‹ Mémoires du Général RappChapitre 68 sur 143 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Nous partîmes le lendemain, et nous gagnante la grande route de Moscou par Mojaïsk.

Le froid, les privations étaient extrêmes ; l’heur des désastres était sonnée. Nous retrouvâmes noi blessés morts sur la route, et les Russes qui nou attendaient à Viasma. A la vue de ces colonnes, 1 soldat recueillit un reste d’énergie, fondit sur elle et les défit h Mais nous étions harcelés par des trou pes qu’excitaient l’abondance et l’espoir du pillage à chaque pas nous étions obligés de prendre posi tion, de combattre; nous ralentissions notre mari che sur un sol dévasté qu’il eût fallu franchir à tir

t. Combat de Viasma, 3 novembre 1812.

MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RAPP 245 d’aile. La température, la faim, les Cosaques, tout

Les Cosnques.

ce qu’il y a de fléaux était déchaîné sur nous. L’armée s’affaissait sous le poids de ses maux; sa route était dessinée par les cadavres; ce qu’elle souffrait passe l’imagination. Combien j’ai rencontré, dans cette terrible retraite, de généraux malades ou blessés que je croyais ne jamais revoir ! De ce nombre étaient le général Friant, dont les blessures étaient encore ouvertes; le général Durosnel, qui fit le trajet avec une fièvre nerveuse, presque constamment

dans la déliré ; et le brave général Belliard, atteint d’un coup de feu à la bataille de la Moskowa. Il avait autrefois pénétré jusqu’en Éthiopie; il avait porté nos couleurs plus loin que n’avait jamais été l’aigle romaine : il devait trouver de la différence entre les deux climats.

Nous marchâmes sur Smolensk; elle devait être le terme de nos misères ; nous devions y trouver des subsistances et des vêtements, de quoi nous garantir des fléaux qui nous dévoraient : nous n’en étions plus qu’à dix-huit lieues. Napoléon logea dans un de ces blockaus qu’on avait construits poui recevoir des postes de cinquante à soixante hommes, chargés de protéger la correspondance et les communications. J’étais de service : il y avait déjà quelque temps qu’il n’était venu d’estafettes; il er arriva une, je la remis à l’Empereur. Il ouvrit 1< paquet avec précipitation ; un Moniteur lui tomb; sous la main, il le parcourut : le premier article qui se présenta à ses yeux fut l’entreprise de Ma let 1 ; il n’avait pas lu les dépêches, il ne savait a

1. En 1807, le général Malet s’étant occupé déjà de pro pagande républicaine fut enfermé à la prison de la Fore où il resta dix mois. Des démarches compromettantes 1 firent arrêter de nouveau, et, de sa prison, il ourdit en 180 une conspiration qu'un de ses codétenus révéla au me ment où elle allait être mise à exécution. En juin 1812, obtint d'être transféré à la maison de santé de la rue d faubourg Saint-Antoine, et, là, organisa avec un petit non ri

MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RAPP 247 que c’était. « Qu’est-ce que cela! quoi! des com- » plots! des conspirations! » Il ouvrit ses lettres; elles contenaient le détail de la tentative : il fut stupéfait. Cette police qui sait tout, qui devine tout, s’était laissée prendre au dépourvu ; il n’en pouvait pas revenir. « Savary à la Force! le ministre de » la police arrêté, conduit, enfermé dans une pri- » son! » J’allais transmettre quelques ordres. L’aventure avait déjà transpiré; la surprise, l’étonnement, étaient peints sur toutes les figures; on faisait des rapprochements qui jusque-là avaient échappé.

bre d'affidés un nouveau complot. Dans !a nuit du 22 au 23 octobre, il s'évade de la maison de sauté et, accompagné de Rateau, caporal à la Garde de Paris, et d’un étudiant nommé Boutreux, il parcourt divers postes auxquels il annonce la mort de l’Empereur et la nomination d’un gouvernement provisoire, délivre de la prison de la Force les généraux Lahorie et Guidai, tire un coup de pistolet sur le général Hulin, commandant la place de Paris; mais à ce moment Malet est arrêté par deux officiers de l’état-major [ie la place, Luborde et Doucet. D'un autre côté Laborie et Guidai avaient fait conduire à la Force le général Savary, lue de Rovigo, ministre de la police et M. Pasquier, préfet le police; mais, à leur tour Lahorie et Guidai furent arrêtés :t celte audacieuse conspiration était avortée. Le 28, Malet •t vingt-quatre autres complices furent traduits devant une om mission militaire; le lendemain 29, la commission conlamna à mort Malet, Lahorie, Guidai, et avec eux onze oficiers ou sous-officiers convaincus d’avoir favorisé la consuration. Les condamnés furent fusillés le même jour à notre heures de l’après-midi dans la plaine de Grenelle.

L'imprévoyance des suppôts de la police était manifeste; ils ne sont alertes que parce qu’on croit à leur vigilance. Napoléon ne s’étonnait pas que ces misérables qui peuplent les salons et les tavernes, qui obstruent tout, qui s’insinuent partout, n’eussent pas pénétré la trame ; mais il ne concevait pas la faiblesse de Rovigo. « Comment m » s’est-il pas fait tuer plutôt que de se laisser ar- » rèter; Doucet et Hulin ont montré bien plus dt w courage. »

Nous nous remimes en route ; nous passâmes 1< Borysthène. L’Empereur établit son quartier gé néral dans un château dévasté, à une douzaine d< lieues en avant de Smolensk, et à une et demie der rière le fleuve. Les rives en sont fort escarpées dan cet endroit; elles étaient couvertes de verglas. Na poléon craignant que l’artillerie ne put les Iran chir, il me chargea de joindre Ney, qui commandai l’arrière-garde, et de rester avec lui jusqu’à ce qui tout fut en sûreté. Je trouvai le maréchal occup à donner la chasse aux Cosaques ; je lui commun! ({liai les ordres que j’avais à lui transmettre, et non nous retirâmes à un blockaus qui devait assurer 1 passage, et où le quartier général fut établi.

Une partie de l’infanterie passa; l’autre bivouo qua dans un petit bois, sur la rive où nous étions Nous fûmes occupés toute la nuit à faire passer le pièces ; la dernière montait la rampe quand l’ennen

parut. Il attaqua sur-le-champ avec des masses considérables ; nous reçûmes ses charges sans nous ébranler : mais notre but était atteint; le combat n’avait plus d’objet ; nous nous éloignâmes. Nous abandonnions quelques centaines d’hommes que l’inanition et les blessures avaient mis hors d’état de suivre. Les malheureux! ils se plaignaient, gémissaient, demandaient la mort ; c’était un spectacle déchirant : mais que pouvions-nous faire? Chacun pliait sous le faix de la vie ; on se soutenait à peine; personne n’avait assez de forces pour les partager. Les Russes nous suivirent; ils voulaient passer de vive lorce. Ney les reçut avec cette vigueur, cette impétuosité qu'il mettait dans ses attaques ; ils lurent repoussés, et le pont devint la proie des flammes. Le feu cessa; nous nous retirâmes pendant la nuit. Je rejoignis le surlendemain soir Napoléon à Smolensk. Il savait qu’une halle m’avait effleuré la tète, qu’une autre avait abattu mon «cheval; il me dit : « Tu peux être tranquille !» maintenant; tu ne seras pas tué cette campagne. » — Je désire que ^ otre Majesté ne se trompe pas ; » mais vous avez souvent donné la même assu- » rance au pauvre Lamies, qui a pourtant fini par y passer. — Non, non, tu ne seras pas tué. —

> Je le crois, mais je pourrais bien être gelé. » L’Empereur se répandit alors en éloges sur le maréchal Ney. « Quel homme!... quel soldat !... quel

250 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RAPP » vigoureux gaillard !... » Il ne parlait que par ex clamations ; il ne trouvait pas de mot pour rendr l'admiration que lui inspirait cet intrépide maré chai. Le prince de Neuchâtel entra; il fut de nou veau question de Malet et de Savary. Napoléon s’é gayait aux dépens du duc; sa surprise, son arres tation, étaient le sujet de mille plaisanteries, don le refrain était toujours qu’il aurait dù se faire tue plutôt que de se laisser prendre.

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