‹ Mémoires du Général RappChapitre 19 sur 143 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Les Autrichiens avaient fini, nous courûmes audevant des Russes. Kutusof affectait de la résolution, nous le croyions disposé à combattre, nous nous félicitions de cette nouvelle occasion de gloire : mais toute cette contenance n’était qu’un simulacre ; il abandonna l’Inn, la Traun, l’Ems; on ne le vit plus. Nous poussâmes sur Vienne; nous avancions, nous allions, nous marchions à tour de route : jamais mouvement n’avait été si rapide. L’Empereur en fut inquiet, il craignait que cette précipitation ne compromit nos derrières, que les Russes ne nous prissent par le flanc. « Murat, me dit-il, court » comme un aveugle; il va, il va, comme s'il ne » s’agissait que d’entrer à Vienne : l’ennemi n’a

» personne en face, il peut disposer de toutes ses » forces et écraser Mortier. Avertis Berthier qu’il » arrête les colonnes. » Berthier vint, le maréchal Soult eut ordre de rétrograder jusqu’à Mautern ; Davout prit position à l’embranchement des routes de Lilienfeldt et de Neustadt, et Bernadotte à Mœlck. Ces dispositions ne purent prévenir l’engagement dont Napoléon craignait l’issue. Quatre mille Français furent chargés par l’armée ennemie tout entière; mais l’habileté, le courage, la nécessité de vaincre, suppléèrent au nombre : les Russes furent culbutés. A la nouvelle de cette étonnante victoire, tout se remit en mouvement; l’Empereur pressa la marche avec encore plus de vivacité qu’il ne l’avait suspendue ; il voulait gagner les Autrichiens de vitesse, surprendre le passage du Danube ; tourner, couper leurs alliés, les battre avant l’arrivée de nouvelles forces. Il expédiait, hâtait les ordres : hommes et chevaux, tout était en mouvement. « Le champ est ouvert, Murat peut » se livrer à toute son impétuosité ; mais il faut » qu’il agrandisse le terrain, il faut qu’il surprenne » le pont. » Et il lui écrivit sur-le-champ : « La » grande affaire, dans le moment actuel, est de » passer le Danube, afin de déloger les Russes de » Krems en se jetant sur leurs derrières : l’ennemi » coupera probablement le pont de Vienne; si ce- » pendant il y avait possibilité de l’avoir en entier,

» il faut tâcher de s’en emparer. Cette considéra- » tion seule peut forcer l’Empereur à entrer dans » Vienne ; et dans ce cas vous y ferez entrer une » partie de votre cavalerie et les grenadiers seule- » ment. Il faut que vous connaissiez la force des » troupes bourgeoises qui sont armées à Vienne. » L’Empereur imagine que vous avez fait placer » quelques pièces de canon pour intercepter le pas- » sage sur le Danube entre Krems et Vienne. Il doit » y avoir des partis de cavalerie sur la rive droite » du fleuve; vous n’en parlez pas à l’Empereur. Sa » Majesté trouve nécessaire de savoir à quoi s’en » tenir, afin que s’il avait été possible d’intercepter » le Danube au-dessous de Vienne, on eût pu le » faire. La division du général Suchet restera avec » une partie de votre cavalerie sur la grande route » de Vienne à Bukersdorf, à moins que vous ne » soyez maître du pont sur le Danube, s’d n’a pas » été brûlé ; et, dans ce cas , cette division s’y » porterait, afin de pouvoir passer le fleuve avec » votre cavalerie et vos grenadiers, et se mettre » le plus tôt possible en marche pour tomber » sur les communications des Russes. Je pense » que l’Empereur restera toute la journée à Saint- » Polten.

» Sa Majesté vous recommande, prince, de lui » rendre compte fréquemment.

« Quand vous serez à Vienne, tâchez d’avoir les

» meilleures cartes qui s’y trouvent des environs » de Vienne et de la Basse-Autriche.

» Si M. le général comte de Giulay se présente, « ou toute autre personne, pour parler à l’Empe- » reur, envoyez-le en toute hâte ici.

» La garde bourgeoise qui fait le service à « Vienne doit avoir tout au plus cinq cents fusils.

» Il vous sera facile, une fois à Vienne, d’avoir » des nouvelles sur l’arrivée des autres colonnes » russes, ainsi que sur le projet des autres, en se » cantonnant à Krems.

» Vous aurez, pour tourner les Russes et pour » tomber sur leurs derrières, votre cavalerie, le » corps du maréchal Launes et celui du maréchal a Davout. Quant aux corps des maréchaux Berna- )> (lotte et Soult, ils ne peuvent ctre disponibles que » lorsqu'on saura définitivement le parti qu’auront » pris les Russes.

» Passé dix heures du matin vous pourrez donc

entrer à Vienne ; tâchez d’y surprendre le pont » du Danube, et, s’il est rompu, avisez à trouver » les plus prompts moyens de passage : c’est la » seule grande affaire dans ce moment. Si cepen- » dant, avant dix heures, M. de Giulay 1 se présen- » tait pour apporter des propositions de négocia- » tions, et qu’il vous engageât à suspendre votre

1. Le feld-maréclial comte de Giulay, quartier-maitre-général de l’armée du prince Ferdinand.

» marche, vous suspendriez votre mouvement sur » Vienne, mais vous ne vous occuperiez pas moins » de trouver tous les moyens de passer le Danube » à Klosterbourg ou à tout autre endroit favorable.

» L’Empereur ordonne que, depuis Seghartz- » Kirchen jusqu’à Vienne, vous placiez de deux eu » deux lieues de France un poste de cavalerie de » dix hommes, dont les chevaux serviront à relayer » les officiers que vous enverrez pour rendre compte » de ce qui se passera. Les hommes du même » poste pourront porter les dépêches de Seghartz- » Kirchen à Saint-Polten. Le maréchal Bessières » fera placer des postes de la Garde de l’Empe- » reur. «

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