CHAPITRE XXX
Les Italiens et les Polonais tenaient les ailes. N.ipoléon opérait sur la gauche des masses ennemies. Du reste, nous n’avions aucun renseignement précis ; femmes, enfants, vieillards, bestiaux, tout avait disparu ; il ne restait personne qui put nom! donner la moindre ^indication. Ney marcha à l’ennemi et l’enfonça avec cette vigueur, cette impétuosité dont il a'donné tant d’exemples. Nous emportâmes les trois redoutes qui l’appuyaient. Il accourut avec des troupes fraîches : le désordre se mit dans nos rangs, nous évacuâmes deux de ces! ouvrages; le dernier même était compromis. Les Russes couronnaient déjà la crête des fossés. Le roi de Naples voit le danger, vole, met pied à terre,
Mitre, monte sur le parapet; il appelle, anime les soldats. La redoute se garnit, le feu devient terriîle, les assaillants n’osent tenter l’assaut. Quelques liscadrons paraissent ; Murat monte à cheval, barge, culbute les colonnes dispersées dans la daine. Nous reprenons les retranchements, nous ous y établissons pour ne les plus quitter. Ce trait ’audace décida de la journée.
Le général Gompans venait d’ètre blessé ; j’allai rendre le commandement de sa division. Elle lisaitpartie du corps d’armée du maréchal Davout. Ile avait enlevé une des positions retranchées de ennemi ; elle avait déjà beaucoup souffert. Je me pneertai en arrivant avec le maréchal Ney, dont / tenais la droite. Nos troupes étaient pèle- môle; ous les ralliâmes, nous nous précipitâmes sur les usses, nous leur fîmes expier leur succès. La cabnnade, la fusillade, n’arrêtaient pas. Infanterie, jivalerie, se chargeaient avec fureur d’une extréité de la ligne à l’autre. Je n’avais pas encore vu è semblable carnage.
Nous avions trop appuyé sur la droite ; le roi <■ Naples restait seul exposé aux ravages des battries de Seminskoé. Il n’avait que des troupes à liieval ; un ravin profond le séparait du village, i.n’était pas facile de l’emporter: il le fallait cc- 1 ndant sous peine d’être écrasé par la mitraille. L général Belliard, qui n’aperçoit qu’un rideau de
cavalerie légère, conçoit le dessein de la refouler a i loin et de se porter par un à gauche sur la redoute. « Cours à Latour-Maubourg1, lui répond Mu- » rat, dis-lui de prendre une brigade de cuirassiers « français et saxons, de passer le ravin, de tout » sabrer, d’arriver au galop sur le revers de la » redoute et d’enclouer les pièces. S’il ne réussit » pas, qu’il revienne dans la même direction. Tu » disposeras une batteriede quarante pièces et une » partie de la réserve pour protéger la retraite. » Latour-Maubourg se mit en mouvement, culbuta, dispersa les Russes et s’empara des ouvrages. Friant vint les occuper. Toute la réserve passa et s’établit à la gauche du village. Restait un dernier retranchement qui nous prenait en flanc et nous accablait. Elle venait d’en enlever un, elle pensa qu’elle pouvait en emporter un autre. Caulaincourt s’avança, sema au loin le désordre et la mort. Il se rabattit tout à coup sur la redoute et s’en rendit maître. Un soldat caché dans une embrasure l’étendit roide mort. Il s’endormit du sommeil des braves; il ne fut pas témoin de nos désastres 2.
Tout fuyait, le feu avait cessé, le carnage faisait
L Général de division de cavalerie.
2. Rataille de la Moskova, le 7 septembre 1812. Avec Caulaincourt, les généraux Monlbrun, Tharreau, Compère,' Iluart, Marion, Marchand, Lanabère, Dumas, Romeuf, furent lués dans cette journée.
îalte. Le général Belliard alla reconnaître un bois ilacé à quelque distance. 11 aperçut la route qui :onvergeait sur nous ; elle était couverte de trou- >es et de convois qui s’éloignaient. Si on l’intereptait, toute la droite de l’armée ennemie était irise dans le segment où elle se trouvait. Il vint en Prévenir Murat, « Cours en rendre compte à l’Empereur, lui dit ce prince. » 11 y fut, mais Xapo lon ne crut pas le moment venu. « Je n’y vois pas encore assez clair sur mon échiquier. J’attends des nouvelles de Poniatowski '. Retournez, examinez, et revenez. » Le général retourna en ffet, mais il n’était plus temps. La Garde russe avançait; infanterie, cavalerie, tout arrivait pour mouveler l’attaque. Le général n’eut que le temps e rassembler quelques pièces. De la mitraille, et e la mitraille, et toujours de la mitraille, dit-il [lux artilleurs. Le feu s’ouvrit, l’effet en fut terri le; en un instant la terre se couvrit de morts; la donne écrasée se dissipa comme une ombre. Elle avait pas tiré un coup de fusil. Son artillerie arva quelques instants après ; nous nous en empannes.
\ . Poniatowski, neveii du dernier roi de Pologne, com- ! Hait dans les rangs de l’armée française. Sa brillante induite à la bataille de Wachau, le 16 octobre 1813 lui va- )l d’être élevé à la dignité de maréchal de France; mais Lis jours après, lors de la bataille de Leipzig, il fut enpuli, lui et sa monture en voulant traverser l’Elsler.
La bataille était gagnée, mais le feu était toujours terrible. Les balles, les obus, pleuvaient à mes côtés. Dans l’intervalle d’une heure je fus touché quatre fois, d’abord de deux coups de feu assez légèrement, ensuite d’un boulet au bras gauche, qui. m’enleva le drap de la manche de mon habit et la chemise jusqu’à la chair. J’étais alors à la tète du 61e régiment, que j’avais connu dans la haute Egypte. Il comptait encore quelques officiers de cette époque : il était passez singulier de se retrouver ici. Je reçus bientôt une quatrième blessure ; un biscaïen me frappa à la hanche gauche et me jeta à bas de mon cheval : c’était la vingtdeuxième. Je fus obligé de quitter le champ de bataille : j’en fis prévenir le maréchal Ney, dont les troupes étaient mêlées avec les miennes.
Le général Dessaix1 le seul général de cette division qui ne fut pas blessé, me remplaça; un moment après il eut le bras cassé. Friant fut atteint plus tard.
Je fus pansé par le chirurgien de Napoléon, qui vint lui-même me faire visite. « C’est donc toujours » ton tour ? Gomment vont les affaires ? — Sire, » je crois que vous serez obligé de faire donner votre » Garde. — Je m’en garderai bien ; je ne veux pas
1. Dessaix, né à Thonou en 1764 dans la Savoie, général de division d’un grand mérite, mort en 1834. On l’avait surnommé le Bayard de la Savoie.
» la faire démolir. Je suis sur de gagner la bataille > sans quelle y prenne part. » Elle ne donna pas ;n effet, à 1 exception d’une trentaine de pièces qui irent des merveilles.
La journée finit; cinquante mille hommes giaient sur le champ de bataille. Une foule de généaux étaient tués ou blessés : nous en avions une uarantaine hors de combat .
Nous avions fai t des prisonniers, enlevé quelques ièces de canon : ce résultat ne compensait pas les ertes qu’il nous coûtait.