CHAPITRE V
De Pologne en Espagne. — Burgoa. — Voyage à Hambourg. — Somo-Sierra. — Madrid.
On peut concevoir l'enthousiasme avec lequel on nous regut à notre retour à Paris, où l'Empereur était arrivé depuis quinze jours. Le temps se passait en fêtes , en réjouissances , au nombre desquelles eut lieu la solennité d'un Te Deum chanté en grande cérémonie à Noire-Dame, le 15 août 1807, à l'occasion de la fête de l'Empereur.
Le maréchal Berthier fut élevé à la dignité de viceconnétable de l'Empire, et ma part dans les récompenses que l'on distribua fut un ruban et une dotation. Probablement qu'aujourd'hui (1845) on me ferait, pour les mémos travaux, maréchal de France.
Je repris mes pinceaux avec bonheur, et fis graver plusieurs de mes dessins.
A peine arrivé à Paris, je reçus la mission d'aller visitera Danlzig et à Varsovie l'armée sur la Vistule, pour en rendre compte à l'Empereur. De retour à
Paris, je dus en partir avec mes chevaux et mes équipages pour me rendre à Burgos en Espagne.
Je passai rapidement des régions froides, aplaties et sablonneuses de la Pologne, au beau pays de l'Espagne, où le soleil plus chaud du Midi développe, jusque sur les belles montagnes, une riante verdure et le parfum des fleurs.
Les armées de l'Empereur avaient été reçues en amies dans toute lu péninsule, où elles occupaient Pampelune, Burgos, Madrid, Cordoue, Barcelone. En Portugal, les princes de la famille de Braganco s'étaient embarqués pour le Brésil, et Junot, à leur place, occupait Lisbonne. Partout nos soldats étaient reçus et traités comme des libérateurs. Sur ma route , je trouvais les villes, les villages, et même les maisons isolées, préparés pour fêter la prochaine arrivée de l'Empereur. Partout les Espagnols avaient coupé les branches de leurs lauriers pour en faire des arcsde-trîomphe , sous lesquels devait passer le vainqueur de l'Europe , le réparateur des maux des peuples. Mes camarades et moi, nous étions chargés d'annoncer sa venue, et l'accueil que nous recevions était mêlé d'un peu de l'enthousiasme que sa présence allait exciter.
Depuis longtemps, les Espagnols voyaient avec peine, ù la I6lc des affaires, Don Godoy, prince de
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la Paix, qui, du rang de simple garde-du-corps, avait été élevé à celui de premier ministre, maître absolu de l'Espagne.
Cette nation avait reçu nos troupes avec confiance ; sa marine avait noblement versé son sang pour nous à Trafalgar; son armée, sous les ordres du marquis de la Romana, étaii , avec la notre, au fond de l'Allemagne , et ce peuple loyal , qui nous recevait comme des frères , attendait avec impatience le jour où l'Empereur arriverait à Madrid. Il espérait que Sa Majesté, après avoir renversé ce ministre, rétablirait l'autorité royale dans les mains du roi Charles IV, ou dans celles de son fils Ferdinand, prince des Asturies.
Il régnait une grande mésintelligence entre le père et le lils.
Les amis du prince des Asturies prirent occasion de ces démêlés de famille pour préparer une émeute contre le ministre. Don Godoy, défendu par les carabiniers royaux, faillit être assassiné et brûlé dans son palais. Dans ce conflit, le roi fut obligé d'abdiquer en faveur de son fils ; mais , ce même jour, il écrivit à l'Empereur pour protester contre cette abdication arrachée par la force, et lui demanda de s'établir S'arbitre do son sort.
L'Empereur reçut ces nouvelles à Bayonne, et appela près de lui le prince des Asturies pour rendre
compte de sa conduite. Vers le même temps, le bruit circula parmi nous que l'Empereur allait placer la belle couronne de l'Espagne et des Indes sur la tête de l'un de ses frères ou de ses généraux. Ce bruit n'était pas sans fondement.
L'Empereur était cependant très incertain, lorsque M. de Talleyrand lui dit, le 24 avril 1808 : « Ce que la politique conseille, la justice V autorise ». Les Espagnols ne furent pas de cet avis.
Mural était à Madrid à la tête d'une armée. Pour remplir la volonté de l'Empereur, il se hâta de presser le départ du prince des Asturies pour Bayonne.
Ce prince, ayant pris à la révolution d'Aranjucz le litre de roi d'Espagne, marcliait accompagné de"s cent gardes-du-corps de son père; mais on y avait joint une escorte d'honneur si forte, qu'elle me parut avoir pour but de s'assurer de sa personne. Un officier de mes amis le précédait, et reportait en France l'cpée de François I er . Cet ollicier avait reçu quelques confidences, et la tristesse qu'il en éprouvait me confirma dans l'opinion que je m ctais^formée de la fausse et cruelle position dans laquelle nous allions nous trouver.
J'eus l'honneur de saluer le prince des Asturies lorsqu'il traversa Burgos entouré de ses gardes, précédés el suivis de forts détachements de notre cavalerie. Un sentiment que je ne puis définir me portait
à lui donner en secret le conseil de s'échapper, et de ne point se rendre à Iîayonne; maïs pour sauver ce prince, qui personnellement inspirait peu d'intérêt, il fallait trahir l'Empereur, il fallait exposer la vie de tons les Français qui étaient alors répandus avec confiance en Espagne. L'événement allait être grave; et me renfermant avec un douloureux regret dans le cercle étroit de mes devoirs, je laissai à la Providence le soin d'accomplir ses décrets.
En arrivant à Vittoria, le prince commença à s'apercevoir du piège qu'on lui tendait, et, sous différents prétextes, il retardait son départ. Mais le soin de l'amener à Bayonne était confié à un homme qui avait pris ses mesures ; el lorsque le prince reconnut l'impossibilité d'échapper à son escorte , il se laissa conduire sans résistance où l'on voulait. Les Français clairvoyants et sans ambition gémissaient de ce qui allait se passer à l'égard d'une nation loyale ; les autres, plus nombreux, applaudissaient à une mesure dont ils espéraient profiter, et qu'on leur présentait comme une nécessité de régénérer les races vieilles sur les trônes qu'elles ne pouvaient point occuper.
Vers ce même temps, il se passait à Pampelune une scène aussi sérieuse qu'elle était plaisante, et qui contribua beaucoup à éclairer les Espagnols sur la nature du protectorat qu'ils allaient recevoir de nos armées, après les avoir si fraternellement accueillies.
Le général Darmagnac avait été reçu dans la ville
de Pampelune avec plusieurs régiments français; mais la citadelle restait gardée par les Espagnols, et le général français, autorisé par un avis secret, cherchait un moyen de s'en emparer par surprise.
Pendant quelques jours, la neige avait couvert la contrée, et nos soldats se divertissaient en so lançant des boules de neige sur les glacis du fort. Du haut de leurs remparts, les soldats espagnols prenaient un vif intérêt à celle lutte amusante. Darmaniac, averti à temps, profite habilement de l'occasion, fait augmenter le nombre des combattants et leur donne le mot d'ordre. Alors, au milieu des plus bruyants éclats de rire, les premiers assaillants sont couverts d'une gr&ie de pclollcs de neige et forcés à la retraite, qui ne peut avoir lieu qu'en se sauvant dans la citadelle. Les bons Espagnols lancent sur les vainqueurs toute la neige dos parapets, et reçoivent les vaincus sous leurs portes et leurs casemates en s'apprétant gaîment à prolonger la lutte. Mais le but était atteint, les portes étaient envahies, et le bataillon français, mettant au jour ses armes cachées, s'emparait de la citadelle, et restait en mesure de la conserver,
Le roi Charles IV et la reine suivirent de près leur fils pour se rendre à Bayonne. Partout, sur leur passage, ils furent reçus avec de grands honneurs. A leur arrivée, le prince des Asturies accourut, avec la noblesse espagnole réunie à Bayonne, pour leur présenter ses hommages ; mais le roi les arrêta, en leur
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disant d'un ton sévère : « N'avez-vous pas assez outragé mes cheveux blancs ! » Sur quoi, ils se retirèrent accablés de confusion.
L'Empereur et l'Impératrice s'empressèrent de leur faire une visite à leurs augustes hôtes. Après les premiers compliments, le vieux roi et la reine, avec une expansion toute espagnole, firent longuement le récit des outrages qu'ils recevaient de leur fils, et des ingratitudes dont ils avaient eu à souffrir depuis un mois. A la suite de ces explications, l'Empereur refusa de reconnaître l'abdication de Charles IV, et rendit au roi l'exercice de sa puissance royale. Cette décision irrita le peuple de Madrid, tout fier encore de la victoire qu'il avait remportée le 11) mars à Aran- ■uez, en détrônant le roi ; et dès ce moment il méconnut son autorité, et les Français furent souvent insultés; les rassemblements devinrent, de jour en jour, plus nombreux et menaçants, et enfin, le 2 mai, nos officiers et nos soldais furent attaqués dans les rues. Le grand-duc de Berg fit battre aussitôt la générale. La garnison française accourut et combattit les révoltés. Déjà ils s'étaient emparés de l'Arsenal, où ils avaient pris dix mille fusils ; mais la fusillade, la mitraille et les charges de cavalerie dispersèrent leurs nombreux attroupements. Ils montèrent alors dans les maisons pour tirer par les fenêtres ; nos soldats en enfoncèrent les portes, et deux mille de ces mutins périrent à coups de baïonnettes. Les paysans armés, qui accouraient de la campagne pour prendre part à
Dlgitizcd by
la révolte, furent poursuivis par notre cavalerie, qui les sabra et en tua un grand nombre. Les troupes espagnoles ne prirent aucune part à ce soulèvement du peuple, et tout rentra dans l'ordre.
Burgos, où j'étais, vit arriver, le môme jour, les mêmes événements; ils y reçurent la même issue. Je cheminais sur le quai de l'Arlanson pour aller dessiner le magnifique bas-relief qui est sur la porte du pont, lorsque j'entendis les cris de : te Mort aux Français! » et plusieurs coups de fusil.
Je courus vite au corps-dc-garde de la Grande- Place, où la troupe prit les armes et se mit en bataille. Nos autres troupes dans la ville en firent autant; et quelque précipitation que les conjurés eussent mise dans leur attaque, ils ne purent surprendre ni enlever aucun de nos postes.
Les coups de fusil partis de croisées nous tuèrent plusieurs hommes; feux qui étaient tirés par la foule compacte qui s'avançait en courant vers nous la laissaient désarmée, et nos décharges réitérées, faites avec ordre et à bout portant sur ces masses de révoltés, eurent bientôt balayé la place. Le maréchal Bcssicres, avec les troupes sorties de leurs quartiers, accourut à notre secours. L'afTaire en tout ne dura qu'une heure, et l'ordre et la soumission furent partout rétablis. Je dois ici cet éloge aux habitants de Burgos, qu'il n'y eut aucun assassinat isolé commis par eux dans celte circonstance.
A l'issue de l'événement du 2 mai, le grand-duc de
Berg établît à Madrid une junte pour le gouvernement des affaires, et elle le reconnut pour son chef, avec le titre de lieutenant-général du royaume. Dans cette chaude journée, il avait sauvé la vie au prince de la Paix, lorsque le peuple cherchait à le brûler dans le palais où il avait été forcé de se cacher. Peu de jours après, il envoyaDon Godoyen sûreté jusqu'à Bayonne. Si l'Empereur, mieux inspiré, avait pu prévenir la levée de boucliers du 2 mai, et s'établir, comme on l'espérait, juge des méfaits reprochés à Don Godoy, et le faire échapper après une condamnation, il eut satisfait au vœu de l'Espagne; et en lui laissant ses princes, il aurait tiré de ce royaume tout ce qu'il auraitdésiré. La conduite del'Empereur, dans cette circonstance, me parut opposée à sa haute politique. Chacun était inquiet sur ces événements. Je me rappelle qu'Alfred de Noailles et de Ferreri, mes amis, qui demeuraient avec moi, m'en entretenaient avec intérêt pour la France.
Les esprits étaient fort agités en Espagne , et nous étions, à Burgos, très avides de recevoir des nouvelles de Bayonne. Un jour, nous apprîmes que Ferdinand VII a prince des Asturies, était envoyé prisonnier dans la terre de Valençay; ensuite, on nous dit que le roi , la reine d'Espagne et le prince de la Paix, partaient pour habiter le château de Fontainebleau. Peu de jours après, je reçus Tordre de me rendre promptement auprès de l'Empereur.
Je partis à l'heure même à franc étrier, et je ne
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mis que vingt-trois heures à traverser les cent dix lieues qui me séparaient de Bayonne. En y arrivant, Berthier me conduisit à l'Empereur qui me dit : aJc « sais que vous aimez Bernadolte, et je vous ai « choisi pour lui porterune nouvelle qu'il accueillera « avec plaisir. Par suite des démêlés qui existent « entre Charles IV et son fils, j'ai accepté leur abdica- « tion au trône d'Espagne en faveur de mon frère u Joseph, roi de Naples ; allez l'annoncer à son beau- « frère Bernadolte, qui en sera flatté. Vous annonce- ^ rez cette même nouvelle au marquis de la Romana, « ainsi qu'aux troupes espagnoles sous ses ordres, « et vous leur direz qu'ils auront en mon frère un roi « attentif à mériter leur amour, à s'occuper de leur « fortune et de leur gloire; dites-leur, enfin, tout le « bien que je pense de mon frère. Allez vous reposer « une heure et repartez de suite. Berthier vous dona nera les dépêches •>.
Une heure de repos! c'était bien peu pour un homme fort maltraité par son premier voyage à franc étrier. N'importe, c'était assez pour aller nager un moment dans l'Adour et prendre un repas qui rétablit mes forces, pendant que l'on préparait la voiture légère où j'allais m'enfermer huit jours et huit nuits pour me rendre de Bayonne au fond du Jutland, occupé par l'armée de Bernadolte.
Je traversai Paris, Bruxelles, le Hanovre, et ne m'arrêtai à Hambourg que pour voir le ministre de
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France, M. de Bourricnne, qui ignorait encore les événements de Bayonne, et qui me fit promettre de m'arrêter chez lui à mon retour. Je conlinuai, par ie Holstein, jusqu'au delà du Schleswig, où je trouvai le maréchal Bemadotte.
Ce maréchal me fit l'honneur de me recevoir comme un ancien ami ; et après avoir fêté mon arrivée et la nouvelle que je lui portais , il me permit de continuer ma route jusqu'auprès du marquis de la lîomana. Je trouvai le marquis à Viborg, au milieu des cantonnements de ses dix mille Espagnols. L'accueil assez froid qu'il fit au récit que j'avais à lui faire des événements de Bayonnc, me laissa du doute sur le plaisir qu'il éprouvait à l'entendre; et cependant, après m'avoir adressé de nombreuses questions sur ce que je venais do voir en Espagne, et dont il me parut être aussi bien informé que moi, il réunit ses officiers pour me dire devant eux et en leur nom, que, quel que fût leur regret de perdre les princes dans l'amour desquels ils avaient été élevés, ils n'en seraient pas moins fidèles au nouveau roi, et qu'ils me priaient de lui en porter l'assurance avec leurs respectueux hommages.
Dans les conversations qui suivirent cet entretien, beaucoup d'officiers m'exprimèrent leur satisfaction de servir un roi qui ne se ferait pas moins aimer à Madrid qu'il avait su le faire à Naples, où il était
Diïtizod D; Ci:
adoré; d'autres, au contraire, parurent tristes et cachèrent sous de faux dehors leurs véritables impressions. II y avait quelque prudence à ne pas provoquer des explications, et je les quittai en les assurant que l'Empereur appréciait leurs nobles services, et qu'il serait heureux de les traiter toujours avec affection, comme ses propres enfants.
Bernadotte me donna deux fêtes charmantes sur les lacs du Schleswig, me rassura sur la loyauté de ces Espagnols, à laquelle il ajoutait Foi, me chargea de féliciter son beau-frère , et de demander à l'Empereur de le retirer du Nord où il souffrait du froid, pour l'appeler dans les contrées chaudes de l'Espagne, où il aimerait à le servir; il fit charger ma voilure de plusieurs cadeaux précieux et me permit de prendre congé de lui.
A Hambourg, M. de Boumennc féta aussi mon passage. J'avais envoyé ma voiture à Altona , pour la rejoindre sans perte de temps. Après cette fête, la société me reconduisit jusqu'au rivage, où la barque du consulat de France, avec sa voile étendue, ses pavillons flottants et ses rameurs m'attendait pour me porter au delà de l'Elbe.
Là, M. de Bourrienno, mo prenant à l'écart, me dépeignit sa situation, qu'il considérait comme très malheureuse et mémo comme insupportable, me ma-
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nifestant combien il était sensible au refus que lui faisait consomment l'Empereur d'acquiescer à l'une de ses demandes, à laquelle il me parut tenir beaucoup par la chaleur qu'il mettait à cette conversation. Je lui promis de plaider vivement sa cause pour que l'Empereur lui accordât ce qu'il désirait. Je fis mes adieux à sa société, et, le mouchoir à la main, je répondis, en m'éloignant, aux aimables gestes qu'elle m'adressait.
En remontant en voiture à Altona, j'y apportais pour le voyage de nombreux sujets de méditation : celte contrée que le commerce seul vivifie, et à laquelle on ferme les voies principales ouvertes à son commerce; ce fleuve de l'Elbe toujours couvert de vaisseaux et d'une forêt de mâts , qui est aujourd'hui solitaire et ne voit plus arriver un seul navire; cette contrebande ingénieuse à tromper la vigilance elles rigueurs du blocus continental, etc., etc. En rêvant à toutes ces vicissitudes, je me rappelai que la veille, à la porte de Hambourg, j'avais eu peine à traverser une foule de gens du peuple amassés qui assistait à un spectacle assez curieux. Depuis quelque temps, les gardes h l'octroi des barrières étaient attristés par une grande mortalité qui paraissait régner en ville, et dont on envoyait chaque jour au cimetière exlra-muros un grand nombre de victimes beaucoup plus considérable que de coutume. Les enterrements se succédaient d'une manière effrayante. L'un de ces gardes, qui déplorait ce malheur tout en remplissant son de-
voir, eut ce jour-là la fantaisie de porter à sa bouche la pique de fer qu'il avait plongée dans un des tombereaux de sable que des ouvriers apportaient journellement et en quantité pour les constructions en ville, et il !a trouva sucrée. Cette indication lui ayant fait reconnaître quo le contenu de la brouette était de la cassonade introduite en fraude et déguisée par un peu de sable, le poste en prit l'éveil et voulut, par prudence, fouiller de même les corbillards qui rentraient du service funèbre : on les trouva pleins de sucre et de percale. La foule riait et s'amusait beaucoup de cette surprise, tout en regrettant de voir déjouer au détriment du commerce une invention qui n'avait pas coûté une âme de plus à la population de Hambourg.
Je traversai Paris, et je partis pour Bayonne. En y arrivant, je rendis compte de ma mission à l'Empereur, qui m'interrogea sur les dispositions dans lesquelles j'avais laissé les Espagnols, et me demanda ensuite : Que fait Boumenne? Je lui racontai la scène de mes adieux à son ministre à Hambourg, et je m'acquittai de la commission dont je m'étais chargé. L'Empereur parut m'écouter avec intérêt, et me répondit : ■< J'aime « beaucoup Bourricnne, mais vous lui exprimerez « mes regrets ». L'Empereur persista dans son refus.
Depuis mon départ, les affaires avaient pris en Espagne une tournure fâcheuse. Les arcs de triomphe dressés pour le libérateur étaient arrachés par-
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tout avec fureur, et l'Empereur, trompé dans son altente, dut se préparer à reconquérir la Péninsule par la guerre, et à la trouver moins obéissante et moins riche qu'il ne l'avait reçue lorsqu'elle se donnait à lui par un sentiment d'admiration, de confiance et d'amour.
De lous côtés, la révolte se déclarait contre les armées de la France. Le clergé des principales églises de Séville, de Valence, de Valladolidet de Saragosse, cherchait à exciter l'exaltation patriotique du peuple. Le sang de nos amis coulait dans toutes les capitales des provinces.
La catastrophe de Baylen avait eu lieu. La nouvelle de cet événement arriva à Madrid le jour où le roi Joseph y faisait son entrée; elle arriva de même au camp devant Valence, au moment où le maréchal Moncey s'attendait à recevoir sa grosse artillerie pour entreprendre le siège. A Saragosse, elle ranima le courage dos défenseurs de la ville.
Dans ces tristes conjonctures, le roi trouva convenable de quitter Madrid le 1 er août pour se retirer à Burgos. Lo maréchal Moncey, renonçant à la conquête de Valence, se relira sur la Catalogne où il ramenait avec son armée cinquante pièces de canon qu'elle avait prises ; et Lefebvre-Desnoucttes , n'ayant pas assez de troupes pour occuper Saragosse, en leva le siège.
Ces divers succès enflammèrent la nation espagnole, et de toute part on vit se former des armées régulières et se lever des bandes de guérillas qui rendaient nos communications très difficiles. L'Angleterre mettait une activité extraordinaire à exciter cette guerre, pour laquelle elle faisait d'immenses sacrifices et envoyait des troupes, des généraux, des armes et de l'argent. Les démarches de l'Angleterre auprès du marquis de la Romane, dans leDanemarck, n'étaient par restées sans succès ; et ce général, pour tromper le maréchal Bcrnadotle en feignant de nous rester fidèle, fit embarquer sur plusieurs bâtiments anglais ce qu'il put amener d'olliciers et de soldats de sa division, et débarqua peu après à la Corogne.
C'est à ce moment qu'eut lieu l'entrevue d'Erfurth. Une passion véritable attachait à Napoléon l'empereur de Russie, qui admirait de bonne foi toutes les grandes choses que le génie de son ami venait de réaliser. Plein d'enthousiasme, Alexandre en causait un soir avec M . le comte Daru, auquel cependant il demandade lui expliquer les raisons que l'Empereur pouvait avoir eues pour instituer une noblesse en France, lorsqu'il avait été assez heureux pour n'en point trouver d'établie autour du trône sur lequel il était monté. Cet empercurse rappelait sansdoute que la noblesse russe, maintenue dans un dur esclavage, s'en venge trop souvent, comme le font ies esclaves, par la mort du maître, qu'elle avait plusieurs fois arraché la vie à ses ezars; peut-être se rappelait-il aussi la fin malheureuse
do Paul I" son père. Soit crainte, soit pressentiment du sort qui l'attendait à dix ans de là, ce prince, dans cette conversation, considérait l'institution d'une noblesse bien moins comme un appui du trône que comme un moyen trop facile de le renverser, et de toutes les créations de Napoléon, c'était la seule dont il ne comprenait pas l'utilité.
Pour revenir à l'Espagne; les portions des troupes des armées d'Allemagne que la paix du Nord rendait disponibles, avaient traversé la France et franchissaient les Pyrénées. Partout, sur leur passage, on avait célébré leur gloire par des fêtes, des banquets ut des chants qui les enivraient d'enthousiasme. Nos troupes aguerries, disciplinées et conduites par des chefs habiles, venaient combattre un peuple valeureux soulevé par l'amour de l'indépendance.
Elles arrivaient en foule et traversaient avec ordre la Bidassoa, d'où elles se dirigeaient sur la Galice, la Castille et l' Aragon , en précédant l'Empereur qui arriva à Bayonne, et ne tarda pas à entrer en Espagne.
Ma rentrée dans Irun, à la suite de l'Empereur, fut bien différente de ce qu'avait été mon arrivée, à mon premier voyage, lorsque je croyais le précéder. L'alcade alors, et les corrégidors, étaient venus m'accompagner dans le meilleur logement de la ville, où ils m'avaient offert un repas et un lit excellent, après m' avoir fait voir l'arc-de-triomphe et l'hôtel préparcs pour l'Empereur. Cette fois, j'arrivais par une nuit noire, à onze heures du soir, dans une ville encombrée
de troupes, où je ne trouvais ni logement, ni vivres, ni abri, ni fourrage pour mes chevaux, et où le matin, au point du juur, je m'aperçus que l'objet pur trop dur sur lequel j'avais pu m'étendre la nuit pour prendre un peu de repos, était un de ces amas de terreau desséché que les pauvres ramassent avec soin sur les pas des chevaux, le long des routes, pour fumer quelques mètres carrés de terre.
Pour marcher en avant sur Madrid, le premier soin de l'Empereur fut de faire attaquer sur sa droite et sur sa gauche les corps ennemis qu'il ne voulait pas laisser derrière lui.
En rentrant à Burgos, le 20 novembre, nous n'y retrouvâmes plus nos amis : la terreur et la guerre les avaient tous dispersés, et cette ville, qui avait été pillée après la bataille, était encore dans un affreux désordre. Le quartier impérial n'y séjourna que deux jours, se rendit à Lerme le 22, et le 23 à Aranda. Quels que fussent les égards de nos troupes d'avantgarde pour les populations inoffensives des villes où nous arrivions, les habitants, ayant à craindre les représailles des assassinats que beaucoup d'entre eux avaient commis, fuyaient devant nous, et nous abandonnaient leurs demeures, leur couvents et leurs églises ouvertes et saccagées. Ces édifices, ainsi déserlés, présentaient un aliment à la cupidité des soldats ; et, malgré la sévérité des olliciers, les meubles, les caves, les chapelles, les tombes mêmes, étaient fouillés.
En s'arrêtant à Aranda, l' Empereur laissait l'ennemi fort incertain sur celle des deux routes qu'il aîlait prendre pour s'avancer sur Madrid, et l'obligeait ainsi à diviser ses forces sur celle qui passe par le Guadarrama, et celle qui traverse le col de la Somo- Sicrra. Celte dernière route était un peu plus courte, mais Lien plus facile à défendre, à cause du défilé très rétréci de la montagne. On pouvait donc s'attendre à y trouver moins de monde, puisqu'elle présentait plus d'obstacles, etee futla direction que prit l'Empereur.
Le 29 novembre, le maréchal Victor rejoignit l'Empereur, qui avait porlé son quartier-général au pied de la Somo-Siorra. Le maréchal fit entrer de suite ses troupes dans la montagne; un brouillard très épais ne permettait pas de voir à deux pas de soi. Cependant, !e maréchal faisait monter ses avant-gardes dans la forêt, à droite et à gauche de la grande route ; l'ennemi en occupait le sommet, fortement retranche, et se croyait inexpugnable derrière les larges coupures qu'il y avait faites. Le général Bertrand , aide- (lc camp de l'Empereur, était chargé do faire rétablir la chaussée pour la rendre praticable à la cavalerie et à notre artillerie. L'Empereur, à son bivouac, s'impatientant des retards que lui causait cette opération, m'ordonna de pousser une reconnaissance dans la montagne, jusqu'à ce que j'eusse rencontré l'ennemi, pour savoir en quel nombre et dans quelle position il était. J'arrivai jusqu'au général Bertrand , qui n'avait pas encore terminé son travail.
Je poussai au delà, sur la rouie qui montait assez rapidement; et après avoir parcouru, dans le brouillard, deux à Irois kilomètres sans rien voir, un des cavaliers polonais que j'avais emmenés avec moi , me fit signe qu'il entendait parler les Espagnols.
Sur cette indication, je mis pied à terre, lui donnai mon cheval à garder, et avançai sans bruit, jusqu'à ce que je fusse arrêté par des mouvements de terre, derrière lesquels beaucoup de monde parlait espagnol. Je me dirigeai alors sur le côté de la route pour parcourir 1 étendue de ce retranchement, qui me parut devoir contenir douze à quinze pièces de canon. Après avoir reconnu la position auta*nt qu'il était en mon pouvoir au milieu de cet épais nuage, je retournai vers mes cheveux en restant sur le côté de la montagne. J'avais à peine redescendu six ou sept cents pas, que je me trouvai en face d'un bataillon qui montait en silence vers moi. Quoique très rapproché de cette troupe, le brouillard me la fit prendre d'abord pour un corps français, et je dis à l'officier qui marchait en tête : « N'avancez pas par ce chemin, le ravin vous empêchera de passer ». A ces mots, toute la colonne me coucha enjoué, et je criai en avançant : « Ne tirez pas , ne tirez pas , je suis Français ! )> A l'instant môme, je m'aperçus de mon erreur; c'était un corps espagnol qui remontait du pied de la montagne. Ma position était critique, et je me hâtai de crier en espagnol : a Ne tirez pas! j'ai là trois régi-
menls qui vous accableraient; ce que vous avez de mieux à faire, c'est de vous rendre à moi, qui ne puis vous faire aucun mal ».
Ces Espagnols, tres incertains, craignant peut-ôtie de tirer sur les leurs, qu'ils supposaient être dcrrièie moi , ou croyant à la présence des trois régiments dont je parlais, se dispersèrent promptement par leur gauche et disparurent dans le brouillard, ainsi que le lieutenant-colonel qui les conduisait, et qui abandonna même son cheval et son manteau, pour s'échapper plus facilement à travers les rochers. Leur frayeur me sauva la vie; et dès que j'eus cessé de les apercevoir, je doublai le pas vers les miens. Je portai ces détails à l'Empereur; je le trouvai fort contrarié des retards qu'il éprouvait, et il me répondit brusquement : « Vous vous moquez de mot ». Il me vit très irrité do son mauvais accueil. Cependant, appréciant le danger que je venais de courir, il me fit répéter ce que j'avais pu reconnaître de l'artillerie ennemie, de l'état de la route, et ordonna aussitôt au général Montbrun de franchir ces obstacles avec sa cavalerie, protégée par l'infanterie qui avait eu le temps de couronner les hauteurs.
Montbrun, à la tfite des lanciers polonais, gravit la montagne au galop, tomba sur les retranchements et sabra quelques canonniers sur leurs pièces; mais le désordre du terrain, joint à une salve de mitraille, renversa la tête de sa colonne et le força de se retirer, pour rallier son monde hors de la portée du canon.
Ces mêmes Polonais avaient vu l'Empereur sur leurs pas, au milieu (le la mitraille. Presque sans attendre le commandement de leur chef, le vaillant Koscictulski, ils retournent à la charge, et, avec un ensemble admirable, franchissent les obstacles qu'ils ont pu reconnaître à leur première attaque, renversent tout devant eux, et pénétrent dans la position formidable des Espagnols, auxquels le brouillard empêche de voir combien cette tête de colonne est peu nombreuse. La cavalerie de la garde suit le mouvement, et tous les canonniers espagnols sont sabrés sur les seize pièces de canon qui défendaient le passage.
Pendant ces attaques, l'infanterie du maréchal Victor avait pu gravir les hauteurs qui dominaient la position de l'ennemi, et le feu de notre infanterie protégeant nos Polonais, ils mirent dans une déroute complète les treize ou quatorze mille hommes qui défendaient les approches du défilé de Somo-Sierra. La vapeur, les rochers et les bois, favorisèrent la fuite des Espagnols. Nous fîmes peu de prisonniers, mais tous leurs canons et près de deux mille hommes restèrent sur le terrain, En gravissant la montagne, à la suite de cotte cavalerie, je fis remarquer à l'Empereur le manteau et le cheval abandonnés par l'officier espagnol que j'avais rencontré; la bride se trouvait encore embarrassée dans les plis de l'étoffe; et le cheval, qui croyait peut-être y voir son mailre endormi, était resté là, comme ces chiens fidèles que
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nous avons vus souvent attendre la mort à côté de leur maître tué sur un champ de bataille.
L'Empereur put vérifier quelques-uns des autres détails que je lui avais donnés, et qui étaient de nature à exciter sa juste indignation. Dans les jours précédents, les Espagnols avaient fait sur nous quelques prisonniers, les avaient garrottés et indignement massacrés. N'osant laisser en évidence les preuves horribles de leur barbarie sur la route que nous allions parcourir, ils avaient à peu près caclié ces cadavres, liés deux à deux, sous l'arcade d'un pont do la chaussée où j'avais pu les voir lorsque je montais à pied. Parmi ces malheureux, au nombre d'une quinzaine, il s'en trouva qui respiraient encore et on leur porta des secours. Dans ce moment, on amenait à l'Empereur des prisonniers, des moines, des officiers supérieurs, et il leur reprocha ces cruautés, en les menaçant d'exercer contre eux la loi du talion; mais son cœur était trop généreux pour permettre d'affreuses représailles; ils ne furent point maltraités.
Le brouillard disparaissait peu à peu, et nous pûmes contempler avec bonheur un champ de bataille sillonné de retranchements et de redoutes, couvert de canons, de chariots, de morts et de blessés, abandonnés dans un site admirable qui devait me fournir plus tard le sujet d'une grande composition; j'y plaçai tous les épisodes qui m'avaient frappé pendant cette glorieuse matinée où la Providence me sauva.
Le 2 décembre, nous étions devant Madrid. Celte ville était en grand émoi; toutes les rues étaient dépavées et barricadées: les maisons étaient crénelées; des milliers de ballots de laine servaient à Faire des épaulements aux portes et dans les places publiques, et cent pièces de canon armaient tous ces retranchements. Maïs le désordre régnait entre les habitants, dont les uns voulaient ouvrir les portes pour éviter l'effusion du sang, elles autres voulaient les défendre. Ces derniers étranglèrent le marquis de Péralès qu'ils supposaient nous être favorable , et ils faillirent massacrer de même M. de Soulages, aide de camp du maréchal Bessières, qui leur portait, de la part de son général, des paroles de paix. L'alarme et le tocsin sonnaient à toutes les églises et le tambour battait la générale ; cinquante mille paysans, arrivés de la cauipagneavecleursarmes, s'étaient joints à la garnison, et parcouraient les rues en criant : « Mort aux Français! »
Lorsque l'Empereur parut sur la ligne de ses avant-postes, les soldats se rappelèrent que ce jour 2 décembre était l'anniversaire du couronnement et celui de la bataille d'Austerlïtz ; tous à la fois poussèrent des cris enthousiastes de : « Vive l'Empereur! i qui se firent entendre jusqu'aux: portes de Madrid; il leur tardait d'y pénétrer, et le maréchal Bessières leur en préparait les moyens.
Dès qu'il eut pris ses premières dispositions, il envoya sommer, au nom de l'humanité, le président de
la junte, le marquis de Castelkr, de se rendre, sans s'exposer aux malheurs qui résulteraient de nos assauls. Ce président envoya un général pour entrer en pourparlers, et nous le vîmes arriver entouré d'une vingtaine de farouches surveillants qui tinrent un langage arrogant. On lui fit connaître que l'Empereur désirait ménager une capitale aussi belle, qui contenait un très grand nombre d'hommes sages et de familles pacifiques qui méritaient toute sa bienveillance, et qu'il serait affligé d'être réduit à soumettre Madrid par la force de ses armes.
Les divisions du maréchal Victor se rendaient aux postes d'attaque qui leur étaient assignés; la fusillade était partout engagée, le danger était imminent. Le général espagnol fut renvoyé en ville. L'Empereur profila alors d'un très beau clair de lune pour faire enlever les faubourgs de vive force et se préparer à en finir promptement.
Ces faubourgs, mal défendus, furent conquis facilement, et le reste de la nuit, presque aussi claire que le jour, fut employé à établir notre artillerie. Après ce premier succès, le maréchal lîerlhier envoya en ville un Espagnol, officier supérieur d'artillerie, que nous avions fait prisonnier à Somo-Sierra et le chargea de faire connaître à ses compatriotes et au gouverneur les moyens qu'il avait vus en notre pouvoir pour les réduire. Tandis que cet officier remplissait sa mission, une batterie de trente pièces de canon faisait un feu très vif sur la ville, démolissait une
caserne, une partie du mur d'enceinte et faisait brèche au palais du Retire Une autre batterie de vingt obusiers faisait une fausse attaque et accablait la ville par le cûté opposé. L'officier espagnol revint sur ces entrefaites. Il rapportait une lettre du gouverneur qui, se trouvant dans une position dépendante de la junte, demandait le temps nécessaire pour faire connaître au peuple toute la gravité des circonstances, et priait qu'on lui accordât une suspension d'armes de quelques heures.
Berthier fit connaître que l'Empereur accédait à cette demande, et ordonnait que le feu cessât sur tous les points.
Les avant-postes, alors, amenèrent successivement les prisonniers qu'ils avaient faits, et l'on apprit par ces malheureux toutes les scènes de désordre et de cruauté qui se commettaient en ville par les gens de la campagne, qui voulaient la défendre jusqu'à la mort, contre ceux de la ville qui voulaient la rendre pour conserver leurs propriétés.
Cette journée se passait chez nous en reconnaissances des lieux et en préparatifs pour activer la reddition de la plaou, lorsqu'à l'entrée de la nuit l'on vit arriver à nos bivouacs plusieurs personnes envoyées de la ville, et que nous introduisîmes dans la lente du maréchal Berthier. Elles avouèrent toutes les difficultés de leur position dans une ville où. depuis quatre mois, on pendait et on massacrait les généraux, et elles demandèrent la journée du 4 pour avoir
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le temps de faire entendre raison au peuple. Le maréchal les conduisit à l'Empereur. Sa Majesté leur fit sentir loute son indignation; il leur dit qu'il savait que ceux qui étaient à lu tête des affaires, au lieu de faire entendre des paroles do conciliation, excitaient au contraire et égaraient la nation et la populace par leurs propos. « Ils ont laissé massacrer des prisonniers et des négociants français que l'honneur leur commandait de protéger; c'est eux qui ont laissé enlever les femmes du Houssillon pour les livrer à vos soldats ; mes vaisseaux étaient vos amis, et ils les ont traîtreusement bombardés à Cadix; ils ont, depuis peu de jours, laissé égorger des Français dans Madrid; ils ont violé la capitulation de Iîaylen d'une manière atroce, et ils espèrent m'en demander une pour Madrid! Je devrais!!!... et cependant je consens à vous promettre l'oubli du passé et protection au culte, aux habitants paisibles; retournez en ville, et dites-le-leur. Je vous donne jusqu'à demain au lever du soleil; et surtout ne me reparlez du peuple que pour m'annoncer sa soumission; autrement, vous serez tous passés par les armes. Allez ! n
Le peuple, ayant appris par ses envoyés que l'Empereur était en personne devant la ville, Tut très intimidé par sa présence et par ses menaces; déjà il était effrayé par les pertes énormes qu'il avait éprouvées la veille. Alors, les plus mutins, perdant confiance en voyant une partie des troupes de ligne se débander, se retirèrent pendant la nuit, sans
oser attendre des moments encore plus périlleux.
Les notables de la ville , ainsi débarrassés de ces être dangereux, se confient à la générosité de l'Empereur; et le gouverneur de Madrid, Don Fernando Vera, et le général Morla , arrivent au camp le 4, à six heures du matin, pour annoncer leur soumission.
Aussitôt, un pardon général fut proclamé ; lus postes nous furent remis, et le général Belliard reçut le commandement de Madrid , où il établit un ordre si parfait, que les boutiques se rouvrirent le jour même, et que la population s'empressa de faire disparaître tous les tristes apprêts de la défense, en démolissant les barricades et repavant les rues.
L'Empereur, accompagné du prince major-général qu'il avait établi près de lui au château de San-Martin, n'entra en ville que le S décembre, après s'y être fait précéder par ses proclamations et ses décrets.
Afin de parler aux yeux de la population, comme il venait de parler à sa raison , et la disposer, s'il était possible, à accepter avec orgueil l'alliance d'une nation riche et puissante, l'Empereur avait ordonné que sa garde et toutes les troupes parussent dans leur plus belle tenue à la revue qu'il viendrait passer sur la promenade du Prado. Nous fîmes donc grande toilette, pour paraître dignement à cette grande revue. La mode, qui n'exerce pas moins d'empire sur la manière de vêtir les armées que sur celle de parer les dames , a déjà tellement changé la forme des vêtements d'alors, qu'un jour viendra peut-être
on l'on désirera savoir comment s'habillaient , dans ces solennités militaires, les officiers d'ordonnance; c'est pourquoi je vais décrire l'uniforme élégant du petit peloton dont je faisais partie.
Les aides de camp du prince major-général avaient été pris parmi les lils des grandes familles de France, et, par hasard ou par choix, nous étions tous d'une belle taille et d'une heureuse figure. Le prince m'avait chargé, quelques années auparavant, de désigner pour nous un uniforme spécial. J'indiquai la l'orme du vêtement à la hongroise : la pelisse en drap noir, le dolman blanc avec tresses d'or et fourrure le large pantalon et le shako de drap écarlate, surmonté d'une aigrette blanche en plumes île héron. Ces diverses pièces de vêtement élaient enrichies de galons et de nombreuses torsades et boutons en or. Une riche ceinture en .soie noire et or, une petite giberne, une sahrelache, un sabre en damas, complétaient le costume. Nos chevaux de parade étaient de race arabe, gris-blanc, aux crins longs, soyeux et flottants, et portaient la bride à la hussarde, en galons et glands d'or; une peau de panthère, festonnée d'or et d'écarîate, couvrait la selle. Mon jeune ami, M, Alfred de Noailles, était admirable avec ce costume, que rehaussaient sa belle figure, ses formes élancées et régulières, ses manières distinguées et chevaleresques, et sa large poitrine qui couvrait un grand cœur. (Je ne puis me le rappeler sans verser une larme sur tant de jeunes héros que le boulet a,
comme lui . moissonnes à mes côtés.) Nous Plions remarquables, même à la tête de la garde impériale, d'un aspect si martial; et dût-on m'aceuser d'un peu de fatuité pour mes souvenirs d'une époque si reculée, je dirai que je n'ai jamais rien vu de plus brillant et de plus élégant dans ce genre, que notre cavalcade des six aides de camp, partant de San-Martin pour entrer à Madrid. L'Empereur et le prince Berthier nous regardèrent avec une satisfaction tonte paternelle, nous félicitant sur notre belle tenue.
La revue, favorisée par un beau ciel qui, depuis huit jours, faisait éclore et épanouir partout des fleurs, fut admirable ; mais la foule des spectateurs ne fut ni enthousiaste, ni nombreuse; et cependant la plupart des Espagnols espéraient beaucoup de la régénération constitutionnelle que l'Empereur et son frère leur apportaient, la crainte des réactions les retenait encore dans une réserve prudente. Les dames, un peu moins prévoyantes en politique, se montraient aussi un peu moins réservées dans leurs démonstrations, et nous pûmes remarquer un grand nombre de jolis pieds chaussés avec soin , et, surtout, mis en évidence avec intention. Beaucoup de petites mains, agitant Yabanico (éventail) avec une grâce et une agilité toute castillane, adressaient un aimable bonjour à ceux d'entre nous que l'on avait connus; l'élégante mantille en dentelle noire s'entr'ouvrait pour nous laisser voir de beaux yeux ovales , à longs cils, aux regards doux et gracieux. Cette fête, cette
IIS MÉMOIRES DU G Kit AL LEJEUNE.
revue, étaient une véritable exposition de ce que la guerre peut déployer de riche, de superbe et de sévère pour assurer ses conquêtes, et de ce que les dames de la Castille, à la conversation vive et spirituelle, possédaient d'attraits délicats et séduisants pour captiver les conquérants. Sans doute, le regard sombre, et menaçant des hidalgos, répandus dans la foule et cachés sous leur large sombrero et sous les plis du manteau brun qui ne laissait à découvert que des yeux noirs, élincelants de rage ou de jalousie, formait une ombre puissante à ce riant tableau; mais l'effet n'en devenait pour nous que plus piquant.
Après la revue, nous allâmes visiter le palais du roi; ses tableaux admirables de Raphaël, de Murillo, de Velasquez; l'émeraude extraordinaire, l'énorme pépite d'or apportée par Vasco de Gama, et le squelette colossal d'un M ah mout du cabinet d'histoire naturelle; après quoi, nous retournâmes à San-Marlin, abandonnant à regret ce que Madrid semblait nous promettre de délices pour nous reposer de la guerre.