CHAPITRE XXXVII
Dantzig semble destinée à être une place forte : baignée au nord par la Vistule, protégée au sudouest par une chaîne de hauteurs escarpées, elle est défendue dans le reste de son pourtour par une inondation qui s’étend au moyen de deux rivières qui la traversent, la Radaune et la Mottlau. Frappé des avantages d’une position si belle, Napoléon avait résolu de la rendre inexpugnable; il avait fait ouvrir des travaux immenses. Des têtes de pont, des forts, des camps retranchés, devaient la mettre à l’abri d’insultes et dominer le cours du fleuve; mais le temps avait manqué, et la plupart des ouvrages étaient ou imparfaits ou à peine ébauchés : aucun magasin n’était à l’épreuve de la bombe;
aucun abri assez solide pour que la garnison pùt y être avec sécurité; les casemates étaient inhabitables, les logements en ruines et les parapets dégradés. Le froid, toujours plus sévère, avait solidifié les eaux; et Dantzig, dont l’assit tte est naturellement si heureuse et si forte, n’était plus qu’une place ouverte sur tous les points.
La garnison n’était pas dans un meilleur état; elle se composait d’un ramas confus de soldats de toutes armes et de toutes nations : il y avait des Français, des Allemands, des Polonais, des Africains, des Espagnols, des Hollandais, des Italiens. La plupart épuisés, malades, s’étaientjetés à Dantzig faute de pouvoir continuer leur route : ils s’étaient flattés d’y trouver quelque soulagement; mais, dépourvu de médicaments, de viande, de légumes, sans spiritueux, sans fourrages, j’étais obligé de renvoyer ceux qui n’étaient pas absolument incapables d’évacuer la place. Néanmoins il m’en resta ( encore plus de trente-cinq mille, qui ne fournissaient pas au delà de huit à dix mille combattants; encore étaient-ce presque tous des recrues qui n’avaient ni expérience ni discipline. Cette circonstance à la vérité m’inquiétait peu; je connaissais nos soldats; je savais que, pour bien faire, ils n’ont besoin que de l’exemple; j’étais résolu de ne pas m’épargner.
Tel était l’état déplorable où se trouvaient la
place et les troupes chargées de la défendre. Il fallait d’abord pourvoir au plus pressé, et nous mettre à l’abri d’insultes ; la chose n’était pas aisée : la neige encombrait les fortifications ; elle obstruait tous les chemins couverts, toutes les avenues; le froid était extrême; le thermomètre marquait audelà de vingt degrés, et la glaceavait déjà ^plusieurs pieds d’épaisseur. Néanmoins il n’y avait pas à balancer-; il fallait se résoudre à être enlevé de vive force, ou se soumettre à de nouvelles fatigues presque aussi excessives que celles que nous avions essuyées. Je me concertai avec deux hommes dont le dévouement égalait les lumières : c’étaient le colonel Richemont et le général Campredon, tous deux attachés au génie, dont le dernier avait le commandement. Je donnai l’ordre d’élever de nouveaux ouvrages et de dégager les eaux de la Yistule. Cette entreprise semblait inexécutable par une saison aussi rigoureuse ; néanmoins les troupes s’y portèrent avec leur zèle accoutumé; malgré le froid qui les accablait, elles ne laissaient échapper ni plaintes ni murmures. Elles exécutaient les travaux qui leur étaient prescrits avec un dévouement, une constance au-dessus de tout éloge. Enfin, après des peines inouïes, elles triomphèrent de tous les obstacles ; la glace, détachée à coups de hache, et poussée avec des leviers vers la mer, dont le courant augmentait encore l’impulsion, laissa voir au
milieu du fleuve un canal de seize à dix-sept mètres de large, dans une étendue de deux lieues et demie. Mais nous étions destinés à voir les difficultés renaître à mesure qu’elles étaient vaincues : à peine un succès inespéré avait-il couronné nos efforts, que le froid se fit sentir avec plus de violence; en une seule nuit, la Vistulc, les fossés, furent couverts d’une couche de glace presque aussi épaisse que celle que nous avions rompue. En vain des bateaux circulaient sans relâche pour entretenir la fluidité des eaux; ni ces soins, ni la rapidité du fleuve, ne purent les préserver : il fallut reprendre ces travaux qui nous avaient tant coûté, et qu’un instant avait détruits. Appliqués jour et nuit à rompre la glace, nous ne pûmes cependant l’empêcher de se tendre une troisième fois; mais, plus opiniâtres encore que h'S éléments déchaînés contre nous, nos soldats se roidissaient contre les obstacles, et parvinrent enfin à triompher.
Sur tout le reste du front de la place, c’étaient même zèle et mêmes difficultés; la terre, gelée à plusieurs pieds de profondeur, repoussait la bêche et bravait les efforts du pionnier; rien ne pouvait désunir cette masse compacte, la hache même rebondissait. Il fallut recourir au feu pour l’amollir; de grands amas de bois, disposés de distance en distance, et alimentés longtemps, furent les seuls moyens qui permirent de faire les terrassements,
d’élever les palissades nécessaires. A force de travail et de persévérance, nous eûmes encore la satisfaction de voir en état de défense des ouvrages à peine ébauchés. Le Holm, Weichselmunde, le camp retranché de Neufahrwasser, et cette multitude de forts qui protègent les avenues de Dantzig, furent mis à même d’opposer une noble résistance; et si cette ville ne reçut pas le degré de force dont elle est susceptible, elle fut du moins capable de soutenir un siège dont la durée et les épisodes ne sont pas ce qui honore le plus les armées étrangères.
Ces fatigues étaient au-dessus des forces humaines : le bivouac, les privations, un service continuel, les aggravaient encore ; aussi les maladies ne tardèrent pas à paraître. Dès les premiers jours de janvier, chaque soleil nous emportait cinquante hommes : à la fin du mois suivant, nous en perdions jusqu’à cent trente, et nous comptions plus de quinze mille malades. Des troupes, l’épidémie était passée aux habitants ; elle faisait parmi eux les plus affreux ravages ; ni l’âge ni le sexe n’étaient épargnés : ceux qu’assiège la misère, ceux que l’aisance, que le luxe environnent, sont également sa proie. Tout succombe, tout périt, et le jeunehomme qui essaie la vie, et le vieillard qui achève sa carrière : le deuil règne dans toutes les familles, la consternation est dans tous les cœurs. Dantzig, autrefois si animé, plongé maintenant dans un
morne silence, n’offre partout à l’œil attristé que ies pompes, que des chars funèbres. Le son des doches, ces catafalques, ces images de la mort, reproduites sous toutes les formes, aggravaient encore une situation déjà si déplorable. L’imagihation des troupes commençait à s’ébranler : je me îâtai de couper le mal à sa racine ; j’interdis ces ïmérailles solennelles que la piété de ceux qui vivent consacre à ceux qui ne sont plus.
Je n’avais pas attendu que l’épidémie fut dans otite sa force pour la combattre. Dès qu’on en eut [remarqué les premiers symptômes, j’avais fait ouvrir des hôpitaux, acheter des médicaments, des its et tout ce qui est nécessaire pour cette partie lu service : une nourriture saine et abondante eût été bien plus efficace ; mais nous étions si mal approvisionnés, qu’à peine pouvions-nous fournir à me distribution journalière de deux onces de viande fraîche. Un peu de viande salée, quelques légumes secs, composaient tout ce qu’il m’était permis d’of- 'rirà des hommes épuisés par de longues privations, pet état de choses était cruel ; je n’y pouvais cependant apporter aucun remède. J’avais inulilenent expédié un bâtiment pour Stralsund, afin de irer de la Poméranie suédoise, que nous possédons encore, des vivres et des médicaments ; l’at'iso chargé de mes dépêches, assailli par une vioente tempête, fut rejeté sur la côte. Nous touchions
à l’équinoxe, la Baltique était déjà soulevée jr les orages ; il ne fut pas possible de faire une U coude tentative.
Il ne nous restait de ressources que celles i courage : ce n’était plus qu’à la pointe de l’éj'e que nous pouvions obtenir des subsistances ; ms quel que fut le dévouement des troupes, la p dence ne permettait pas de les conduire àl’ennei , consumées comme elles étaient par les malads et la misère. Il fallut se résigner à son étoile, t attendre patiemment que la douce influence de a belle saison vint réparer leurs forces : ce termes paraissait pas éloigné, tous les signes qui l’anmq cent se manifestaient déjà ; la température s’élt adoucie, les glaces commençaient à fondre, la ( bâcle était prochaine ; et l’on se flattait que l’im dation apporterait enfin quelque relâche aux figues qu’on essuyait : mais ce qui devait soulaj r nos maux était toujours ce qui les portait aucoble.
LaVistule se dégagea avec violence ; depuis 17’ , on n’avait pas eu d’exemple d’une telle impétuosi. La plus belle partie de Dantzig, ses magasins, s chantiers, devinrent la proie des eaux : la camjl gne en était couverte ; elle ne présentait, dans 10 étendue de plusieurs lieues, que l’affligeant sp tacle d’arbres déracinés, de maisons détruit, d’hommes, d’animaux sans vie, flottant pêle-me
u milieu des glaçons. Notre perte semblait inéitable : tous nos ouvrages étaient détruits ; nos ■alissades emportées, nos écluses rompues, nos )rts entr’ouverts et minés par les flots, nous luisaient sans défense devant un ennemi nombreux, ‘fous ne communiquions plus avec le Iiolm, posiion si importante et dont les fortifications étaient iresque anéanties. L’ile d’Heubude était dans un tat déplorable : nos postes du Werder, ceux du ferhung, avaient été submergés. Pour comble de naux, nous étions menacés, quand la Vistule revendrait son cours, de voir tarir l’inondation qui ouvre habituellement la place.