‹ Mémoires du Général RappChapitre 52 sur 143 · juin · texte numérisé non relu

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» clés, d’un bras infatigable, les barrières de l’Eu- » rope contre les barbares qui frémissaient autour » de son enceinte. Un peuple nombreux prospérait » sur cette terre. La nature répondait avec libéra-

i » lité à ses travaux. Souvent ses rois avaient pris » place dans l’histoire à côté de ceux qui ont le plus » honoré le rang suprême.

» Mais cette terre c’est la Pologne, le peuple c’est » vous : que sont-ils devenus ? comment s’est opéré » le déchirement de notre patrie ? comment cette » grande famille, qui même en se divisant ne se » séparait pas, qui avait su rester unie à travers » des siècles de divisions ; comment cette puissante » famille s’est-elle vue démembrée? quels ont été

ii » ses . crimes et ses juges ? de quel droit a-t-elle été » attaquée, envahie, effacée de la liste des Etats et » des peuples?d’où lui sont venus des oppresseurs, «des fers?... L’univers indigné nous répondrait... » chaque Etat, chaque peuple nousdirait qu’il a cru

i » voir son tombeau s’entr’ouvrir à côté de celui de « la Pologne ; que, dans l’audacieuse profanation » des lois sur lesquelles reposent également toutes » les sociétés, dans l’insultant mépris qu’on en a « fait pour nous perdre, le monde a pu se erbire >> livré au seul empire des convenances, et que >> bientôt, pour lui, il n’y aura plus d’autre maître. « L’Europe effrayée, menacée, indiquerait surtout « à notre juste ressentiment cet empire qui, en

» nous caressant, se préparait à peser sur elle d’un » poids nouveau. C’est la Russie qui est l’auteur de » tous nos maux. Depuis un siècle elle s’avance à » pas de géant vers des peuples qui ignoraient jus- » qu’à son nom.

» La Pologne ressentit aussitôt les premiers effets » de cet accroissement de la puissance russe. Pla- » cée au premier rang de son voisinage, elle a reçu » ses premiers comme ses derniers coups. Qui pour- » rait les compter depuis qu’en 1717 la Russie es- » saya son influence par le licenciement de l’ar- » niée polonaise ? Depuis cette époque quel instant » a été exempt de son influence ou de ses outrages ?

» Si cette puissance astucieuse s’unit à la Polo- » gne, c’est pour lui imposer, comme en 1761, cette » funeste garantie qui attachait l’intégrité de nos » frontières à la perpétuité de l’anarchie ; pour faire » de cette anarchie le moyen de remplir ses des- » seins ambitieux. Le monde saitee qu’ils ont été de- » puis cette funeste époque. C’est depuis elle que, de » partage en partage, on a vu la Pologne disparaître » entièrement sans crime comme sans vengeance; » c’est depuis elle que les Polonais ont entendu en » frémissant le langage insultant des Repnin, des » Sivers ; c’est depuis elle que le soldat russe s’est » baigné dans le sang de leurs concitoyens, en pré- » ludant à ce jour à jamais exécrable (faut-il le » rappeler t) dans lequel, au milieu des hurlements

[» (l’un vainqueur farouche, Varsovie entendit les » cris de la population de Prague, qui s’éteignait » dans le meurtre et l’incendie. Polonais, car il est .» temps de faire retentir à vos oreilles ce nom que - » nous n’aurions jamais du perdre, voilà les rou- » tes odieuses par lesquelles la Russie est parvenue » à s’approprier nos plus belles provinces, voilà les » titres, les seuls titres qu’elle exerce sur nous. » La force seule a pu nous enchaîner, la force peut i » aussi briser les fers qu’elle seule a forgés. Ces • fers seront brisés. La Pologne existera donc; que » disons-nous ? elle existe déjà, ou plutôt elle n’a » pas cessé d’exister. Que font à ses droits la perfi- » die, les complots, les violences sous lesquelles elle » a succombé ? Oui, nous sommes encore la Polo- !» gne, nous le sommes aux titres que nous tenons » do la nature, de la société, de nos ancêtres ; à ces

> titres sacrés que reconnaît l’univers et dont le » genre humain fait sa sauvegarde. »

Je fus entraîné. J’avais tant vu les braves lé- ■ ,rions polonaises en Italie, en Egypte et ailleurs ! ls avaient véritablement raison ; ils étaient encore a Pologne. « En fait de courage, dis-je au duc, rien

> ne me surprendrait de la part de cette vaillante

> nation ; mais j’avoue que je ne la soupçonnais pas

> de ce talent. — Vous êtes bon ! reprit M. de Bas-

> sano ; ils ont bien autre chose à faire que des

» harangues! — Qui tient donc la plume? — L’abbi ! » — Quel abbé ? — Croyez-vous que l’Empereu » ait de la prédilection pour les rabats ? — Non j » mais enfin? — Au temps où nous sommes, ce n’es » pas sans des considérations puissantes qu’o ; » confie une ambassade à un prêtre. — C’est l’ai » chevêque ? — Lui-même ; nous l’avons envoy ' » à Varsovie pour enivrer les Polonais de son élc ] « quence b Je ne le crois pas fort habile en al ' » faires : mais il est tout dévoué à l’Empereur; c’es » le principal. Ses ennemis l’accusent d’être ambi;

» tieux, inquiet, sans consistance dans ses idées, d » chanter blanc, de chanter noir, d’être tout c j » que les circonstances exigent. Je crois ce portrai » chargé. Je suis même persuadé que si les événe » ments compromettaient la gloire de nos armes » on ne le verrait pas dans les rangs de nos détrac j » teurs. — Je le crois bien ; il a trop maltraité le » Cosaques pour devenir jamais leur patriarche.

La députation delà diète était encore à Wilnal Je connaissais quelques-uns de ceux qui la compo saient. Je les vis, ils me parlèrent de leurs espéi rances, de leurs moyens et de leurs droits. Ce:| idées me frappèrent; j’en rendis compte au duc

i. Il s’agit de l’abbé de Pradt arc.hevêque de Malines, qu< Napoléon envoya en qualité de ministre plénipotentiaire d( France à Varsovie.

« Vous êtes admirable! me dit-il. Quoi! vous ne » reconnaissez pas l’archevêque? vous ne voyez « pas avec quel art iLse trahit? Et ces réminis- » cences bibliques, à qui voulez- vous qu’elles vien- » nent, si ce n’est à un prêtre? Au reste, je vais » vous passer la pièce. »

« Sire, la diète du grand-duché de Varsovie, réu- » nie à l’approche des puissantes armées de Votre » Majesté, a reconnu d’abord qu’elle avait des droits [ » à réclamer et des devoirs à remplir; d’une voix i » unanime, elle s’est constituée en confédération » générale delà Pologne ; elle a déclaré le royaume » de Pologne rétabli dans ses droits, et en même » temps que les actes usurpateurs et arbitraires » par lesquels on avait détruit son existence étaient » nuis et de nulle valeur.

I » Sire, Votre Majesté travaille pour la postérité » et pour l’histoire. Si l’Europe ne peut méconnai- » tre nos droits, 'elle peut encore bien moins mé- » connaître nos devoirs. Nation libre et indépen- » dante depuis les temps les plus reculés, nous n’a- » vons perdu notre territoire et notre indépendance | » ni par des traités ni par des conquêtes, mais par » la perfidie et par la trahison. La trahison n’a ja- » mais constitué des droits. Nous avons vu notre » dernier roi traîné à Saint-Pétersbourg, où il péri, » et notre nation déchirée en lambeaux par des

» princes avec qui nous n’avions point de guerre » et qui ne nous ont point conquis.

» Nos droits paraissent donc évidents aux yeux » de Dieu et des hommes. Nous, Polonais, nous » avons le droit de rétablir le trône des Jagellons » et des Sobieski, de ressaisir notre indépendence » nationale, de rassembler nos membres divisés » de nous armer nous- riiêmes pour notre pays na- » tal, et de prouver en nous battant pour lui que » nous sommes de dignes descendants de nos ancè- » très.

» Votre Majesté peut-elle nous désavouer ou nous » blâmer, pour avoir fait ce que notre devoir, comme » Polonais, exigeait de nous, et pour avoir repris » nos droits? Oui, Sire, la Pologne est proclamée » de ce jour; elle existe par les lois de l’équité, » mais elle doit exister par le fait; le droit et la » justice légitiment notre résolution, mais elle doit » être soutenue de notre côté. Dieu n’a-t-il pas as- » sez puni la Pologne de sesdivisions? veut-il per- » pétuer nos malheurs? et les Polonais, après avoir » nourri l’amour de leur patrie, devaient-ils des- » cendre au tombeau malheureux et sans espoir? » Non, Sire. Vous avez été envoyé par la provi- » dence; le pouvoir est remis dans les mains de » Votre Majesté, et l’existence du grand-duché est » due à la puissance de vos armes.

» Dites, Sire, que le royaume de Pologne existe;

» et ce décret sera, pour le monde, équivalent à la » réalité. Nous sommes seize millions de Polonais, » parmi lesquels il n’y en a pas un dont le sang, » les bras, la fortune, 11e soient dévoués à Votre » Majesté. Chaque sacrifice nous paraîtra léger,

- » s’il a pour objet le rétablissement de notre pays » natal. De la Dwina au Dniester, du Borysthène » à l’Oder, un seul mot de Votre Majesté lui dé- » vouera tous les bras, tous les efforts, tous les » cœurs. Cette guerre sans exemple que la Russie » a osé déclarer, nonobstant les souvenirs d’Auster- 1 » lit.z, de Pultusk, d’Eylau, de Friedland, malgré » les serments reçus à Tilsit et à Erfurt, est,

1» nous n’en doutons pas, un effet de la providence, » qui, touchée des infortunes de notre nation, a ré- » soin d’y mettre fin La seconde guerre de Pologne » vient seulement de commencer, et déjà nous ap- » portons nos hommages à Votre Majesté dans la » capitale des Jagellons. Déjà les aigles de Votre J » Majesté sont sur la Dwina; et les armées delaRus- » sic séparées, divisées, coupées, errent incertai- » nés, et cherchent en vain à se réunir et à se for- 1 » mer, etc. »

« C’est bien. — Oui, sans doute; mais il est fi » charmé du chef-d’œuvre, qu’il croirait manquer » à sa gloire s’il ne publiait partout que son génie » protège la Pologne. Vingt fois par jour je suis

» obligé de modérer ces excès d’amour-propre. Ce » matin encore je lui ai fait sentir l’inconvenance » de ses mouvements de vanité. — Il ossianise :J » vous rappelez- vous le mot? — Il le peint à mer- » veille. Au reste, si sa prose va bien, l’ambassade » ne va guère. Sans Duroc, qui le couvre de son » ombre, je l’aurais déjà renvoyé à ses ouailles.

» Que diable l’aumônerie a-t-elle de commun avec » les ambassades? C’était bien la peine de se don- » ner tant de mouvement pour ne rien faire qui » vaille ! »

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