Capitulation de Custrin, 1er novembre
Comme nous nous promenions, Caulaincourt et moi, dans la cour du château, nous vîmes arriver à nous un grand jeune homme blond, très simplement vêtu ; il nous salua : c’était le prince Paul de Wurtemberg. Il venait de quitter l’armée prussienne, où il avait servi contre la volonté de son père, avec lequel il était fort mal, ainsi qu’avec Napoléon. « Que vient faire ici Votre Altesse? » lui lemanda Caulaincourt. Il répondit qu’il désirait •entrer dans les bonnes grâces de l’Empereur, et )ria ce général de l’annoncer. Le duc de Vicence y îonsentit ; mais Napoléon ne voulut pas recevoir e prince : il le fit arrêter et conduire par un offiier de gendarmerie dans les États du roi son père, ài il fut détenu pendant plusieurs années. Caulainourt fit tout au monde pour adoucir sa captivité. Le quartier général fut transféré à Posen ; l’inurrection qui s’était manifestée dès que nos trou- •es avaient paru éclata avec une nouvelle force, ialisch avait désarmé la garnison prussienne ; ne foule de places suivaient cet exemple ; ce n’élit qu’imprécations contre les auteurs du partage, es villes, les villages, Varsovie même, quoique xupée par les Russes, envoyaient des députations, emandaient que l’indépendance de la Pologne fût roclamée. « Je le voudrais bien, me dit Napoléon ; mais la mèche une fois allumée, qui sait où s’arrêtera l’incendie? Mon premier devoir est
» envers la France ; je ne dois pas la sacrifier à ]
» Pologne : il faut s’en remettre au souverain cp » régit tout, au temps ; lui seul nous apprendra c » que nous aurons à faire. »
Duroc nous rejoignit à Posen. Nous partimt pour Varsovie : le grand maréchal 1 versa dans ( ? trajet et se cassa la clavicule. Napoléon en fut tri affecté. Duroc a toujours été pour lui un bomm presque indispensable ; il a constamment joui c \ la plus haute faveur et de la plus grande confianci Il le méritait à tous égards : il était difficile d’; voir plus de tact, d’esprit de conduite, d’babileti et en même temps plus de modestie ; son dévoui ment était illimité ; il avait le cœur droit, il éta honnête homme : on ne pouvait lui reprocher qt la crainte de déplaire, et une excessive timiditi
Nous arrivâmes enfin dans la capitale de la Pi logne ; le roi de Naples nous y avait précédés i en avait chassé les Russes. Napoléon fut reçu ave enthousiasme ; la nation croyait toucher au ra ment où elle allait renaître ; elle était au comb de ses vœux ; il est difficile de peindre la joie d( Polonais et le respect qu’ils avaient pour nous. N< soldats étaient moins satisfaits ; ils montraient su tout une vive répugnance à passer la Yistule. I
1. Duroc, grand maréchal du Palais impérial et qui a compagnait toujours Napoléon. Il fut tué par un boulet 22 mai 1813.
misère, l’hiver, le mauvais temps, leur avaient inspiré pour ce pays une extrême aversion : c’étaient des plaisanteries continuelles sur la nation, les épigrammes ne tarissaient pas. Ils n’en battirent pas moins les Russes dans les boues de Nasielsk, à Golymin, à Pultusk, et plus tard à Evlau.
A une revue où les Polonais se pressaient sur nos troupes, un soldat se mit à jurer tout haut contre le pays et le mauvais temps. « Vous avez bien tort, » lui dit une demoiselle, de ne pas aimer notre » pays, car nous vous aimons beaucoup. — Vous » êtes fort aimable, lui répliqua le soldat ; mais si |ï » vous voulez que je vous croie, vous nous ferez |{ » faire un bon dîner à mon camarade et à moi. »
• Les parents de la jeune personne emmenèrent effectivement les deux soldats, et les traitèrent.
C’était surtout au spectacle que la troupe se » donnait beaujeu. Le toile tardait un soir à se lever ; f un grenadier perdit patience : « Commencez donc, » messieurs les Polonais, cria-t-il du fond du par- |‘ » terre; commencez donc, ou je ne passe pas la J » YisLule. »
M. de Tallcyrand s’embourba avec sa voiture à > quelque distance de Varsovie, et resta une dou- I zaine d’heures avant de pouvoir s’en tirer. Les sol- | dats, d’assez mauvaise humeur, demandèrent qui ■ c’était. « Le ministre des relations extérieures, »
répondit quelqu’un de sa suite. « Que diable aussi » vient-il faire de la diplomatie dans un pays de « cette espèce ? »
Quatre mots constituaient, pour eux, tout l’idiome polonais : K le b a ? nie ma ; vota ? sara : du pain? Il n’y en a pas ; de l’eau? on va en apporter. C’était là toute la Pologne.
Napoléon traversait un jour une colonne d’infanterie aux environs de Nasielsk, où la troupe éprouvait de grandes privations à cause des boues qui empêchaient les arrivages : « Papa, kleba? » lui cria un soldat. « Niema, » répondit l’Empereur. Toute la colonne partit d’un éclat de rire ; personne ne demanda plus rien.
Je rapporte ces anecdotes parce qu’elles font voir quel esprit animait nos soldats. Ces respectables vétérans méritaient plus de reconnaissance qu’ils n’en ont obtenu.
Napoléon s’amusait de ces plaisanteries, et riait quand on lui parlait de la répugnance de l’armée à passer la Vistule. Quelques généraux auguraient mal de sa situation morale, et se plaignaient de voir le dégoût succéder à l’enthousiasme. « Leur avez-vous parlé de l’ennemi ? Sont-elles sans élan quand elles l’aperçoivent? Ces gens-là, me dit-il ensuite, ne sont pas faits pour apprécier mes troupes; ils ne savent pas qu’elles bouillent dès qu’il est question de Russes, de victoire : je vais les ré-
veiller. » Il appela un secrétaire et lui dicta la proclamation suivante 1 :
« Soldats!
» Il y a aujourd’hui un an, à cette heure même, » que vous étiez sur le champ mémorable d’Auster- » litz : les bataillons russes épouvantés fuyaient en » désordre, ou, enveloppés, rendaient les armes à » leurs vainqueurs. Le lendemain ils firent enten- » dre des paroles de paix; mais elles étaient trom- » peuses : à peine échappés, par l’effet d’une gé- » nérosité peut-être condamnable, aux désastres de » la troisième coalition, ils en ont ourdi une qua- » trième ; mais l’allié sur la tactique duquel ils
I» fondaient leur principale espérance n’est déjà » plus : ses places fortes, ses capitales, ses magao sins, ses arsenaux, deux cent quatre-vingts dra- » peaux, sept cents pièces de bataille, cinq grandes » places de guerre, sont en notre pouvoir. L’Oder, » la Wartha, les déserts de la Pologne, les mau- » vais temps de la saison, n’ont pu vous arrêter un » moment ; vous avez tout bravé, tout surmonté ;
> tout a fui à votre approche. C’est en vain que ) les Russes ont voulu défendre la capitale de > cette ancienne et illustre Pologne ; l’aigle fran-
Datée de Poscn le 2 décembre 1806.
» çaise plane sur la Yislule. Le brave et in for » luné Polonais, en vous voyant, croit revoir les » légions de Sobieski de retour de leur mémora » ble expédition.
» Soldats ! nous ne déposerons pas les armes qui » la paix générale n’ait affermi et assuré la puis » sauce de nos alliés, n’ait restitué à notre corn » merce sa liberté et ses colonies. Nous avons con- | » quis sur l’Elbe et l’Oder Pondichéry, nos établis- » sements des Indes, le cap de Bonne-Espérance » et les colonies espagnoles. Qui donnerait le droit » aux Russes de balancer les destins ? Qui leui » donnerait le droit de renverser de si justes des- » seins ? Eux et nous, ne sommes-nous plus 1er » soldats d’Austerlitz? »
Les troupes furent réunies sur la place de Saxe : c’était l’anniversaire du couronnement ; les Russes occupaient le faubourg de Prague. Ces circonstances, ces souvenirs, cette perspective de gloire, furent accueillis par de longues acclamations : on ne songea plus qu’à vaincre ; toutes les préventions i disparurent. L’ennemi couvrait la rive gauche, il avait remorqué tous les bâtiments ; un maréchal des logis brava les lances des Cosaques, et réussit à s’emparer d’un bateau. C’en fut assez, l’armée opposée leva son camp pendant la nuit ; nous passâmes sans obstacle. Le Bug nous offrit plus de dif-
fîcultés; sa rive gauche est plate, marécageuse, disposée pour la défense ; mais Benningsen1 ne sut pas profiter de ses avantages. Nous le menaçâmes sur ses ailes, nous remîmes à Ilot les bateaux qu’il avait submergés ; il hésita, le fleuve fut franchi. Les Russes revinrent à la charge, ils essayèrent d’enlever la tète du pont que nous avions élevé à Okuniew; mais tout avait été prévu: Davout était en mesure; l’ennemi fut culbuté, battu, obligé de repasser le Wkra.
L Le comte de Benningsen, né dans le Hanovre en 1745, entra fort jeune au service de la Russie: il devint brigadier des armées, général de cavalerie. Lorsque le général Ka-
Iminski fut rappelé, Benningsen fut nommé général en chef de l’armée russe et dirigea en celle qualité les opérations à Pultusk.