CHAPITRE XXXVIII
Mais les alliés secondèrent mal les éléments q combattaient pour eux. Au lieu de venir à non ils se consumaient en intrigues misérables: c’ét; proclamations sur proclamations ; il y en avait po la magistrature, pour les habitants, pour les s([ dats. Les uns étaient excités à la révolte, les a très à la désertion; les braves Polonais, les AVeï phaliens, les Bavarois, étaient tour à tour sollicite pressés, menacés. Cette guerre de plume m’i quiéta peu ; je connaissais la loyauté de mes tro pes, j’avais en elles la plus entière confiance, j leur en donnai la preuve: dès que les proclamatio nous arrivaient, je les faisais lire à la tête des r gimonts. Cette manière franche leur plut, ils n\
uçurent que plus de mépris pour un ennemi qui promettait d’avoir meilleur marché de leur aneur que de leur courage, et souvent ils m’apitaient eux-mêmes, sans les avoir lues, ces belles iductions du génie russe, ies assiégeants persistaient à se tenir les bras risés devant la place ; je les tirais de temps à i re de la léthargie où ils étaient plongés. O s usieurs nous menaçaient hautement d’un assaut; avaient même, sur la fin de janvier, commandé rgrand nombre d’échelles dans les villages du Vl’der. Je résolus de leur faire sentir que nous .'a étions pas encore là: le 29, je mis quelques oies en mouvement dans la direction de Brentau ;
: 'néral Grandjean1 déboucha de St ries avec quart bataillons, un peloton de cavalerie, et deux i» es de campagne: il dispersa dans sa tournée (■ partis de Baskirs et de Cosaques. Il préludait ne action plus sérieuse.
.! savais que des troupes fraîches étaient arri devant la place, qu’elles s’étaient répandues ùi> le Nerhung, et occupaient en forces Bohnsack
tGrandjeaa (Charles-Louis-Dieudomié), volontaire de 79 fit avec la plus grande distinction les campagnes de i 1 publique et de la Grande Armée. Général de division : lévrier I80Î-, sa participation glorieuse à la bataille de Vqram lui valut de l’Empereur le titre de baron de l’Em-
et Stries; je les fis reconnaître. Le1 général Destrée fut chargé de cette expédition. Il culbuta d’abor tout ce qui se présenta sur son passage; mais sc tirailleurs s’abandonnèrent trop à la poursuite, <
Une alerte.
faillirent être victimes de leur témérité: une nu de Cosaques fondit sur eux, et les eût taillés pièces si le colonel Farine ne les eût dégagés. No. fûmes moins heureux sur un autre point ; nos avar postes avaient ordre de se tenir sous les armij d’observer les mouvements de l’ennemi, mais ; ne pas engager d’action. Le colonel de Ileerir, qui commandait à Stolzenberg, ne put se conten;
i descendit mal à propos dans la plaine, poussa ls Cosaques avec une impétuosité irréfléchie : ses loupes, surprises dans un défilé, ne purent résiste au choc de la cavalerie, et furent enfoncées, (tte imprudence nous coûta deux cent cinquante haïmes. L’ennemi s’échauffa: ce petit succès lui sait donné de la confiance. Vers les trois heures ( l’après-midi, ses colonnes se présentèrent devant Ingfuhr, et parvinrent à s’y établir. Trente homi3S postés en avant de ce village furent faits prisliniers ; ils s’étaient jetés dans une maison, et aaient opposé une longue résistance; la terre était juchée de morts, mais, ne se voyant point secirus, ils furent contraints de mettre bas les aries, faute de munitions. Je donnai aussitôt l’ordre d reprendre cette position; le général Grandjean S' mit en marche avec huit bataillons, quatre pièc; d’artillerie, et quelques troupes à cheval : l’att?[ue eut un plein succès, les Russes furent culbtés et mis en fuite. Ils tentèrent de revenir à la cirge; mais, toujours rompus, toujours écrasés P' notre cavalerie, ils parurent enfin se décider à a retraite. Nous ne tardâmes pas à suivre leur ê' mple; le champ de bataille était presque évacué, lesque les Napolitains, laissés à Langfuhr, furent fi t à coup assaillis par des nuées de Cosaques que sc tenait une infanterie nombreuse. Le général
llsson, le commandant Szembeck, accourent en
toute hâte avec un bataillon polonais, chargent l’ennemi à la baïonnette, et en font une boucherit affreuse.
Cet échec calma la pétulance des alliés: il ne fui plus question d’échelles ni d’assaut. De mon coté je les laissai tranquilles: je n’étais pas à même de leur donner des alertes bien fréquentes; mes trou pes étaient exténuées : sur pied nuit et jour, consumées par les maladies, transies de froid, mal vè tues, plus mal nourries encore, elles se soutenaien à peine; rien n’égalait leur misère que la résigna lion avec laquelle elles la supportaient. Des soldats dont le nez, les oreilles étaient gelés, ou les blés sures encore ouvertes, faisaient gaiement le ser vice des avant-postes. Quand je les voyais défdei à la parade affublés de peaux, la tète enveloppé» dans des linges, ou marchant à l’aide d’un bâton j’étais touché jusqu’aux larmes. J’eusse vouli donner quelque relâche à des hommes si malheu reux, et pourtant si dévoués ; les Russes ne le souffri rent pas. Ils s’étaient imaginé que leurs proclama tionsavaientproduit tout l’effet qu’ils enattendaient que nous nous battions entre nous, que le peupf était en révolte. Us résolurent de profiter d’auss belles circonstances, et de nous enlever.
Nous étions au mois de mars. Le 5, dès la point' du jour, ils fondent comme des essaims sur me avant-postes; ils couvrent, ils inondent toute m:
ligne, et se répandent per torrents dans les villages qu’elle renferme. Au bruit d’une aussi brusque attaque, je donne les ordres nécessaires et je m’achemine ve:s Langfuhr avec le général de division Grandjean. Nous avions à peine fait quelques pas que nous entendîmes battre vivement la charge; c’étaient les chefs de bataillon Claumont et Blaer qui se précipitaient à la baïonnette sur une colonne de trois à quatre nulle Russes, et la dispersaient. Nous doublâmes de vitesse pour les soutenir; mais le choc avait été si impétueux que nous no pûmes arriver à temps : nous touchions au village, lorsque les acclamations des soldats nous annoncèrent la victoire. J’accourus pour les féliciter de ce beau fait d’armes; car c’en était un, puisque moins de huit cents hommes avaient fait mordre la poussière à des masses quadruples d’infanterie et de cavalerie. Ils avaient même failli s’emparer des pièces : trois voltigeurs napolitains coupaient déjà les traits des chevaux morts, lorsqu’ils furent chargés à leur tour et obligés de lâcher prise.
La fortune nous était moins favorable sur d’autres points; le général Franceschi se maintenait avec peine en avant de Alt-Sottland ; il cédait le terrain, mais en le défendant pied à pied : il suivait ses instructions, il gagnait du temps. Le brave colonel Buthler accourait en toute hâte à son secours. A peine parvenus aux premières maisons
du village, les Bavarois se jettent avec impétuosité sur l’ennemi, le poussent, le chargent à la baïonnette, et parviennent à le contenir; mais pendant qu’ils font face d’un coté, les Russes les menacent de l’autre. Après trois attaques infructueuses, ils avaient enfin triomphé de la belle résistance du chef de bataillon Clément , et s’étaient emparés de Stolzenberg; ils débouchaient déjà de ce village, et allaient nous prendre en flanc. Ce mouvement eut été décisif : je me hâtai de le prévenir ; je donnai ordre au sixième régiment napolitain d’occuper sur la droite un monticule qui assurait notre position. Le général Destrées conduisit l’attaque et enleva le plateau au pas de charge; l’ennemi accourut pour le reprendre, mais il ne put y parvenir. Tout couvert de contusions, ses habits criblés de balles, le colonel Degennero lui opposa une résistance invincible, et le força à la retraite. Cependant le général Bachelu, avec quatre bataillons sous ses ordres, gravissait les hauteurs à droite de Schidlitz; tout à coup il fond sur les alliés, les attaque à revers et les culbute. En vain ils se jettent dans les maisons et s’y retranchent; nos voltigeurs, conduits par le lieutenant Bouvenot et le sous-officier Tarride, enfoncent les croisées, brisent les portes, tuent, prennent et dispersent tout ce qu’ils rencontrent, et s’emparent d’une pièce d’artillerie. Un général russe animait les siens à la défendre;
mais l’impulsion était donnée; trois braves, le sous-lieutenant Vanus, le maréchal des logis Autresol, et le fourrier Ilatuite, s’élancent à la course |( et s’en emparent.
J II était trois heures après midi, et les alliés occupaient encore Sottland et Ohra ; malgré tout son courage le chef de bataillon Boulan n’avait pu les d 'loger. Je résolus d’essayer une seconde fois d’une manœuvre qui m’avait si bien réussi; je les tournai. Pendant que je menais une fausse attaque par la tète de Sottland, le général Bachelu masquait sa marche et se portait sur Ohra; il était . suivi de trois bataillons d’infanterie, de cent cin- 1 quante chevaux, et d’une batterie légère. Nos troupes bouillaient d’impatience : dès qu’elles entendirent battre la charge, ce furent des cris de joie; elles s’élancent sur l’ennemi, le rompent et le culbutent.
11 se rallie et revient à la charge. Mais la mitraille redouble, la baïonnette porte le désordre dans ses rangs. Il fuit, il s’échappe par toutes les issues, et n’en trouve aucune qui ne soit interceptée. La nécessité réveille son courage, il se recueille, débouche, fond sur nous. La mêlée devient terrible : il veut se dérober à la honte, nos soldats veulent consommer la victoire; de part et d’autre on se presse, on se pousse avec fureur. Un adjudant-major du 29e de ligne, Delondres, s’élance au
milieu des Russes: quelques braves le suivent : la mort et la confusion volent sur ses pas. Accablé bientôt par le nombre, épuisé par de larges blessures, il est obligé de rendre les armes : mais ses esprits reviennent, il se remet; l’indignation lui donne des forces; il attaque, amène son escorte, 1! et vient prendre part à la victoire. Elle n’était plus disputée; nos troupes, accourues au bruit de la fusillade, s’étaient formées en avant d’Ohra, et avaient ouvert un feu meurtrier : l’ennemi en est accablé; il plie, se débande, et n’échappe à la mort qu’en invoquant la clémence du vainqueur.
Dans un instant les rues sont jonchées de morts. Cinq cents hommes mirent bas les armes : la plupart étaient de cette armée de Moldavie que nous avions presque détruite au passage de la Bérésina.
L’ennemi fuyait sur tous les points. Dans le Nerhung, à Neufahrwasser, partout il avait expié par la défaite les succès que la surprise lui avait donnés. Le major Nougarède n’avait eu qu’à paraître pour disperser des nuées de Cosaques qui s’escrimaient sans succès contre de faibles postes napolitains que nous avions sur les derrières. Des postes de dragons donnèrent la chasse aux Russes qui s’étaient portés en avant de Saspe, et enlevèrent Brœsen .
Nous occupions de nouveau les positions que nous tenions avant l’attaque : malheureusement
elles nous coûtaient a-saz cher; nous avions six cents hommes hors (le combat : il est vrai que la plupart se rétablirent bientôt de leurs blessures. De ce nombre étaient le major Horadam, le colonel d'Eglolfstein et le général Devilliers *, qu’on verra si souvent figurer dans ce récit.
L’ennemi avait été bien plus maltraité : deux mille des siens étaient couchés dans la poussière; nous avions onze à douze cents prisonniers dans nos mains et une pièce d’artillerie.
Cette journée fut une des plus belles du siège; elle était un nouvel exemple de ce que peuvent le courage et la discipline. Sous les murs de DarUtzig comme au passage de la Bérésina, consumés par la misère ou les maladies, nous étions toujours les mômes ; nous paraissions sur le champ de bataille avec le môme ascendant, la même supériorité.
1. Devilliers (Claude-Germain-Louis) , était colonel du tjc do ligne, il fut nommé général de brigade et baron de l’Empire au siégé de Dantzig; il devint lieutenant-général en 1821.