‹ Mémoires du Général RappChapitre 20 sur 143 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Nous étions à Saint-Polten. Napoléon se promenait à cheval sur la route de Vienne, lorsqu’il vit arriver une voiture ouverte où se trouvaient un prêtre et une dame tout en pleurs. Il était, comme à son ordinaire, en costume de colonel de chasseurs de la Garde. Elle ne le reconnut pas. Il s’informa de la cause de ses larmes et du lieu où elle dirigeait sa course. « Monsieur, lui dit-elle, j’ai été pil- » lée dans une campagne à deux lieues d’ici par » des soldats qui ont tué mon jardinier. Je vais de- » mander une sauvegarde à votre Empereur, qui » a beaucoup connu ma famille, à laquelle il a de » grandes obligations. — Votre nom ? — De Bunny ; » je suis la fdle de M. de Marbœuf, autrefois gou-

» verneur en Corse h — Je suis charmé, madame, » répliqua Napoléon avec beaucoup d’amabilité, de » trouver une occasion de vous être agréable. C’est » moi qui suis l’Empereur. » Elle fut tout interdite; Napoléon la rassura et lui dit d’aller l’attendre à son quartier général. Il la traita à merveille, lui donna un piquet de chasseurs de sa Garde, et la renvoya heureuse et satisfaite.

Napoléon avait reçu un rapport, qu’il lisait avec satisfaction; j’entrai dans son cabinet. « Eh bien, » Rapp, sais-tu que nous avons des partis jusqu’au « fond de la Bohème? — Oui, Sire. — Sais-tu quelle » cavalerie a battu les houlans, enlevé des postes, » pris des magasins? — Non, Sire. — Nos fantassins » perchés sur des chevaux de trait! — Comment » cela? » Il me donna le rapport. Des détachements qui avaient pénétré en Bohème s’étaient tout à coup trouvés dans un pays découvert : ils n’avaient qu’une vingtaine de dragons; ils ne voulaient pas rétrograder, ils n’osaient pénétrer plus avant. Dans cette perplexité, le chef imagine un expédient: il réunit les chevaux des bagages, monte ses fantassins, et les lance ainsi équipés à travers les épaisses forêts qui avoisinent Égra. Des partis de cava-

1. M. de Marbœuf étant lieutenant-général gouverneur de la Corse, protégeait beaucoup la famille Bonaparte. Napoléon n’oublia jamais la famille de Marbœuf et lui donna en mainte occasion des preuves de sa reconnaissance.

lerie vinrent à leur rencontre et furent culbutés ; nous primes [des hommes, des chevaux, et principalement des approvisionnements qui furent livrés aux flammes. Je rendais le rapport : « Eh bien, » que te semble de cette nouvelle espèce de cavale - » rie? — Admirable, Sire. — C’est que quand on a » du sang français dans les veines, on fait toujours » entrer la mort dans les rangs ennemis. »

Nous marchions à la suite de l’arrière-garde. 11 nous eût été facile de l’enlever; nous n’eûmes garde de le faire: nous voulions endormir sa vigilance. Nous ne la poussions pas, nous répandions des bruits de paix; nous laissions échapper des troupes, des bagages: mais quelques hommes de plus n’étaient pas une alfaire; la conservation des ponts était d’une bien autre importance. Rompus, il fallait reprendre sous œuvre une question déjà résolue. L’Autriche assemblait de nouvelles forces, la Prusse levait le masque, et la Russie se présentait sur le champ de bataille avec tous les moyens de ces deux puissances. La possession des ponts était une victoire; et il n’y avait que la surprise qui pût nous la faire remporter. Nous primes nos mesures en conséquence. On défendit aux troupes échelonnées sur la route de faire aucune démonstration capable de donner l’éveil, on ne permit à personne d’entrer à Vienne. Quand tout fut bien vu, bien examiné, le grand-duc prit possession de

cette capitale, et chargea Lanusse et Bertrand de faire sans délai une reconnaissance sur le fleuve. Ces deux officiers étaient suivis du 10e hussards. Ils trouvèrent aux portes du faubourg un poste de cavalerie autrichienne. On ne se battait plus depuis trois jours ; il y avait une espèce de suspension d’armes. Ils abordent le commandant, lient conversation avec lui, s’attachent à ses pas, ne l’abandonnent plus. Arrivés sur les bords du fleuve, ils s’obstinent encore à le suivre malgré lui; l’Autrichien s’emporte, les Français demandent à communiquer avec le général qui commande les troupes stationnées sur la rive gauche: il y consent, mais il ne souffre pas que nos hussards les accompagnent ; le 10e est obligé de prendre position. Cependant nos troupes arrivaient, conduites par le grand-duc et jle maréchal Lannes. Le pont était encore intact, mais les conducteurs étaient établis, les canonniers ; tenaient leurs mèches : le moindre signe qui eut ; lécelé le projet de passer de force eût fait avorter l 'entreprise. Tl fallait jouer de ruse ; la bonhomie les Autrichiens s’y prêtait. Les deux maréchaux nirent pied à terre, la colonne fit halte, il n’y eut [u’un petit détachement qui se porta sur le pont lit s’y établit. Le général Belliard s’avança en se l iromenant les mains derrière le dos avec deux oficiers d’état-major. Lannes le joignit avec d’autres ; Is allaient, venaient, causaient, et arrivèrent ainsi

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jusqu’au milieu des Autrichiens. L’officier duposte ne voulait pas d’abord les recevoir, mais il finit par céder, et la conversation s’établit. On lui répéta les propos qu’avait déjà tenus le général Bertrand, que les négociations avançaient, que la guerre était finie, qu’on 11e se battrait, qu’on ne se déchirerait plus.

« Pourquoi, lui dit le maréchal, tenez-vous encore » vos canons braqués sur nous ? N’est-ce pas assez » de sang, de combats? Voulez-vous nous attaquer, ; » prolonger des malheurs qui vous pèsent plus qu’à J » nous? Allons, plus de provocations: tournez vosl" » pièces. » Moitié subjugué, moitié convaincu, le1 JJ commandant obéit. L’artillerie fut dirigée sur les! troupes autrichiennes, et les armes mises en fais- * ' ceau. Pendant ces pourparlers, le peloton d’avantgarde avançait lentement, mais enfin il avançait masquant des sapeurs, des canonniers, qui jetaien dans le fleuve les matières combustibles, répan

d iient de l’eau sur les poudres, et coupaient le conducteurs. L’Autrichien, trop peu familier ave | notre langue pour s’intéresser beaucoup à la con versation, s’aperçut que la troupe gagnait du tei rain, et s’elforçait de faire comprendre que cela n devait pas être, qu’il ne le souffrirait pas. Le mari chai Lannes, le général Belliard, tâchèrent de 1 rassurer; ils lui dirent que le froid était vif, qu ' nos soldats marquaient le pas, qu’ils cherchaient

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s’échauffer en se donnant du mouvement. Mais 1

MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RAPP. Cl

colonne approchait toujours, elle était déjà aux trois quarts du pont; il perdit patience et commanda le feu. Toute la troupe courut aux armes, les artilleurs apprêtaient leurs pièces, la position était terrible : un peu moins de présence d’esprit, le pont était en l’air, nos soldats dans les flots, et la campagne compromise. Mais l’Autrichien avait affaire à des hommes qui n’étaient pas faciles à déconcerter. Le maréchal Lannes le saisit d’un coté, le général Belliard de l’autre; ils le secouent, le menacent, crient, empêchent qu’on ne l’entende. Arrive sur ces entrefaites le prince d’iïobsberg, accompagné du général Bertrand. Un officier court rendre compte au grand-duc de l’état des choses, transmet à la troupe, en passant, l’ordre d’allonger le pas et d’arriver. Le maréchal s’avance au-devant du prince, se plaint du chef du poste, demande qu’il soit remplacé, puni, éloigné d’une arrière-garde où il peut troubler les négociations. Hobsberg donne dans le piège. Il discute, approuve, contredit, se perd dans une conversation inutile. Aos troupes mettent le temps à profit ; elles arrivent, débouchent, et le pont est emporté. Des reconnaissances isont aussitôt dirigées dans tous les sens, et le général Belliard porte nos colonnes sur la route de Stokrau, où elles prennent position. Ilobsberg, confus de sa loquacité intempestive, se rend auprès du grand-duc, qui, après un court entre-

tien, l'adresse à Napoléon et passe aussi le (louve.

Le piquet autrichien veillait toujours à la garde du pont. Nous bivouaquions pèle-mèle. Les troupes étaient confondues à Stpkrau comme sur les bords du fleuve. Napoléon trouva ce mélange inutile. 11 envoya les houlans à Vienne, où ils furent désarmés.

Nous arrivâmes à Austerlitz b Les Russes avaient des forces supérieures aux nôtres ; ils avaient replié nos avant-gardes et nous croyaient déjà vaincus. L’action s’engagea ; mais, au lieu de ces succès faciles que leur Garde seule devait obtenir, ils trouvèrent partout une résistance opiniâtre. 11 était déjà une heure, et la bataille était loin de se décider pour eux. Ils résolurent de tenter au centre un dernier effort. La Garde impériale se déploya; infanterie, cavalerie, artillerie, marchèrent sur le pont sans que Napoléon aperçût ce mouvement, que lui dérobaient les accidents du terrain. Un feu de mousqueterie se fit bientôt entendre ; c’était une brigade commandée par le général Schinner que les Russes enfonçaient. Napoléon m’ordonna de prendre les Mamelouks, deux escadrons de chasseurs, un de grenadiers de la Garde, et de me porter en avant pour connaître l’état des choses. Je partis au galop, et n’étais pas à une portée de

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