CHAPITRE XL
Après avoir paradé, il s’agissait de vivre ; la chose était moins aisée. L’ennemi avait fouillé tous Ses villages et n’y avait laissé ni fourrages ni bestiaux ; plus de ressources, h moins de les chercher à une distance de plusieurs lieues. J’en avait fait l’expérience à Borgfeld, aussi je pris mes mesures en conséquence. Je m’étais procuré des renseignements exacts sur les facilités et les obstacles que présentait une expédition dans le Nerhung ; je connaissais le nombre, la position des troupes, et leur parfaite sécurité. Je fis mes dispositions. Douze cents hommes d’élite, trois cent cinquante chevaux, une compagnie d’artillerie légère avec huit bouches à feu, conduits par le général Bachelu, s’avancèrent sur TIeubude. L’ennemi culbuté cherche
vainement à défendre Bohnsack. Bachelu ne lui donne pas le temps de se reconnaître ; il le pousse, l’enfonce et le rejetteen désordrejusqu’à Woldern. Ses principales forces occupaient ce village. Près de cinq mille hommes l’accueillent et le soutiennent ; mais, toujours emportées par le même élan, nos troupes arrivent à la course, et ne souffrent pas qu’il se déploie. Elles commencent aussitôt l’attaque : une partie se répand en tirailleurs sur les dunes et dans la plaine, l’autre reste en ligne et ouvre un feu meurtrier. Nos pièces, notre cavalerie accourent et consomment la déroute. Elle fut si prompte et si entière que l’artillerie n’essaya pas de tirer un seul coup ; elle s’échappa en toute hâte du champ de bataille. Une colonne de Lithuaniens osa faire tète à l’orage. Le colonel Farine s’élança sur elle avec ses dragons, et la contraignit de mettre bas les armes. La réserve était encore intacte. Le brave Redon marche à elle, il l’épie, il saisit l’instant où elle se retire, la charge et la fait prisonnière ; en même temps le capitaine Neumann se met à la piste des fuyards ; il vole de la gauche à la droite, sème partout le désordre, et ramasse, avec une poignée de soldats, quelques centaines d’alliés qu’il oblige à se rendre. Cet avantage lui coûta deux blessures. Le sous-lieutenant Schneider fut encore plus maltraité et reçut à lui seul douze coups de lance.
J’avais suivi de ma personne le mouvement du général Bachelu ; je m’avançai jusqu’à Woldern. Vlais les Russes fuyaient dans un tel désordre qu’il ne parut inutile d’aller plus loin. Les troupes qui es avaient battus suffisaient pour les poursuivre. Dès que j’appris quelles les avaient poussés à plus le douze lieues de distance, j’arrêtai leur marche. Elles prirent position, et se mirent à enlever les fourrages et les bestiaux qui se trouvaient dans les lieux dont elles s’étaient emparées.
La réserve que j’avais avec moi était devenue inutile, par la promptitude et l’habileté avec laquelle le général Bachelu avait conduit cette expédition; je lui fis passer la Vistule. Elle débarqua en avant du fort Lacoste, et se porta sur la digue que l’ennemi occupait encore. En même temps les chaloupes canonnières remontaient le fleuve et commençaient l’attaque. Les Russes plient aussitôt et se débandent. Nous nous répandîmes sans obstacle dans toute l’étendue du Werder.
Nous restâmes quatre jours dans ces diverses positions. Le général Bachelu fouillait sur la rive droite la partie du Nehrung qu’il avait envahie, tandis qu’à l’aide de nos canots nous tirions de la rive gauche toutes les ressources qu’elle nous offrait. Cinq cents bêtes à cornes, quatre cents têtes de menu bétail, douze cents quintaux de foin, huit cents de paille et deux mille trois cents décalitres
d’avoine, furent le résultat de cette expédition L’ennemi essaya d’en intercepter les convois ; ma le sang-froid, l’habileté du lieutenant Brélinski < du commissaire des guerres Belisal triomphèrei de tous les obstacles. Les agressions des Russs tournèrent même à notre avantage et nous vah rent encore une centaine de bœufs que l’intf» pide Brélinski leur enleva après les avoir défait; L’armée de siège ne chercha pas à nous trouble: Immobile dans ses lignes, elle ne paraissait occt pée que des démonstrations que faisaient nos troi pes du côté de Langfuhr et du New-Sottland. So inquiétude était si vive, que le bruit d’une gross pluie lui donna le change; elle se crut attaquée mit le feu à ses signaux de gauche, et jeta l’alarm jusqu’à Pitzkendorf.
Nous avions ravitaillé nos hôpitaux ; car pou nous-mêmes, notre situation n’était pas changée Deux onces de cheval, une once de bœuf salé, voil quelle était toujours la ration journalière. À me sure que je sortais d’un embarras, je tombais dan un autre. Je m’étais procuré cpielques subsistances mais la caisse était épuisée ; elle n’avait pu fair face au montant des comestibles que nous avion enlevés. J’avais été obligé d’émettre des bon payables au déblocus. Cependant il fallait assure la solde, couvrir les dépenses de l’artillerie, d génie, sans quoi la place tombait d’elle-même. J
[uel expédient’, quel moyen avoir recours dans :ette extrémité? Il n’y en avait qu’un. Je répugnais à le prendre ; mais tout plie devant la nécesité : je demandai un emprunt de trois millions ux habitants.
Les Dantzickois étaient révoltés. Us se plaidaient, ils murmuraient, ils menaçaient de se lorter à quelque émeute. L’ennemi devenait plus tressant. La flotte, les troupes de terre, tout prêtait une attitude plus hostile. Ce fut dans ces cironstances qu’un baron Serviens, condamné à mort tour embauchage, accusa le sénateur Piegeleau l’être àja tête d’une conspiration tramée dans l’inérêt de la Russie. La réputation de ce magistrat tait intacte, mais les charges étaient si détaillées, i précises, et les conséquences d’une imprudente Sécurité si graves, que j’ordonnai son arrestation. )on innocence fut bientôt reconnue : j’avais un insant compromis la loyauté de cet homme respecta- )le ; c’était à moi à lui rendre hommage ; je le fis le la manière qui me parut la plus propre à calner l’impression de cette cruelle aventure. Les tourgeois étaient restés paisibles, et les fréquents ercarmouches qui m’avaient paru si suspectes taient dues au surcroît des troupes qui se succéiaient devant la place. Le duc de Wurtemberg vêtait d’en prendre le commandement. Plus entrerenant, plus inquiet que le général Léwis, il ne
laissait pas respirer mes avant-postes ; échouait- 1 sur un point, il en assaillait un autre. Repoussé Langfuhr, mis en fuite à Zigangenberg, il se jett sur Ohra. Aussi mal reçu dans cette position qui dans les premières, il n’en revient pas moins à 1 charge ; il attaque à la fois Stolzenherg, Schidli et le poste de la barrière: culbuté sur tous ce j points, il reparaît de nouveau ; de nouveau, il es défait. Aucun échec ne le rebute, il tente un dei * nier effort; il fond avec la nuit sur mes troupes qui se remettaient de leurs fatigues, et surprem quelques maisons qu’il livre aux flammes. Mais à 1 vue de deux bataillons qui courent aux armes, i se trouble et se disperse.
Les patrouilles, les vedettes, étaient continuelle ment aux prises. Ces combats où le courage indi viduel est plus sensible étaient tous à notre avac tage; les Cosaques n’y brillaient pas. Trois d’entr eux se réunissent pour accabler un dragon du 12' nommé Drumès; ce brave les attend de pied ferme Renversé d’un coup de lance, il se relève, se crajm ponne au fer, tire à lui son adversaire et l’éten mort sur la place, lïéquet, autre dragon du mena régiment, fait tête à quatre de ces barbares. Quo que blessé, il en renverse un, en abat un autre, ( met le reste en fuite. Je pourrais citer mille traf de ce genre.
Ces agressions continuelles fatiguaient mes so
lats ; je ne devais pas souffrir qu’ils fussent insultas par des Cosaques. Nous prîmes les armes: le général Grandjean commandait la droite, le général )evillicrs était au centre, et la gauche obéissait au ;omte Heudelet. L’apparition inopinée de nos coonnes glaça l’ennemi d’effroi. Ses chevaux payaient librement dans la plaine ; son infanterie ;tait paisible dans ses camps. Il ne s’attendait >as à cette attaque. Au moment où nous coramen- :ions à nous ébranler, je reçois la nouvelle authen- ,ique des immortelles victoires de Lutzen et de Bautzen; je la communique, je l’annonce, je la répands. Lajoie, l’ivresse, l’enthousiasme, sont au comble; tous les sentiments s’échappent à la fois; il tarde de combattre, on Brûle de vaincre. De la gauche à la droite le cri d 'en avant! retentit partout. Le signal est donné. Aussitôt l’artillerie se démasque; on se môle, on se confond; la terre est jonchée de morts. Le capitaine Preutin loudroie l’ennemi et l’oblige d’évacuer Schœnfeld. L’artillerie à cheval polonaise accourt au galop, se place à demi-portée et renverse tout ce qui se trouve devant elle. Le major Bellancourt, le chef de bataillon Duprat, poussent, accablent les fuyards; ils les dispersent à mesure qu’ils se rallient. Culbuté au centre, l’ennemi se jette sur la gauche et menace Ohra. Le major Schneiffer lui oppose une résistance opiniâtre. Cet excellent officier se défend sur un
point, attaque sur un autre, et compense par sc J courage la faiblesse des moyens dont il dispose. L général Breissand, le général Husson, volent à so secours. Les Russes écrasés ne peuvent faire tète l’orage; ils fuient et ne s’arrêtent que sur les liai teurs en arrière de Wonnenberg. Bientôt ils sers visent et fondent sur notre aile droite; elle le reçoit avec une admirable résolution. Le coloni d’Engloffstein, le major Horadam, le lieutenant colonel Hope, combattent à l’envi l’un de l’autre Le sergent Yigneux, le sergent Auger, donnen j aussi l’exemple du courage. J’accours au miliei 1 de cette lutte sanglante ; je fais avancer le 10e po lonais avec cinq pièces d’artillerie qui étaient et réserve. La mêlée s’échauffe et devient de plus en plus terrible. Les Russes cèdent enfin et s’é; chappent en désordre du camp de Pitzkendorf. Je ne jugeai pas à propos de les suivre: à chaque jour suffit sa peine. Ils avaient environ dix-huit cents hommes hors de combat. Je fis cesser le feu. De notre côté nous comptions quatre cents morts ou blessés.
Les alliés, vaincus dans deux batailles consécutives, avaient sollicité un armistice qui devait durer jusqu’au 20 juillet. La guerre avait été reportée sur l’Oder. Nous étions de nouveau les arbitres de la fortune. Notre gloire était d’autant plus pure qu’elle était due tout entière à ce courage impé-
tueux qui supplée à l’expérience et ne recule devant aucun obstacle. Des recrues avaient triomphé des forces combinées de la Prusse et de la Russie. Le capitaine Planat nous en apportait la nouvelle au moment où les assiégeants culbutés cherchaient leur salut dans la fuite. Napoléon avait joint à ses dépêches des preuves de sa munificence. 11 daignait m’accorder le grand cordon de l’Ordre de la Réunion. Il m’autorisait à faire des promotions, à conférer des grades, et à désigner les officiers supérieurs que je jugeais susceptibles d’avancement. Ses victoires avaient exalté tous les courages, on jurait de nouveau par son génie, on le voyait déjà triomphant sur les bords delà Yistule. Sa dépêche était ainsi conçue:
« Monsieur le comte Rapp,
» Le major général vous fait connaître la situa- » tion des affaires. J’espère que la paix sera con- « due dans le courant de l’année; mais si mes » vœux étaient déçus, je viendrais vous débloquer. » Nos armées n’ont jamais été plus nombreuses ni » plus belles. Vous verrez par les journaux toutes « les mesures que j’ai prises et qui ont réalisé douze » cent mille hommes sous les armes et cent mille » chevaux. Mes relations sont fort amicales avec le » Danemarck, où le baron Alquier est toujours
» mon ministre. Je n’ai pas besoin de vous recom- » mander d’être sourd à toutes les insinuations.
» et dans tout événement de tenir la place impor- » tante que je vous ai confiée. Faites-moi connai- » tre par le retour de l’officier ceux des militaires « qui se sont le plus distingués. L’avancement et » les décorations que vous jugerez qu’ils auront » mérités, et que vous demanderez pour eux, vous » pouvez les considérer comme accordés et en faire \ » porter les marques jusqu’à la concurrence de dix » croix d’officiers et de cent croix de chevaliers.
» Choisissez des hommes qui aient rendu des ser- » vices importants, et envoyez-en la liste par le re- » tour de l’officier, afin que le chancelier de la Lé- » gion d’honneur soit instruit de ces nominations .
» Vous pouvez également remplacer dans vos ca- » dres toutes les places vacantes, jusqu’au grade » de capitaine inclusivement. Envoyez aussi l’état » de toutes ces promotions. Sur ce je prie Dieu,
» etc.
» Napoléon.
» Neumarckt, le 5 juin 1813.