CHAPITRE XLI
Les souverains avaient réglé les conditions de l’armistice b Chaque place devait être ravitaillée tous les cinq jours, et jouir d’une lieue de territoire au delà de son enceinte; mais le duc de Wurtemberg se chargea d’éluder cet engagement. Il refusait mes états de situation, il contestait sur les limites. Après bien des conférences, nous convînmes d’un arrangement provisoire et nous renvoyâmes la question à ceux qui devaient la juger. Ce fut alors de nouvelles difficultés : tantôt ils alléguaient le défaut de subsistances, tantôt le manque de
I. Armistice signé le 4 juin 1813 à Plesswitz, à la suite des victoires de Lutzen et de Dautzen et qui devait durer jusqu’au 20 juillet.
transports. Les fournitures toujours incomplètes I étaient constamment arriérées, enfin elles furent ; tout à fait suspendues. Le duc avait besoin d’un prétexte, il le trouva. Il prétendit que nous avions ;; rompu la trêve, parce que nous avions fait justice i de je ne sais quelle bande de pillards qui infestaient : nos derrières. Sa lettre, qui eut pu m’être trans- i mise en deux heures, fut deux jours à me parvenir. Tant de subterfuges me révoltèrent; j’allai droit au fait. Je lui répondis que je ne voulais plus de tergiversation, qu’il fallait se battre ou remplir > les conditions stipulées. Il répliqua, parla de la cause des peuples et des rois. Ce langage était curieux. Je lui témoignai combien il m’étonnait dans la bouche d’un prince dont le souverain avait été cinq ans notre allié, et dont le frère combattait encore avec nous. Ce dernier exemple le toucha peu.
Il me répondit avec humeur « qu’un général en » chef russe ne se croyait inférieur en aucune ma- » nière à un roi de la confédération, puisqu’il ne » dépendait que de l’Empereur Alexandre de l’é- » lever à cette dignité; qu’alors il serait roi tout » comme un autre; qu’il y mettrait cependant une » petite condition, c’est que ce ne serait aux dépens.
» d’a*icune puissance, ni de personne. »
On courut aux armes. Mais le duc ne voulut pas se charger des conséquences de cette rupture. Il offrit de continuer les livraisons. Elles devaient
yoir lieu dès le 24 ; elles ne recommencèrent cependant que le 26, et ne furent jamais complètes, es viandes corrompues, des farines si mauvaises a’on n’osait en faire usage qu’après les avoir trouvées, voilà les subsistances que nous fournisdent les Russes. Ils n’étaient pas plus fidèles sur quantité ; nous ne reçûmes pas au delà des deux ers de ce qui nous était garanti par la suspension armes.
Le prince de Neuchâtel me mandait qu’il fallait nir jusqu’au mois de mai suivant. La chose était apossible ; je n’avais ni assez de subsistances ni ;sez de troupes pour une défense aussi prolongée.
: le lui marquai, ma dépêche était précise. Tout, i qui était possible, nous étions prêts à l’entrere'ndre; mais la bonne volonté ne supplée pas ix moyens.
Dantzig, le t6 juin 1813.
« Mon Prince,
» J’ai reçu la lettre que Votre Altesse m’a fait l’honneur de m’écrire de Neumarckt le 5 juin. M. Planat m’a également remis la collection des moniteurs renfermant le détail des batailles décisives gagnées par Napoléon sur l’armée combinée. J’avais, depuis la veille de l’arrivée de
» M. Planat, eu connaissance des brillants succd » obtenus par les armées de Napoléon. Ces heu » reuses nouvelles ont produit sur la garnison » meilleur effet, elle a vu que je ne l’avais pas lia » tée d’un vain espoir ; et la patience et le couraj.
« dont elle a fait preuve ont trouvé la récompeia i » qu’elles devaient attendre.
» L’armistice m’a été également remis, et j’écr » particulièrement sur cet objet à Votre Altessi
» Je ne dois pas lui dissimuler cependant qu » cette suspension d’armes, dans l’état où étaiei ; » les choses, ne soit plus défavorable qu’avant;
» geuse à la garnison ; car les maladies occasionnel » encore une perte de onze cents hommes par mois » d’où il résulte qu’au 1er août nous serons encor » affaiblis d’environ dix-sept cents hommes.
» Nos vivres en outre se consommeront ; et si 1 » duc de Wurtemberg ne montre pas une meil » leure volonté qu’il n’a fait jusqu’ici, nous ne fe » rons guère d’économie sur ce que nous aurion » pu mettre à part des subsistances qu’il doit non » fournir. Mon état ne m’inquiéterait pas jusqu’à; » mois d’octobre, mais passé cette époque ma po » sition deviendra pénible ; car nous manqueron » de bras pour défendre l’immense développemen » donné à nos fortifications, de vivres pour les dé » fenseurs, et nous n’aurons pas plus à espérer d< » ressources du dedans que du dehors.
» L’état de composition de la ration depuis le >blocus fera connaître à Votre Altesse que j’ai apporté dans la distribution des vivres toute l’éco- >nomie que commandait notre position, et que /j’ai employé à cette fin toutes les ressources dont >on pouvait tirer parti ; mais ces ressources s’épuisent, et ce serait vainement qu’on compterait >sur celles qui pourraient être la suite de l’expulsion des habitants. En effet, il ne faut, pour se Convaincre de cette triste vérité que se rappeler >qu’il y a deux ans Napoléon fit requérir à Dant- >zig six cent mille quintaux de grains, opération >qui fut exécutée très rigoureusement. On ne >laissa à cette époque que vingt-trois mille quintaux pour ^subsistance des habitants. Depuis ce moment, ceux-ci ont vécu avec cette portion et > quelques minces quantités qu’ils avaient soustraites aux recherches les plus sévères.
» J’ai exposé plus haut à Votre Altesse la perte mensuelle que nous occasionnent encore lcsmala- > lies. L état de situation des troupes présente un » ‘ffectif de vingt mille cinq cent cinquante-huit Pommes, ce qui suppose, d’après les données >• rop certaines que nous avons déjà, que la garnison sera réduite à la fin de l’armistice à vingt «mille hommes, dont il faut déduire au moins «leux mille aux hôpitaux, en supposant même «que les privations n’augmentent pas les malais
» dies. Que serait-ce donc au mois de mai, lor » que la progression de mortalité que l’état actu » des choses suppose aura encore moissonné bea ■> » coup d’hommes?... 11 résulte du calcul qu’<
» peut faire, qu’en admettant que les maladi » d’hiver n’augmentent pas beaucoup le nomb »> des morts et qu’il n’y en ait que mille par moi » la perte serait au 1er mai de huit mille, sai » compter tous ceux qui périront dans les affain » ou par suite de blessures. Il ne resterait doi » au 1er mai qu’un effectif de onze mille homme » sur lesquels il y en aura certainement trc » mille aux hôpitaux : or comment défendre av » une si faible garnison des fortifications aus » étendues?
» J’ai déjà donné des ordres pour la constru » tion d’ouvrages destinés à défendre la trouée <
)> Mottlau, point extrêmement faible lorsque f » rivières seront gelées. Je fais travailler d’ailleu » à tout ce qui peut assurer mes communications » mais, je le répète, il faut des défenseurs. Yot » Altesse ne doit pas douter que, si cela devena » nécessaire, je ne fasse pour me maintenir dans i » point quelconque de Dantzig tout ce que l’hoi » neur et mon dévouement à l’Empereur pourro » me suggérer.
» L’état des magasins prouvera à Votre Altes;
» que nos ressources sont bien bornées ; elle de
penser que je les ménagerai avec tout le soinque m inspire le désir de faire une défense honorable: c’est pour parvenir à ce but que j’ai fait entrer dans la commission des approvisionnements que la loi a instituée dans les places en état de 3 siège un nombre bien plus considérable démembres que ceux qu’elle détermine.
» Je les ai réunis sous la présidence du général ide division, comte Heudelet. Cette commission >est chargée de me proposer toutes les mesures ■qui peuvent tendre à l’économie et au bien-être »du soldat ; elle a rendu de grands services, et je (suis fâché de ne pas lui avoir donné plus tôt les (attributions qu’elle a aujourd’hui.
» L’article des finances mérite une attention (bien particulière de la part de l’Empereur et de (Votre Altesse. Tous les fonds qui avaient été laissés à ma disposition ont été consommés, et j’ai (été obligé d’avoir recours à un emprunt forcé, >que j’ai imposé à ceux qui étaient susceptibles >de donner encore quelque chose. Cet emprunt >s’est exécuté avec les formes les plus rigoureuses (envers ceux qui prétendaient ne pouvoir contrixbuer à la défense commune; mais, quelques csoins qu’on se soit donnés à cet égard, et quoi- (qu’onait allié toutes les mesures qui pouvaient (conduire à des résultats prochains, on n’a pu obtenir jusqu’ici qu’un million sept cent mille
MÉMOIRES DU GÉNÉRAL RAPP » francs, et on aura bien de la peine à faire ro I » trer le reste.
» Les dép uises de la sol le, d's masses qu’il e I » nécessaire de payer ; celles des constructions < ] » génie, quant à ce qui concerne la main-d’œuv t » (car on prend» par réquisition payable au d i » blocus, ainsi qu’on l’a fait depuis deux mois, to1 1 » les matériaux qui sont dans la place) ; celles ( 1 » l’artillerie, celles des hôpitaux, des différent » branches de services, des subsistances, c’est- I » dire encore tout ce qui estjournées et main-d’œ’i » vre; les constructions de la marine, l’habill » ment; toutes ces dépenses, dis-je, dont j’ai fgj » faire l’évaluation, se montent à plus de neuf cei 1 » mille francs par mois.
» Une maison de commerce étrangère a offe j » de faire ici des fonds, moyennant que le payer} » général lui assure son remboursement à Pari 1 » Ce serait un grand point de tranquillité si I » voyais cette affaire réglée; mais je préférera » que les fonds me fussent envoyés, car il pei » arriver telle circonstance qui arrêterait dès I » second mois le paiement convenu. Votre Altes: I » pense bien qu’il n’y a pas moyen de songer | » ne pas payer exactement les dépenses ci-dessi •. » indiquées, surtout avec une garnison composi » comme celle que je commande ; je la suppl >. » donc de solliciter de Sa Majesté des mesures q> j
» puissent assurer le paiement des sommes qui me » sont nécessaires.
» Je ne dois pas terminer sans faire observer à » Votre Altesse que la quantité de poudres qui » existe encore dans nos magasins n’est pas à » beaucoup près en proportion avec celle qui serait » nécessaire pour un siège.
» Enfin, Monseigneur, j’ai dû vous faire à l’a- » vance toutes ces observations, qui roulent sur » l’insuffisance des défenseurs, sur celle des moyens » de subsistance, sur les fonds nécessaires à nos » dépenses obligées, enfin sur nos approvisionne- » menls en tous genres, qui ne sont pas à beau- » coup près en raison des besoins à venir. Je sup- » plie donc Votre Altesse de mettre sous les yeux » de l’Empereur la position fâcheuse dans laquelle » nons nous trouverons si Sa Majesté ne vient pas » à notre aide. Ce qui reste de la garnison est » d'ailleurs excellent, et l’on peut compter de sa » part, au moyen de quelques récompenses bien » appliquées, sur un dévouement sans bornes. Elle |» fera tout ce que l’Empereur peut attendre de ses » meilleurs soldats, et justifiera la confiance que :» Sa Majesté lui a accordée et la faveur quelle lui » a faite en la replaçant au nombre des corps de » sa Grande Armée.
» Je suis, etc.
» Signé : Comte Rai*p. »
Cependant l’armistice touchait à sa fin. Les troupes, les munitions, l’artillerie de siège, affluaient devant la place. Bientôt nous eûmes en présence trois cents pièces de gros calibre et soixante mille combattants. Cette disproportion était immense; mais nous avions vaincu malades, nous pouvions espérer de vaincre encore. Il ne nous fallait que des subsistances. Les Russes en, étaient si convaincus qu’ils donnaient la chasse aux moindres embarcations qui allaient à la pèche. Leurs canonnières en avaient même capturé quelques-unes, qui pourtant n’avaient pas dépassé nos limites. J’expédiai de suite un parlementaire à l’amiral. Je lui représentai que la mer devait être libre jusqu’à une lieue de la côte, et que je saurais: faire respecter les conditions de l’armistice si on essayait encore d’y porter atteinte. Il promit de: s’y conformer et de ne plus inquiéter, nos canots. Il ne les inquiéta plus en effet; mais dès le soir: même il fit enlever nos malheureux pêcheurs, retirés sans défiance dans leurs cabanes. 11 craignait l’abondance que quelques livres de poisson allaient apporter dans la place. Les paysans, les cours d’eaux, n’étaient pas mieux traités. On traquait les uns, on détournait les autres. Il semblait que tout était occupé à nous faire parvenir des subsistances, qu’elles nous arrivaient par toutes les issues; j’avais beau réclamer, on ne manquait jamais de dé-
lites ni d’excuses. J’étais outré de ce système de léception. Enfin le prince de Wolkonski me déonça la reprise des hostilités 1 ; je reçus cette touvelle avec une véritable satisfaction. Nos raports étaient trop désagréables pour que je ne défasse pas les voir finir.
t. Les alliés dénoncèrent l’armistice le 11 août; les hosilités ne devaient reprendre que le 24, mais le général Blüher viola le traité dès le 14.