CHAPITRE XIX
Cependant la paix traînait en longueur: les négociations n’avançaient pas; et l’Allemagne soufrait toujours. Un jeune homme, égaré par un Imour aveugle de la patrie, forma le dessein de la élivrer de celui qu’il regardait comme la cause ie scs maux. 11 se présenta à Schœnbrunn le 23 fctobre, pendant que les troupes défilaient : j’étais je service ; Napoléon était placé entre le prince do jieuchàtel et moi. Ce jeune homme, nommé St...1, 'avança vers l’Empereur; Berthier, s’imaginant
1. 11 y a une erreur de date — c’est le 13 octobre I SCO non le 23 que Frédéric Stapss tenta d’assassiner Napoon, et c’est le 17 qu’il lut fusillé. Napoléon n’était plus a piœnbrunn depuis le 16 à midi.
qu’il venait présenter une pétition, se mit au-d< vant et lui dit de me la remettre; il répond qu’il voulait parler à Napoléon : on lui dit encoi que, s’il avait quelques communications à faire, fallait qu’il s’adressât à l’aide de camp de servie- j 11 se retira quelques pas en arrière, en répétai qu’il ne voulait parler qu’à Napoléon. Il s’avarx i de nouveau et s’approcha de très près: je l’élo; gnai, et lui dis en allemand qu’il eût à se retirei que, s’il avait quelque chose à demander, on T coûterait après la parade. Il avait la main droh enfoncée dans la poche de côté, sous sa redingoh il tenait un papier dont l’extrémité était en é\ dence. Il me regarda avec des yeux qui me frapèrent ; son air décidé me donna des soupçons j’appelai un officier de gendarmerie qui se trouva là ; je le fis arrêter et conduire au château. Tout monde était occupé de la parade ; personne ne s’ti aperçut. On vint bientôt m’annoncer qu’on ava trouvé un énorme couteau de cuisine sur St...: prévins Duroc ; nous nous rendîmes tous deux ; lieu où il avait été conduit. 11 était assis sur un i où il avait étalé le portrait d’une jeune femme, s(| portefeuille, et une bourse qui contenait quelqu vieux louis d’or. Je lui demandai son nom. — « J » ne puis le dire qu’à Napoléon. — Quel usail » vouliez-vous faire de ce couteau ? — Je ne pu » le dire qu’à Napoléon. — Vouliez- vous vous en sel
vir pour attenter à sa vie? — Oui, monsieur. — Pourquoi ? — Je ne puis le dire qu’à lui seul. » J’allai prévenir l’Empereur de cet étrange évélement ; il me dit de faire amener ce jeune homme 'ans son cabinet: je transmis ses ordres et je renontai. Il était avec Bernadotte, Berthier, Savary t Duroc. Deux gendarmes amenèrent St... les nains liées derrière le dos : il était calme; la préence de Napoléon ne lui fit pas la moindre imiression; il le salua cependant d’une manière reslectueuse. L’Empereur lui demanda s’il parlait rançais; il répondit avec assurance: « Très peu. » iapoléon me chargea de lui faire en son nom les [uestions suivantes:
« D’où êtes-vous ? — De Naumbourg. — Qu’est ? ' votre père ? — Ministre protestant. — Quel âge » avez-vous? — Dix-huit ans. — Que vouliez-vous faire de votre couteau? — Vous tuer. — Vous êtes fou, jeune homme ; vous êtes illuminé. — Je ne i ' suis pas fou ; je ne sais ce que c’est qu’illuminé. — Vous êtes donc malade ? — Je ne suis pas malade, je me porte bien. — Pourquoi vouliez-vous me tuer? • Parce que vous faites le malheur de mon pays. — ■ Vous ai-je fait quelque mal? — Comme à tous les Allemands. — Par qui êtes-vous envoyé ? qui vous j pousse à ce crime ? — Personne ; c’est l’intime
I conviction qu’en vous tuant je rendrai le plus grand service à mon pays et à l’Europe qui m’a
» mis les armes à la main. — Est-ce la premièrt » fois que vous me voyez ? — Je vous ai vu à Er » furtlors de l’entrevue. — N’avez-vous pas eu l’in » tention de me tuer alors? — Non, je croyais qu< » vous ne feriez plus la guerre à l’Allemagne; j’é )> tais un de vos plus grands admirateurs. — De « puis quand êtes-vous à Vienne ? — Depuis dh » jours. — Pourquoi avez-vous attendu si long » temps pour exécuter votre projet ? — Je sui: » venu à Schœnbrunn il y a huit jours avec l’in- » tention de vous tuer; mais la parade venait d( » finir, j'avais remis l’exécution de mon dessein i » aujourd’hui. — Vous êtes fou, vous dis-je, oi » vous êtes malade. — Ni l’un ni l’autre. — Qu’or » fasse venir Corvisart1. — Qu’est-ce que Corvi » sart ? — C’est un médecin, lui répondis-je. — » Je n’en ai pas besoin. » Nous restâmes sans riei dire jusqu’à l’arrivée du docteur; St... était impassible. Corvisart arriva ; Napoléon lui dit de tâtex le pouls du jeune homme, il le fit. « N’est-ce pas. » monsieur, que je ne suis point malade? — Mon- » sieur se porte bien, répondit le docteur en s’a- » dressant à l’Empereur. — Je vous l’avais bien » dit, reprit St... avec une sorte de satisfaction. »
Napoléon, embarrassé de tant d’assurance, re- -CDmmença ses questions.
\. Corvisart, depuis le Consulat, était le premier médecin de Napoléon.
« Vous avez une tète exaltée, vous ferez la perte » de votre famille. Je vous accorderai la vie, si » vous demandez pardon du crime que vous avez » voulu commettre, et dont vous devez être fâché. • » — Je ne veux pas de pardon. J’éprouve le plus » vif regret de n’avoir pu réussir. — Diable ! il pa- » rait qu’un crime n’est rien pour vous? — Vous » tuer n’est pas un crime, c’est un devoir. — Quel » est ce portrait qu’on a trouvé sur vous ? — Ce- » lui d’une jeune personne que j’aime. — Elle sera » affligée de votre aventure ! — Elle sera bien af- » fligée de ce que je n’ai pas réussi ; elle vous ab- » borre autant une moi. — Mais enfin si je vous fais » grâce, m’en saurez-vous gré ? — Je ne vous en » tuerai pas moins. »
' Napoléon fut stupéfait. 11 donna ordre d’emmener le prisonnier. Il s’entretint quelque temps avec nous, et parla beaucoup d’illuminés. Le soir il me fit demander et me dit : « Savez-vous que l’événement » d’aujourd’hui est extraordinaire. Il y a dans tout r!» cela des menées de Berlin et de Weimar. » Je repoussai ces soupçons. « Mais les femmes sont ca- » pables de tout. — Ni hommes ni femmes de ces » deux Cours ne concevront jamais de projet aussi » atroce. — Voyez leur affaire de Schill. — Elle » n’a rien de commun avec un pareil crime. — » Vous avez Jocau dire, monsieur le général, on ne » m’aime ni à Berlin ni à Weimar. — Cela n’est
» pas douteux ; mais pouvez-vous prétendre qu’on » vous aime dans ces deux Cours ? et parce qu’on » ne vous aime pas, faut-il vous assassiner? » 11 communiqua les mêmes soupçons à...
Napoléon me donna l’ordre d’écrire au général Lauer1 d’interroger St..., afin d’en tirer quelque révélation. Il n’en fit point. Il soutint que c’était de son propre mouvement et sans aucune suggestion étrangère qu’il avait conçu son dessein.
Le départ de Schœnbrunn était fixé au 27 octobre2. Napoléon se leva à cinq heures du matin et me fit appeler. Nous allâmes à pied sur la grande route voir passer la Garde impériale, qui partait pour la France. Nous étions seuls. Napoléon me parla encore de St.... « Il n’y a pas d’exemple qu’un jeune » homme de cet âge, Allemand, protestant, et » bien élevé, ait voulu commettre un pareil crime. » Sachez comment il est mort. »
1. Le général Lauer commandait la force publique attachée à la Grande Armée.