‹ Mémoires du Général RappChapitre 25 sur 143 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Quoi qu’il en soit, nous étions maîtres du cours le la Saale et en mesure de tourner l’armée ennenie; le duc de Brunswick était bien déchu. Il avait maginé de nous aller chercher sur le Mein, d'ocuper nos ailes par des corps détachés, et de nous Rompre au centre avant que nous fussions réunis.

| avait encore tous les fdsde ce vaste système d’esionnage qui pesait sur la France depuis Pémigra- 1 on : il connaissait la force et l’itinéraire de divers irps qui partaient de Meudon. 11 ne doutait pas le nous prévenir. Napoléon se plaisait à nourrir Itte illusion; il faisait des apprêts, des reconnaisitnees sur toute cette ligne. Le duc ne douta plus < nous avoir pénétrés : nous devions déboucher

par Kœnigshoften; il le certifiait, il en était convaincu. Nos mouvements sur son centre n’étaient qu’un piège, une ruse de guerre ; nous voulions lui donner le change, empêcher qu’il ne débouchât par les forêts de la Thuringe, tandis que nous nous porterions vers Cobourg, Memmingen, dans des pays boisés, montueux, où sa cavalerie perdrait l’occasion d’agir ou tout au moins sa supériorité.

Il était urgent de nous prévenir, il courut sur Kœnigshoften.

L’ennemi était engagé dans les bois; Napoléon > se porta sur Schleitz, à soixante lieues du point d’attaque présumé. Le troisième corps 1 couchait paisiblement le 10 à Nauenbourg, sur les derrières du duc de Brunsvick. Les hostilités ne dataient que de deux jours, et ce prir.ce, déjà débordé sur sa gauche, était à la veille d’être tout à fait coupé; ses communications avec l’Elbe étaient compromises ; il allait essuyer les mêmes disgrâces que Mack contre lequel il avait tant invectivé. Son avantgarde arrivée sur le Mein n’y trouva personne. Cette circonstance lui parut inouïe, sans néan- 3 moins lui faire soupçonner le danger où il était :1a déroute de Saalfed put seule le tirer de sa sécurité. |iS Il rebroussa en toute hâte; Weimar, Hohenlohc,: eurent ordre d’accourir, et l’armée de réserve de ^

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t. Commandé par le maréchal Davout.

forcer de marche : mais les uns s’égarèrent, les autres ne firent pas assez de diligence ; une partie des troupes ne put prendre part à la bataille. Le

duc, déconcerté par un système de mouvements si nouveaux pour lui, ne savait quel parti prendre: ces marches, ces dispositions, qui se pressaient, se succédaient l’une à l’autre, formaient un imbroglio dont il ne saisissait ni la combinaison ni le but. L’occupation de Nauenbourg le tira de cet état d’anxiété; il vit que son aile gauche allait être tournée ou tout au moins débordée; il ne voulut pas

attendre, il courut rallier l’armée de réserve qui avançait sur Halle, et laissa Hphenlohe au camp de Capellendorf pour masquer le mouvement rétrograde. Ses troupes, qui n’avaient pas partagé les disgrâces de Saalfeld et de Scldeitz, persiflaient les corps battus ; elles criaient vive le roi, la reine, tout le monde : elles allaient venger l’affront fait aux armes prussiennes ; il n’y avait pas assez de Français pour elles. Le duc lui-même avait repris toute sa confiance. Il ne trouva sur la chaussée d’Auerstaedt qu’une trentaine de chasseurs. Ses communications étaient libres; il était impossible qu’elles fussent interceptées. Un manœuvrier comme lui n’était pas facile à surprendre. Les Prussiens de Hohenlohe campaient derrière les hauteurs d’Iéna: il y en avait à perte de vue; ils se prolongeaient par delà Weimar. Napoléon les reconnut dans la soirée du 13 octobre, et fixa l’attaque au lendemain ; il expédia dans la nuit les ordres de mouvements pour les divers corps. «Quant » à Davout, il faut qu’il marche sur Apolda, afin » de tomber sur les derrières de cette armée; qu’il » tienne la route qui lui conviendra, je le laisse le » maître, pourvu qu’il prenne part à la bataille. » Si Bernadotte est à portée, il faut qu’il l’appuie. » Berthier , donnez des instructions en consé- » quence. » U était dix heures du soir; toutes les dispositions étaient faites, et cependant le général

ennemi se flattait encore que nous ne pourrions déboucher; mais la pioche fit justice des obstacles, on creusa le roc, on ouvrit des tranchées: l’armée s’écoula par toutes les issues. L’action commença; de la droite à la gauche, la mêlée devint terrible. Davout surtout se trouvait dans une position sous laquelle un homme moins tenace eut succombé. Bernadette refusa de le soutenir; il défendit même à deux divisions de la cavalerie de réserve, qui pourtant n’était pas sous ses ordres, de prendre part à l’action1. Il paradait autour d’Apolda, pendant que vingt-six mille Français étaient aux prises avec soixante-dix mille hommes d’élite commandés par le duc de Brunswick et le roi de Prusse. Au reste, cette circonstance ne fit que rehausser la gloire de celui qu’elle aurait dû perdre. Le maréchal fit des dispositions si bien entendues, ses généraux, ses soldats déployèrent tant d’habileté et de courage, que Blücher avec ses douze mille chevaux n’eut pas même la satisfaction d’entamer une compagnie2. Le roi, les Gardes, toute l’armée, se précipitaient sur nos troupes sans obtenir plus de succès.

Il existait alors entre ces deux maréchaux une mésintelligence qui prenait sa source dans la jalousie de métier et surtout la déférence que l’Empereur montrait constamment pour les talents de Davout.

2. Il s'agit du combat d’Àuerstaedt qui eut lieu le môme jour de la bataille d’Iéna. le 14 octobre.

Au milieu de ce déluge de feu, elles conservaient toute la gaieté nationale. Un soldat que ses camarades appelaient l’Empereur s’impatiente de l’obstination des Prussiens: « A moi, grenadiers! en » avant, s’écrie-t-il ; allons, suivez l’Empereur! » Il se jette au plus épais de la mêlée: la troupe le suit et les Gardes sont enfoncés. 11 fut fait caporal; ses amis remarquaient qu’il ne lui manquait plus que le protectorat.

A Iéna, la victoire n’avait pas été moins brillante. La déroute était entière, était générale. Tout fuyait, tout était dans la confusion !.

Je fus chargé vers le soir de poursuivre avec le grand-duc les débris de l’armée prussienne. Nous primes quelques bataillons saxons. Nous entrâmes pêle-mêle avec eux dans Weimar. Nous plaçâmes nos postes en avant de la ville ; nous envoyâmes de la cavalerie sur la route d’Erfurt ; et nous nous présentâmes au château. M. de Papenheim, que je me rappelai avoir vu à Paris, vint au devant de nous : il était tout effrayé ; nous le rassurâmes. La

t. Les résultats de la journée d’Iéna -étaient trente à quarante mille prisonniers; soixante drapeaux, trois cents pièces de canon; des magasins immenses de subsistances. Parmi les prisonniers se trouvaient plus de vingt généraux, dont plusieurs lieutenants-généraux. Le nombre des morts dans l’armée prussienne était de plus de vingt mille. Le feld-marécbal Moellendorf fut blessé; le duc de Brunswick et le général Rüchel y furent tués et le prince Henri de Prusse grièvement blessé.

Cour entière, à l’exception du grand duc et de sa famille, était à Weimar. La duchesse nous reçut parfaitement. Je connaissais plusieurs dames de sa suite, dont une est devenue depuis ma belle-sœur. Je les calmai : chacun reprit courage. Il y eut bien quelques petits désordres, mais ce fut peu de chose.

Murat s’établit au château. J’allai rejoindre Napoléon à léna, afin de lui rendre compte des événements de la soirée. Il ne croyait pas qu’on dépasserait Weimar. Il fut extrêmement satisfait. Le courage de la duchesse l’étonna. Il n’imaginait pas que cette Cour osât l’attendre. Il ne l’aimait pas, il le répétait souvent. La nuit était fort avancée; il venait de recevoir des nouvelles du troisième corps. « Davout, me dit-il, a eu une affaire terri- » ble. Il avait devant lui Guillaume et le duc de » Brunswick. Les Prussiens se sont battus avec » beaucoup d’acharnement : il en a fait une bou- » cherie affreuse. Le duc a été dangereusement » blessé1, et toute cette armée parait être dans un » désordre épouvantable. Bernadotte s’est mal con- » duit : il aurait été enchanté que Davout manquât » cette affaire, qui lui fait le plus grand honneur,

1. Le duc Gliarfcs-Guiflauine-Ferdiüand de Bruuswick- Lunebourg fut transporté à Plakenbourg, puis à Brunswick, et de là à Altona où il mourut le 12 novembre suivant (1806). Il était né le 7 octobre 1735.

» d’autant plus que Bernardotte avait rendu sa po- » sition difficile. Ce Gascon n’en fera jamais d’au- » très1. »

La bataille était perdue : les Prussiens n’étaient plus à la guerre ; ils demandaient, ils invoquaient la paix; ils ne voulaient plus d’une lutte qui leur réussissait si mal. A force de désirer une suspension d’armes, ils s’étaient imaginé qu’elle avait été consentie. Kalkreuth annonçait, Bliicher jurait qu’elle était conclue; qui pouvait refuser d’y croire? Soult, cependant, ne donna pas dans le piège. L’imprudente générosité d’Austerlitz ne l’avait pas disposé à la confiance. Il refusa de livrer passage aux troupes qu’il avait coupées. « La convention » dont vous parlez, dit-il au feld-maréchal, est im- » possible. Posez les armes ; je prendrai les ordres » de l’Empereur ; vous vous retirerez s’il le per- » met. » Kalkreuth ne voulut pas d’un expédient de cette espèce. Il échappe toujours. quelque chose d’une défaite. Il aima mieux l’essuyer. D’autres colonnes furent plus heureuses ; mais ce n’était que partie remise. Elles furent obligées de rendre les armes quelques lieues plus loin. Ce n’était pas la peine de recourir à la supercherie.

Le roi lui-même était rebuté de ses disgrâces.

\. Bernadotle était de Pau. Lorsque Napoléon apprit la conduite de Bernadotte, il entra dans une violente colère, et, dans son indignation, il parlait de le faire fusiller.

Nos hussards ne lui donnaient ni trêve ni repos. Il se rappela tout ce que Napoléon avait fait pour éviter les hostilités: il lui écrivit. C’était un peu tard pour répondre à des ouvertures qui avaient été si mal accueillies. « Il eut mieux valu s’expliquer deux » jours plus tôt ; mais n’importe, je veux arrêter » l’effusion du sang. Je suis disposé à me prêter » à tout ce qui est compatible avec la dignité et » les intérêts de la nation. J’enverrai Duroc au roi » de Prusse. Mais il y a quelque chose d’encore plus » pressé : Duroc, partez de suite ; allez à Nauen- » bourg, à Dessau, partout où il y a des blessés, » Assurez-vous qu’il ne leur manque rien, voyez- » les, visitez-les de ma part, chacun en particulier. » Donnez-leur toutes les consolations dont ils peu- » vent avoir besoin. Dites-leur, dites au maréchal » que lui, que ses généraux, que ses troupes, ont » acquis pour jamais des droits à ma reconnais- » sance. »

Il ne se contenta pas de ce message, il écrivit à Davout combien il était charmé de sa conduite. Sa lettre fut mise à l’ordre du jour, elle enivra les soldats ; les blessés mêmes étaient dans le délire.

L’Empereur porta son quartier général à Weimar ’. 11 eut tous les égards possibles pour la du-

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