‹ Mémoires du Général Lejeune (volume 2)Chapitre 6 sur 13 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Eylau. — Le roi Gustave IV. — Dantzig.

Colberg. — Friedland. — Tilait.

Nous passâmes plusieurs jours dans ces forêts à suivre les traces des Russes , n'ayant avec eux qui: des affaires d'avant-garde. Après, l'Empereursarrêta quelques jours pour réorganiser l'armée, que ces combats avaient beaucoup fatiguée; le pays était excessivement pauvre, et notre quartier général était une écurie de Golymin, dans laquelle nous étions entassés sur de la paille non battue. Cette misère n'ôtait rien à notre gaieté, et l'Empereur et le prince Berthier s'arrêtèrent un soir quelques instants pour nous entendre chanter les airs des plus nouveaux opéras de Paris.

Les visites du jour de l'an se firent dans les boues de Pultusk, et l'Empereur rentra momentanément à Varsovie. Nous y arrivâmes à sa suite, le 2 janvier 1807. Déjà l'on y avait amené les quatre-vingt-dix canons que nous avions pris, avec leurs caissons.

Peu de jours après, l'Empereur, déjà prêt à rentrer en campagne, m'envoya près du rot de Saxe pour lui demander ses troupes qu'il avait promises à Napoléon. Ce vénérable prince, la reine son épouse, sœur du roi de Bavière, et toute sa cour, me reçurent avec de grandes démonstrations d'amitié et de dévouement pour l'Empereur. Le roi fit mettre à ma disposition tout le luxe du palais. Depuis mon enfance, j'avais oublié l'usage des chaises à porteur, et je trouvai très plaisant d'être bercé par des hommes en grande livrée, dans les chaises que le grand maréchal avait fait mettre à mes ordres pour toutes mes courses à Dresde. On m'ouvrit la galerie des tableaux et les appartements du Trésor. Ici, je fus surpris de la grosseur étonnante de plusieurs perles monstrueuses, de celle d'un diamant vert, et d'une quantité de diamants et d'objels remarquables. J'admirai les tableaux de cette collection si renommée , les ouvrages de tons les grands peintres italiens et flamands ; mais, surtout, la Nuit du Corrège, qui est le chef-d'œuvre de ce maître; unedes plus belles Vierges de Raphaël, la Femme hydropique de Gérard Dow, un Cimetière de Ruysdaël , etc.

En peu de jours, l'armée fut réunie, el je partis à la tète de la première colonne. La pluie avait fait déborder plusieurs ruisseaux, et l'inondation nous arrêta dans le bourg do Gorlitz, en même temps qu'un bataillon français qui suivait la même roule. Les cabarets de Gorlitz furent à l'instant remplis des sol-

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dats des deux nations, fraternisant le verre en main.

Je laissai les Saxons en route , et je rejoignis l'Empereur qui venait de quitter Varsovie, pour ouvrir la campagne de 1807. La débâcle de la Vistule avait fait replier les ponts, et ce ne fut qu'à force d'or que je trouvai un batelier assez hardi pour s'exposer avec sa nacelle au milieu des glaçons et me jeter sur l'autre rive du fleuve. Quelque diligence que je fisse, je ne pus arriver que le second jour de la bataille d'Eylau, 8 février, jour du dimanche gras.

Le 7, les corps d'Augereau, de Davout, de Ney, la cavalerie de Murât et la garde impériale, avaient bivouaqué autour et en avant d'Eylau, sur la terre couverte de neige.

* Le 8, avant six heures du matin, les Russes nous prévinrent en attaquant sur toute la ligne. Plusieurs de nos bataillons surpris se sauvèrent en désordre et traversèrent Eylau en se croyant poursuivis. Cette panique fut bientôt calmée, l'ordre fut rétabli, et le combat, qui commença sur des étangs gelés, aux portes de la ville , devint général. Plusieurs fois, dans ls jour, la neige tomba pendant des heures entières avec une telle abondance, que l'on ne voyait pas à deux pas de soi, et les corps d'armée en mouvement perdaient leurs directions. De temps à autre, la cavalerie traversa plusieurs fois les lignes de l'ennemi en les renversant; la cavalerie russe faisait aussi contre nous des prodiges de valeur, et dans plusieurs de ces mêlées, le champ de bataille était à l'instant cou-

vert de morts : trois cents pièces de canon de part et d'autre liraient à milraille à bout portant et faisaient d'affreux ravages. Le maréchal Aiigeroau était blessé ; son corps d'armée, resté sans direction, souffrait horriblement son infanterie, formée en carrés, était écrasée sur la place.

Les escadrons de la garde de l'Empereur traversèrent deux fois l'armée russe, où ils culbutèrent plus de vingt mille hommes en sabrant les canonniers sur leurs pièces; ils auraient décidé la victoire, si la chute de la neige avait permis de voir et de donner plus d'ensemble aux opérations. L'on se battait depuis douze heures; et le succès était encore incertain, lorsqu'à la chute du jour, le maréchal Davout parvint à déborder l'ennemi par la droite, à Schmoditten, et le maréchal Ney par la gauche, à Altliorf.

L'ennemi combattit encore avec acharnement jusqu'à huit heures du soir dans ces deux dernières positions, et profita ensuite de l'obscurité pour nous cacher sa retraite pendant la nuit, laissant sept mille morts sur un champ de bataille peu étendu, où des milliers de blessés encombraient toutes les routes. Ces huit jours de combat coûtèrent aux Russes quinze mille hommes tués ou blessés, trente drapeaux, quinze mille prisonniers et quaranle-cinq pièces de canon.

Nous passâmes la nuit sur la neige à attendre impatiemment le retour du jour, et nous pûmes alors contempler le plus aflligeant de tous les tableaux,

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auquel un ciel neigeux et très couvert prétait ses lugubres couleurs. Les lignes, les carrés du combat, les chocs de cavalerie étaient tracés sur le sol par dos tas de cadavres amoncelés; les blessés, trop nombreux pour être secourus de suite, se traînaient et s'entassaient les uns sur les autres pour se réchauffer; déjà la neige en avait recouvert une partie; grand nombre de chevaux épars et blessés traînaient leurs intestins sur la neige, et se rapprochaient de nous et de leurs cavaliers pour réclamer des secours. J'ai vu un de ces chevaux, n'ayant plus que trois jambes, et qui baisait à la figure son vieux cuirassier, debout, et consterné devant lui. Cet homme avait à peine un peu de pain pour lui-même; il le donna à son cheval avant de l'abandonner. L'Empereur n'avait pas moins que nous le cœur déchiré à l'aspect de toutes les douleurs qu'il ne pouvait assez promptement soulager. Dans l'un des trois jours qu'il donna tout entiers à ces soins louchants, il s'arrêta devant un groupe de blessés russes pour les faire panser par son chirurgien Y van. Ces Russes, reconnaissant aux marques de respect dont on l'entourait qu'il devait être le czar des Français, le comblèrent de bénédictions en baisant sa chaussure et son étrier. Il passa tout le temps à s'assurer que partout on s'empressait à secourir les blessés russes avec autant de soin que les Français

Après la bataille d'Eylau, l'armée russe, en se retirunt sur Kœnigsberg, prit position derrière de petites rivières, profondes et bourbeuses, qu'il nous eût

été impossible de traverser sans le secours des ponts do l'artillerie. Ces rivières servirent de limites à nos avant-postes.

L'armée française avait besoin de se réunir, et de remplacer ce qu'elle avait perdit dans des combats si meurtriers. En outre l'Empereur avait laissé derrière lui trois forteresses, dont il devait se rendre maître pour n'en être pas inquiété le jour où il voudrait pousser les Russes jusqu'au delà du Niémen. C'était, dans la Poméranie suédoise, la place de Stralsund, défendue par une armée de Suédois que le maréchal Mortier tenait en échec; sur la Baltique, la place de Colberg, défendue pur les Prussiens, attaquée par le général Loison, et enfin une des plus grandes villes fortifiées de l'Allemagne, Dantzig, à l'embouchure de la Vistule. Cette forteresse contenait une nombreuse garnison qui aurait pu gêner nos opérations. 11 importait de réduire promptement ces places. En ma qualité d'officier du génie , j'étais chargé d'aller activer les sièges, et d'y porter les ordres de l'Empereur.

Ce fut ainsi que je me trouvai prés du maréchal Mortier au combat qu'il livra aux Suédois , sous les murs de Stralsund, et les refoula dans celte ville, où ils furent bloqués et forcés de se retirer dans l'île de Rugen, malgré les efforts de leur roi Gustave- Adolphe. Ce prince s'était figuré qu'il imiterait les exploits de Charles Xll aussi facilement qu'il en avait

imité le costume de soldat. Son esprit, déjà assez affaibli, lui avait aliéné le cœur de ses sujets, et s'opposait à ses succès au moins autant que nos armes. Il savait que Charles XII avait passé une nuit aux aguets sous la porte de Stralsund, et il y resta de même toute une nuit en sentinelle. Peu de temps après, il espéra séparer le maréchal Mortier d'avec le gros de son armée, et il débarqua ses Suédois près de Passvalk; mais il y fut battu et perdit tout son monde.

Lorsque je revins de Stralsund auprès de l'Empereur, je le trouvai à Ostcroile où il recevait les ambassadeurs turcs du Grand-Seigneur, et M. le général Kleist, aide de camp du roi de Prusse, qui apportait des propositions de paix inadmissibles. L'Empereur me chargea de reconduire le parlementaire jusqu'au delà de nos avant-postes. Ce fut un des épisodes les plus comiques de ma vie militaire. M. de Kleist était, je n'en doute pas un général très courageux ; mais il était, en voiture, l'homme le plus craintif qu'il soit possible d'imaginer. Je lui donnai une escorte d'honneur autour de sa calèche, et je m'y plaçai à cùté de lui. Nous partions de nuit, et nous avions vingt à vingt-cinq lieues de très mauvais chemin à parcourir, à travers des bois. Les cahots sur les racines des arbres et dans les trous nous secouaient horriblement. Chaque fois, ce brave général, perdant l'équilibre, s'accrochait à moi en s'é-

criant : Nous allons périr! et son inquiétude s'exprimait involontairement de la manière la plus singulière. Il demandait des paysans pour soutenir la voiture ,' j'en fis venir une douzaine avec des torches de bois résineux allumées, et des cordes qu'ils attachèrent à droite et à gauche, pour nous empêcher de verser dans les mauvais pas. Nous étions retenus comme les mâts d'un navire, ou comme les bannières d'une procession que l'on soutient contre le vent avec de longs rubans. Notre escorte riait beaucoup de cet appareil et des cris de mon hôte , et, au jour, je la renvoyai, dans la crainte de ne pouvoir suffisamment contenir dans le respect nos jeunes cavaliers. Il apprécia ma courtoisie et ma sollicitude, et son tour vint bientôt de me protéger aussi contre un danger plus imminent que celui de verser dans la boue.

Un espace libre de sept à huit lieues séparait les avant-postes des deux armées, et je ne voulus pas abandonner le général sans l'avoir remis en sûreté parmi les siens. Je continuai donc avec lui jusqu'aux portes d'Ortelsbourg, où un poult de Cosaques s'avança contre nous, la lance en arrêt, et nous cria : Honi? (qui vive? qui êtes-vous?;. A quoi M. de Kleist répondit : Zoni! (des vôtres !). Mais ces Cosaques, en approchant de notre calèche ouverte, reconnurent d'abord mon uniforme français ; leur regard prit tout à coup l'expression de la colère , vingt lances furent dirigées sur ma poitrine, et M. de Kleist qui, de son côté, n'était pas moins menacé que moi, ne parvint

qu'avec beaucoup de peine à faire comprendre à ces Cosaques qu'il était un parlementaire rentrant à l'armée sans tambour ni trompette, et que je l'accompagnais. Ces hommes, fort défiants, nous retinrent tous deux prisonniers jusqu'à ce que l'on eût reçu les ordres du roi de Prusse à notre égard, et nous restâmes ainsi trois jours à Ortelsbourg. Pendant ce temps, M. de Kleïst, qui avait été reconnu de suite par les officiers des Cosaques , ne voulut pas se séparer de moi, dans la crainte qu'il ne m'arrivàt quelque malheur. Tous les Cosaques de cette division venaient nous voir, comme l'on regarde le lion d'une ménagerie; ils encombraient notre chambre et passaient les jours et les nuits, par un froid de dix degrés, couchés sur la neige, dans la rue et en travers de notre porte, ayant la bride de leurs honinx (petits chevaux! passée au bras, et dormant sur la glace aussi bien que nous le ferions dans les meilleurs lits. Ces Cosaques étaient, en général, de beaux hommes; j'en dessinai quelques-uns sur du papier, ce qui les amusa beaucoup.

Le troisième jour, l'Empereur de Russie envoya son atde de camp , M. le colonel prince Sokoreff, pour nie délivrer de cette captivité momentanée, et me reconduire à mon tour jusqu'à nos vedettes. Je pris ainsi congé de M. de Kleïst, et nous nous sommes revus à Berlin quelques années plus lard; il était alors général en chef d'une des grandes armées de Prusse 1 .

A mon retourà Osterode, l'Empereur parut prend ru plaisir au récit de ces détails, mais surtout à celui du danger que m'avaient fait courir les Cosaques, avec leurs lances qui peuvent atteindre l'ennemi à plus de quatre mètres. Ilmc demanda mon opinion sur l'avantage qu'il y aurait à introduire cette arme dans notre cavalerie. Sur l'avis favorable que j'émis, il me chargea de dessiner le costume que l'on pourrait donner à ces lanciers. Le maréchal Murât , entra pendant cette conversation, et l'Empereur lui dit : « Tu vas faire équiper cent hommes suivant le dessin que Lejeune le donnera, et tu l'occuperas de les former prompte-mont au. maniement de la lance ». Mural adopla la coupe du vêlement que j'indiquai , il choisit la couleur, et lit de ces cent hommes la garde du grand duché de Berg. L'Empereurfut trèssatisfaitde cet essai; et plus tard, il fit des régiments entiers de lanciers dans sa garde et dans l'armée , en conservant le costume que j'avais proposé.

Aussitôt après, je fus envoyé près du maréchal Brune, dont le corps manœuvrait contre les Suédois côte à côte avec celui du maréchal Mortier qui assiégeait Stralsund. A la suite de plusieurs avantages, il leur avait accordé un armistice de dix jours. Le roi de Suède en profita pour demander au maréchal de consentir à une entrevue ; elle maréchal m'ayant fait l'honneur de me consulter, je lui dis que je trouvais un grand avantage à délnclier les Suédois de l'alliance qu'ils formaient avec la Prusse et la Russie. Sur ce ,

M. le maréchal, acceptant le rendez-vous et me prenant dans sa voiture , s'y rendit par le pont d' Auklam, sur la rivière qui nous servait de limite.

Nous filmes très surpris de ne trouver aucune vedette suédoise sur ce pont, et nous hasardâmes cependant de passer outre jusqu'à la rencontre des Suédois. Enfin, après avoir fait quatre lieues sans voir personne , nous étions arrivés dans le grand village de Schlatkow , dont toutes les portes étaient fermées, et dans lequel notre escorte ne trouvait à qui parler. Très contrariés de cette singularité, nous avions déjà donné l'ordre au cocher de rétrograder, lorsqu'une grande porte de remise fut ouverte par des officiers suédois, qui firent entrer nos voitures dans une cour où se trouvait une compagnie de gardes-du-corps à cheval et en hataille. La porte fut aussitôt refermée et nous sépara de notre escorte. Notre surprise fut grande, car cela ressemblait à un guet-apens. Cependant, nous descendîmes de voiture pour entrer dans le salon, où les aides-de-camp du roi reçurent M. le maréchal avec de grandes démonstrations de respect.

Le roi, prévenu immédiatement, fit attendre fort longtemps ; et notre mécontentement se peignait sans doute sur nos traits, car le silence le plus sévèrement observateur succéda bientôt aux politesses que l'on nous faisait.

Enfin, le roi fit prier M. le maréchal d'entrer seul dans son cabinet; après quoi un garde- du-eorps fut

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MliUOlUES DU GÉNÉRAL LEJEUNE.

placé en faction à la porte. Bientôt, nous entendîmes la conversation du cabinet royal prendre un ton fort élevé et s'animer quelquefois jusqu'à l'emportement. Nous avions en présence île nous la sentinelle, trois aides de camp suédois et un monsieur français portant la croix de Saint-Louis et un uniforme galonné de lieutenant- général des anciennes armées de France. C'était le duc de Picnne, émigré français, servant chez nos ennemis et nous regardant d'un air peu bienveillant. Nous n'étions là que trois officiers fort décidés et vigoureux : les colonels Mathis et de Saint-Raymond et moi. La circonstance devenait de plus en plus grave; et, persuadés qu'il faudrait ici vendre chèrement notre vie, je dis à l'oreille de Mathis et de Saint-Iïaymond : « Je me charge de la sentinelle et du roi; défaites-vous des autres d. Déjà nous étions sur le qui-vive , h nos postes et la main sur le sabre, lorsque le maréchal sortit, pâle, sérieux et dissimulant sa colère. J'étais dans la porte , et j'aperçus le roi qui était devant moi, debout, à nous regarder, et vêtu comme une caricature de Charles XII.

Le maréchal, craignant, à mon air, que je ne voulusse entrer, me prit par la main et me dit : n Partons ». Nos voitures attendaient, nous y montâmes; les gardes-du-corps, sous les armes, firent ouvrir les grandes portes, et notre escorte nous suivit.

Monté seul dans la voiture avec le maréchal, il me raconta ce qui venait de se passer, pour quej'en fisse part à l'Empereur. Gustave, quoiqu'il eût été battu

dix fois de suite par les troupes du maréchal, avait osé lut proposer de tourner ses armes contre la France, en réunissant son armée à celle des alliés, pour servir la cause de Louis XVIII'. « Votre roi légitime de la France vous fera généralissime de ses armées, et mettra sous vos ordres toutes les troupes dont M. le duc de Pienne, que j'ai là près de moi, peut disposer ». Ces troupes étaient deux ou trois vieux émigrés n'ayant pas même une épée. Ces paroles étaient entremêlées d'outrages contre l'empereur Napoléon. Le maréchal Brune, qui avait commis l'imprudence très grave de s'aventurer, loin de son armée, sur le territoire suédois, fut obligé d'écouter ces propositions jusqu'au bout, pour éviter une scène que sa force physique et notre courage eut rendue pire encore.

Je partis donc sur l'ordre du maréchal et je retrouvai l'Empereur à Finkenstein, où il habitait un assez joli château, dans le voisinage de plusieurs lacs ou grands étangs à moitié couverts do glaces, sur lesquels il prenait le plaisir de la chasse aux cygnes sauvages.

L'Empereur reçut dans ce village les ambassadeurs de Perse , conduits par Mirza-Riza-Khan ; ils venaient le féliciter sur les victoires qu'il avait remportées sur leurs ennemis les Russes. Nous étions au milieu de forêts peuplées d'élans. Cet animal est plus grand que le cerf et porte des bois immenses. Nous consacrions à la citasse difficile de ces animaux le peu de

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jours dont nous pouvions disposer, et nous en primes quelques-uns. Au retour de ces chasses sur la neige, sur la glace et dans des forêts épaisses de pins et de sapins, nous venions nous réchauffer dans les serres chaudes du château, où croissaient, à la chaleur de iourneaux, des fraises, des prunes et des cerises.

Les neiges commençaient à se fondre ; le printemps approchait. Le maréchal Lefebvrr assiégeait alors Dantzig; le maréchal Kalkreuth, avec vingt mille Prussiens, défendait la ville et faisait souvent des sorties. L'Empereur m'envoya près du maréchal Lefehvre pour presser ce siège, et j'assistai à plusieurs affaires remarquables : la première fut une sortie de Prussiens par le Hagelsberg, où ils furent vigoureusement repousses; la seconde fut celle de Yeichsolnumde, où un corps considérable de l'armée russe vint nous attaquer avec l'espoir de nous faire lever le siège et de s'emparer de notre artillerie. Les troupes du maréchal Lefebvre continrent les sorties de la place, et celles du maréchal Lanncs et du général Oudinot battirent l'armée russe. J'étais monté, pendant la bataille, sur un cheval que le maréchal Lefebvre m'avait fait prêter, et en rentrant le soir au quartier-général, un boulet, parti du Bischofsherg, brisa sous mes pieds un rocher, dont les éclats déchirèrent ma monture, qui périt sur la place. J'y restai longtemps étendu la face contre terre sans pouvoir me relever. La douleur de la chute et des contusions passa; je n'étais point blessé, et je me traînai vers

le quartier-général, où la joie que nous donnaient les succès de la journée me remit complètement. Je partis dans la nuit pour porter la bonne nouvelle à l'Empereur.

Peu de jours après, il me renvoya de nouveau pour presser les opérations de ce siège de Dantzig, qui présentait de grandes difficultés par la direction habile que le maréchal Kalkreuth donnait à la défense.

Déjà nous avions couronné le chemin couvert et opéré la descente du fossé, lorsque, le 19 mai, une corvette anglaise de vingt-quatre canons voulut forcer le blocus et pénétrer en ville par le chenal qui serpente dans la prairie et qui sert de lit à un des bras de la Vistule. La hardi commandant de ce navire espérait écarter, à coups de mitraille, les obstacles qui pourraient lui être présentés. Déjà, il avait gagné beaucoup de terrain et pénétré jusqu'à la portée du canon de la ville, parce qu'il n'avait été préparé, contre une attaque aussi imprévue, que de simples estacades que la corvette avait rompues. Plusieurs compagnies de tirailleurs furent lancées à sa poursuite sur les deux rives, à travers la prairie, et leur fusillade détruisit les matelots, et, avec eux l'action des voiles et du gouvernail, et la corvette, sans guide, alla échouer sur le bord du chenal, où nos soldats, on sautant à bord firent cent cinquante prisonniers, et s'emparèrent de la riche cargaison de fusils, de boulets, de poudre, de vivres et de munilions qu'elle voulait introduire dans la place.

Pour faire le siège de Dantzig, on avait réuni nos plus habiles officiers du génie, sous la direction du général Chasscloup, et les opérations marchaient promptement, quoique ce ne fût pus encore assez vite au gré de l'Empereur, qui. de loin, ne connaissait point les difficultés nouvelles que l'ennemi, bien dirigé, nous opposait chaque jour. Mes camarades du génie voyaient donc arriver avec quelque déplaisir un officier venant du quartier impérial pour stimuler leur zèle, et ils s'en vengeaient en me faisant parcourir à dérouvert les endroits les plus périlleux des sapes et d'une parallèle à l'autre. Deux d'entre eux, des plus hardis, Bodzon et Delaage, en furent punis en recevant des blessures dans un acte de témérité inutile que je feignais de trouver tout naturel.

La descente du fossé était opérée sur le point principal; le mineur était attaché au corps de la place, et le maréchal Lefebvre n'était pas moins impatient que nous de pénétrer dans la ville et de terminer des travaux qui duraient depuis plus d'un mois, et qui, chaque jour, nous coûtaient beaucoup de monde. Ce maréchal s'indignait de tous ces retards, et un jour, me prenant le bras et frappant avec colère do soi» poing sur le pied de la muraille percée par le mineur, il s'écria, dans son langage plus alsacien que français : « Fais-y un trou et j'y passerai le premier! «

Sur ces entrefaites, nos batteries faisaient tomber des pans de murailles; la brèche devenait praticable, l'assaut était préparé et le coup décisif allait être

livré le lendemain matin, lorsque le maréchal Kalkreuth capitula le 24 mai 1807. Je portai cette heureuse nouvelle à l'Empereur.

Le 1 er juin, l'Empereur vint à Danlzig pour visiter la place, ordonner de réparer les désordres que le siège y avait occasionnés, et la faire remettre en état de défense. Il retourna promptement à Finkenstein, où des négociations de paix avaient été entamées par leï Russes. Le 5 juin, lorsque l'Empereur s'attendait à terminer lu campagne par un heureux traité de paix, les Russes, qui n'avaient feint de la désirer que pour paralyser son activité, firent une attaque générale et inattendue sur toute la ligne.

Les hostilités ayant été recommencées par les Russes, notre armée fut de suite mise en mouvement contre eux, et pendant huit jours, ils furent battus, repoussés, plusieurs fois mis en déroute , et poursuivis sur la roule de Ivœnïgsberg et de Friedland.

Le 7, j'avais reçu l'ordre d'aller presser les opérations du siège de Colberg.

Le général Loison, commandant le siège, et le général Chambarlier, commandant le génie, me conduisirent dans les tranchées ouvertes depuis dix à douze jours devant le fort de Volfsberg. détaché à demi-portée de canon de la place. Ce fort, qui nous faisait beaucoup de mal , était tellement dégradé par notre artillerie, que je ne pus dissimuler ma surprise de ce que nous n'en étions pas maîtres depuis plusieurs jours. — Mais, mon cher, prenez-le, puisque cela

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vous paraît si facile, me répondit le général Loison.

J'acceptai le défi, et je pris à l'instant même des dispositions pour l'exécuter. Je demandai trois cents hommes d'élite et de bonne volonté. L'on me donna cent grenadiers français, cent grenadiers italiens et cent grenadiers polonais, commandés par trois vaillants capitaines, Beaufort d'Hautponl et Itohault de Flenry, tous deux du génie, et Béeli do la légion italienne.

Pendant que ces troupes s'approchaient de la tranchée, je pris un tambour et je m'avançai seul, avec lui, vers le fort, en faisant battre le rappel. Mon but était d'étudier le terrain en parlementant. J'arrivai ainsi jusqu'à la barrière du fort, et je pus vérifier que le glacis et le fond du fossé étaient garnis de piquets et de trous de loup en bon état. Sans se faire attendre, le commandant du fort vint à moi, et je l'engageai à abandonner, avant de recevoir l'assaut, une position qui n'était plus tenable, et dans laquelle sa belle défense le couvrait d'honneur. Il convint avec moi que sa position était des plus critiques, mais qu'il ne pouvait se retirer que sur les ordres du gouverneur de Colberg. Je lui donnai une demi-heure pour aller les prendre, et je me retirai. Dans cet intervalle, je donnai mes instructions aux trois colonnes, leur traçant ce qu'elles avaient à faire, mais sans en montrer un seul homme à l'avance.

A l'heure désignée, je reparus avec mon tambour et je me dirigeai vers le fort. Je n'avais pas fait vingt

pas hors de la tranchée , lorsque le canon de la pince tira sur moi cinq ou six coups à mitraille qui me couvrirent de poussière. La réponse était claire, et je donnai le signal de l'assaut, en mettant, au lieu du mouchoir blanc, le sabre à la main, au cri de : Colonnes en avant!

Aussi prompts que la foudre , mes trois cents hommes franchissent le parapet de la tranchée et courent à la direction qui leur est donnée. Je ne perds pas une seconde à les attendre; je cours droit a la barrière, et j'y arrive en même temps que la garnison qui prend la fuite. J'arrête ces hommes stupéfaits de m' entendre leur commander en allemand : Kal kehretuni , richt e/ich! je les établis en ligne entre la place cl le fort, et ils no se doutent pas qu'ils vont me servir de rideau contre la mitraille des bastions.

Tous les reliefs du fort sont à l'instant gravis, couverts et couronnés par mes grenadiers ; j'ordonne que l'on fusille le premier Prussien qui quittera le poste où je l'ai placé, et je pénètre dans les casemates dont les artilleurs n'avaient pas pu sortir. Ces hommes hardis me menacent de mettre le feu aux poudres quïls avaient sous la main, et de se faire sauter avec tout le fort; ils l'auraient fait si j'avais eu l'air de prendre la chose au sérieux; mais, avec un peu d'adresse, de gaieté et de sang-froid, je désarmai leur colère et j'évitai l'explosion. Ils sortirent des casemates; je leur fis meLtre le feu à quatre batteries blindées qui, de droite et de gauche, dépendaient du

-A MliMOlllliS DU GÉNÉRAL LE JEUNE.

fort et qui furent incendiées. Nos officiers du génie s'occupèrent ensuite de nous installer dans le fort et d'établir nos communications.

Aussi longtemps que je gardai les Prussiens en ligne enlre la ville et moi, la ville ne put tirer sur nous, et la journée se passa sans coup férir, comme dans un armistice. Plusieurs officiers de la place, entre autres le jeune partisan Schill, qui avait quelque célébrité, vinrent causer avec nous, et nous assurer que Colbergne serait jamais pris.

Vers le soir, nos travaux nous avaient déjà mis à couvert; et n'ayant plus besoin de la présence des Prussiens, et ne voulant pas inutilement nous embarrasser de prisonniers, je laissai partir un à un ces hommes qui, depuis midi, nous avaient épargné bien du sang, en nous garantissant de plusieurs centaines de boulets.

A peine le dernier Prussien fut-il parti, que la place recommença à tirer, et le premier boulet coupa en deux le général de division Teulié, qui ne survécut que deux jours, et tua sur le coup les deux officiers de sapeurs qui causaient avec lui sans vouloir prendre la précaution de se défiler. Celte fausse ostentation de courage a fait perdre à la France un nombre considérable de vaillants guerriers, qui sont morts sans autre fruit pour la patrie que celui d'ac-

container leurs subordonnés à mépriser la mort, pour être en état de braver tous les dangers. Dans la nuit, nous poussâmes une parallèle et des communications en avant du fort pour approcher de la place, qui nous tenait parole en faisant la plus vigoureuse défense. Je pointai moi-même une douzaine de bombes sur une frégate suédoise , dont les énormes boulets nous prenaient à revers et détruisaient les hommes et les travaux. Deux de mes bombes tombèrent si près du navire, qu'à l'instant même il leva l'ancre pour se sauver au large. Jamais tranchée de siège ne fut plus assaillie que la nôtre dans cette journée. Le général Loison, qui n'avait plus qu'un bras, voyant tomber tant de monde autour de lui, jefait en l'air sa manche vide, avec l'espoir qu'elle serait emportée comme les tètes de nos pauvres canonniei-s. De part et d'autre, nous étions si près que tout coup portait.

Le général Chambarlier fit ouvrir la seconde parallèle, sur le front opposé à celui du fort que nous avions pris, et dès ce momentnos succès marchèrent rapidement. Nous pûmes alors apprécier combien les forts détachés en avant des places sont avantageux pour prolonger la défense ou retarder la chute de la cité qu'ils protègent.

Laissant les choses en si bon train, je retournai promptement auprès de l'Empereur pour lui annoncer ce succès, et me trouver aux grandes affaires que j'avais vu se préparer à mon départ. Dans l'intervalle, l'armée avait gagné du terrain, et quelque di-

ligence que je fisse, je ne pus arriver à Friedland que le soir de la bataille, au moment où elle finissait, après avoir duré seize heures.

Le 13 juin, l'armée russe, en retraite par la rive droite de l'Aile, s'aperçut que notre cavalerie légère, cherchant à lui barrer le passage vers Kœnigsberg . où les Russes avaient leurs magasins, s'était emparée de Friedland. Le prince Bagralion lit charger nos avant-postes par une nombreuse cavalerie, qui les mit en déroute et les força de se rallier derrière l'infanterie du général Oudinot qui s'avançait.

Le succès momentané de cette soirée donna au général en chef des Russes, lieningsen, l'espoir de nous battre. Le lendemain et dans la nuit, il fit passer son armée par Friedland, de la rive droite à la rive gauche de l'Aile, pour nous attaquer. Elle laissait ainsi derrière elle le défilé très étroit du pont de Friedland, et une rivière profonde et très encaissée dans toute sa longueur. La position, comme l'on voit, était mal choisie pour livrer une bataille, et son excuse ne peut se trouver que dans l'opinion où il était de n'avoir que peu de troupes à combattre.

De son coté, l'Empereur avait dirigé la cavalerie du prince Murât et le maréchal Davout sur Kœnigsberg, pour arriver avant les Russes. Le maréchal Soult marchait sur Kreulzbourg , le maréchal Lannes sur Domnau, les maréchaux Ney et Mortier surLampasek, le général Victor et la garde impériale vers Friedland.

Pour laisser à ces différents corps le temps d'arriver en ligne, l'Empereur attendait, lorsqu'il reçut, vers dix heures du matin, le Vi juin, l'avis du mouvement offensif des Russes.

Aussitôt il monte à cheval et franchit au galop les huit ou dix lieues qui le séparent du champ de bataille , dont il approche à midi. Se figurant encore que l'armée russe en retraite n'avait attaqué que pour couvrir son arrière-garde, il était fort surpris d'entendre se prolonger une canonnade aussi vive. Dans sa sollicitude, il pressait son cheval arabe, que peu d'autres chevaux pouvaient suivre, et il arriva au milieu des nombreux blessés qui se retiraient vers l'ambulance. Parmi eux, il reconnut le colonel Reynuud. du 15° régiment de ligne, et s'arrêta pour lui demander ce qui se passait, si son régiment avait donné . et dans quelle circonstance il avait été blessé. Reynaud, percé d'un biscayen, répondit à l'Empereur, que fatigué de voir son régiment immobile, en balaille et foudroyé par une artillerie très nombreuse, il avait commandé en avant, et fait battre la charge pour enlever ces pièces; maïs qu'un fossé qu'il ne pouvait voir ayant arrêté le régiment dans sa course, il perdit à l'instant même quinze cents hommes sur le bord du fossé; et il ajouta : « Sur le plateau de l'riedland, en arrière de celui que j'allais enlever, l'ennemi vient de réunir une masse considérable d'au moins quatre-vingt mille hommes ». 1,' Empereur, encore dans l'erreur et ne pouvant pas croire un rap-

MÉMOIRES DU GÉNÉRAL LEJEtLNE.

port qui lui paraissait exagéré, répondit avec humeur : « Cela n'est pas vrai! » A quoi Reynaud, fort irrité du démenti, répliqua : « Eh bien! je jure sur ma tête que cû nombre s'y trouve et qu'on y aura fort à faire d. Aussitôt l'étalon arabe, déchiré par l'éperon impérial, bondit furieux, emportant son maître jusqu'au milieu dès tirailleurs.

Les grenadiers réunis du général Oudinot, soutenus par les dragons du général Grouchy, et par les cuirassiers du général Nansouty. se trouvaient engagés depuis la pointe du jour devant le village de Posthénen, par lequel les Russes cherchaient à déboucher, et nous attaquaient avec vigueur. De nombreuses charges de cavalerie avaient eu lieu sur les flancs de ce village, tandis que notre infanterie en fut repoussêe cinq ou six fois après s'en être emparé. A l'issue de chacune de ces charges, nos cuirassiers ramenaient beaucoup de prisonniers. Cependant, l'ennemi ■ croyant toujours n'avoir à faire qu'au peu de troupes qu'il pouvait voir, dirigeait sur ce point une nombreuse artillerie, afin de les écraser, tandis que ses forces principales gagnaient sur sa droite du terrain vers Kœnigsberg, jusqu'à une lieue et demie au delà de Friedland.

Tel était l'état de choses, lorsque l'Empereur arriva sur la ligne du combat. II aperçut, en effet, les masses formidables qu'on lui avait dit avoir vues, et ne douta plus de l'imminence des événements qui allaient se passer. Il était alors plus de midi. L'Empe-

reur calcula le temps qu'il fallait à chaqae corps pour arriver en ligne; il prescrivit l'attaque générale pour cinq heures, et il envoya de toute part ses ordres en conséquence.

A cette heure tonte l'armée française arrivait en ligne : le maréchal Ney à droite, le maréchal Lannes au centre, le maréchal Mortier à gauche, et le général Victor et la garde en réserve. Ils trouvaient toutes les troupes de Beningsen établies devant eux en position, à droite et à gauche et en avant de Friedland.

Une salve d'artillerie donne le signal, et le maréchal Ney sort avec son corps d'armée par les côtés du hois qui les dérobe aux yeux de l'ennemi, pour marcher à lui en colonnes par divisions, au pas accéléré et l'arme au bras.

Aussitôt, une nuée de cinq à six mille Cosaques, Kalmouks, Kirguises, Basquirs, qui couvrent une masse de cavalerie régulière , vient envelopper notre infanterie , qu'elle espère effrayer par ses charges et ses hourras. La division de dragons s'avance au galop, balaie et repousse celte cavalerie ; le général Victor s'avance et vient protéger l'artillerie du général Sénarmont qui foudroie la ligne ennemie avec une batterie de trente pièces ; et le maréchal Ney , cheminant toujours droit devant lui, aborde et repousse à coups do baïonnettes un corps considérable de Russes, hommes et chevaux, qu'il précipite dans le ravin et dans la rivière, où il les force à se noyer.

Pendant que ceci se passait à notre droite , le maré-

clial Morlier, à notre gauche, abordait l'ennemi devant lui et le forçait de même à se replier sur Friedland, où ses masses devenaient considérables.

A la même heure, et avec un ensemble qu'il n'appartenait qu'à l'Empereur d'établir, le maréchal Lannes, et les divisions Oudinot et de Verdier, attaquent le centre des Russes adossés à Friedland, et les repoussent vivement. Vingt charges de cavalerie des Russes essaient en vain , avec le plus audacieux courage, à arrêter nos colonnes qui continuent à s'avancer. «

Le maréchal Xey, après avoir bientôt détruit ce qui lui était opposé, se rapproche de Friedland par sa gauche, et tâche d'y pénétrer. I.a garde russe à pied et à cheval accourt pour repousser ce mouvement, et jette un instant le désordre dans le corps du maréchal qui perd du terrain. Le général Dupont s'en aperçoit et s'élance sur le flanc de cette garde qu'il met en déroute. Celle garde trouve à peine l'espace nécessaire pour s'enfuir par les ravins; et elle est en grande partie détruite dans un affreux carnage , où sont tués leurs généraux Pahlen et Markof.

Tout ce qui se trouvait à la droite de Friedland fut poussé par les maréchaux Lannes et Morlier, et forcé de se sauver par les gués difficiles de l'Aile où beaucoup de Russes se noyèrent et ou leur artillerie cl leurs bagages restèrent embourbés. Toutes Jes maisons do la petite ville de Friedland étaient remplies de blessés russes , et toutes leurs troupes en réserve vin-

rent faire des efforts incroyables pour nous cmpôcher d'y pénétrer. Cependant nous avancions, et i'on se battait dans les rues qui furent obstruées totalement par les hommes et les chevaux tués par la mitraille et les baïonnettes. Enfin, au coucher du soleil, les Français, maîtres de la ville et n'ayant plus d'ennemis à combattre, purent un instant prendre haleine, leur repos n'étant plus troublé que par quelques coups de canon tirés des hauteurs de la rive droite de l'Aile , et par la soif et la faim qu'ils ne pouvaient satisfaire.

Ce fut au moment où cette journée glorieuse se terminait, que j'arrivai tout haletant et tout heureux d'apporter une bonne nouvelle. L'Empereur et le prince BerLbicr descendaient de cheval, près de la ville, lorsque je les abordai. Au premier mot que j'eus prononce sur le fort avancé de Colberg, que j'avais pris d'assaut, l'Empereur me coupa la parole, et me dit en riant, avec l'expression de la joie et du bonheur : k Et moi, j'ai pris aujourd'hui le village de Colberg et tout ce qui m'arrête. Friedland vaudra Austerlitz, léna et Marengo, dont je fête aujourd'hui l'anniversaire! C'est bien! allez vous reposer, j'ai à travailler ».

J'allai chercher mes camarades à leur bivouac; ils s'étaient établis dans un champ de blé , dont nos gens arrachaient la paille pour nourrir les chevaux; je m'étendis prés d'eux et l'on me raconta tous les événements de la journée; comme mon jeune frère, sousliculenant d'une compagnie d'élite, avait été blessé

HtMOlKES OU GENERAL LEJBOKE, B

dans la matinée, je m'occupai de le retrouver. Je ne ne pus le découvrir qu'au bout de quelques jours; il s'était retiré dans un château, dont les cinq ou six jolies châtelaines le soignaient à l'envi. La halle, en traversant La jambe du blessé, n'avait rien fracturé; la guérison devint facile et prompte; et ce fut à regret qu'il quitta ses hôtes, lorsqu'à la fin de la campagne, aussitôt après le traité de paix de Tilsit, je vins le prendre pour le ramener en convalescence à Paris.

il n'y avait pas alors six mois que je l'avais pris dans ma voiture, à l'école militaire de Fontainebleau, pour le mener jusqu'à son régiment à Iéna. En le quittant, je l'embrassai et lui souhaitai trois choses : une blessure, de l'avancement et la croix d'honueur. Peu de jours après Friedland, ces trois souhaits étaient accomplis : le jeune officier fut nommé lieutenant, et le général Oudinot , témoin de la belle conduite qu'il avait tenue pendant la bataille , lui fit donner la croix d'honneur, qui était alors une récompense très rare. J'eus le bonheur de faire ajouter à cela un congé de six mois, que mon jeune frère vint passer en famille avec moi.

Mais retournons au quartier impérial. Autour du bivouac de l'Empereur, la terre était couverte de dixhuit mille cadavres russes; leur cavalerie avait immensément perdu, et jamais on n'avait vu autant de chevaux tués.

Lo 15 juin, en poursuivant l'ennemi, nous entrâ-

mes à Veblau. Les Allemands, les Allemandes, débarrassés des Russes qui les maltraitaient, nous recevaient à bras ouverts. Partout, en se retirant, les Russes incendiaient leurs magasins et coupaient ou brûlaient les ponts. Le 16, ceux de la Prégel, ayant été incendiés, l'Empereur en lit jeter plusieurs sur celte rivière. Ce même jour, les Russes abandonnèrent Kœnigsberg , en laissant cette belle ville encombrée de blessés, de provisions d'armes et de vivres de toute espèce. Le maréchal Soult y établit son corps d'armée, et le prince Murât se mit à la poursuite de l'armée en retraite. Tous les jours il lui livra des combats, lui fit plus de cinq mille prisonniers, lui prit dix-sept pièces de canon, et fit son entrée à Tilsit le 11), malgré une nuée de KalmouliS et de Tarlares qui nous tiraient des tlèches avec beaucoup d'adresse et en jetant de grands cris. Toute celte cavalerie nomade repassa au galop sur le pont en bois de Tilsit, et se hâta de le brûler.

L'Empereur et son élat-major entrèrent à Tilsit dans l'après-midi du 19; l'ennemi n'avait pas eu le temps d'y rien dévaster, et nous trouvâmes dans les fermes et les habitations, sur les bords fertiles du Niémen, une abondance de fourrages et de vivres dont l'armée avait le plus grand besoin.

Après avoir éprouvé en si peu de jours des pertes considérables , l'empereur Alexandre reconnut la nécessité do terminer par la paix une guerre désastreuse, et il envoya l'un de ses généraux, le prince

MÉMOIRES ne GliMiitAI. LEJELNE.

Labanoff, près du maréchal lierthïer pour proposer un armistice. Quelques moments après, l'Empereur reçut ce parlementaire avec les démonstrations les plus amicales, et les préliminaires de !a paix purent être signés dans la journée du lii.

Le lendemain, nous apprîmes que l'empereur Alexandre et l'empereur Xapoléon se proposaient de se réunir dans un bateau sur le Niémen, entre les deux armées, pour traiter définitivement de la paix. Aussitôt, le général Lariboisière, commandant de noire artillerie, fit préparer un immense radeau, sur lequel on éleva un élégant pavillon disposé pour recevoir ces deux princes. En attendant cette entrevue, l'Empereur voyait ses troupes, passait des revues, réorganisait son armée et se disposait à la montrer belle comme si elle n'avait point souiïert dans cette rude campagne. 11 était, en cela, favorisé parle bel aspect de sa garde, qui n'avait point été appelée à donner depuis la bataille d'Kylau, et qui conservait au camp de Tîlsit une tenue aussi martiale, aussi brillante, qu'aux parades de Paris.

Le 25 juin 1807, à midi, les deux rives du fleuve se couvrirent, de la manière la plus pittoresque, d'une foule immense de spectateurs. D'un côté, c'étaient les soldats du nord du Caucase et du Don , ebargés de leurs Jlècbes, de leurs lances et de leurs armures tartares ; de l'autre , brillaient les uniformes de France, portés par des guerriers groupés dans le désordre le plus pacifique sur lesloils, sur les arbres

et sur tous les points élevés des bords du Niémen.

A midi et demi, deux bateaux pavoises, l'un du drapeau blanc orné de l'aigle impériale noire à deux tètes, et l'autre du pavillon aux couleurs nationales de France , quittèrent les deux rives en même temps pour s'approcher du radeau. F.n y abordant , les deux Empereurs se serrèrent la main cordialement et passèrent dans le salon, autour duquel on avait placé quelques sentinelles russes et françaises.

L'entrevue de ces deux princes dura deux beurcs. Pendant ce temps, j'étais monté dans un petit bateau, que j'avais placé de manière à voir sous leur plus bel aspect les rives du fleuve couronnées de monde et l'ensemble de cette scène mémorable. J'en ils un dessin qui fut gravé depuis ; et lorsqu'à la sortie des deux empereurs, deux heures après leur entrée au salon, je pus, à mon tour, monter sur le radeau. Mon ami Bontemps recueillit avec une religieuse attention les deux plumes et l'écriloire dont on s'était servi pour signer le traité qui promettait à l'Europe une longue suite d'années paisibles et heureuses. Si le mot que II. de Talleyrand, prince deBénévent, m'écrivit un jour, en 1817, doit être constamment une vérité, ces trois précieux objets, auxquels se rattache un grand souvenir, doivent avoir beaucoup perdu de leur prix. Je savais que l'immense fortune du prince avait été acquise sous l'Empire : je le priai donc d'accorder son appui aux auteurs d'un travail historique sur nos campagnes et nos victoires. Le prince me répon-

dit : « Les victoires n'intéressent que pendant la durée des avantages qu'elles ont pu procurer; les résultats des travaux de l'Empire n'existent plus, et le souvenir s'en efface à mesure que la politique change : je ne puis aider les personnes que vous me recommandez ».

Le 2<i juin, les deux empereurs se réunirent de nouveau sur le Niémen, et quelques instants après l'empereur Alexandre vint loger à Tilsit, où il fut l'objet des plus gracieuses prévenances. Le 27, nous vîmes arriver le vieux maréchal Kalkreuth qui avait héroïquement défendu la ylacc de Lïantzig. Le roi de Prusse et la grand-duc Constantin arrivèrent le lendemain. Nous aidions à fêler ces royales visites, et le temps se passait en parades brillantes, en fêtes, en repas, et en soirées arrosées de punch. Le grand-duc Constantin avait des traits écrasés comme ceux des Kalmouks, et il ressemblait à son père Pau! I er , que j'avais vu à Strasbourg dans mon enfance; mais sa taille élevée était admirablement prise, et sa hardiesse à monter des chevaux fougueux n'était comparable qu'à son adresse extraordinaire à les dompter. 11 se plaisait à nous en donner le spectacle sur le pavé large et glissant des rues de Tilsit, qui multipliait singulièrement les dangers de ces hardis exercices. Un autre spectacle non moins remarquable nous attirait sur la rive droite du Niémen : nous y allions visiter le camp des peuplades du Nord, étudier leurs usages, écouter leurs chants, remarquer leurs figures aux

MÉMOlItES DU GÉNÉRAL LEJEUNE,

traits aplatis, leurs costumes orientaux, admirer leur adresse à lancer des flèches, et donner des récompenses aux plus habiles tireurs. Leurs flèches perçaient une pomme à cent pas plus souvent que nos balles de pistolet ne touchent un bouton à vingt-cinq. Je dessinai plusieurs de ces Tartares, Kalmouks et Kir guises.

Au milieu de ces récréations guerrières, nous vîmes arriver la reine de Prusse, jeune , belle et gracieuse. Ces attraits féminins disposaient chacun de nous à redoubler de courtoisie, et Tilsit prit pciidant quelques jours l'aspect d'une ville de cour.

Sur ces entrefaites, l'Empereur avait quitté Tilsit et Kœnigsberg, et s'était mis en route pour Paris.

Le maréchal Berthier m'emmena avec lui à Paris.

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