CHAPITRE XXXIII
Le lendemain, je me rendis de bonne heure ai Kremlin; à peine arrivais-je au palais, que Napoléon en sortait pour quitter à jamais Moscou; i m’aperçut : « J’espère que vous ne me suivrez pas » à cheval; vous n’ètes pas en état de le faire: « vous pouvez vous mettre dans une de mes voitu- » res. »
Je le remerciai, et lui répondis que je croyait être à même de l’accompagner. Nous quittâmes cette capitale, et nous primes la route de Kaluga : lorsque nous fûmes à environ trois lieues, l’Empereur s’arrêta pour attendre des nouvelles de Mortier, qui avait ordre de faire sauter le Kremlin en évacuant la place. Il se promenait dans un champ
avec M. Daru 1 ; celui-ci le quitta : je fus appelé. « Eh bien, Rapp, nous allons nous retirer sur les » frontières de la Pologne, par la route de Kaluga; » je prendrai de bons quartiers d’hiver : j’espère » qu’Alexandre fera la paix. — Vous avez attendu » bien longtemps, Sire ; les habitants prédisent un » hiver rigoureux. — Bail ! bah ! avec vos habi- » tants ! Nous avons aujourd’hui le 19 octobre, ♦> voyez comme il fait beau ; est-ce que vous ne » reconnaissez pas mon éloile ? Je ne pouvais, » d’ailleurs, partir avant d’avoir mis en route tout i » ce qu’il y avait de malades et de blessés ; je ne » devais pas les abandonner à la fureur des Russes.
r 1. Le comte Daru était intendant général de la Grande Armée. Après la bataille de Smolensk, Daru consulté par l’bmpereur, était d'avis que l'armée s’arrêtât, se fortifiât dans cette ville; il ne la voyait pas sans crainte s’enfoncer au sein de la vieille Russie, en s'acharnant à la poursuite d’un ennemi qui se dérobait devant elle par une fuite calculée. L’incendie de Moscou justifia les craintes de Daru : « Que faire ? disait l’Empereur à Daru, en jetant les yeux sur les ruines fumantes de la cité sainte. — Rester ici, répondit Daru, nous loger dans ce qui reste de maisons, dans les caves ; recueillir les vivres qu’on pourra encore trouver dans cette ville immense; presser les arrivages de Wilna, faire de ces décombres un grand camp retranché ; rendre inattaquables nos communications avec les provinces lithuaniennes, avec l’Allemagne, avec la Prusse, et recommencer au printemps prochain. « — C’est un conseil de lion, s’écria l’Empereur. » Le conseil du lion ne fut pas suivi; Napoléon quitta Moscou.
2313 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RAPP » — Je crois, Sire, que vous eussiez mieux fait de » les laisser à Moscou ; les Russes ue leur auraient » pas fait de mal ; tandis qu’ils sont exposés, faute » de secours, à mourir sur les grandes routes. » Napoléon n’en convenait pas, mais tout ce qu’il me disait de rassurant ne le séduisait pas luimême ; sa figure portait l’empreinte de l’inquiétude.
Arriva enfin un officier qu’avait dépêché le maréchal : c’était mon aide de camp Turkheim, qui nous apprit que Moscou était tranquille ; que quel, ques pulks de Cosaques avaient paru dans les faubourgs, mais qu’ils n’avaient eu garde d’approcher ni du Kremlin ni des quartiers qu’occupaient encore les troupes françaises.
Nous nous remîmes en route. Le soir nous arrivâmes à Krasno-Pachra. La physionomie du pays ne souriait pas à Napoléon : l’aspect hideux, l’air sauvage de ces esclaves révoltait des yeux accoutumés à d’autres climats. « Je voudrais ne pas y » laisser un homme ; je donnerais tous les trésors » de la Russie pour ne pas lui abandonner un » blessé. Il faut prendre les chevaux, les fourgons, » les voitures, tout, pour les transporter. Fais-moi » venir un secrétaire. » Le secrétaire vint, c’était pour écrire à Mortier ce qu’il venait de me dire. Il n'est pas inutile de citer la dépêche : ces instructions ne sont pas indignes d’être connues; ceux
qui ont tant déclamé contre son indifférence pourront les méditer.
Au Major général.
« Faites connaître au duc de Trévise qu’aussitôt » que son opération de Moscou sera finie, c’est-à- » dire le 23, à trois heures du matin, il se mettra » en marche, et arrivera le 24 àKubinskoé ; que, » de ce point, au lieu de se rendre à Mojaïsk, il » ait à se diriger sur Veréia, où il arrivera le 23 : » il servira ainsi d’intermédiaire entre Mojaïsk, où » est le duc d’Abrantès, et Borowsk, où sera l’ar- » mée. Il sera convenable qu’il envoie des officiers » sur Fominskoé, pour nous instruire de sa mar- » che; il mènera avec lui l’adjudant-commandant l» Bourmont1 les Bavarois et les Espagnols qui sont i» à la maison Gallitzin. Tous les Westphaliens de
1. Le comte de Ilourmout était adjudant commandant iltaché à l’armée du prince Eugène. — Il devint général le brigade en 1813 général de division eu 1814, et ministre le la guerre en 1829. Ce fut lui qui, en 1830, commanda 'expédition d’Afrique, mais ses agissements politiques iprès le départ de Charles X en cherchant à rallumer la pierre civile en Vendée puis en allant mettre ses talents nilitaires au service de don Miguel, en Portugal, aulorièrent le gouvernement à lui appliquer les dispositions du Iode concernant les Français qui servent en pays étrangers ans autorisation et M. de Bourmont cessa d’être français.
238 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RAPP » la première poste et de la deuxième, et tout ce- j » qu’il trouvera de Westphaliens, il les réunira et > » les dirigera sur Mojaïsk ; s’ils n’étaient pas en » nombre suffisant, il ferait protéger leur passage j » par de la cavalerie. Le duc de Trévise instruira » le duc d’Abrantès de tout ce qui sera relatif à » l’évacuation de Moscou. Il est nécessaire qu’il » nous écrive demain 22, non plus par la route de » Dessna, mais par celle de Karapowo et Fomins- » koé ; le 23, il nous écrira par la route de Mojaïsk :
« son officier quittera la route à Kubinskoé, pour » venir sur Fominskoé, le quartier général devant » être probablement le 23 à Borowsk ou à Fomins- » koé. Soit que le duc de Trévise fasse son opé- » ration demain 22 à trois heures du matin, soit » qu’il la fasse le 23 à. la même heure, comme je » lui ai fait dire depuis, il doit prendre ces mêmes » dispositions ; par ce moyen, le duc de Trévise ! >■ pourra être considéré comme l’arrière-garde de » l’armée. Je ne saurais trop lui recommander de » charger sur les voitures de la jeune Garde, sur » celles de la cavalerie à pied, et sur toutes celles « qu’on trouvera, les hommes qui restent encore » aux hôpitaux. Les Romains donnaient des cou- » ronnes civiques à ceux qui sauvaient des ci- » toyens ; le duc en méritera autant qu’il sauvera » de soldats. 11 faut qu’il les fasse monter sur ses « chevaux et sur ceux de tout son monde. C’est
ainsi que l’Empereur a fait au siège de Saint-Jean d’Acre. Il doit d’autant plus prendre cette mesure, qu’à peine ce convoi aura rejoint l’armée, qu’on lui donnera les chevaux et les voitures que la consommation aura rendus inutiles. L’Empereur espère qu’il aura sa satisfaction à témoigner au duc de Trévise pour lui avoir sauvé cinq cents hommes. Il doit, comme de raison, commencer par les officiers, ensuite les sous-officiers, et préférer les Français. Il faut qu’il assemble tous les i généraux et officiers sous ses ordres, pour leur faire sentir l’importance de cette mesure, et combien ils mériteront de l’Empereur en lui sauvant cinq cents hommes. :>
Nous nous dirigeâmes sur Borowsk, nous arrivàes dans cette ville le quatrième jour : elle était oandonnée. Cependant Kutusow s’occupait tranuillement à faire ses proclamations : il était pai- (ble dans son camp de Tarentino ; il n’éclairait : son front ni ses ailes ; il ne se doutait pas du louvement que nous faisions. Il apprit enfin que nus marchions sur Kaluga ; il leva aussitôt ses ( ntonnements et parut à Malojaroslawitz 1 en même tmps que nos colonnes. L’action s’engagea: nous ( tendions de Borowsk une canonnade lointaine. Je suffrais beaucoup de ma blessure ; mais je ne
L A 20 1. sud do Moscou, bataille le 24 oclocbre 1812.
240 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RAPP voulais pas quitter Napoléon : nous montâmes à cheval. Nous arrivâmes vers le soir à la vue du champ de bataille : on se battait encore ; mais bientôt le feu cessa. Le prince Eugène avait enlevé une position qui eût dù être défendue à outrance : nos troupes s’étaient couvertes de gloire. C’est une journée que l’armée d’Italie doit inscrire dans ses fastes. Napoléon bivouaqua à une demi-: lieue de là : le lendemain nous montâmes à cheval à sept heures et demie pour visiter le terrain où l’on avait combattu; l’Empereur était placé entre le duc de Yicence1, le prince de Neuchâtel et moi. Nous avions à peine quitté les chaumières où nous avions passé la nuit, que nous aperçûmes une nuée de Cosaques ; ils sortaient d’un bois en avant sur la droite : ils étaient assez bien pelotonnés ; nous les primes pour de la cavalerie française.
Le duc de Yicence fut le premier qui les reconnut. « Sire, ce sont les Cosaques. — Cela n’est » pas possible, » répondit Napoléon. Ils fondaient sur nous en criant à tue-tête. Je saisis son cheval par la bride; je le tournai moi-même. « Mais ce » sont les nôtres? — Ce sont les Cosaques; hâtez- » vous. — Ce sont bien eux, dit Berthier. — Sans » aucun doute, ajouta Mouton. » Napoléon donna
1. Il s’agit ici d’Armand Caulaincourt, duc de Vicence qui avait été ambassadeur à Saint-Pétersbourg; il était frère du général Caulaincourt tué à la Moskowa.
uelques ordres et s’éloigna : je m’avançai à la tète e l’escadron de service ; nous fumes culbutés : ion cheval reçut un coup de lance de six pouces e profondeur ; il se renversa sur moi : nous fuies foulés aux pieds par ces barbares. Ils aperçumt heureusement à quelque distance un parc artillerie; ils y coururent: le maréchal Bessièîs eut le temps d’arriver avec les grenadiers à aeval de la Garde ; il les chargea et leur reprit s fourgons et les pièces qu’ils emmenaient. Je me ■dressai sur mes jambes, on me replaça sur ma lie, et je m’acheminai jusqu’au bivouac. Quand apoléon vit mon cheval couvert de sang, il craipit que je n’eusse été de nouveau atteint; il me cmanda si j’étais blessé : je lui répondis que j’en tais été quitte pour quelques contusions ; alors ise prit à rire de notre aventure, que je ne trouus cependant pas amusante.
Je fus bien dédommagé par la relation qu’il pu- 1 a sur cette affaire ; il me combla d’éloges : je n’ai j.nais goûté de satisfaction comparable à celle îe j éprouvai en lisant les choses flatteuses qu’il l ait de moi. « Le général Rapp, portait le bulle- »'dn, a eu un cheval tué sous lui dans cette charge.
» L’intrépidité dont cet officier général a donné y ant de preuves se montre dans toutes les occasions. » Je répète avec orgueil les éloges de ce ■und homme : je ne les oublierai jamais.
Nous retournâmes sur le champ de bataille: Napoléon voulait visiter les lieux qui avaient etc le théâtre de la gloire du prince Eugène. Il trouva la position des Russes excellente ; il s’étonna qu’ils se fussent laissé forcer; il reconnut à l’aspect des cadavres que les milices étaient confondues avec les troupes de ligne, et que, si elles ne se battaienl pas avec intelligence, elles y allaient du moins avec courage. L’armée ennemie se retira à quelques lieues sur la route de Kaluga, et prit position, La retraite était interceptée : nous nous jetâmes, à droite sur Yeréia; nous y arrivâmes le lende-i main de bonne heure, nous y couchâmes ; c’est dans cette ville que Napoléon apprit que le Krem lin était sauté. Le général Wintzengerode n’avait pas assez contenu son impatience; il s’était aventuré dans cette capitale avant que nos troupes l’eussent évacuée : elles le coupèrent ; il essaya de leui faire croire qu’il venait parlementer; il était ne sur le territoire de la confédération, il ne se souciait pas d’être fait prisonnier : il le fut cependant en dépit du mouchoir blanc qu’il agitait, Napoléon le fit venir, et s’emporta avec violence ; il le traits avec mépris, le flétrit du nom de traître, et le menaça de lui en faire infliger le supplice ; il me dil même qu’il fallait faire nommer une commission pour instruire le procès de monsieur sur-le-champ: il le fit emmener par des gendarmes d’élite, el
MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RAPP 2'i3 donna ordre de le mettre au secret. Wintzengerode chercha plusieurs fois à se disculper ; mais Napoléon ne voulut pas l’entendre. On a prétendu dans l’armée russe que ce général avait parlé avec courage et dit des choses très fortes à l’Empereur : cela n’est pas ; l’anxiété était peinte sur sa figure ; tout en lui exprimait le désordre d’esprit où l’avait jeté la colère de Napoléon. Chacun de nous s’efforça de calmer ce prince ; le roi de Naples, le duc de Yicence surtout, lui firent sentir combien, dans la situation des choses, la violence envers un homme qui cachait son origine sous la qualité de général russe serait fâcheuse : il n’y eut pas de conseil de guerre, et l’affaire en resta là. Quant à nous, Wintzengerode ne dut pas se plaindre du traitement que nous lui fi mes; sa position nous inspirait à tous de l’intérêt. Son aide de camp fut traité avec beaucoup de bienveillance. Napoléon lui demanda son nom : « Nareschkin, répondit le .,» jeune officier. — Nareschkin! Quand on s’ap- ;> pelle ainsi, on n’est pas fait pour être l’aide de > camp d’un transfuge. » Nous fûmes navrés de ce nanque d’égards ; nous cherchâmes tous les noyens imaginables de le faire oublier au général.