‹ Mémoires du Général RappChapitre 69 sur 143 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

La retraite avait été cruelle. Tout ce que la naire a de fléaux nous l’avions éprouvé; mais chauejour nous rapprochait de Smolensk : nous deions trouver dans cette ville le repos et l’abonance.Nous marchions ; l’espérance nous soutenait : Ile-même allait nous abandonner ; nos malheurs evaient être inouïs comme nos victoires. Le quaième corps perdit ses pièces ; la brigade Augeîau1 fut détruite, et Witepsk enlevé. Nous n’avions

1. Augereau (Jeaa-Pierre), Dé a Paris, en 1772, frère du aréchal, s’était engagé en 1792, dans le 8e bataillon des

i lontaires nationaux de Paris. Il devint général de brigade 8 inai 1804, et baron de l’Empire en 1810. Le 10 noveme 1812, en se dirigeant de Smolensk sur Kaluga, il

plus ni munitions ni subsistances; nous étions dans une position affreuse : il fallut se résigner. Nous nous remîmes en marche. Nous arrivâmes le lendemain à Krasnoï. Kutusow, qui se portait siu nous avec toutes ses forces, y avait déjà une avantgarde ; elle se replia à la vue de nos soldats, ei s’établit à une lieue plus loin. Elle bivouaquait il gauche, sur la lisière d’une forêt qu’elle couvrait de feux. Napoléon me fit appeler, et me dit : «Nous » avons tout près d’ici de l’infanterie russe : c’est » la première fois qu’elle montre tant d’audace. Je! » vous charge de l’attaquer à la baïonnette vers le » milieu de la nuit. Surprenez-la ; faites-lui passeï » l’envie d’approcher si près de mon quartier gé- » néral. Je mets à votre disposition tout ce qui » reste de la jeune Garde. » J’avais fait mes apprêts ; j’attendais près d’un feu de bivouac polonais que l’heure fût venue, quand le général Narbonne arriva. « Remettez vos troupes au duc de> » Trévise, me dit-il; Sa Majesté ne veut pas vous » faire tuer dans cette affaire, elle vous réserve » une autre destination. » Je reçus ce contre-ordre avec plaisir, je ne le cache pas. J’étais exténué de fatigues, de souffrances et de froid. Je ne tenais

tomba au milieu d’un corps russe et fut fait prisonnier avec sa brigade. Rentré en France, après l’abdication de Napoléon, il fut nommé lieutenant-général honoraire. Retraité en 1824, il est mort à Paris en 1836.

pas à marcher à l’ennemi; du reste, ses Cosaques lui avaient déjà donné l’éveil, il était en mesure, il nous reçut de son mieux. Il fut néanmoins rompu et rejeté sur ses masses. Cellesci étaient en position parallèlement à la route; elles s’étendaient pour ainsi dire de Smolensk à Krasnoï; elles nous prenaient en liane, elles eussent pu nous accabler. Heureusement le prestige durait encore : nous étions protégés par le souvenir de nos victoires. Kutusow voyait de loin nos colonnes qui défilaient sur la route, et n’osait les aborder. 11 se décidait enfin à courir la fortune; mais un paysan lui rapporta que Napoléon était à Krasnoï, que la Garde en occupait tous les alentours. Cette nouvelle glaça son courage ; il révoqua les ordres qu’il avait expédiés.

Nous avions depuis longtemps la mesure de sa capacité, nous la portions en ligne de compte ; c’était un de nos moyens. Il pouvait néanmoins se raviser, courir aux armes et nous anéantir : nous le sentions tous ; mais nous n’avions pas de nouvelles d’Eugène1 ; Davout et Ney étaient en arrière ; nous ne pouvions les abandonner. La température devenait d’ailleurs chaque jour plus âpre; les Russes souffraient; ils avaient sommeillé jusque là, ils pouvaient sommeiller encore. Napoléon résolut d’en courir la chance ; il attendit. Tout réussit

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