formes athlétiques, si doux, si patient et si soumis près de sa jeune épouse, on eût dit un nouvel Hercule enchaîné, vaincu par le Zéphir ou par l'Amour. L'Empereur aimait ù marier ses généraux, et favorisait par d'immenses dotations des unions qui eussent été difficiles sans le secours de ses largesses.