‹ Mémoires du Général RappChapitre 75 sur 143 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

Les Russes devaient être satisfaits. Il n’était pa probable qu’ils revinssent de sitôt à la charge. Ce1 pendant la journée du 5 m’avait convaincu de 1 nécessité de, diverses mesures que je répugnais prendre. Ils n’avaient pénétré jusqu’au pied d Bichofsberg, où le colonel Figuier exerçait une sui veil lance sévère, qu’à la faveur d’un ancien couver de capucins : ce voisinage était trop dangereux; j fis abattre le vieil édifice. On retrancha aussi quel! ques maisons dans différents villages, et surtou I à Sottland. Nous ne l’avions repris qu’avec beau * coup de peine; la résistance avait même été si opi j niâtre qu’il fut un instant question de l’incendier i Je rejetai ce moyen cruel ; je ne pus pas me résou .

Ire à ruiner des habitants qui avaient déjà tant souffert pendant le premier siège. Je trouvai plus aonorable de chasser les Russes à coups de baïonrette, et j’y réussis; mais je ne voulais pas courir le nouveau cette chance périlleuse.

Cependant l’épidémie était loin de se calmer; élis semblait au contraire prendre chaque jour de îouvelles forces. Six mille hommes avaient déjà péri, dix-huit mille gisaient sans vie dans les hôpitaux. Le général Franceschi, que la mort avait 'pargné sur tant de champs de bataille, venait de mccomber h Chaque heure, chaque minute augmentait nos pertes, nous emportait nos plus vaillants soldats. Une nourriture substantielle les eût sauvés; mais nos provisions touchaient à leur terme. Mous n’avions plus, pour ainsi dire, ni viande ni bestiaux ; la paille même nous manquait pour coucher nos malades. Je résolus de chercher quelques . remèdes aux maux qu’enduraient tant de braves. La tentative était périlleuse, mais ils méritaient bien qu’on s’exposât à quelque danger pour les secourir.

Depuis longtemps je projetais une expédition sur ^uadendorf, où l’on supposait d’abondantes ressources. Je l’avais différée jusque-là, parce que les

t. Frances chi (Jean-Baptiste, baron), néàBastiaen 17CG; 1 était gé néral de brigade lorsqu’il mourut du typhus le 19 mars 1813.

troupes dont je disposais me paraissaient insuffi santés; mais la nécessité parlait plus haut quo toutes ces considérations : je n’hésitai plus. Le général Devilliers couronna les hauteurs de Wonnenberg et de Pitzkendorf, la droite appuyée à Zigaugenberg, et la gauche soutenue par la brigade du général Ilusson. Il ouvrit sans délai un feu roulant d’artillerie et de mousqueterie. Pendant que l’ennemi ripostait de son mieux à cette vaine fusillade, : le général Ileudelet débouchait par la vallée de| Malzklau et enlevait le poste chargé de la défendre. Le général Bachelu marchait en tête. Douze cents hommes, six pièces de canon conduites par le général Gault, s’avançaient en seconde ligne et formaient là réserve. Cinq cents Russes voulurent nous interdire l’entrée de Borgfeld. Ils furent foulés aux pieds. Ce qui échappa à la baïonnette alla périr sous le tranchant du sabre : tous reçurent la mort. L’ennemi accourut avec les masses et ne fut pas plus heureux. Accablé, rompu avant d’être en défense, il ne trouva de salut que dans la fuite. Ses pièces ne purent se mettre en batterie ; poursuivies sans relâche, elles furent contraintes de vider le champ de bataille sans avoir tiré un seul coup. Les Polonais étaient irrésistibles : chefs et soldats, tous fondaient sur les Russes avec un abandon, une audace dont on n’a pas d’exemple. Un tambour, le brave Mattuzalik, en terrassa

in avec ses baguettes, et le força à se rendre. Pendant que nous les chassons devant nous, le gééral Heudelet 1 menace leurs derrières. Dès qu’ils 'aperçoivent de ce mouvement, ce n’est plus une lite, c’est un désordre, une confusion dont il est

!i ffîcile de se faire une image. Ils abandonnent mrs blessés, leurs hôpitaux; ils évacuent en toute àte Schweiskopff, Saint-Albrecht, et ne s’arrêtent u’au delà de Praust, où nos voltigeurs entrent lêle-mêle avec eux.

En arrivant à Saint-Albrecht, j’appris que les usses tenaient encore sur les digues de la Mottlau.

; fis des dispositions pour empêcher qu’ils ne ssent secourus pendant que nous irions les cher- 1er. Le major Scifferlitz, avec un bataillon du Ie bavarois, soutenu par une compagnie de West- I îaliens et la flottille, fut chargé de cette attaque, die eut lieu avec beaucoup d’ensemble et d’im- I tuosité : trois cents Russes furent couchés dans 1 poussière avec leur chef, tombé sous les coups fit brave Zarlinwski ; le reste fut noyé ou pris, lie centaine s’échappaient à travers l’inondation, bsqu’ils furent atteints par le lieutenant Faber,

. Heudelet, né à Dijon en 1770, était en 1790, lieutemt dans le 3e bataillon des Volontaires nationaux de la C,e-d’Or;il conquit ses premiers grades aux armées du Pin et de Mayence, et ce fut à la bataille d’Austerlitz qu’il d int général de division.

qui les chargea à la tête de quelques braves, ayaii de l’eau jusqu’au cou, et les ramena. Un enfant, jeune Kern, enflammait nos soldats; il les devanc : il les excite, il se jette au plus épais de la mêlé' Ses camarades balancent, hésitent à le suivre, j se retourne avec l’assurance que donne le couragi i En avant, Bavarois, s’écrie-t-il, et il les enlève.

Le jour tombait. Les Russes montrèrent cl troupes si nombreuses en avant de Quadendoi : que je ne jugeai pas à propos de continuer l’att que. Nous rentrâmes après avoir causé à Penne] une perte immense, et lui avoir pris trois cent ci qualité hommes. Ce fut presque l’unique résul! d’une sortie si brillante. A peine si elle nous val une centaine de bestiaux. Nous avions été prév< nus : tout ce que renfermaient les villages avi été évacué sur les derrières.

Indépendamment des subsistances, j’avais i autre objet qui ne me réussit pas mieux. Depuis i commencement du blocus j’étais sans communietion avec l’armée française : je ne savais ni que; était sa force, ni avec quelle fortune elle comb;-t tait. J’avais tout mis en œuvre pour obtenir quques lumières à cet égard; mais la haine était i générale et si profonde qu’aucune séduction n’avt pu la vaincre. J’espérais que les bourgmestres raient plus dociles, mais ils ne connaissaient qe les bruits propagés par les Russes. Je restai ploné

lans l’ignorance la plus complète sur ce qui se tassait autour de moi.

Après tout, quels que fussent les événements, il allait défendre la place, et la défendre le plus longemps possible, c’est-à-dire qu’il fallait vivre le tlus longtemps possible avec les ressources que îous possédions encore. Je redoublai d’économie; ;t comme on gagne presque toujours à mettre ses dées en commun, je créai une commission qui fut exclusivement chargée des subsistances. Elle était ;ous la présidence du comte Heudelet, et rendit les plus grands services. Elle s’appliqua d’une manière spéciale à améliorer la situation des hôpitaux. Elle fit des achats de linge, de médicaments, et remplaça le beurre, qu’on ne trouvait plus, par de la gélatine. Le vin, la viande fraîche, furent réservés aux malades; et, afin qu’ils n’en manquassent pas, elle saisit, après une estimation contradictoire, les caves et les bestiaux qui sc trouvaient dans la place. Les troupes ne reçurent plus que du cheval obtenu par la même voie. Mais toute la sollicitude de la commission ne put maîtriser l’épidémie : on eut. dit que ce fléau cruel s’irritait des obstacles. Toujours plus violent, plus irrémédiable, il éclatait avec une nouvelle force dans les lieux qu’il avait déjà frappés, et envahissait ceux qui ne le connaissaient pas encore. Weichselmunde, Neufalirwasser, jusque-là à l’abri de ses atteintes, sont maintenant

294 MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RAPP en proie à ses ravages. Les troupes, la population, d’une extrémité de nos lignes à l’autre, se débattent dans les angoisses d’une maladie cruelle. Ceux qui échappent, ceux qui succombent, sont également dignes de pitié. Livrés à toutes les convulsions de la démence, ils pleurent, ils gémissent, ils rappellent des combats, des plaisirs qui ne sont déjà plus que des songes. Tantôt calmes, tantôt furieux, ils redemandent leur patrie, leur père, les! amis de leur enfance; ils invoquent, ils repoussent la destinée des braves qui ne sont plus, et, tour à tour déchirés par des passions contraires, ils exhalent un reste de vie dans les horreurs du désespoir.

Plus on prodigue les remèdes, plus les souffran- i ces sont aiguës. Le mal s’étend par les efforts tj mêmes qu’on fait pour le détruire. Chaque jour ' de la dernière quinzaine de mars nous emporta 1 au delà de deux cents hommes. L’épidémie cessa peu à peu d’être aussi meurtrière. Ce ne fut cependant qu'à la fin de mai qu’on en triompha tout à fait. Elle nous avait à cette époque enlevé cinq mille cinq cents habitants, et douze mille braves. De ce nombre était le général Gault 1 : excellent officier, soldat plein de courage, il méritait un meilleur sort.

Les maladies nous faisaient la guerre au profit des Russes ; mais eux-mêmes nous inquiétaient

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