‹ Mémoires du Général RappChapitre 66 sur 143 · Le prince Eugène de Beauharnais · texte numérisé non relu

Le prince Eugène de Beauharnais

MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RAPP 227 vait, jusqu’au dernier homme, ce qu’il avait de troupes échelonnées depuis le Rhin jusqu’à Moscou ; il se croyait en mesure ; il se borna à expédier des instructions : celles qu’il adressa au duc de Bellune méritent d’être citées; elles prouvent de quelle nature était 'ce sommeil qu’on lui reproche.

Napoléon au Major général.

« Mon cousin, faites connaître au [duc de Bellune » que je ne lui ai pas encore donné d’ordres pour » son mouvement parce que cela dépend du mou- » veinent de l’ennemi; que l’armée russe de Mol- » davie, forte de trois divisions ou de vingt mille » hommes, infanterie, cavalerie et artillerie com- » prises, a passé le Dniéper dans les premiers jours -» de septembre ; qu’elle peut se diriger sur Mos- » cou pour renforcer l’armée que commande le » général Kutusow, ou sur la Wolhinie pour ren- » forcer celle de Tormassow ; que l’armée du gé- » néral Kutusow, battue à la bataille de laMoskowa, » est aujourd’hui sur Kaluga, ce qui pourrait faire » penser qu’elle attend des renforts qui lui vien- » draient de la Moldavie par la route de Kiew; que, » dans cette hypothèse, le duc de Bellune recevrait » ordre de se joindre à la Grande Armée, soit par

» la route d’Ielnia et de Kaluga, soit par toute au- » trc ; que si au contraire les vingt mille hommes ■ » de la Moldavie s’étaient portés au secours de Tor- » massow, ce renfort porterait Tormassow à qua- j » rante mille hommes; mais que notre droite, que » commande le prince de Schwartzenherg serait » encore d’égale force, puisque ce prince, avec les » Autrichiens, les Polonais, et les Saxons, a environ » quarante mille hommes ; que d’ailleurs j’ai de- » mandé à l’Empereur d’Autriche que le corps que » commande le général autrichien Reuss à Lemberg » fit un mouvement, et que le prince de Schwart- » zenherg reçût un renfort de dix mille hommes;

» que, d’un autre côté, l’Empereur Alexandre ren- » force tant qu’il peut la garnison de Riga et le » corps de 'Wittgenstein, afin de pouvoir déposter » le maréchal Saint-Cyr de Polotsk, et le duc de » Parente de Riga et de Diinaburg; que des lettres » qui arrivent du prince de Schwartzenherg, en date

1. Le prince de Schwartzenherg était ministre d’Etat et feld-marécbal autrichien, il avait combattu contre nous à Ulm, à Austerlitz, à Wagram; à la paix il fut chargé de conduire les négociations relatives au mariage de Napoléon avec l’archiduchesse Marie-Louise; puis, en 1812, il reçut le commandement du corps de 30,000 hommes mis par l’Autriche à la disposition de Napoléon ; mais, lorsque l’Autriche rompit avec la France, Schwartzenherg commanda alors les armées qui combattirent avec les alliés pendant les campagnes de 1813, 1814 et 1815.

MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RAPP 229 » du 2i, tendraient à prouver que l’armée de Mol- » davie, au lieu de venir sur Moscou, s’est rendue, » à l’armée de Tormassow et l’a renforcée ; qu’il ’ » est donc nécessaire de savoir ce qui se passera; » que dans cet état de choses, je désire que le duc » de Bellune cantonne son corps de Smolensk à » Orsza; qu’il entretienne une correspondance » exacte par toutes les estafettes avec le duc de » Bassano, afin que ce ministre lui écrive et lui I » donne toutes les nouvelles qu’il aurait des diifé- » rents points ; qu’il envoie un officier sage, discret l' » et intelligent auprès du général Schwartzenberg » et du général Reynier; que cet officier apprendra » du général Schwartzenberg ce qui se passe, et » du général Reynier le véritable état des choses ; » qu’il se mette en correspondance réglée avec le » gouverneur de Minsk, et qu’enfin il envoie des » agents dans différentes directions pour savoir ce » qui se passe; que la division Gérard sera placée » du côté d’Orsza, où elle se trouvera à quatre ou » cinq marches de Polotsk ; que l’autre division, qui » sera entre Orsza et Smolensk, pourra l’appuyer » rapidement , et qu’enfin la troisième division » sera auprès de Smolensk; que, par ce moyen,

» son corps d’armée se reposera et pourra se nour- » rir facilement ; qu’il faut le placer au haut de la » route, afin de laisser la grande communication » pour les troupes qui arrivent: que dans cette po-

230 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RAPP » sition, il sera également à même de se porte » sur Minsk et Wilna, si le centre de nos commu » nications et de nos dépôts était menacé, et si li » maréchal Saiut-Cyr était repoussé de Polotsk » ou d’exécuter l’ordre qu’il recevrait de reveni » à Moscou par la route d’Ielnia et de Kaluga, s » la prise de Moscou et le nouvel état de chose » avaient décidé l’ennemi à se renforcer d’un » portion des troupes de Moldavie; qu’ainsi le du » de Bellune formera la réserve générale pour s » porter, soit au secours du prince de Schwarl » zenberg et couvrir Minsk, soit au secours du ma » réchal Saint-Cyr et couvrir Wilna, soit enfin » Moscou pour renforcer la Grande Armée; que 1 » général Dombrowski, qui aune division de hui » mille hommes d’infanterie et douze cents che » vaux polonais, est sous ses ordres, ce qui porter » son corps d’armée à quatre divisions; que 1 » brigade de réserve de Wilna, composée de quatr » régiments westphaiiens, de deux bataillons d » Hesse-Darmstadt qui, vers la fin de ce mois, ai » rivent de la Poméranie suédoise, et de hu » pièces de canon, sera aussi sous ses ordres; qu’erl « fin, dans le courant de novembre, deux nouvelli » divisions se réunissent, l’une à Varsovie, c’est 1 » trente-deuxième division, qui sera augmenti » de trois bataillons de Würtzbourg et restera con » mandée par le général Durutte ; l’autre à Kœnig

MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RAPP 231 » berg, c’est la trente-quatrième division, qui était » en Poméranie sous les ordres du général Morand,

» et qui, augmentée également, de quelques ba- » taillons, sera sous les ordres du général Loison;

» ainsi, soit qu’il faille marcher au secours du » prince de Schwartzenberg ou au secours du ma- » réchal Saint-Cyr, le duc de Bcllune pourra tou- » jours réunir une masse de quarante millehommes ;

» que comme la correspondance de l’estafette est » prompte, je serai toujours à même de donner » mes ordres, et que ce ne serait que dans le cas » où Minsk ou Wilna seraient menacés que le duc » de Bellune devrait se mettre en marche do son » autorité pour couvrir ces deux grands dépôts de » l’armée; que le duc de Bellune, ayant le com- » mandement général sur toute la Lithuanie et » sur les gouvernements de Smolensk et de Wi- » tepsk, doit partout activer la marche de l’admi- » nistration et surtout prendre des mesures efficaces » pour que les réquisitions de blé et de fourrage » aient lieu ; qu’il y a des fours à Mohilow, à Orsza, » à Rasasna, à Dubrowna; qu’il doit faire faire » beaucoup de biscuit, et se mettre en situation » d’avoir trente jours de vivres assurés pour son ■ » corps, sans prendre rien ni sur les transports mi- » litaires, ni sur les convois qui viendraient de » l’armée. Le duc de Bellune aura soin d’avoir » aussi une correspondance à Witepsk : il est maitre

« d’y envoyer des troupes pour soutenir ce point » et s’y maintenir; il pourra, de sa personne, se » porter à Mohilow, à Witepsk, à Smolensk, pour » connaître le terrain et faire marcher Padminis- » tration. Si, par accident quelconque, la commu- » nication avec Moscou venait à être interceptée, il « aurait soin d’envoyer de la cavalerie et de l’in- » fanterie pour la rouvrir. »

Nous n’avions plus ni vivres ni fourrages ; hommes et chevaux étaient également exténués : lai retraite devenait indispensable. On s’occupa des moyens d’évacuer les blessés. Je commençais à marcher, j’allai le 13 au château; Napoléon me demanda avec bonté en quel état se trouvaient mes blessures, comment j’allais ; il me fit voir le portrait du roi de Rome, qu’il avait reçu au moment d’engager la bataille de la Moskowa. Il l’avait montré à la plupart des généraux : j’étais à porter des ordres ; l’affaire commença, nous eûmes autre chose à faire. Il voulut me dédommager ; il chercha le médaillon, et me dit avec une satisfaction que ses yeux ne cachaient pas : « Mon fils est » le plus bel enfant de France. »

On apporta un instant après, un mémoire de l’intendant général, qui demandait quarante-cinq jours pour évacuer les blessés. « Quarante-cinq » jours ! il se trompe. Si on ne faisait rien, partie

» guériraient, partie mourraient; il n’v aurait que » le surplus à évacuer ; et l’expérience prouve que » trois mois après une bataille, il ne reste que le » sixième des blessés : je veux les faire évacuer ; » je ne veux pas qu’ils restent exposés aux bruta- » lités des Russes. »

Nous apercevions, du salon, les ouvriers qui travaillaient à enlever la croix du grand Ivan. « Voyez quelle nuée de corbeaux voltigent autour » de cette ferraille 1 Veulent-ils aussi nous empê- » cher de l’emmener? J’enverrai cette croix à » Paris ; je la ferai placer sur le dôme des Invali- » des. »

Nous étions au 18 octobre : le départ fut fixé au 19. Ma blessure n’était pas tout à fait fermée; je montai à cheval pour voir si j’en supporterais le mouvement.

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