‹ Mémoires du Général RappChapitre 71 sur 143 · CHAPITRE XXXYI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXYI

Pendant que tout ceci se passait, nous avioi quitté Krasnoï, Napoléon marchait à pied à la têt de sa Garde, et parlait souvent de Ne y : il rappela ce coup d’œil si juste et si sur, ce courage à toui épreuve, enfui tout ce qui le rendait si brillant si le champ de bataille. « Il est perdu. » Eh bien ! j’ 300 millions aux Tuileries, je les donnerais poi qu’il me fût rendu. » Il établit son quartier génl ral à Dubrowna. Nous logeâmes chez une dan russe qui avait eu le courage dene pas abandonm sa maison. J’étais de service ce jour-là : l’Emperei i me fit appeler vers une heure du matin ; il éta très abattu : il était difficile qu’il ne le fût pa tant le tableau était affreux. Il me dit: « Mes alla i

res vont bien mal; ces pauvres soldats me déchirent le cœur : je ne puis cependant y porter remède. » On cria aux armes, des coups de feu se rent entendre, tout était en rumeur. « Allez voir ce que c’est, me dit Napoléon avec le plus grand sang-froid. Je suis sur que ce sont quelques mauvais Cosaques qui veulent nous empêcher de dormir. » C’était effectivement une fausse alerte, n’était pas content de certains personnages que i m’abstiens de nommer. « Quels rois de théâtre ! sans énergie, sans courage, sans force morale ! Ai-je pu me méprendre à ce point ! A quels hommes je me suis c jnfié ! Pauvre Ney, avec qui t’avais-je appareillé ! «

Nous partîmes pour Orsza nous logeâmes chez [es Jésuites. Napoléon désespérait de revoir Parère-garde. Nous n’apercevions plus d’infanterie isse; il était probable qu’elle avait pris position : le ne devait rien laisser échapper. Le lendemain Pus poussâmes â deux lieues plus loin ; nous finies faite dans un mauvais hameau. C’est lâ que l’Emereur apprit vers le soir l’arrivée de Ney, et sa nction avec le quatrième corps. On peut facilement faire une idée de la joie qu’il éprouva, et de accueil qu’il fit le lendemain au maréchal. Nous Privâmes à Borisow : Oudinot avait battu Lam-

t . Le 19 novembre.

bert ; les fuyards s’étaient ralliés à Tchitschacof, et couvraient la rive droite de la Bérésina. Napoléon devait être inquiet : nous n’avions ni équipages de pont ni subsistances. La Grande Armée avançait, Wittgenstein approchait, et les troupes de Moldavie nous fermaient le passage ; nous étions cernés sur tous les points : la position était affreuse, et n’avait peut-être pas d’exemple. Il ne fallait rien moins que la tète et le grand caractère de l’Empereur pour nous tirer d’un si mauvais pas : aucun Français, pas même Napoléon, n’eut du échapper.

Ce prince s’arrêta un instant à Borisow, donna des ordres pour la fausse attaque qui nous sauva, et s’achemina vers le quartier général d’Oudinot, qui était à quelques lieues plus loin. Nous couchâmes un peu en deçà, dans une campagne qui appartenait à un prince Radziwill ; nous passâmes la nuit, le général Mouton et moi, sur une' poignée de paille ; nous pensions à la journée du lendemain, nos réflexions n’étaient pas gaies. Nous nous remîmes en route à quatre heures ; nous étions dans une des calèches de l’Empereur. Nous apercevions les feux des Russes, ils couvraient la rive opposée ; les bois, les marais en étaient remplis ; il y en avait à perte de vue. La rivière était profonde, vaseuse, toute couverte de glaçons ; c’était là qu’il fallait la franchir, c’était là qu’il fallait passer ou se rendre ; nous augurions mal du

accès. Le général s’expliquait avec franchise ; il avait souvent fait devant Napoléon, qui le trai-

it de frondeur, et qui néanmoins l’aimait beaucup.

Nousarrivâmes au quartier général d’Oudinot ; le jur commençait à poindre. L’Empereur s'entremit un moment avec ce maréchal, mangea un torceau et donna des ordres. Ney me prit en particulier, nous sortîmes ; il me dit en allemand : (Notre position est inouïe ; si Napoléon se tire :d’affuire aujourd’hui, il faut qu’il ait le diable jau corps. » Nous étions fort inquiets, et il y lait de quoi. Le roi de Naples vint à nous, et jetait pas moins soucieux. « J’ai proposé à Napojléon, nous dit-il, de sauver sa personne, de ipasser la rivière à quelques lieues d’ici ; j’ai des j Polonais qui me répondraient de lui, et le conduiraient à Wilna : mais il repousse cette idée, >et ne veut pas en entendre parler. Quant à moi, > je ne pense pas que nous puissions échapper. » Lus étions tous les trois du même avis ; Murat i prit : « Nous y passerons tous; il n’est pas ques >tion de se rendre. »

Tout en causant, nous aperçûmes l'ennemi (pii fiit ; ses masses avaient disparu, les feux étaient édnts; on ne voyait plus que la queue des colon- 1 s qui se perdait dans les bois, et cinq à six cents (saques épars dans la plaine. Nous examinâmes

iog

avec la lorgnette, nous nous convainquîmes que l< camp était levé. J’entrai chez Napoléon, qui s’en tretenait avec le maréchal Oudinot. « Sire, l’en » nemi a quitté sa position. — Cela n’est pas pos j sible. » Le roi de Naples, le maréchal Ney, arri vèrent et confirmèrent ce que j’annonçais. L’Empc , reur sortit de sa baraque, jeta un coup d’œil su: l’autre coté de la rivière. « J’ai mis dedans l’ami » ral (il ne pouvait prononcer le nom de Tchitseha » cof) ; il me croit sur le point où j’ai ordonné 1;

» fausse attaque, il court à Borisow. » Scs yem étincellent de joie et d’impatience ; il fait presse: l’établissement des ponts, mettre une vingtaine d< pièces en batterie. Celles-ci étaient commandée: i par un brave officier à jambe de bois, nomnn Brechtel ; un boulet la lui emporta pendant l’ac ’ tion, et le renversa. « Cherche-moi, dit-il à undt » ses canonniers, une autre jambe dans le foin » gon n° 5. » 11 se l’ajusta, et continua son feu L’Empereur fit passer à la nage une soixantaim d’hommes, scus la conduite du colonel Jacquemi not. Ils s’aventurèrent mal à propes à la suiti des Cosaques ; un d’entre eux fut pris, questionné et fit connaître aux Russes sur quel point se trou vait Napoléon. Tchitschacof rebroussa chemin mais il n’était plus temps; Napoléon, sa Garde : Ney, Oudinot, et tout ce que ces deux marécham conservaient de troupes, avaient passé. L’amiral

confus 'd’avoir pris le change, oublia les marais de Lemblin. Le pont qui court pendant cinq quarts de lieue sur ce terrain fangeux était notre seule issue; s’il l'eùt détruit, il tenait encore nos destinées dans ses mains: mais Wittgenstein ouvrait le feu sur la rive gauche ; il occupait la droite, ses soldats nageaient dans l’abondance ; une poignée d’hommes, qui succombaient sous le faix de la vie, devaient être foulés aux pieds. Il négligea le défilé ; Eugène courut s’en emparer ; nous étions surs de nos derrières, nous attendîmes Tchitschacof.

Nous n’étions pas huit mille, haletant de fatigue et de faim ; il avait toute l’armée de Moldavie : l’issue du combat ne lui paraissait pas douteuse. Il s’avance avec l’élan de la victoire ; on se mêle, pn se confond; la terre est jonchée de morts. Ney dirige, anime les charges: partout les Russes sont enfoncés. Ils se rallient, ils appellent de nouvelles forces: mais Berckeim1 arrive; les cuirassiers se précipitent sur ces colonnes, tout est taillé en pièces.

Napoléon était entouré de sa Garde, qu’il avait mise en bataille à l’entrée de la forêt ; elle était ipncore belle et imposante; deux mille prisonniers défilaient devant elle; nous étions enivrés d’un si beau résultat : notre joie fut courte, le récit de quelques Russes la calma. Partouneaux avait été

i. Devenu général de division, commanda longtemps le 1er de cuirassiers.

pris S toute sa division avait mis bas les armes ; un aide de camp du maréchal Victor vint confirmer cette triste nouvelle. Napoléon fut vivement affecté d’un malheur inattendu. « Faut-il, après avoir « échappé comme par miracle, après avoir com- » plètement battu les Russes, que cette défection » vienne tout gâter ! »

Le combat était toujours très vif sur la rive gauche ; quatre à cinq mille hommes opposaient â l’armée ennemie une résistance opiniâtre. « Allez voir » quel est l’état des affaires; gravissez la rive » droite, examinez ce qui se passe sur la gauche, » et vous viendrez m’en rendre compte. «J’allai, je vis des charges d’infanterie et de cavalerie très brillantes ; celles que conduisait le général Fournier surtout étaient remarquables par leur ensemble et leur impétuosité. Mais la disproportion était immense ; il fallut céder ; les horreurs du pont commencèrent ; il est inutile de reproduire cette scène de désolation.

Nous quittâmes les tristes rivages de la Bérésina, où nous avions acquis tant de gloire, et es-

1. L’attitude et les efforts du général Partouneaux dans cette malheureuse affaire du 28 novembre, n’offraient rien que d’honorable pour la gloire de nos armes; il opéra une heureuse diversion et favorisa le passage des restes de la Grande Armée sur les ponts établis à Studzianka, en empêchant l’ennemi de porter son attention sur ce point

uyé tant de malheurs ; nous nous dirigeâmes sur Vilna. On ne s’entretenait, on ne s’occupait alors ue de l’arrivée des Autrichiens ; le moindre solat ne rêvait que de Sclnvartzenberg. Où est-il? ue fait-il? pourquoi ne parait-il pas ? Je ne me ermettrai aucune réflexion sur les mouvements e ce prince, alors notre allié.

Depuis longtemps nous 'n’avions pas de nouvelis de France, nous ne savions pas même ce qui se assait dans le grand-duché; nous l’apprimes à taloteclmo. Napoléon reçut dix-neuf estafettes à

i fois. C’est là, je crois, qu’il arrêta le projet de uitter l’armée, mais il ne l’exécuta qu’à Smorpni1, à dix-huit lieues en avant de Wilna. Nous y rrivâmes. L’Empereur me fit demander vers les eux heures ; il ferma soigneusement les portes 3 la pièce qu’il occupait, et me dit : <' Eh! bien,

Rapp, je pars cette nuit pour Paris ; ma présence y est nécessaire pour le bien de la France, et même pour celui de cette malheureuse armée. J’en donne lecommandement au roi deNaples. » ;î n’étais pas préparé à celte confidence : car j'aoue franchement que je n’étais pas dans le secret

ii voyage. « Sire, lui répondis-je, votre départ fera une fâcheuse sensation parmi les troupes, elles ne s’y attendent pas. — Mon retour est in-

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